‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 39 sur 51 · Journal des Débats, 16 janvier · texte numérisé non relu

Journal des Débats, 16 janvier

si une préparation antécédente avait existé, comme si quelque goût et quelque intérêt étaient demeurés pour ce genre d'études, Honain, Alchindi, Rhazès et bien d'autres prennent possession de l'enseignement parmi les Occidentaux. On les traduit, on les commente; des écoles célèbres s'établissent, Salerne et Montpellier; les Roger , les Gilles de Corbeil écrivent ; et la médecine du milieu du moyen âge, dès lors fondée, poursuit son développement jusqu'à la renaissance, où de nouvelles conditions l'attendent. Mais reste toujours cette période obscure sous les Mérovingiens et les Carlovingiens, ce grand vide qui rend inexplicable la subite fortune des livres arabes chez les Latins; car, si tout avait été éteint, si aucun foyer n'avait persisté, comment cette science étrangère aurait-elle aussitôt prospéré? Évidemment, les gens qui l'accueillirent si bien étaient tout préparés par leurs études à en recevoir l'influence. C'est en effet ce que démontre M. Daremberg, grâce à d'heureuses trouvailles faites dans les bibliothèques d'Europe qu'il a tant parcourues , et à une érudition pénétrante qui sait rapprocher, comparer et reconstruire.

Rechercher la filiation des faits aussi bien dans l'ordre scientifique que dans l'ordre politique n'est point d'une curiosité oiseuse. La médecine, née de l'instinct qui s'efforce de se soustraire à la douleur et à la mort, est de toute antiquité chez les hommes; elle était présente à la guerre de Troie, et déjà assez manifeste pour que le grand poëte de l'âge héroïque ait égalé au service de plusieurs hommes le service du médecin , qui sait retirer les dards et appliquer les médi-

caments salutaires. D'abord elle fut nécessairement empirique ; on ignorait également et ce qu'était une maladie et ce qu'était un remède ; quelle voie la nature (nature signifie ici l'ensemble des conditions d'existence) prenait pour pervertir un organe et une fonction et créer le mal et la douleur, et quelle voie, quand le mieux s'établissait, elle prenait pour retourner au point de départ, à l'intégrité de l'organe, à la restauration complète. Qu'on pût l'aider, cela était évident, ne fût-ce qu'en retirant la flèche enfoncée dans les chairs , en tenant bout à bout les os fracturés d'un membre, ou en frottant de neige ou d'eau à la glace une partie menacée de congélation que la chaleur du feu, trop promptement recherchée, aurait fait tomber en gangrène. Mais qu'étaient ces germes et que pouvaient ces notions dans les cas plus complexes et quand le corps, en proie au mouvement rapide de la fièvre, brûlant d'une chaleur malfaisante, tourmenté d'une agitation pénible, gêné dans sa respiration , palpitant comme si une émotion soudaine faisait battre le cœur, se fondant en des flots de sueur, versant à bouillons le sang, se gonflant par l'afflux de liquides, témoignait de la gravité des lésions reculées loin des yeux? Il vint un moment où, appuyé sur l'empirisme primordial , l'esprit humain voulut aller derrière les phénomènes : ils'enquit des procédés par lesquels la santé se troublait ou se rétablissait. Car , dans le corps vivant, tout est procédé pour le mal comme pour le bien; tout a ses voies et moyens. Les déterminer et les suivre, c'est l'affaire de la science; mais la complexité en est infinie , ce qui rend , pour

me servir des paroles d'Hippocrate , l'occasion si fugitive, le jugement si difficile et l'expérience si fallacieuse. Le grave enseignement que donnent la maladie et la mort, cette saveur amère que le médecin grec avait éprouvée près du chevet des lits et parmi les souffrances d'autrui, et dont il a consigné le poignant souvenir dans un de ses livres, lui avaient fait profondément sentir et dignement exprimer une vérité qui n'était pour lui qu'une intuition, mais que les recherches successives ont mises dans toute sa clarté. Ces ruisseaux qui circulent dans le corps, ces filets qui transmettent incessamment la sensation et la volonté, ces organes qui, consacrés à un office, concourent cependant à l'entretien de l'ensemble, cette pompe aspirante et foulante qui n'interrompt jamais son service, cette introduction perpétuelle de l'air ambiant, ce jeu de composition et de décomposition qui constitue la nutrition, ces mailles qui s'entrecroisent, cette trame à laquelle on ne peut toucher en un seul point sans que les autres points frémissent, expliquent suffisamment pourquoi l'expérience est fallacieuse, le jugement difficile et l'occasion fugitive.

On ne fut pas longtemps occupé à étudier comment se comportaient le mal et le remède sans s'apercevoir que tout cela dépendait de notions spéculatives qui étaient par derrière les phénomènes de la maladie. La maladie en effet n'est qu'un trouble de l'organisme supposé sain, une perversion des propriétés vivantes et des fonctions qui en dérivent. Elle est donc quelque chose de plus compliqué encore que l'état déjà si compliqué qui fait la santé ; de sorte que les hommes,

en commençant parla médecine, commencèrent réellement par le cas le plus difficile dans l'étude des corps vivants. Pourtant il n'en pouvait être autrement; car, au début des efforts intellectuels, ce qui les suscitait c'était non l'attrait encore si faible de la vérité abstraite, mais l'impulsion impérieuse des besoins. Le cours du temps a rectifié cette position désavantageuse ; on a cessé d'aller de l'étude de la maladie à l'étude de la santé; on est allé de l'étude de la santé à l'étude de la maladie. Par la pathologie, la médecine est devenue une branche de la science des corps organisés, et elle est demeurée un art par l'application qu'elle fait des connaissances théoriques. Mais la grande science qu'elle contenait en germe, celle qui considère les lois générales de la vie dans l'ensemble des êtres, depuis le végétal le plus simple jusqu'à l'homme, s'est développée et se développe toujours, non sans produire sur la raison collective les effets proportionnés à son extrême importance , non sans modifier les vues de l'esprit sur le monde et sur l'enchaînement des choses, non sans contribuer pour sa part à ces lentes, mais profondes mutations qui déterminent les phases de la civilisation. C'est ainsi que la médecine et sa fille la biologie se rattachent étroitement à l'histoire générale considérée dans ce qu'elle a de plus efficace, de plus essentiel, de plus intéressant.

Frappés de l'absence de tout renseignement au sujet de la culture de la médecine dans l'époque qui nous occupe ici, les Bénédictins, si érudits et si habitués à travailler d'après Les manuscrits , disent dans

leur discours sur l'état des lettres au huitième siècle [Histoire littéraire de la France, t. IV, page 26) : « A l'égard de la médecine , on apporte ordinairement pour raison de ce qu'elle fut alors négligée, que Charlemagne n'aimait ni n'estimait les médecins, qui cependant avaient été en si grand honneur sous les empereurs romains, ses prédécesseurs. Ce ne fut que sur la fin de ses jours que, sentant peut-être alors les infirmités de la vieillesse et comprenant que des hommes qui aiment la vie et la santé ne peuvent guère se passer de la médecine, il ordonna qu'on la ferait étudier de bonne heure aux jeunes gens. La même raison ne permit pas apparemment qu'on la négligeât absolument avant ce temps-là. Il y a des preuves que nos Français lisaient Pline l'Ancien , et ils pouvaient avoir aussi à leur usage les autres auteurs latins qui avaient écrit sur cette matière, particulièrement Entrope, Ausone, Marcel, tous écrivains gaulois dont les écrits pouvaient subsister encore alors. »

C'eût été une pauvre lecture pour la médecine que celle de Pline l'Ancien. Cet auteur, dont je ne veux en aucune façon amoindrir les mérites et dont le livre est une mine inépuisable de documents pour l'érudit, n'est pourtant ni un naturaliste, ni un astronome, ni un agriculteur, ni un géographe, ni un artiste, ni un médecin, bien qu'il ait embrassé dans son œuvre si vaste une multitude de notions sur l'histoire naturelle, sur l'astronomie, sur l'agriculture, sur les arts, sur la médecine ; on peut y prendre des renseignements, non un enseignement Le fait est que nos Français (pour me servir de l'expression des Béné*

dictins, bien qu'il n'y eût pas encore de Français : ils ne commencent qu'un peu plus tard , alors que les langues romanes se distinguent positivement du latin) , nos Français et aussi les autres Latins avaient de meilleures sources d'instruction médicale que la très-insuffisante compilation de Pline l'Ancien. Ces sources, M. Daremberg les a découvertes le premier. Non-seulement, guidé par des connaissances précises sur l'histoire de la médecine, il a, dans les bibliothèques, reconnu nombre de manuscrits médicaux appartenant aux huitième, neuvième, dixième et onzième siècles, c'est-à-dire antérieurs à l'invasion de la science arabe; mais encore, sachant faire un ensemble de ce qu'il rencontrait ainsi épars, il s'est convaincu que ces ouvrages , dont aucun n'avait encore été reproduit par l'impression, représentaient la tradition et l'enseignement de la médecine dans ces temps que jusque-là on avait regardés comme absolument dépourvus.

Quand je dis qu'aucun n'avait été reproduit par l'impression, je me trompe : deux ont été déjà imprimés, mais sans que l'on soupçonnât qu'ils appartinssent au cycle dont il s'agit. LYin d'eux est Esculapius, abréviateur, qui mérite plus d'attention qu'on ne lui en a accordé; l'autre est un auteur qui jouit d'un juste renom , que l'on lit avec intérêt pour la description des maladies et de leur traitement, et que l'on consulte avec fruit sur les opinions et les procédés des plus anciens médecins : je veux parler de Cœlius Aurelianus. A la vérité, ce n'est qu'un traducteur , mais il nous a conservé par sa traduction une

portion de l'œuvre d'un des plus savants médecins de la Grèce, Soranus. Ce qui ajoute au prix qu'il a pour nous, c'est que Soranus ne manque pas, ayant un goût véritable pour l'histoire de l'art, de résumer sur chaque sujet les recherches de ses principaux prédécesseurs. La latinité de cette traduction de Cœlius Aurelianus est barbare , ce qu'on attribuait à sa qualité d'Africain ; car le manuscrit unique sur lequel a été donnée l'édition le nomme Siccensis., qu'on a traduit de Sicca, en Numidie. Mais je ne doute pas (cela du moins résulte des recherches de M. Daremberg) qu'il n'y ait une faute de copiste; Cœlius Aurelianus n'est point Africain, il n'appartient point au deuxième siècle de l'ère chrétienne; il est beaucoup plus moderne et il faut le faire descendre probablement jusqu'aux environs du sixième siècle. Sa latinité a le caractère non de l'Afrique, où l'on pouvait écrire correctement, témoin Tertullien, mais de l'époque de décadence qui est le prélude du moyen âge. Il rentre tout à fait, pour la forme et pour le style, dans ces nombreux documents que M. Daremberg a signalés comme antérieurs à la médecine arabe ; et il est luimême un des témoins, et un des meilleurs, de la culture médicale qui fut propre à l'intervalle entre la chute de l'empire et l'introduction de la science orientale. Pour le fond il n'y rentre pas moins. Il appartient en effet à la secte des médecins méthodiques, puisqu'il est le traducteur de Soranus, un des plus éminents de cette secte; or, et ce n'est pas un des moins curieux résultats des investigations de M. Daremberg, d'avoir montré que bon nombre de ces livres anté-

arabiques émanent de l'école méthodique. L'école méthodique a joué un assez grand rôle, plus grand même qu'il ne lui a été attribué par les historiens de la médecine. En effet l'opinion a prévalu que Galien, rejetant de bonne heure dans l'ombre ceux qui l'avaient précédé, régna seul, et que la médecine ne connut plus d'autre doctrine que la sienne. Il n'en fut pas ainsi, et l'ascendant définitif et absolu de Galien ne commence qu'aux Arabes. Déjà on peut voir par Oribase que, environ un siècle et demi après le médecin de Pergame, une autorité exclusive n'était pas attachée à son nom. Cela se connaît encore mieux par le succès de l'école méthodique dans les premiers temps qui suivirent l'entrée des barbares; pour qu'on se soit adressé aux méthodiques, il faut bien que leur crédit n'eût pas été absorbé dans l'immense crédit qui fut plus tard le partage de Galien. Et, de fait, s'y être attaché ne peut pas être compté comme un tort de cette époque. Une bonne description des maladies, une discussion judicieuse des traitements, voilà leur mérite , et ce mérite fut senti par ceux qui alors les prirent pour guides.

Ce n'est pas que l'école méthodique n'ait eu son système. De très bonne heure l'antiquité se demanda : Qu'est-ce que la maladie? A cette question, les méthodiques répondaient que, la santé consistant dans la laxité et le resserrement des parties, la maladie survenait quand ces qualités étaient troublées. Galien, au contraire, coordonnant les idées émises par les hippocratiques , attribuait la santé au tempérament des quatre humeurs radicales, le sang, la bile,

latrabile et le phlegme, et la maladie au dérangement de ce juste mélange. Ces deux hypothèses n'étaient pas les seules , et elles furent suivies de bien d'autres quand la physique et la chimie vinrent fournir de nouveaux éléments aux conceptions médicales. Je n'ai nullement l'intention de m'engager dans cette histoire; seulement je remarquerai que les suppositions antiques sur la laxité et le resserrement et sur le mélange des humeurs sont des suppositions physiques et chimiques comme celles qui plus tard essayèrent d'expliquer les maladies par l'électricité ou par l'oxygène etl'hydrogène; qu'elles n'en diffèrent que parce qu'elles appartiennent à une physique et à une chimie rudimentaires ; que les unes et les autres laissent en dehors la vie elle-même, et, à ce titre, ne sont que préparatoires, quand bien même les opinions modernes s'appuieraient sur la physique la plus savante, sur la chimie la plus subtile. Je remarquerai enfin que, sortant de ces limbes galéniques ou méthodiques, physiques ou chimiques, et arrivant sur son vrai domaine , la médecine n'a plus de système et ne peut plus en avoir, si l'on entend par système une hypothèse plus ou moins ingénieuse sur la constitution des corps vivants. Les derniers travaux et les discussions décisives qu'ils suscitèrent ont dissipé ces fantômes. Maintenant il est établi que la maladie n'est pas le trouble de la propriété de resserrement et de relâchement suivant les méthodiques, de la crase des humeurs suivant Galien, de l'irritabilité suivant Brown, de l'irritation suivant Broussais, du fluide nerveux suivant tel autre, conceptions qui ne représentent

plus rien à l'esprit contemporain et qui ne peuvent désormais que figurer dans l'histoire des acheminements de la science; mais elle est le trouble apporté à l'action naturelle des parties vivantes considérées en leur organisation et en leurs propriétés. Dans la maladie, rien de nouveau que la cause qui la produit; cette cause, quelle qu'elle soit, met enjeu les mêmes ressorts que la santé ; mais, comme elle est autre que les causes qui entretiennent la régularité des fonctions, elle provoque nécessairement une action irrégulière qui est la maladie , mais qui, à son tour, est limitée dans sa marche par le rapport entre la nature de la cause morbifique, les propriétés des parties vivantes et, si la médecine intervient, les vertus des remèdes. La médecine repose donc essentiellement sur la connaissance exacte de l'état de santé ; elle s'y subordonne.

Maintenant faisons-nous , avec l'aide de M. Daremberg, une idée de cette médecine latine des siècles an té-arabiques. Hippocrate y figure. Les documents que nous possédons ne donnent pas la preuve que la collection hippocratique ait été traduite tout entière en latin, bien que cela soit probable. Du moins plusieurs traités nous restent dont la latinité témoigne suffisamment qu'ils ont été traduits à une époque où la langue latine entrait dans la barbarie. On sait que ce qu'on nomme œuvres d'Hippocrate est une réunion d'ouvrages qui émanent de mains différentes, mais qui appartiennent à une haute antiquité, le quatrième et le cinquième siècle avant l'ère chrétienne ; on sait que rien de plus ancien ne nous est parvenu

en fait de livres médicaux; on sait enfin qu'ils ont été lus, commentés, enseignés par les médecins les plus érninents depuis ceux d'Alexandrie , sous les Ptolémées, jusqu'à Galien, sous Marc- Aurèle. La médecine barbaro -latine (qu'on me permette cette expression pour désigner une époque caractérisée par l'immixtion violente des barbares parmi les Latins) ne négligea pas ce grand nom. Nous ne sommes plus au temps où Pline disait des médecins latins que, quand il y en avait, ce qui n'était pas commun, ils abandonnaient leur nationalité pour se faire grecs [statim transfugœ ad Grœcos). Mais, à l'époque dont il s'agit, le grec est peu connu; les médecins non-seulement n'écrivent plus en grec, mais ils n'entendent plus cette langue, et ils ont besoin qu'on leur en traduise les principaux ouvrages. Jadis tout ce qui était lettré à Rome savait le grec; maintenant la latinité devient de jour en jour davantage étrangère à la Grèce, si ce n'est par ce faible lien des traductions barbaro-latines. Je citerai, parmi les ouvrages d'Hippocrate ainsi mis en latin : le traité des Airs, des Eaux et des Lieux, ce beau livre où est esquissée pour la première fois la doctrine de l'influence du climat et du sol sur les populations ; le Pronostic, qui retrace, dans un ensemble bien conçu , les communautés des affections aiguës quant aux signes et aux solutions; le traité du Régime dans les maladies aiguës, où Hippocrate critique les livres et les praticiens de son temps ; enfin un ouvrage, le livre des Semaines, que je ne mentionnerais pas si cette traduction n'était pas celle d'un texte qui n'existe plus

en grec. Je m'en servis dans le temps pour réparer une perte qui semblait irréparable; mais je n'aperçus pas le lien que ces vieux documents avaient entre eux; cela était réservé à M. Daremberg.

Il est probable que les écrits de médecins , postérieurs à Hippocrate , mais fort anciens pourtant, tels que Dioclès , Hérophile , Erasistrate , avaient péri ou étaient sur le point de disparaître ; du moins ils ne figurent pas parmi ces traductions barbaro -latines. Mais on y trouve Dioscoride, qui est le principal auteur de l'antiquité pour la botanique et la matière médicale; un abrégé du Traité des maladies des fermes, de Soranus, mis d'ordinaire sous le nom de Moschion; des morceaux de Rufus, qui écrivit beaucoup et eut une grande réputation; des^fragments d'Héliodore, chirurgien célèbre qui vécut sous Trajan et dont Juvénal fait mention. Ceux-là sont avant Galien. De Galien lui-même, quelques traités seulement, et non des plus importants, ont été traduits alors, et il ne tient pas la place, à beaucoup près, qui plus tard lui fut acquise. Après Galien arrive le grand compilateur Oribase, le médecin de l'empereur Julien. Sa vaste collection connue sous le nom de Synagogues avait été traduite en latin; on en est sur par quelques lambeaux rencontrés dans les manuscrits; quanta l'abrégé qu'il en avait fait et qui est intitulé Synopsis, nous en possédons des manuscrits latins qui remontent aux septième et huitième siècles.

Le travail de ces temps ne se borna pas aux traductions. Les médecins rédigèrent des cours qui embrassaient l'explication de certains écrits d'Hippocrate

et de Galien (M. Daremberg cite particulièrement un commentaire du septième siècle sur le traité des Sectes et sur le Petit Art) ; ils composèrent des sommes pour l'étude et la pratique , des traités de botanique et de pharmacologie, des livres de médecine et de chirurgie, entre autres un qui, d'après M. Daremberg, atteste beaucoup d'érudition et une connaissance étendue du grec. L'anatomie ne leur était pas restée étrangère; ils ont laissé des écrits sur cette science. De sorte que cet intervalle, qui paraissait un blanc dans l'histoire , a été réellement laborieux et utilement occupé. Il a, et c'est , dans l'état des choses , tout ce qu'il pouvait faire, entretenu la culture et continué la tradition. Qui aurait. droit de lui demander davantage au milieu de l'écroulement de l'empire, de l'établissement des barbares, de la fondation de nouveaux royaumes?

Ce travail se poursuivait non sans fruit ; un médecin du onzième siècle, Gariopontus, le résumait, résumé qu'on s'étonnerait de voir empreint de l'esprit de la secte méthodique, si M. Daremberg ne nous avait appris qu'en effet la secte méthodique avait inspiré toute la période antécédente ; en un mot, la médecine, dans l'Occident, se développait sur elle-même, quand survint tout à coup l'invasion d'une science étrangère plus étendue et plus complète. Les livres arabes ou plutôt les livres grecs traduits, commentés, développés par les Arabes, chassèrent devant eux ces premiers essais et restèrent maîtres de l'école. Quand Constantin, surnommé l'Africain, eut apporté à Sa-, lerne les traités orientaux, Salerne, toute latine qu'elle était, devint arabisante; et c'est alors que Galien prit

dans la médecine l'empire qu'eut Aristote dans la philosophie , les Arabes ayant traduit Galien et suivi sa doctrine dans des encyclopédies qui devinrent classiques. C'est un fait curieux et important dans l'histoire que cet accueil fait à la science grecque sous le costume ^arabe ; sorte de renaissance anticipée, prélude à la grande renaissance du quinzième siècle qui réunit définitivement ces deux parties d'un même développement, l'antiquité grecque et l'âge moderne. On ne peut s'en faire une idée qu'à l'aide d'une théorie historique qui tienne le fil de l'évolution. Que cherchaient les Occidentaux dans la science gréco-arabe? Quelle est leur position relative dans la série? Y a-t-il lieu d'acquiescer sans amendement à l'imputation de barbarie qui a pesé sur eux? Et si on ne .le doit pas, quel est le départ à faire et où poser la limite ?

Piome, si semblable dans l'origine aux cités grecques par ses rois , par sa république , sa plèbe et ses patriciens, Rome suit une évolution toute différente; et dans sa période primitive, à côté des Hellènes, elle paraît grossière, rustique, barbare ; c'est qu'en effet elle n'a alors ni poètes, ni écrivains, ni artistes, ni savants qui vaillent la peine d'être nommés. Et pourtant ce peuple, ainsi dénué de ce côté, mène à bien le plus vaste système de conquête qu'on ait jamais vu, régit prudemment les peuples vaincus , conduit avec une habileté merveilleuse la lutte entre la plèbe -et l'aristocratie, et jette les fondements de ce droit qui fait l'admiration du monde. Rome l'emportait autant sur la Grèce par le génie de la politique que la Grèce

l'emportait sur Rome par le génie des arts, des lettres et des sciences.

Les Occidentaux eurent, comme Rome, leur œuvre. Et leur tâche ne fut pas petite. Elle était accomplie vers les dixième et onzième siècles, ainsi que le prouve la grande opération des croisades , point culminant du régime commun : à ce point, en effet, l'unité catholico-f éodale était devenue plus solide et plus puissante que ne fut l'unité romaine. Comparons donc l'Occident latin à l'antiquité comme nous avons comparé Rome à la Grèce, et une différence du même genre apparaîtra. La religion transformée, la puissance spirituelle fondée et jalousement séparée de l'autorité temporelle, l'éducation religieuse donnée à tous les membres de la communauté, l'esclavage aboli en vertu d'une organisation qui servit de transition à la liberté définitive, les vertus domestiques fortifiées par l'ascendant plus grand que les mœurs attribuent aux femmes , tout cela constitue pour la religion, pour la morale et pour l'état social un niveau plus élevé que celui de l'antiquité. Mais à côté de cette supériorité était une infériorité manifeste quant aux arts, aux lettres et aux sciences. Je dis seulement infériorité, car dès lors naissait, avec les langues modernes, la poésie du moyen âge, dès lors s'élevaient les cathédrales. Cet art, malgré ses qualités, était encore trop loin des côtés supérieurs de l'art antique pour qu'il y eût tendance de l'un à se mettre sous la discipline de l'autre; mais, dans les sciences, grâce à la continuation de la tradition par ces obscurs savants dont M. Daremberg a révélé l'existence, tout était prêt. Les

Arabes apportaient les sciences grecques qu'ils cultivaient, sans les arts et les lettres grecques qui les laissaient insensibles; ils furent les bienvenus. De là ce demi jour qui se leva sur l'Occident et le prépara à ses destinées ultérieures.

Je conseille à M. Daremb erg de faire un recueil des pièces les plus importantes qu'il a exhumées d'un long oubli : sommes qui montrent comment se comprenait l'enseignement de la médecine ; traductions d'auteurs grecs perdus, par exemple les fragments d'Héliodore; traités par lesquels nous verrons de quelle manière on puisait aux sources antiques. Le tout publié en se conformant scrupuleusement aux manuscrits; car, autant que j'en puis juger par les échantillons qui ont passé sous mes yeux, la langue a de l'importance, étant un latin barbare sans doute, mais qui devait être fort près de la langue vulgaire de ces temps; le tout accompagné de notes et d'explications, afin que le lecteur soit guidé en parcourant ce terrain neuf pour tout le monde. Un recueil ainsi conduit arriverait jusqu'au temps de l'invasion arabe et des travaux de l'école salernitaine, travaux que l'on possède maintenant en grande partie dans une collection due à la généreuse sollicitude d'un médecin napolitain, M. de Renzi, qui n'a épargné ni soins ni dépenses pour la mettre au jour, grâce aussi à M. Daremberg, qui afourni d'amples contributions à l'oeuvre de M. de Renzi. Le recueil dont M. Daremberg a tous les éléments serait un jalon essentiel dans la période barbaro-latine. 11 est probable que, si on fouillait pour les mathématiques et pour l'astronomie les bi~

bliothèques comme il les a fouillées pour la médecine, on trouverait des traces témoignant que ces deux sciences ont continué à être cultivées. De la sorte , on verrait que dans ces siècles préparatoires , tandis que la société religieuse et la société politique se fondaient avec la condition d'incorporer les barbares , l'héritage scientifique de l'antiquité se transmettait, et que les sciences, comme un feu précieux gardé sous la cendre, s'alimentaient, sans éclat, il est vrai, mais sans risque de s'éteindre, prêtes, dès que les circonstances deviendraient favorables, adonner flamme et chaleur. Si bien que, malgré les perturbations, malgré les ralentissements, et tout compensé, la civilisation suit san cours déterminé, et les voies de l'histoire sont justifiées.

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