II. — L'École de Salerne
Le Régime de TÉcole de Salerne, sorte de poëme en vers latins techniques qui appartient à la plus mauvaise fabrique du moyen âge, sans quantité, sans mesure, et dont M. Meaux Saint-Marc a rendu la simplicité sans l'incorrection ; le Régime de l'École de Salerne, remanié et amplifié successivement avant l'imprimerie, reproduit depuis l'imprimerie un nombre infini de fois, ne manque d'intérêt ni pour L'érudit qui re-
î. L'École de Salerne , traduction en vers français par M, Ch. Meaux Saint-Marc, avec le texte latin en regard, précédée d'une introduction par M. le docteur Ch. Daremberg. Paris 1861 3 J.-B, Baillière père et fils. — Journal des Savants, mai 1862.
cherche les anciens usages, ni pour le médecin qui étudie l'enchaînement historique de son art, ni même pour les gens du monde, qui y trouvent beaucoup de bons préceptes sur l'hygiène courante. Pourtant cela n'aurait pas suffi pour donner à cette publication une place dans le Journal des Savants, si une introduction pleine d'aperçus nouveaux et lumineux, s'engageant dans les origines de l'école de Salerne, ne les avait suivies jusqu'aux origines mêmes de la médecine dans le haut moyen âge, c'est-à-dire avant l'époque où les livres des Arabes, traduits pour l'Occident, introduisirent de nouveaux éléments d'instruction.
Il est sur le bord delà mer, un peu au-dessous de Naples, un lieu renommé: par la beauté de son site, par la salubrité de l'air et du sol. C'est là que fut l'antique école de Salerne. « Ce qui est désormais incon- « testable, dit M. Daremberg, grâce aux savantes et « judicieuses recherches de M. de Renzi, c'est que les « archives du royaume de Naples nous fournissent « des noms de médecins salernitains dès l'année 846 ; « il est encore certain que les dextes des onzième et « douzième siècles s'accordent à présenter l'école de « Salerne comme fort ancienne ; de plus , ce titre « même à' École, réservé, dans le langage du temps, « à une réunion de savants chargés officiellement « d'un enseignement, prouve qu'il ne s'agit pas de « médecins isolés, mais bien d'un institut médical « dont les membres prirent d'abord le titre de mai- « très , celui de docteur n'apparaissant qu'au trei- « zièrrre siècle, dans la Chirurgie de Roger1. Il ne
t . Depuis que ceci est écrit , M, Daremberg a trouvé le titre de
« serait pas impossible que Salerne, dont Horace « vante déjà la salubrité, ait vu se former, h une « époque très-voisine de la chute de l'empire romain, ce une véritable école médicale , où dominait l'élé- « ment laïque, mais où lé clergé tenait également ce une grande place, puisque nous y voyons figurer « des évêques, des prêtres, de simples clercs. Si, de ce plus, on se rappelle l'importance que les lois barce bares promulguées à cette époque donnent aux « médecins et à la médecine, et si, d'un autre côté, « on considère que, dans le code lombard, publié « par l'illustre Troja, on trouve des médecins, désice gnés par leurs noms, pour un grand nombre de « villes d'Italie, l'existence et la réputation spéciale, ce à une époque reculée, de l'école de Salerne, ne se- « ront plus un fait isolé dans l'histoire littéraire. » (P. xxvi.)
Ainsi, dès le neuvième siècle, des documents authentiques signalent des médecins salernitains. Dans une époque presque aussi ancienne, un manuscrit latin d'Oribase porte sur un de ses feuillets, en écriture du dixième siècle, le nom d'un certain A mandus, si mes souvenirs ne me trompent, qui était de la ville de Chartres en France. Les lois barbares, on vient de le voir, s'occupaient des médecins. Il y eut donc toujours, dans l'Occident, même après la chute de l'empire, une médecine qui ne fut pas sans considération. Il est probable qu'elle se transmettait par tradition,
docteur appliqué à Galien et à d'autres médecins dans un manuscrit du dixième siècle appartenant à la Bibliothèque impériale et royale de Vienne.
c'est-à-dire que chaque médecin en réputation avait autour de lui des élèves qui se formaient par ses instructions et par son exemple ; toujours est-il qu'on )ne voit apparaître comme centre d'enseignement, à 'cette époque reculée, que Salerne d'abord, puis Montpellier. C'est plus tard dans le moyen âge que , les universités se formant, la médecine ou, comme ori disait, la physique , vient y prendre sa place.
Ceci posé, c'est-à-dire l'existence d'une médecine effective en Occident depuis l'invasion des barbares jusqu'aux neuvième et dixième siècles, il est naturel de se demander quel en était le caractère, quelle doctrine elle suivait, quels moyens elle avait à sa disposition pour l'enseignement ; en un mot, et pour ramener tout cela à une idée simple et précise, quel était l'ensemble de livres sur lequel elle se fondait. Ces médecins signalés par les lois barbares, ces médecins salernitains dont les noms sont conservés dans les archives de Naples, cet Amandus de Chartres, d'où tiraient-ils leurs connaissances? Était-ce une médecine autochthone, née sur place d'efforts individuels? Mais qu'aurait été alors une médecine débutant à nouveau et refaisant tout le travail et toute l'expérience passée? Était-ce une médecine grecque?, Mais, s'il en est ainsi, de quelle façon, à une époque où on ne lisait plus le grec et où les relations avec la grécité étaient coupées, les médecins ont-ils fait ce qu'on faisait sans peine alors que, sous la fin de la république et durant l'empire , la langue et la science grecques étaient monnaie courante dans l'Occident?
Là est un problème. Peut-être les histoires de la
médecine nous en donneront la solution* Ouvronsles. Elles conduisent les faits jusqu'à la chute de l'empire et à quelques petits médecins latins qui alors apparaissent; puis elles s'arrêtent; elles les conduisent, il est vrai, dans l'Orient et à Constantinople, plus avant; mais cette médecine des bas temps grecs n'a rien de commun avec la médecine occidentale dont il est ici question, Arrivées à ce point, les histoires, se taisant, franchissent les siècles, et, quand elles rouvrent la bouche, c'est pour nous parler de Gariopontus, au onzième siècle, de Constantin l'Africain, des Arabes et de toute cette littérature médicale qui alors commence à foisonner. Les documents, évidemment, leur manquent, et dès lors il leur semble que tout soit englouti avec la longue, catastrophe qui amena les barbares. Le chaos s'était fait; puis, sans qu'on sache pourquoi, ou, si l'on veut, par les lu-> mières nouvelles qu'apportent les traductions arabes, une nouvelle ère commence ; on sort de l'antique barbarie et l'on entre dans le mouvement scolastique qui fut un des caractères du moyen âge et qui prépara les temps modernes.
Mais ceci n'explique pas, ou explique mal la série des choses : n'explique pas l'existence incontestable d'une médecine anté-arabique ; explique mal une illumination soudaine, qui n'aurait pu survenir, si rien n'avait précédé qui la préparât.
Et, en effet, la chaîne réelle n'a point été rompue ; le vide, la lacune existe dans nos histoires, mais 110:1 dans les faits. Les lumières qui viennent de l'Orient furent effectives ; la grécité transmise par l'intermé^
diaire des Arabes fut utile ; mais cette lumière et cette grécité trouvèrent un état des esprits qui permettait de les accueillir et d'en profiter.
Puisque les histoires médicales se taisent sur cette longue période, si je parle d'une manière aussi décisive, c'est que de nouveaux documents sont venus au jour. Ces nouveaux et importants documents sont des manuscrits négligés qui ont été tirés des bibliothèques par M. le docteur Daremberg ; il en a compris la nature, il les a rapprochés, les a groupés, et, leur faisant dire ce qu'ils disent réellement, il a restitué un feuillet déchiré de ces annales scientifiques où il s'agit de savoir, non ce qui s'inventa (puisqu'il ne s'inventa rien), mais ce qui se transmit (puisque c'est la transmission même qui fut menacée). Depuis longtemps M. Daremberg est en possession des pièces qui contiennent les faits et de l'idée historique qui les vivifie ; il en a indiqué certains points essentiels, soit dans des mémoires, soit dans cette Introduction même mise en tête de la nouvelle édition du Régime de Salerne ; sans doute il lui reste encore la tâche d'exposer d'une manière plus complète et plus systématique ses recherches, ses résultats et ses vues. Mais ce qui est connu suffit déjà à la critique historique qui voudra s'en servir. Pour moi, du moins, qui ai suivi d'un œil curieux le progrès de cette étude, qui ai vu et touché les manuscrits antiques sur lesquels elle se fonde, et qui même, dans mes travaux sur Hippocrate, me suis heurté à de vieilles traductions, à de vieux commentaires, sans en saisir le plan et l'enchaînement; pour moi, dis-je, c'a été une lumière
bienvenue. Il est facile de s'approprier rapidement un résultat laborieusement acquis par un autre; je me suis approprié celui-ci; et, toutes les fois que j'ai à réfléchir ou à écrire sur l'histoire du temps compris entre l'invasion des barbares et les commencements du onzième siècle, j'ai présente à l'esprit l'importante notion qui établit la perpétuation d'un élément grec dans l'éducation de l'Occident, et qui définit cet élément.
La démonstration donnée par M. Daremberg roule sur trois points. Le premier est l'existence de, livres latins qui sont plus anciens que l'époque connue de l'introduction des livres arabes dans l'Occident. Le second est la détermination de l'origine et du caractère de ces livres latins. Le troisième est l'indication du rapport qui les unit aux plus anciens documents émanés de l'école de Salerne.
Cassiodore avait dit à ses moines : ce Si la littéra- « ture grecque ne vous est pas familière, lisez Dios- « coride, Hippocrate, Galien [la Thérapeutique à « Glaucon traduite en latin), Cœlius Aurelianus et « bien d'autres livres que vous trouverez dans la bi- « bliothèque. » Ce passage qui a été peu remarqué par les érudits, et qui ne l'a été par M. Daremberg que lorsqu'il fut en possession des documents qui en montrent la signification, est devenu pour lui un point d'appui très-solide. Ce n'est pas le passage qui a inspiré les recherches; mais, quand les recherches eurent acquis de l'étendue et de la consistance, elles le firent apprécier; et M. Daremberg fut en droit de dire qu'il avait retrouvé, sinon ces traductions indi-
266 La science en occident
quées par Cassiodore, du 'moins des équivalents subsôquemment refaits et remaniés.
Le fait est qu'on rencontre dans les bibliothèques publiques un grand nombre de manuscrits latins contenant des traductions d'auteurs vgrecs qui écrivirent sur la médecine. Je citerai Hippocrate (quelques traités seulement), Dioscoride, Galien (un trèspetit nombre de traités), Soranus, Rufus, Moschion, Oribase. Ces manuscrits sont très-anciens : ils appartiennent aux septième, huitième, neuvième, dixième siècles ; ils sont écrits dans un latin assez barbare, et c'est sans doute cette circonstance, jointe à ce qu'il n'y avait là que des traductions, qui a fait que les érudits en- général, et en particulier les historiens de la médecine, n'ont pas voulu prendre le soin de les examiner. Pour mon compte, dans le temps où j'étudiais Hippocrate, j'avais feuilleté ceux de la Bibliothèque impériale qui sont relatifs à cet auteur, et j'en avais été récompensé par une heureuse trouvaille, à savoir, un traité perdu (le traité des Semaines)^ qui était conservé dans une traduction latine et qui, indépendamment de la connaissance même de ce livre antique, fournit, sur la collection hippocratique elle-même , des notions complémentaires non dénuées d'intérêt. Bien plus grande a été la récompense de M. Daremberg, parce que ses recherches furent bien plus étendues. Grâce à la confiance de plusieurs ministres de l'instruction publique, confiance heureusement justifiée par les résultats et surtout par celui-ci, M. Daremberg a visité les principales bibliothèques de l'Europe ; partout il a
trouvé des monuments de cette vieille médecine latine, avec même caractère et même forme.
Là fut le trait de lumière. Aucune suggestion plausible ne se serait présentée à l'esprit, s'il n'était tombé sous la main que quelques volumes isolés contenant, en langue latine, des traités de médecine grecque. Il n'aurait été permis d'y voir que des œuvres individuelles et sans relation avec des conditions générales. Mais le point de vue change quand il s'agit d'un ensemble de travaux dont les monuments sont rencontrés partout ; dès lors, on conclut qu'il exista simultanément un ensemble de besoins qui détermina une . aussi ample production. Cette conclusion fait grand honneur à l'esprit d'induction de M. Daremberg. Rien n'était plus facile que de passer à côté et de laisser retomber dans le chaos des époques mérovingiennes et caiiovingiennes toute cette médecine grécolatine qui, au point de vue de l'histoire générale, y introduit une précieuse notion d'ordre, d'enchaînement et de tradition.
' Étant établi, soit par le témoignage de Cassiodore, soit par l'exploration des bibliothèques, qu'il exista, durant ces périodes, une masse de livres médicaux traduits en latin, est-il possible d'aller plus loin et de voir ce qu'on en faisait? Ces livres restèrent-ils à l'état de sources isolées, où chacun puisait ce qui lui convenait, ou bien naquit-il, de tout cela, une doctrine, un résumé, une somme, qui caractérisât plus précisément les idées médicales de ces hauts temps? Une somme a été en effet trouvée, et la connaissance profonde que M. Daremberg a de l'antiquité médicale
lui a promptement montré d'où cette somme provenait. Le résultat paraîtra bien singulier à ceux qui ont particulièrement présent à l'esprit, soit le règne de l'hippocratisme, soit celui du galénisme. Ce n'est ni Hippocrate ni Galien qui fournirent alors le système ou canevas de l'étude; c'est l'école méthodique dont Soranus fut le plus important représentant. Galien l'a poursuivie à outrance ; il combattait le strietum et le laxum, c'est-à-dire l'astriction et le relâchement, dualité par laquelle cette école expliquait la pathologie, et qui a survécu jusqu'à ces derniers temps dans «le défaut ou l'excès d'incitabilité de Brown, le défaut ou l'excès d'irritation de Broussais*/ il y substituait la doctrine hippocratique des quatre humeurs, qu'il avait systématisée. Il est inutile d'examiner qui des deux avait raison, puisque le temps et les éclaircissements qu'il amené ont démontré que les deux hypothèses, en tant qu'hypothèses pathologiques, étaient également illusoires. Mais il faut ajouter qu'à côté et indépendamment de l'idée systématique et nécessairement métaphysique qu'elle s'était faite pour se donner une conception générale, l'école méthodique se distingua par d'excellents travaux de pathologie, par une description précieuse des maladies, et par un soin remarquable de rassembler historiquement les opinions anciennes sur chaque point. A part certains livres, tout à fait hors ligne, qui sont dans la collection hippocratique, tels que le Pronostic, le traité des Fractures et des Articulations, et certaines portions des Épidémies; à part aussi le livre Galien sur les Lieux affectés, les œuvres
de l'école méthodique priment toute l'antiquité médicale, du moins ce que nous en connaissons. Il n'est donc pas malheureux que les hauts temps dont nous parlons l'aient eue pour institutrice.
Des recherches si bien conduites, si elles rencontraient quelque accessoire qui, resté inexpliqué, appartînt pourtant à l'ordre des traductions latines, ne devaient pas manquer d'y porter la lumière. Nous avons, en langue latine, un très-beau traité de Soranus ; le traducteur est connu sous le nom de Cœlius Aurelianus; il dit dans un passage (Acut., II, i) : Soranus, cujus hœc stint quœ latinizanda suscepimus. Il n'est, jusqu'à présent, personne qui ait pu assigner une date plausible à ce Cœlius Aurelianus, ni-indiquer à quel ordre de travaux appartenait une pareille traduction, et d'où provenait cette prédilection d'un Latin qui va prendre un livre éminent de l'école méthodique, au lieu d'Hippocrate ou de Galien, qui, infailliblement, eussent été choisis dans les âges postérieurs. Du point où M. Daremberg était arrivé dans son aperçu de la médecine gréco-latine, il ne lui fut pas difficile de donner à ces questions une solution fondée sur des éléments positifs. C'est une traduction latine d'un médecin grec; elle appartient donc au cycle des traductions dont parle Cassiodore, et dont nos bibliothèques renferment maint échantillon. Elle est en un latin passablement barbare ; à la vérité nous ne possédons plus le manuscrit sur lequel a été faite la première édition de Cœlius Aurelianus; il était unique, et il a disparu; très-probablement, comme c'était l'usage alors, l'éditeur a, de son chef, amé~
lioré la latinité de beaucoup de passages ; néanmoins il y reste encore assez de traces de barbarie pour qu'on ne se refuse pas à mettre l'œuvre de Cœlius Aurelianus au siècle même de Cassiodore et à côté de ces traductions plus barbares encore, qui sont du temps immédiatement consécutif à l'invasion des Germains. Enfin, le choix d'un auteur de l'école méthodique rentre dans tout ce qui est su maintenant sur la faveur dont cette école jouissait au moment où la latinité mourante s'efforçait de garder ses liens et ses, rapports avec la grécité non moins mourante.
Bien qu'il ne s'agisse que de médecine, c'est-àdire d'une petite part du domaine scientifique, ce qui s'accomplit mérite d'être considéré. La puissante main de Rome, qui avait uni ensemble pour un temps l'Occident et l'Orient, retombait frappée d'impuissance et de mort; et les deux portions de son empire allaient désormais chacune à sa destinée prochaine : c'est-à-dire, l'une à la décroissance et à l'absorption dans la conquête musulmane, jusqu'à ce que l'Occident, reprenant, avec des intentions meilleures et plus de puissance, les fonctions sociales de Rome, lui tende un bras secourable ; l'autre à une existence isolée, mais progressive, et aussi disposée, par son héritage de civilisation, à remonter vers les sources grecques qu'à chercher les développements nouveaux. Il n'y avait de science proprement dite que la science grecque; l'antiquité ne s'y est jamais méprise. C'est au moment où l'union entre la Grèce et l'Occident se rompait, que l'on traduisit en latin les livres grées, du moins les livres médicaux. Ce mo«
ment une fois passé, la langue grecque devint une langue presque inconnue parmi les Latins, les manuscrits grecs ne parvinrent plus dans l'Occident, qui, pendant un certain intervalle, vécut de la maigre pitance qu'il s'était préparée ; mais enfin il vécut de luimême, et sut, sans secours étranger, conserver un reste précieux de vitalité scientifique. Ce reste dura, sans s'éteindre, trois ou quatre siècles. M. Daremberg est porté à penser que la prééminence accordée alors à l'école méthodique fut moins un choix qu'un accident ; mais lui-même a corrigé ce que cette proposition a d'insuffisant en disant que les livres pratiques, de quelques mains qu'ils sortissent, furent d'abord traduits, et que, parmi ces livres, ceux des méthodiques tenaient le premier rang. Il a signalé, avec beaucoup de sagacité, une élaboration intrinsèque de cette médecine latine avant l'immixtion de la médecine arabe. Que serait-il advenu, si cette immixtion n'avait pas eu lieu? Ce qu'on peut dire seulement, c'est qu'à un moment quelconque le^ progrès aurait, de lui-même, fait désirer le recours aux sources grecques; cela était historiquement inévitable. L'immixtion arabe satisfit à ce besoin dans la mesure de ce que comportaient la connaissance et le goût delà grécité.
Enfin (et c'est là le dernier point de la thèse de M. Darembërg) ces livres, dont l'existence et la nature sont ainsi constatées, ont-ils eu une influence d'école qui se soit suffisamment prolongée, de sorte qu'on puisse dire qu'ils ont vraiment rempli l'intervalle laissé en blanc par les historiens de la nié de-
cine? Nous avons vu plus haut que l'école de Salerne plonge par ses racines jusque dans le neuvième siècle au moins ; mais on n'a, de cette date reculée, aucun monument que l'on puisse lui assigner; c'est deux siècles plus tard et dans le courant du onzième siècle que Gariopontus compose pour elle une somme. Or, qu'est cette somme? un remaniement de l'ancienne somme, bien antérieure à Gariopontus, faite d'éléments méthodiques, et que M. Daremberg a mise en lumière. Il est donc avéré que la même doctrine qui se résuma au début, continua de prévaloir, et qu'au onzième siècle c'était encore le méthodisme, émané des anciennes traductions, qui faisait le fond.
Ici je poserai à M. Daremberg une question incidente, sur un petit fait que j'ai eu occasion de remarquer. Nul plus que lui n'est en mesure d'y répondre. Il note que Gariopontus, qui mit en meilleur ordre l'ancienne somme, la mit aussi en meilleur latin. Le fait est qu'au onzième siècle on écrivait un latin beaucoup plus correct que celui dans lequel les vieilles traductions dont il s'agit dans tout cet article sont composées. Celui des traductions est barbare, fortement influencé, je crois, par les instincts qui devaient faire naître les langues romanes; et, à ce point de vue aussi, les vieilles traductions méritent l'examen. Or, dans mes recherches sur Hippocrate, j'ai rencontré une vieille traduction des Aphorismes, souverainement barbare ; puis, dans un manuscrit du douzième siècle, une autre traduction écrite en un latin correct et comparativement élégant, et dont l'auteur dit, dans une courte préface, avoir eu justement
pour objet de suppléer la vieille traduction incorrecte, inexacte, à peine intelligible. Peut-on croire que ce traducteur ait travaillé directement sur le grec, et qu'il y ait eu, à ce moment, quelques gens qui apprirent le grec? Cela ne se lie-t-il pas à cette tendance qui portait la société catholico-féodale, dès lors solidement assise, vers l'étude et la science, et qui, en particulier, se voit clairement dans la médecine ?
. Les Arabes, de seconde main il est vrai, c'est-àdire par l'intermédiaire des traducteurs syriaques, étaient en possession de ce qui restait de la littérature grecque dans la philosophie et dans la science ; mais leur curiosité ne s'étendit pas jusqu'aux monuments littéraires proprement dits ; de plus, ils ignoraient absolument la littérature latine ; double lacune fort grave , et qui doit entrer en ligne de compte quand on veut comprendre comment ce peuple, si bien doué à tant d'égards, laissa tomber de ses mains un flambeau qu'il avait d'abord semblé porter et entretenir avec tant d'assurance et de succès. Les Occidentaux, d'autre part, qui avaient entre leurs mains l'héritage latin, ne connaissaient la Grèce que par les traditions latines et par des traductions également insuf lisantes en nombre et en qualité. Telle était la situation respective, quand l'Occident, qui se développait, devint curieux des livres et des sciences arabes ; c'étaient, à beaucoup d'égards, les livres et les sciences grecques. La bonne fortune fut saisie avidement, et il y eut là une première renaissance, si par renaissance on entend prendre goût aux livres grecs et s'y familiariser. Aux deux époques l'ardeur fut
grande, on s'éprit, on traduisit, on commenta; mais, pendant qu'au seizième siècle la grécité littéraire (je dis* littéraire, car il fallut un pas de plus pour comprendre la grécité tout entière) s'épanchait à pleins bords, au douzième siècle ce ne fut que la grécité scientifique , et encore , remaniée par l'entremise arabe. Quiconque connaît les choses du douzième siècle sait qu'alors il n'était pas possible de faire davantage. D'une part, les moyens matériels manquaient : on ne savait pas le grec, les universités n'avaient point de chaires pour cette langue ; et, d'autre part, les esprits n'étaient point préparés suffisamment : en philosophie et en science, la scolastique; en poésie, les chansons de geste ; en tragédie, les mystères; en architecture, les cathédrales; tout cela formait un ensemble original en toutpoint, grandiose en certaines parties, chétif en d'autres, qui n»e permettait pas encore d'apprécier le génie grec et de s'y complaVe.
Au seizième siècle, beaucoup des conditions requises étaient remplies ; aussi, les moyens matériels étant créés et les esprits étant mûris, il n'y eut plus d'obstacles, et l'on se précipita dans ce domaine merveilleux de l'antiquité grecque qui sortait des ténèbres du passé. Pourtant la préparation n'était pas telle encore qu'il ne dût rester dans la grécité une part non sentie et non comprise; la grécité, qui ne devait être saisie tout entière que plus tard, et quand l'art grec serait lui-même entré dans la conception moderne. M. Yitet, ici même, dans ce journal, a établi, avec l'habileté d'un historien et le sentiment d'un
artiste, cette importante gradation suivant laquelle les modernes n'embrassèrent l'art antique de la Grèce qu'après avoir embrassé Fart antique de l'Italie, qui n'en était qu'une forme secondaire et affaiblie. .
Ainsi, à vrai dire, dans la grande rénovation qui, succédant à la chute de l'empire et à l'invasion des barbares, eut pour objet la fondation de la société catholico-féodale, les Occidentaux, livrés à eux-mêmes, ne parvinrent à ressaisir l'ensemble de la grécit'é que par trois degrés successifs : l'introduction des traductions que les Arabes avaient faites des livres grecs de philosophie et de science, l'ouverture pleine et entière de la littérature grecque au seizième siècle, et, finalement, la réintégration, par l'histoire et par le goût, de l'art grec au sommet élevé qu'il occupa effectivement,
A bien prendre le mot de renaissance, il faut se représenter, non pas (ce qui serait une erreur) que l'esprit humain, enseveli dans un sépulcre, en sortit alors pour une nouvelle vie, mais que des monuments longtemps oubliés revinrent à la lumière et produisirent à la fois une vive passion pour leur beauté et un puissant renouvellement d'idées par leur importance. C'est un fait que, plus l'histoire chemine, plus on devient, et à bon droit, curieux des origines. Là est le grand rôle et la grande œuvre de l'érudition ; et au seizième siècle, ce fut une de ces œuvres qu'elle exécuta , mais qui , appliquée en ce moment à ce que l'antiquité oubliée avait de plus beau, de plus achevé, de plus philosophique, de plus scientifique, fut un moment unique d'intérêt et même d'enivré-
ment. Toutefois les renaissances, si, déplaçant ce mot hors de son emploi isolé, on l'étend à toutes les larges et profondes ouvertures que l'on fait dans le passé de l'humanité, les renaissances, dis-je, forment un groupe, et on en compte plus d'une clans cette recherche, désormais régulièrement conduite, qu'on nomme érudition. Il me suffit de citer entre autres la connaissance du sanscrit, qui renouvela l'étude de la linguistique, la lecture des hiéroglyphes par Champollion, des écritures cunéiformes par Burnouf et par Lassen, qui a donné déjà et promet encore tant de résultats. Ce sont des renaissances ; car elles renouvellent des domaines entiers de la connaissance , révèlent le passé d'une façon qui captive le présent, et agrandissent les vues sur l'antiquité au moment où s'agrandissent les vues sur le développement à venir.
Les vieilles traductions latines , qui furent l'aliment médical avant l'introduction des livres grécoarabes, permettent de comprendre la signification et l'opportunité de cette introduction. M. Daremberg les considère encore à un autre point de vue : «. La « continuation des études scientifiques en Occident « se fit par les traductions latines des auteurs clas- « siques et surtout par la Somme médicale déjà fort « estimée, mais introduite solennellement à Salerne, « et, de là répandue peu à peu dans tout le reste de « l'Occident sous la nouvelle forme ; car, bien après « la chute de l'empire, et quand tous les liens sont « depuis longtemps rompus entre les provinces et la «. métropole, c'est encore l'Italie qui reste l'institu-
« tri ce du monde occidental; c'est d'elle que procè- « dent tout le mouvement de la civilisation et toute « la culture intellectuelle par ses écoles et par ses « livres, lors même qu'elle emprunte les livres à des . « sources étrangères. » (P. xxx.) Cette assertion, je ne puis l'admettre telle qu'elle est posée. Il est vrai, sans contestation, que l'école de Salerne est la plus ancienne école de médecine; que les documents exhumés par M. Daremberg sont d'origine italienne, et que cette vieille instruction médicale vient de l'Italie ; mais conclure de là que l'Italie fut, dans le haut moyen âge, ce qu'elle avait été dans l'antiquité, c'est-à-dire l'institutrice de l'Occident, c'est une vue que l'histoire ne permet pas d'accepter. Entre l'Italie, la France et l'Espagne, de même que leurs languesne sont pas filles l'une de l'autre, mais sont sœurs, de même, dans les rapports sociaux et intellectuels, il y eut une contemporanéité nécessaire démontrée par la contemporanéité même des idiomes ; et aucun de ces grands peuples ne joue à l'égard de l'autre le rôle d'instituteur, tel que celui des Latins pour les Gaulois ou les Ibères, des Grecs pour les Latins euxmêmes. Toutefois, cette contemporanéité ne fut pas tellement étroite dans un système composé d'aussi vastes corps, qu'elle ne permît des avances tantôt en un temps tantôt en un autre. Or la plus ancienne de ces avances, celle qui constitue, si je puis ainsi parler, l'autonomie littéraire des nations romanes, appartient non à l'Italie, mais à la France, aussi bien de la langue d'oïl que de la langue d'oc. Ce point est établi, comme ces choses s'établissent, par les do-
cuments, c'est-à-dire, ici, les œuvres de tout genre qui furent créées de ce côté-ci des Alpes, dans le onzième et le douzième siècle, et dont l'équivalent, pour ces époques, manque de l'autre côté. C'est au quatorzième et au quinzième siècle que l'Italie prend à son. tour une de ces avances qui rétablissent incessamment l'équilibre intellectuel entre les nations occidentales.
Mais je ne chicanerai pas plus longtemps M. Daremberg sur une proposition incidente, quand je suis tellement d'accord avec lui sur l'objet principal de son sujet, où j'ai trouvé, depuis que je le connais à fond, un utile complément à mes études tant médicales qu'historiques. « C'est, dit-il, pour avoir ou- « blié ou entièrement méconnu la succession natu- « relie des faits qu'on n'avait tenu compte ni des « écoles latines qui remplacèrent les écoles grecques, « ni des traductions latines qui succédèrent si rapi- « dément aux originaux grecs, ni de l'intervention « puissante des monastères pour le salut de la science « et des lettres ; c'est enfin pour avoir préféré le inerte veilleux à la noble simplicité de l'histoire qu'on est « allé chercher si loin les Sarrasins, quand on avait « si près de soi les véritables auteurs de la rénovation « ou de la conservation des études en Occident, ces in- « stituts littéraires, ces traductions, ces moines, ces « laïques, qui tous concouraient depuis deux siècles au « m ême but . » ( P . xxu . ) Les vieilles traductions latines, les vieilles sommes- furent frappées d'une déchéance irrémédiable dès que les livres gréco-arabes devinrent la base de l'enseignement; on ne les recopia
plus, et elles demeurèrent oubliées dans bs bibliothèques. M. Daremberg les a retrouvées telles qu'elles étaient au moment qu'elles tombèrent des dernières mains qui les feuilletèrent pour s'y instruire ; mais il a retrouvé eu même temps le rôle qu'elles avaient joué et la place qu'elles avaient eue. Ce rôle, cette place, c'est d'avoir conservé dans l'Occident la filiation grecque à une époque où nous croyions qu'il n'y avait rien de ce genre, et, sous une forme que nous ne soupçonnions pas, d'avoir entretenu, pendant les siècles mérovingiens et carlovingiens , une culture effective et rigoureusement conforme à la tradition, enfin d'avoir suffisamment préparé les esprits pour que la demi-renaissance qui se fit par les Arabes ait été accueillie et fructueuse. Tout cela, dû à M. Daremberg, constitue, parmi les dernières acquisitions de l'érudition , une acquisition heureuse et inattendue.
Sommaire1 . — Le siècle qui suivit le siècle de saint Louis fut funeste à la France ; mais alors elle était riche, peuplée, florissante, industrieuse. Ceux qui veulent •voir ce que pouvaient les institutions du moyen âge pour la prospérité relative d'un pays en auront une vue succincte dans cette courte étude ; tout en se souvenant que le petit fils même de saint Louis allait porter à la papauté le coup violent qui fit la première scission avec les doctrines du moyen âge et prépara l'ère laïque ou moderne.
« On trouverait à peine en France, dit M. de « "Wailly, une personne capable de comprendre la « langue de Joinville contre cent qui sont en état de « lire le latin ou quelque langue moderne. » Cela est malheureusement vrai ; l'étude de notre vieille langue, bien que très-facile, est complètement négligée. C'est cette négligence qui justifie des tentatives comme celles de M. de Wailly ; à qui ne lit pas les textes originaux, il faut des traductions, si toutefois on doit appeler traductions ces versions de l'une à l'autre entre deux langues aussi voisines que le sont le vieux français et le français moderne. On en jugera par
1. Histoire de saint Louis , par Joinville, texte rapproché du français moderne et mis à la portée de tous, par M. Natalis de Wailly, Paris. Hachette. — Journal des Savants, octobre 1865,
l'échantillon suivant. Yoici le texte ancien, il s'agit de Louis IX débarquant et attaquant les Sarrasins qui défendent le rivage : « Quant li roy oy dire que l'en- « seigne Saint-Denis estoit à terre, il en ala grant « pas parmi son vessel, ne onques pour le légat qui « estoit avec li, ne le voult lessier et sailli en la mer, « dont il fu en yaue jusques aus esselles, etalaFescu « au col et le heaume en teste et le glaive en la main, « jusques à sa gent qui estoient sur la rive de la « mer. Quant il vint à terre et il choisi les Sarrazins, « il demanda quele gent c'estoient ; et en li dit que « c'estoient Sarrazins; et il mist le glaive desous « s'esselle et l'escu devant li, et eust couru sus aus « Sarrazins , se ses preudeshomes , qui estoient avec « li, li eussent souffert. » Yoici maintenant la traduction : « Quand le roi ouït dire que l'enseigne Saintce Denis était à terre, il traversa à grands pas son « vaisseau, et, malgré le légat qui était avec lui, ja- « mai£ il ne voulut la laisser, et sauta dans la mer, « où il fut dans l'eau jusqu'aux aisselles. Et il alla « l'écu au col, le heaume en tête et la lance en main « jusques à ses gens qui étaient sur le rivage de la « mer. Quand il vint à terre et qu'il aperçut les Sar- « rasins, il demanda quelles gens c'étaient; et on a lui dit que c'étaient des Sarrasins; et il mit la lance « sous son aisselle et l'écu devant lui, et il eût couru « sus aux Sarrasins, si ses prud'hommes, qui étaient « avec lui, l'eussent souffert. »
Joinville atteignit un très-grand âge ; il mourut à quatre-vingt-quinze ans en 1319, ayant vu six rois , Louis VIII , Louis IX , Philippe le Hardi , Philippe le
Bel, Louis le Hutin, et Philippe V dit le Long; il avait plus de quatre-vingts ans quand il commença d'écrire ses mémoires et quatre-vingt-cinq quand il les termina. La ténacité de la mémoire chez les vieillards pour tout ce qui est de leur jeunesse explique comment, après un si long temps, il put fidèlement retracer ce qu'il avait vu et su de son bon et saint roi Louis. Le livre de Joinville n'est point une histoire de saint Louis, pas même de la croisade à laquelle il assista. C'est un récit attachant par les particularités, par les détails, par les mots, parles conversations. Avec ce récit on est présent à une foule de petites scènes d'intérieur où le temps et le roi se font voir et toucher.
Ce fut un bon temps et un bon roi : un bon temps, jpuisqu'alors la vie de la société fut pleine et entière suivant les conditions qui la régissaient; un bon roi, [puisque Louis IX appliqua au service de ses sujets un esprit bien fait, un cœur loyal, un grand courage. Scrupuleux observateur de la justice à l'égard de ses voisins, amoureux de la paix, aussi ferme que bienveillant avec ses barons, gardant, pour me servir de ses propres expressions , les bonnes villes et les coutumes du royaume, son règne fut une ère de prospérité, de tranquillité, de sage gouvernement. Et ce n'était pas un mince bienfait de tenir dans le repos les turbulents barons; rien n'était plus désastreux que les petites guerres intestines qu'ils se faisaient. On brûlait, on pillait, on tuait sans miséricorde; voyez ce que dit Joinville dans le texte de M. de Wailly i «Les barons vinrent brûlant et détruisant....
« le trouble du comte de Champagne fut tel, que « lui-même brûlait les villes avant la venue des ba- « rons pour qu'ils ne les trouvassent pas garnies. « Outre les autres villes que le comte de Champagne « brûlait, il brûla Épernay et Vertus et Sézanne. » Il s'agit d'une guerre des barons contre Thibaut, comte de Champagne, qui éclata au commencement du règne de Louis IX. Le roi imposa promptement la paix aux belligérants.
On sait que la minorité de saint Louis fut troublée par les prétentions des barons, et que la reine Blanche, sa mère, défendit son fils contre eux avec prudence et courage. Dans ces circonstances la fidélité de Paris et son amour se montrèrent avec éclat : « Après que « le roi fut couronné, il y eut des barons qui deman- « dèrent à la reine qu'elle leur donnât de grandes « terres; et, parce qu'elle n'en voulut rien faire, tous « les barons s'assemblèrent à Corbeîl. Et le saint roi « me conta que ni lui , ni sa mère , qui étaient à « Montlhéry, n'osèrent revenir à Paris jusques à tant « que les habitants de Paris les vinrent quérir en « armes. Et il me conta que depuis Montlhéry le che- « min était tout plein de gens en armes et sans armes « jusques à Paris, et que tous criaient à Notre-Sei- « gneur qu'il lui donnât bonne et longue vie, et le « défendît et gardât contre ses ennemis. » Dans mes citations je me sers toujours de la version de M. de Wailly.
Les écrivains philosophes du dix -huitième siècle ont beaucoup blâmé saint Louis de ses croisades. Sur la seconde je reviendrai; la première se peut défendre.
Condamner les croisades en général, c'est obéir à un rationalisme abstrait qui, en jugeant l'histoire, ne tient aucun compte des conditions. Pour que les croisades fussent injustes, il faudrait que l'islamisme n'eût pas eu les siennes et qu'après avoir chassé le christianisme de l'Egypte , de la Syrie , de l'Afrique , il ne fût pas venu en Espagne, en Italie, dans le midi de la France et jusque dans les plaines de Tours. Les deux monothéismes, une fois aux prises, n'entendirent plus se céder pacifiquement l'un à l'autre l'ascendant sur le monde ; et , quand à son tour le monothéisme chrétien se sentit assez fort, il voulut, par une même impulsion, honorer pieusement son berceau et imposer définitivement un frein aux entreprises musulmanes.
Au temps de saint Louis, les ardeurs et les motifs qui avaient animé les croisés étaient encore puissants, et il est naturel qu'il y ait obéi ; plus d'un roi de France avait pris la croix. Sans doute l'heure approchait grandement où ni le sentiment religieux ne suggérerait, ni la politique ne permettrait plus ces lointaines expéditions. Mais, dans la première moitié du treizième siècle , un roi d'une piété profonde et sincère put penser qu'il devait à la Terre sainte et au tombeau de Jésus-Christ un suprême hommage. Je ne m'associe donc aucunement au blâme jeté sur la croisade de 1248 par la philosophie du dix-huitième siècle. C'est à un autre point de vue que j 'y trouve quelque chose à reprendre ; le roi se croisa à l'occasion d'une maladie : ce II fut à telle extrémité, dit « Joinville, que l'une des dames qui le gardaient lui
« voulait tirer le drap sur le visage , et disait qu'il « était mort. Et une autre dame , qui était de l'autre « côté du lit, jie le souffrit pas; mais elle disait qu'il « avait encore l'âme au corps. Comme il entendait le « débat de ces deux dames, Notre-Seigneur opéra en « lui et lui envoya tantôt la santé; car avant il était « muet et ne pouvait parler. Il requit qu'on lui don- « nât la croix, et ainsi fît-on. » Pour une guérison qu'il crut devoir à l'intervention divine, je conçois qu'il eût voué quelque pèlerinage, en langes et pieds nus, comme on faisait alors; c'était chose privée; mais, pour une œuvre-générale, telle que la croisade, j'aurais voulu qu'il la proclamât, comme la seconde, à la chapelle et sur l'échafaud des reliques , non dans -un lit de malade. Il me semble qu'une morale délicate exigeait que, pour une grâce privée, ce fût non le public qui fût appelé à répondre, mais la personne seule. qui avait reçu cette grâce.
L'expédition fut désastreuse , il n'y eut de sauvé que ce qui était resté à Damiette , tout le reste périt de misère et de maladie, fut tué ou fut pris. Saint Louis fut vaillant dans le combat, hardi à entreprendre, héroïque dans la retraite tant qu'il y eut retraite. Surtout il ne fit jamais le roi, et ses gens n'éprouvèrent pas une souffrance qu'il ne voulût partager avec eux. Mais on ne voit pas qu'il ait embrassé d'un coup ,d'œil de capitaine les difficultés de son expédition et les moyens de les surmonter. Le fait est que l'armée périt parce que son chef ne demeura pas maître du cours du Nil. Les Sarrasins établirent une flottille entre Damiette et le camp des chrétiens qui avaient
marché du côté du Caire; tout convoi fut intercepté. La famine se mit dans l'armée, le scorbuts y joignit; il devint impossible d'avancer, impossible de demeurer; il fallut rétrograder; cette retraite fut conduite avec une grande fermeté, et déjà la malheureuse troupe n'était plus qu'à cinq lieues de Damiette-, quand une dernière attaque des Sarrasins, dont ]e nombre avait crû immensément, l'enfonça et la jeta dans un désordre irréparable. Mais, en tant que général, le roi ne montra aucune capacité éminente ; du moins, à part le succès du débarquement et la prise de Damiette, la défense fut partout supérieure à l'attaque ; les Sarrasins l'arrêtèrent plus d'un mois sur les bords d'un bras du Nil; quand il l'eut passé, ils l'arrêtèrent encore devant Mansourah ; ils l'affamèrent dans son camp, et finalement ils l'écrasèrent en vue de Damiette. Toute l'habileté militaire est de leur côté.
Le désastre du comte d'Artois n'est pas imputable à saint Louis. Arrivé devant la branche du Nil dite de Tanis, on se trouva arrêté court, il s'agissait de passer le fleuve devant les Sarrasins campés sur l'autre bord. L'art des ingénieurs était peu avancé; ce qu'on imagina fut de jeter une chaussée d'un bordàFautre. Beaucoup de jours furent employés à ce travail; enfin, désespérant d'y réussir, on s'enquit de quelque gué. Un bédouin en indiqua un, profond, périlleux, car on était à la nage dans une partie du trajet. Ce fut le roi qui se chargea de conduire cette dangereuse opération ; il emmena ses trois frères et la plus grande partie de la chevalerie et des autres gens à cheval. « Li
« quens d'Artois (le comte d'Artois), dit Jean Pierre « Sarrasin, narrateur de la croisade comme Joinville, « et li autre qui faisoient l'avant-garde se ferirent en « Fiaue par grant hardement, et par grans prouesses « passèrent et par grans périls de leur cors et de leur « chevaus. En tele manière passa li roys et tout li « autre après. » Certes, ce passage de la branche de Tanis n'a rien à envier au passage du Rhin tant celé- " bré ; et même le péril était bien plus grand ; car l'armée des Sarrasins qu'on allait chercher était autrement, puissante que le chétif corps hollandais qui attendait les plus renommés capitaines et les plus braves troupes de Louis XIV.
« Quant li roys et li autre qui monté estoient por « passer le flun (le fleuve), furent aus chans fors de « l'ost, dit le même Jean Pierre Sarrasin, li roys corn- « manda à trestous communément , aus haus et aus « bas, que nus (nul) ne fust tant hardis que il se des- « routast, ains se tenist chascuns en sa bataille, et que « les batailles se tenissent près les unes des autres et « alaissent tout ce pas ettoutordonéement, et quant li « premier seroient passé le flun, qu'il atendissent sur « l'autre rive d'autre part tant que li roys et li autre « fussent passé. » De cet ordre si précis le comte d'Artois ne tint aucun compte. A peine eut-il pris terre qu'il remonta le fleuve et alla attaquer le camp ennemi. Cette attaque eut le plus grand succès; il se fit un grand carnage des Sarrasins : « Granz pitiez « estoit, dit Pierre Sarrasin, à veoir tant de corps de ce gens mors et si grant effusion de sanc, se ce ne fust « des enemis de la foi crestienne. » Là le maître du
Temple, frère Giles, conseilla de s'arrêter. Un chevalier inconnu, d'après Pierre Sarrasin, le comte d'Artois lui-même d'après la Complainte sur la mort de Guillaume Longue-Espée (ces détails ne sont pas dans Joinville), répondit : « Toujours y aura-t-il du poil du « loup. » Le poil du loup était un dicton pour indiquer mauvais vouloir et trahison. Le comte d'Artois "ajouta que, si frère Giles avait peur, il pouyait demeurer. « Frères Giles respondi en tele manière : « Sire, je ne mi frère (moi ni mes frères) n'avons pas « paour; nous ne demourrons pas, ains irons avecques « vous ; mais sachiez que nous doutons que nous ne « vous n'en reveignons jà. » On se jeta dans Mansourah, et en effet personne n'en revint.
La Complainte dont je viens de parler est en anglonormand, qui aurait été un dialecte de la langue d'oïl, si l'anglais, l'étouffant, ne l'eût empêché de devenir la langue nationale de l'Angleterre, et qui resta un grossier patois. Le comte Guillaume de Salisbury, dit Longue -Épée, accompagna saint Louis dans la croisade, et il fut de cette avant-garde que le comte d'Artois alla perdre dans Mansourah. Joinville raconte d'une manière touchante comment le roi apprit le malheur advenu : a Et alors vint à lui frère Henri de « Ronnay, qui avait passé la rivière, et il lui baisa « la main tout armée. Et le roi lui demanda s'il sa- « vait quelques nouvelles du comte d'Artois, son « frère; et il lui dit qu'il en savait bien des notice velles, car il était certain que son frère le comte (c d'Artois était en paradis : hé sire, ayez-en bon re- « confort; car si grand honneur n'advint jamais au
(.< roi de France que celui qui vous est advenu; car, « pour combattre vos ennemis, vous avez passé une « rivière à la nage, et les avez déconfits et chassés du « champ de bataille, et pris leurs engins et leurs « tentes là où vous coucherez encore cette nuit. Et le « roi répondit que Dieu fût adoré pour les dons qu'il « lui faisait , et alors les larmes lui tombaient des « yeux bien grosses. »
Que fût en paradis l'âme du prince qui, par son orgueil et son surcuider , avait causé la mort de tant de braves gens, telle n'était pas l'opinion de l'Anglais qui composa la complainte. Il le damne sans miséricorde :
Sa aime est en enfer, en graunt martire» (Son âme est en enfer, en grand martyre.)
Il l'accuse même d'avoir manqué de cœur et de courage quand il se vit perdu :
Li count de Artoise sor son grand destrer;
L'eschel de sa launce perça le primer;
N'avoit cor ne courage plus demorer,
Tant fu fort assailli de fer et d'acer;
Le primer qu'il encontra, à terre fist lumber;
Puis s'en turnaver le flume, si s'en voit najer.
(Le comte d'Artois, sur son grand destrier, perça le premier, de sa lance, l'escadron; il n'avait cœur ni courage pour demeurer davantage ; tant il fut assailli de fer et d'acier 1 Le premier qu'il rencontra, il le fit tomber à terre, puis tourna vers le fleuve , et va se mettre à la nage.)
Au reste cet Anglais est peu disposé à faire honneur aux chevaliers de France; tout le los est pour le
comte Guillaume et les templiers. Suivant lui, un chevalier de Normandie propose à Guillaume Longue- Épée d'essayer de gagner le fleuve et de le passer à la nage; à quoi Guillaume répond qu'il ne fuira pas pour peur de Sarrasin ; qu'il est venu servir Dieu et mourir, s'il le faut, à son service ; qu'il vendra cher sa vie, et que c'est se mettre à honte que de tourner le dos et perdre le paradis réservé à qui mourra en combattant les infidèles. Le chevalier normand ne l'écoute pas , il pousse son cheval dans le fleuve , se noie, et, suivant le charitable Anglais :
L'aime fu tantost au deable comandée, Et meint altre Fraunceis se nea le jour; De la vie perdre tant avoient paour; S'il se fussent combalu por le Dieu amour, Lur aimes fussent en joie od kir creatour.
(L'âme fut aussitôt livrée au diable; et maint autre Français se noya ce jour, tant ils avaient peur de perdre la vie! S'ils eussent combattu pour l'amour de Dieu, leurs âmes eussent été en joie avec leur créateur.)
Mais ces détails sont de pure imagination; on le jugerait à la manière, qui est tout à fait celle des chansons de geste; on le jugera encore plus précisément par ceci : au dire de notre Anglais , le com.fce de Salisbury, dans la mêlée, a le pied coupé, et il continue à combattre ; un peu plus tard, un coup lui abat la main droite, il prend l'épée de la main gauche et en détranche les Sarrasins qui sont autour de lui. Tout cela ne se voit que dans les chansons de geste : les artères de la jambe donnent une abondante hémorrhagie, qui ne laisse qu'un court moment au plus
vaillant héroïsme; très-vite le sang manque, les ténèbres obscurcissent la vue, la force s'en va, la syncope arrive. La vérité est qu'on ne sut que très-imparfaitement ce qui se passa à Mansourah. Joinville n'en dit rien. Jean Pierre Sarrasin, après avoir raconté que les chrétiens, dont les chevaux étaient si las qu'ils défaillaient tous, n'allant plus que par petites troupes, furent une proie facile , et que quelques-uns se jetèrent dans le fleuve pour s'échapper, mais qu'ils s'y noyèrent, ajoute : ce En celé bataille furent ou mors « ou pris, on ne set mie bien lequel : Robers liquens « d'Artois, frère le roiLoys de France, Raouls li sires « de Couci , Rogiers li sires de Rosoi en Tieraisse , « Jehan sires de Chevisi, Erars sires de Braine en « Champaigne, Guillaume Longue-Espée, quens de « Salesbieres en Angleterre; tout li templier furent « perdu, et n'en demoura que quatre ou cinc. Moult « grant plenté de nos barons, de chevaliers, d'arba- « lestriers et de sergans à cheval , des plus preus et « des plus esleus de toute nostre ost , furent perdu , « n'onques n'en sut on certaineté. » On voit qu'au moment même, dans le camp des chrétiens, on ignorait ce qui précisément s'était passé. Peut-être en apprit-on plus tard un peu davantage, soit des Sarrasins, soit des captifs qui revinrent. Mais il est certain que, depuis la folie de Mansourah, on n'entendit plus jamais parler ni du comte d'Artois, ni de Guillaume Longue -Épée, ni des autres que nomme Jean-Pierre Sarrasin.
Cette malveillance, visible dans la complainte, du populaire d'Angleterre contre saint Louis et les Fran-
eais, se montre aussi dans ce récit, que j'emprunte aux Miracles saint Loys : « Hue de Norenthonne, du « dyocese de Lincole, repareur de cuirs, qui demo- « ro-it en la vile Saint-Denis et i avoit demoré par « trente anz, se moquoit de ceus qui or oient au tom- « bel saint Loys, et disoit que li roisHenris d'Engle- « terre avoit esté meilleur homme que li benoiet saint « Loys, et se moquoit de ceus qui, par dévotion, be- « soient ledit tombel. Et corne cil meesme Hue fust « une fois en l'église de Saint-Denis.; il prist et gita « à terre deux chandeles qui estoientapuiéesautom- « bel devant dit, en despit de celui meesmes benoiet « saint Loys, pour ce que cil de la vile de Saint-Denis « qui ilecques estoient escharnissoient (raillaient) le- « dit Hue et le roi d'Engleterre desus dit. » Notre corroyeur fut puni de ses mauvais sentiments : une maladie le saisit, dont rien ne put le délivrer, si bien qu'il implora le tombeau qui faisait toute sorte de miracles; et le saint roi, aussi bon après sa mort qu'il l'avait été pendant sa vie, accorda à l'Anglais la guérison de ses souffrances.
Les Sarrasins avaient à leur disposition le feu grégeois, dont les chrétiens ne connaissaient ni la composition ni l'usage, « Ils amenèrent, dit Joinville , un « engin qu'on appelle pierrière, et ils mirent le feu « grégeois dans la fronde de l'engin. Quand mon- « seigneur Gautier du Cureil, le bon chevalier, qui « était avec moi, vit cela, il nous dit ainsi : Sei- « gneurs, nous sommes dans le plus grand péril où « nous ayons jamais été; car, s'ils brûlent nos châ- « teaux et que nous demeurions, nous sommes per-
« dus et brûlés; et, si nous laissons nos postes qu'on « nous a baillés à garder, nous sommes honnis; c'est « pourquoi nul ne nous peut défendre de ce péril, « excepté Dieu. Je suis donc d'avis et vous conseille « que, toutes les fois qu'ils nous lanceront le feu , « nous nous mettions sur nos" coudes et nos genoux « et priions Notre-Seigneur qu'il nous tire de ce péril. « Sitôt qu'ils lancèrent le premier coup , nous nous « mîmes sur nos coudes et nos genoux , ainsi qu'il « nous l'avait enseigné. » Le feu grégeois, composition incendiaire, n'était pas aisément maniable ; car les Sarrasins le lançaient, non à coups pressés, mais à de grands intervalles de temps. On voit quelle terreur il inspirait, et cependant les chevaliers de saint Louis étaient gens de haute prouesse, et ils en donnèrent mille preuves dans cette désastreuse expédition. Mais le courage, comme les autres qualités morales, a ses formes correspondantes aux diverses périodes historiques. Qu'était ce misérable feu grégeois à côté du feu d'une artillerie bien servie, que pourtant, quand il le faut, le soldat moderne endure avec une stoïque fermeté? Supporter, impassible et sans bouger, des coups venus de loin n'était pas dans la forme du courage d'alors ; les légionnaires romains, eux-mêmes, n'avaient pas non plus cette forme de courage, et les historiens ne manquent jamais de nous dépeindre leur malaise quand ils se trouvaient exposés, à découvert et immobiles, aux frondeurs et aux archers.
Lorsque, dans la Chanson de Roland , Olivier, voyant l'innombrable armée des Sarrasins s'appro»
cher, conseille à Roland de sonner du cor, pour signaler à Charlemagne le péril où ils sont, Roland répond qu'il n'en fera rien, de peur que quelque soupçon de faiblesse ne s'attache à cet appel et que
Maie chanson de lui ne soit chantée.
Le poëte n'a rien exprimé que ne renfermât le cœur de ces vaillants barons. Joinville et les siens, entourés d'une multitude de Sarrasins, se défendaient vigoureusement, mais à grand'peine. Un de ses compagnons, Érard deSiverey, qui venait d'être frappé d'un coup d'épée au visage, tellement que le nez lui tombait sur le visage, lui dit : « Sire, si vous croyiez que « ni moi ni mes héritiers n'en eussions de reproche, « je vous irais quérir du secours au comte d'Anjou, « que je vois là au milieu des champs. » Lui aussi craignait blâme et maie chanson s'il quittait, sans commandement, un lieu périlleux.
Les ecclésiastiques n'avaient pas encore cessé de porter les armes. « Il y avait, dit Joinville, un très- « vaillant homme dans l'armée, qui avait nom mon- « seigneur Jacques de Castel, évêque de Soissons. c( Quand il vit que nos gens s'en revenaient vers Da- « miette, lui, qui avait grand désir d'aller a Dieu, ne « s'en voulut pas revenir au pays où il était né ; mais « il se hâta d'aller à Dieu, et piqua des éperons et at- « taqua tout seul les Turcs, qui, à coups d'épée, l'oc- « cirent et le mirent dans la compagnie de Dieu au « nombre des martyrs. » Joinville cite un prêtre qui mit en fuite huit Sarrasins : « De ce corps de Turcs à
« cheval étaient descendus à pied huit de leurs chefs « très-bien armés, qui avaient fait un retranchement « de pierres de taille, pour que nos arbalétriers ne « les blessassent pas ; ces huit Sarrasins tiraient au ec hasard dans notre camp, et ils blessèrent plusieurs ee de nos gens et de nos chevaux.... Un mien prêtre, « qui avait nom monseigneur Jean de Voysset.... « partit de notre camp tout seul et se dirigea vers les ce Sarrasins , ayant vêtu une veste rembourrée , un « chapeau de fer sur la tête, une lance sous Faisselle. « Quand il vint près des Sarrasins, qui le méprisaient a parce qu'ils le voyaient tout seul, il tira sa lance de « dessous Faisselle et leur courut sus ; il n'y en eut « aucun des huit qui se mît en défense, mais ils priée rent tous la fuite. » Un autre clerc, non pas du camp et dans la croisade, mais à Paris, ayant été volé par trois sergents du Châtelet, qui lui enlevèrent tous ses habits, alla en chemise à son logement et y* prit son arbalète et un coutelas. Ainsi armé, il courut après ses voleurs, en tua un d'un coup de flèche, trancha la jambe à un second, de manière qu'elle ne tenait plus qu'à la botte, fendit la tête du troisième jusqu'aux dents, et, cela fait, se rendit en la prison. Le lendemain, le prévôt l'amena au roi pour qu'il en fît sa volonté. ce Sire prêtre, fit le roi, vous avez mance que à être prêtre par votre prouesse ; et, pour votre « prouesse, je vous retiens à mes gages, et vous vous « en viendrez avec moi outre-mer. Et ce traitement ce je vous le fais encore parce que je veux que mes « gens voient que je ne les soutiendrai en nulles de ce leurs méchancetés. »
J'ai dit en commençant que le temps de saint Louis fut un bon temps; je reviens sur cette expression, non pour la changer, mais pour la mettre au point de vue relatif, qui est le seul vrai en histoire. Les partisans du moyen âge disent que cette ère de foi catholique fut l'ère suprême du genre humain, en deçà de laquelle il n'y a que paganisme, au delà de laquelle il n'y a qu'hérésie, incrédulité et perversion; les adversaires disent que cette ère est décadence à l'égard de l'antiquité païenne, barbarie et ténèbres à l'égard des temps modernes ; mais ceux qui considèrent l'histoire comme un phénomène naturel où l'antécédent produit le conséquent ne donnent leur assentiment ni à l'une ni à l'autre de ces assertions ; pour eux , le moyen âge est le produit de l'antiquité, et le temps moderne le produit du moyen âge, si bien que ces trois grandes époques ont contribué, chacune pour sa part, à la transmission et au développement de la civilisation supérieure.
Cela posé, il est évident que le moyen âge, et en particulier le treizième siècle et l'âge de saint Louis, est un passage vers un autre ordre meilleur. Il ne possède ni la haute science, ni cette grande morale véritablement humaine, qui s'exprime par le mot tout moderne de tolérance.
Le roi avait fait à Joinville, qui nous l'a conservé, un récit suffisant pour caractériser le siècle à cet endroit. Il s'agit d'une conférence de clercs et de juifs qui devait se tenir au monastère de Cluny. « II y eut « là un chevalier à qui l'abbé avait donné le pain en k ce lieu pour l'amour de Dieu ; et il demanda à l'abbé
« qu'il lui laissât dire la première parole, et on le lui « octroya avec peine. Et alors il se leva et s'appuya « sur sa béquille, et dit qu'on lui fît venir le plus « grand clerc et le plus grand maître des juifs ; et « ainsi firent-ils. Et il lui fit une demande qui fut « telle : « Maître, fit le chevalier, je vous demande si « vous croyez que la vierge Marie, qui porta Dieu en « ses flancs et en ses bras, ait enfanté vierge et qu'elle « soit mère de Dieu? » Et le juif répondit que de tout « cela il ne croyait rien. Et le chevalier lui répondit « qu'il avait vraiment agi en fou quand, ne croyant « en elle ni ne l'aimant, il était entré en son église et « en sa maison. Et vraiment, fit le chevalier, vous le « payerez. Et alors il leva sa béquille et frappa le juif « près de l'oreille, et le jeta parterre. Et les juifs se « mirent en fuite , et emportèrent leur maître tout ce blessé. »
Tandis que la tolérance est le signe éminent du développement moral, la reconnaissance de la stabilité des lois naturelles est le signe éminent du développement scientifique. Pour Joinville, tout baron qu'il est, chargé du gouvernement d'un grand fief, conseiller de saint Louis, chevalier revenu d'outre-mer, lettré et capable d'écrire ses mémoires, il ne lui vient jamais à l'esprit de mettre en doute le plus extravagant et le plus inutile des miracles. Ici c'est un saint moine pour qui la Yierge prend soin qu'il ne s'enrhume : « Sachez, fit-il (au moine de Clairvaux), ce que j'ai « ouï conter à un prudhomme qui était couché au ce dortoir là où l'abbé de Cheminon dormait; l'abbé « avait découvert sa poitrine à cause de la chaleur
« qu'il avait; et ce prudhomme , qui était couché au « dortoir où l'abbé de Cheminon dormait, vit la Mère « de Dieu qui alla au lit de l'abbé, et lui ramena la « robe sur la poitrine de peur que le vent ne lui fît du « mal. » Dans la navigation vers l'Egypte, une montagne surnaturelle les menaça d'un grand péril : « Quand les mariniers virent cela? ils furent tout « ébahis, et nous dirent que nos vaisseaux étaient en « grand péril; car nous étions devant la terre aux « Sarrasins de Barbarie. Alors un prêtre prudhomme, « qu'on appelait le doyen de Maurupt, nous dit qu'il « n'eut jamais à souffrir en sa paroisse ni par défaut « d'eau ni par trop de pluie, ni de tout autre fléau, « sans que, aussitôt qu'il avait fait trois processions « trois samedis, Dieu et sa Mère le délivrassent. C'é- <x tait samedi, nous fîmes la première procession au- « tour des deux mâts du vaisseau; moi-même je m'y « fis porter à bras, parce que j'étais grièvement mate lade. Jamais depuis nous ne vîmes la montagne, et « nous vînmes en Chypre le troisième samedi. » Notez que Jean-Pierre Sarrasin ne dit pas un mot de l'obstacle que rencontra la navigation. Joinville rapporte un autre exemple de l'efiicacité des trois processions : « Quand la Saint-Remi fut passée sans « qu'on ouït nulles nouvelles du comte de Poitiers (il « amenait l'arrière-ban de France), de quoi le roi et « tous ceux de l'armée étaient en grand trouble, « alors je rappelai au légat comment le doyen de « Maurupt nous avait fait trois processions en mer, « par trois samedis de suite, et comment avant le « troisième samedi nous abordâmes en Chypre. Le
« légat me crut et fit crier les trois processions dans
« le camp par trois samedis Avant le troisième
a samedi vint le comte de Poitiers, et il n'était pas « besoin qu'il fût venu auparavant; car, dansl'inter- (( valle des trois samedis, il y eut une grande tempête a en mer devant Damiette. »
La science, telle que les modernes l'ont faite, n'admet point ces interruptions de l'ordre naturel; du moins elle n'en a jamais constaté ; et, transformant en loi le résultat empirique d'une expérience qui depuis des siècles n'a reçu aucun démenti dans aucun de ses domaines, elle fonde là-dessus toutes ses doctrines et toutes ses pratiques. De la science, cette grande notion s'infuse peu à peu dans les diverses couches des sociétés civilisées.
Pour quiconque jette un coup d'œil attentif sur les associations psychologiques, il n'est pas douteux que le développement moral ne tienne par un lien étroit au développement scientifique. La science donne à l'esprit rectitude et impartialité; rectitude par le vrai qu'on atteint, impartialité pour les résultats toujours finalement acceptés, bien qu'ils choquent opinions , préjugés , croyances. Or la rectitude et l'impartialité ont une étroite affinité avec la justice qui, en définitive, est la régulatrice des choses sociales. C'est ainsi que le vrai et le bon, le progrès scientifique et le progrès moral se donnent la main , et que les sociétés acquièrent , dans leurs rapports entre elles et avec leurs membres, plus d'équité et plus de bonté.
L'antiquité a vu sur le trône un empereur philosophe; le moyen âge y a vu un saint roi. Sans doute
le roi n'est pas un philosophe, mais l'empereur ressemble beaucoup à un saint. C'est que l'empereur et le roi furent captivés l'un par le côté moral de sa philosophie, l'autre par le côté moral de sa religion. Ils ne furent, ni l'un ni l'autre, des génies politiques qui modifient les choses sociales, préparent les voies des peuples et devancent le temps. Ils ne furent pas non plus inégaux à leur tâche, et un tendre respect entoure la mémoire de ces deux hommes excellents qui, sévères uniquement pour eux-mêmes, n'eurent, dans les tentations du pouvoir, que la tentation du bien. Mais combien la situation de l'un et de l'autre est différente! L'un, maître du monde civilisé, est solitaire dans son élévation; pas d'États frères qui fassent corps avec le sien; son sénat n'est qu'une ombre ; les soutiens de son trône ne sont que des fonctionnaires, et au septentrion s'amasse un orage de nations et d'hommes qui emportera l'empire, tout puissant qu'il est. L'autre est membre d'un vaste corps politique qui embrasse l'Europe entière et où les opinions, les croyances, les intérêts sont solidaires; les institutions féodales régissent la société, elles barons se pressent autour de leur suzerain ; point de barbares à l'horizon; seulement, dans l'avenir, une transformation qui, sans rupture et sans rien de pareil à la catastrophe impériale, amènera une civilisation plus développée. L'acte reprochable dans la vie de saint Louis est sa seconde croisade. Quand il en fut question, Joinville, qui n'est suspect d'avoir manqué ni de foi dans sa religion ni de dévouement à son saint roi, refusa de l'y suivre : « Je fus beaucoup pressé par le roi de France
SAINT LOUIS ET JOINVILLE. 30i
« et le roi de Navarre de me croiser. A cela je répon- « dis..... que, si je voulais agir au gré de Dieu, je « demeurerais ici pour aider et défendre mon peuple ; « car, si je mettais mon corps dans les aventures du « pèlerinage de la croix, là où je verrais tout clair « que ce serait pour le mal et le dommage de « mes gens, je courroucerais par là Dieu, qui mit « son corps pour sauver son peuple. » C'étaient là les vrais conseils de la religion commandant à Louis IX de faire son office de roi en demeurant pour le bien de son peuple, et non d'aller chercher au loin les mérites d'un pèlerin dévot. Mais une étroite préoccupation du salut l'emporta dans son esprit et le poussa aux rivages de l'Afrique. Du moins, homme généreux qu'il était, n'hésita-t-il point à courir les dangers de la mer, de la guerre, de la peste, et à donner sa vie pour sa dévotion, bien différent en cela de celui de ses arrière-descendants qui, désireux de faire son salut, mais, comme dit Saint-Simon , aimant à le faire aux dépens d'autrui, s'ôta toutes les inquiétudes de sa conscience en livrant aux supplices , aux galères , aux dragonnades , à la spoliation , des hérétiques profondément tranquilles et tout dévoués à sa personne.
Dans ces lointaines expéditions il arriva que des barons et des chevaliers , las d'une longue absence , s'en revinrent à tout prix sans s'inquiéter de la gent menue qu'ils avaient emmenée. Joinville avait été mis en garde contre ce méfait : « Monseigneur de Bou- « laincourt, mon cousin germain (que Dieu absolve !), « me dit, quand je m'en allais outre-mer : Vous vous
« en allez outre-mer, fit-il, or prenez garde au re- « tour ; car nul chevalier, ni pauvre ni riche, ne peut « revenir qu'il ne soit honni , s'il laisse aux mains « des Sarrasins le menu peuple de Notre-Seigneur, « en compagnie duquel il est allé. » Aussi, quand saint Louis, délivré de captivité, délibéra avec son conseil s'il devait rester en la terre sainte ou retourner en France, Joinville opina-t-il fortement pour que que le roi restât; car, s'il s'en va, les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de Dieu et au sien ne seront jamais rendus. Le roi suivit le conseil le plus honorable; il renvoya ses frères; mais, quand il songea au retour, il avait obtenu des Sarrasins la délivrance ou procuré le rachat de plusieurs milliers de captifs qui étaient demeurés entre leurs mains.
Joinville , baron féodal , sénéchal de Champagne , chevalier croisé, même ami de Louis IX, serait profondément oublié comme tant d'autres barons, sénéchaux et chevaliers, s'il n'avait songé à réchauffer ses vieux ans de ses vifs souvenirs de familiarité avec le saint roi et de guerre avec les félons Sarrasins, « Ce « n'est pas un livre écrit à tête reposée, dit M. de « Wailly dans sa préface, et qui trahisse nulle part « l'étude ou le calcul; c'est une longue déposition « dictée et comme improvisée, depuis la première (c Paoe jusqu'à la dernière, par un témoin qui s'aban- « donne au courant naturel de ses souvenirs. Il ne « s'agit pas pour lui d'être éloquent, mais de laisser ce parler sa mémoire, son cœur, son imagination, sa « conscience surtout, d'où la vérité jaillit comme de « source. Il ne l'épargne à personne, pas même au
« clergé qu'il respecte profondément, ni au saint roi « qu'il a tant aimé sur la terre avant de le vénérer « dans le ciel. Quiconque ne l'a pas lu ne connaît « véritablement ni saint Louis ni le treizième siècle. « Son histoire est du petit nombre de celles qu'au- « cime autre ne peut remplacer, et les meilleures ne « sauraient apporter plus d'instruction, mériter plus « de confiance ni exciter plus d'intérêt. » Ce n'est pas pour décourager , c'est bien plutôt pour encourager l'étude de nos anciens textes que M. de Wailly a écrit sa version. Il compte que Joinville aura de la sorte plus de lecteurs et que , parmi ceux-là , quelques-uns auront le désir de faire connaissance avec l'original. J'y compte aussi. Je l'ai déjà dit plus d'une fois : pour un Français qui a quelque teinture des lettres, apprendre le vieux français est chose facile et qui n'exige que l'exercice, prolongé pendant quelque temps, d'une lecture assidue et réfléchie. On s'ouvre ainsi l'accès à toute une littérature qui autrement demeure lettre close ; et, en vérité, pour quiconque connaît l'antiquité classique et l'ère moderne, n'est-ce pas une lacune préjudiciable historiquement de ne rien savoir sur l'époque intermédiaire sans laquelle l'antiquité semble n'avoir pas d'issue , et l'ère moderne pas d'origine?
SoKiiAiRE. — Dans le recueil d'articles que j'ai intitulé Histoire de la langue (t. I, p. 256), est un morceau consacré à la poésie épique dans la société féodale, c'est-à-dire aux chansons de gestes; ici il s'agit des poëmes d'aventures qui formeat une classe à part dans la poésie narrative du moyen âge. Le fond et la forme les distinguent des chansons de geste : celles-ci ont pour objet le cycle carlovingien, ou quelques grands faits historiques , soit des temps anciens, soit des autres âges , de sorte qu'elles reposent toujours sur un fonds historique, réel ou supposé ; les poëmes d'aventures sont des inventions complètement libres et tout à fait comparables aux romans modernes. La versification diffère aussi : les chansons de gestes sont en couplets monorimes et en vers décasyllabiques ou alexandrins ; les poëmes d'aventures sont en vers de huit syllabes, rimant deux à deux. Cette forme, en tant que consacrée à la narration, existe encore dans la poésie anglaise ; Byron a versifié ainsi le Giaour et le Siège de Corinthe. Par ce côté les poëmes d'aventures se confondent avec ceux de la Table-Ronde, dont les vers sont aussi octosyllabiques et à rimes plates ; mais le sujet les en sépare, les poëmes de la Table-Ronde n'étant pas mo»s liés au cycle de Bretagne et d'Artus que les chansons de gestes le sont en général au cycle carlovingien. Quelque libre que paraisse la fiction, elle y est pourtant bornée en un cercle très-restreint d'aventures, de descriptions et de sentiments. Ce cercle nous représente les goûts qui prévalaient dans la société d'alors et qui déterminaient les inventions des trouvères; les traits essentiels qu'il renferme, la dévotion à Dieu et à la "Vierge , la chevalerie et l'amour des dames , formaient le caractère du moyen âge, en ce qu'il a d'idéal.
On a quelquefois pensé que le type de Robert le Fiable de la légende avait été Robert Courte-Heuse, fils