Histoire littéraire de la France, t. XXII, p
de Guillaume le Conquérant. Les historiens du temps ont, en effet, peint Robert avec des couleurs fort défavorables. Exilé de la cour du duc, ayant encouru la malédiction paternelle, il désolait, avec d'autres jeunes gens de sa trempe, la Normandie et particulièrement la frontière par ses incursions et ses rapines ; il s'ensuivit des maux infinis ; les fils de la perdition prévalaient par la ruse et la violence contre les innocents et les hommes désarmés. Mais à côté de ces méfaits de Robert Courte-Heuse, se trouvent son voyage en Terre sainte, son séjour en Italie, son mariage avec une princesse de ce pays, et enfin son long emprisonnement, circonstances qu'on a mises en parallèle avec la pénitence de Robert le Diable. Toutefois ces raisons ne me paraissent pas suffisantes pour qu'on voie véritablement dans le héros du roman une image du fils de Guillaume. Les seigneurs oppresseurs et tyranniques n'ont pas manqué pendant plusieurs siècles : et souvent aussi, après une vie pleine de violences, des hommes sontallés chercher, dansune sévère pénitence, le rachat d'actions qui pesaient sur leur conscience et les inquiétaient pour l'avenir d'une autre vie.
C'est une pensée de ce genre qui a inspiré à nos aïeux un roman, un mystère et un dit. Le dit, le mystère et le roman s'accordent tout à fait, sauf en un point : dans le roman, qui est le plus ancien, la pénitence va jusqu'au bout, et Robert, absous de ses péchés, n'en refuse pas moins la main de la fille de l'empereur, afin d'achever sa vie dans une retraite où il gagne le renom de saint; au contraire, dans le dit et dans le mystère, les auteurs, trouvant sans doute
une pareille fin trop rude, l'ont adoucie, et ont permis au converti de rentrer dans tout l'éclat de la vie mondaine.
Une certaine duchesse de Normandie, mariée depuis plusieurs années, ne pouvait avoir d'enfants. En vain elle s'adressait à Dieu, à la Vierge et à saint Pierre; ses prières et ses offrandes ne produisaient rien. Elle voyait de pauvres femmes qui redoutaient même de devenir mères, chargées de famille; et elle qui possédait un si grand avoir, demeurait brehaigne, c'est-à-dire stérile. Un pareil spectacle lui suggère les mêmes réflexions qu'au Garo de La Fontaine; elle trouve que les choses pourraient être mieux arrangées ; elle va plus loin, et, dans son chagrin, elle suppose que Dieu a perdu tout pouvoir dans le gouvernement du monde :
Pour proiere, ne pour promesse, Ne pour proier à sainte messe, Uje vous ay tant sermonné, Ne m'avés nul enfant donné.
Je cuich que pooir n'en avés, Et que si estes meschavés Que cli il qui dyable ont esté, Vos ont tolu vos poesté, Que vos soliés devant avoir.
Tout avés perdu vo savoir.
Diables, fait elle, empenés, Proi vous que d'enfant m'a?senés; Car pooir en avés greignour De Jhesu Christ nostre Seignour.
De vostre part le vuel avoir, Soit à folie u à savoir.
(Pour prière, ni pour promesse, ni pour prier à sainte messe, où je vous ai tant invoqué, vous ne m'avez donné d'enfant. Je crois que
vous n'en avez pouvoir, et que vous êtes si déchu que ceux qui ont été les diables vous ont enlevé le pouvoir que vous aviez auparavant; vous avez perdu tout votre savoir. Diable, dit-elle, qui souffrez peine, je vous prie de m'accorcler un enfant; car vous en avez plus grand pouvoir que Jésus-Christ notre Seigneur ; de votre part je veux l'avoir, soit à folie, soit à sagesse.)
Ses vœux ne sont que trop exaucés ; elle a un enfant, mais cet enfant fera son tourment, et elle souhaitera longtemps de n'en avoir jamais eu. Robert, dès les premiers temps de sa vie, manifeste son naturel pervers : il bat, il mord, il égratigne les nourrices. Un peu plus grand, il n'est point de méchancetés qu'il ne commette sur tout ce qui l'approche. Plus grand encore et mis aux lettres, il assomme de coups de bâton ses maîtres, il leur fend le ventre avec un couteau. C'est surtout aux tonsurés qu'il en veut : si un clerc se hasarde près de lui, il est bientôt victime de ses fureurs. A vingt ans, il quitte la maison paternelle, réunit une bande de larrons et désole avec eux le pays, attaquant de prédilection les abbayes, les ermitages, les sanctuaires. Cependant, tandis qu'il croît ainsi en perversité, il croît en force et en beauté ; nul homme n'est d'aussi haute taille, nul n'a des membres aussi vigoureux, nul n'est aussi bien fait de sa personne.
Contre un pareil scélérat les plaintes s'élèvent de toutes parts. Le roi, au désespoir, songe à le faire mettre à mort. Affligée de cette résolution extrême, la duchesse conseille de l'armer chevalier, espérant qu'un tel honneur amenderait les funestes dispositions de son fils. Le conseil est suivi; Robert est chevalier; mais, dans le tournoi même qui est donné pour cette
occasion, et où sa force prodigieuse le rend vainqueur, il se conduit comme si c'était mortelle guerre ; il veut couper la tête à ceux qu'il abat :
On ne li puet tant courre seure G'on li puist tolir ne resqueure Ceulz qu'il abat morir ne face ; Ains qu'il se meuve de la place, Le jour en occist plus de trente ; Chiaulx d'autre part si espavente, Que li plus encontrer ne l'osent.
(On ne lui peut tant courir sus ni si vite venir à la rescousse, qu'il ne fasse mourir ceux qu'il abat ; avant de quitter la place, il en occit en ce jour plus de trente ; et il épouvante tellement les autres, qu'ils n'osent plus jouter contre lui.)
Après ce tournoi, Robert en va chercher d'autres en Bretagne, en France, en Lorraine, et partout il se comporte d'une façon déloyale et féroce. La chevalerie ne l'a, on le voit, nullement amendé. A son retour, il reprend sa vie de vol, de viol et de meurtre ; et le dernier exploit que le trouvère raconte de lui est le sac d'une abbaye de femmes; il égorge tout, et sort de là dégouttant de sang, la face tachée, les mains rougies. C'est en cet état qu'il se rend à Arques, où réside la duchesse sa mère. Dès qu'on le voit, tout s'éloigne, tout disparaît; personne ne se présente pour lui tenir son cheval. Cette solitude où on le laisse le frappe, et il se demande pourquoi, quand il songe à bien faire, une autre pensée l'assaille et le porte à des actions félonnes, à la haine de Dieu et de la messe.
C'est une heureuse idée du trouvère de n'avoir mis aucun intervalle entre l'état le plus criminel et la rési-
piscence. Un caractère aussi forcené ne devait avoir aucune oscillation entre l'extrême fureur et l'extrême soumission. A ce moment, en effet, commence la réflexion sur lui-même. Pourquoi est-il si méchant? Une telle perversité lui vient-elle de naissance? Sa mère n'en est-elle pas coupable? Pour s'éclaircir de ses doutes, il entre chez la duchesse l'épée nue, et il la menace de la tuer sur-le-champ,
Se vous esraument ne me dites Pourquoi je sui si ypocrites, Et si plein de maie aventure.
(Si vous aussitôt ne me dites pourquoi je suis si méchant et si plein de maie aventure.)
La mère, ainsi pressée, lui raconte toute l'histoire de sa naissance, comment c'est le diable qui le lui a donné, comment Dieu lui est complètement étranger, et comment ce fils, qui est venu de l'enfer où sont tous les méchants, y retournera.
Un tel récit pénètre Robert de deuil et de honte. Aussi déterminé dans le bien que dans le mal, et résolu à priver le diable de cette proie que l'enfer devait regarder comme sienne, il jette son épée, se coupe les cheveux, et part pour Rome, en quête d'une pénitence assez âpre pour effacer ses crimes. C'est au pape qu'il veut se confesser; mais il n'est pas facile d'approcher du pape. Toutefois Yapostole (c'est l'ancien nom du pape) a coutume d'aller chanter la messe dans une chapelle, où on ne laisse entrer personne. Robert s'y glisse, échappe à la surveillance des gardiens, et, quand le pape va sortir, il s'étend devant
les pieds du saint homme, lui embrassant les jambes de ses bras. Les huissiers veulent l'assommer sur place; mais Vapostole intercède, et Robert lui conte sa disgrâce et le grand besoin qu'il a de. secours spirituels. I Il y avait, non loin de Rome, en une vallée écartée, un dévot ermite dont la piété avait été utile à maint pécheur. C'est là que Vapostole adresse Robert, lui donnant une lettre pour le recommander à l'homme de Dieu, qui indiquera la pénitence à subir. L'ermite, à la vue de la lettre du pape et au récit de la vie de Robert, ne se sent pas capable de trancher un tel cas ; mais, touché jusqu'aux larmes de la componction de celui qui l'implore, il demande à Dieu de parler luimême, et de faire enseigne et demonstrance. Le miracle ne tarde pas ; une lettre arrive d'en haut, qui contient les instructions nécessaires.
Quand les ot Mutes, si fu liés, Con s'il tenist Dieu par les pies.
(Quand il les eut lues, il fut aussi joyeux que s'il tenait Dieu par les pieds.)
Malgré sa joie, cette pénitence lui paraît si dure, qu'il doute que Robert veuille l'accomplir; mais Robert est prêt à tout ^ovœ rescourre son âme du diable qui la réclame. Trois commandements composent cette pénitence : d'abord faire le fou, et, comme tel, se promener tous les jours dans la ville, de manière à s'attirer des coups de bâton, des coups de pied et de poing ; secondement rester muet, ne pas prononcer une parole, quoi qu'il arrive, jusqu'à ce que Termite le
relève de cette injonction; finalement, ne rien manger qui n'ait été pris à la gueule d'un chien.
Cette pénitence, que l'ermite juge si terrible, est accueillie avec transport par Robert, heureux de voir enfin s'ouvrir devant lui une espérance. Il sait maintenant comment il p'eut se racheter; sa voie est tracée; ses cruelles incertitudes sont dissipées, et, s'il a la même fermeté, le même caractère indomptable dans la pénitence que dans le crime, il sera pardonné. Tout donc dépend de lui, et aussitôt il se met à l'œuvre. Tenant à la main un bâton dont il menace chacun, sans férir cependant, et vêtu à manière de fou, il entre dans Rome, où bientôt il est entouré, bafoué, battu. Il supporte tout sans mot dire, et, quand il n'en peut plus, il se réfugie au palais de l'empereur. Là encore les huissiers l'assomment pour l'empêcher de passer; mais il passe. L'empereur a pitié de ce pauvre fou, et le laisse sous sa table, d'autant plus que bientôt le genre de folie auquel Robert est en proie excite la gaieté du prince. On lui donne un morceau de viande; mais, au lieu de le prendre, il le laisse saisir à un limier qui est là, et auquel il le dispute alors et finit par l'arracher. Ainsi s'écoulent les jours du fils du duc de Normandie ; il sort par la ville où on le bat, revient disputer au limier sa pitance sous la table de l'empereur, ne dit pas un mot, et va gésir en un réduit avec le chien.
Un événement vient interrompre la monotonie de cette pénitence. Les païens envahissent l'Italie. Il y avait un sénéchal qui était l'appui de l'empire par sa vaillance; en ce moment il était brouillé avec fera-
pereur, parce que celui-ci lui avait refusé sa fille, qui était muette de naissance, mais belle à merveille. Il faut bien cependant, en l'absence du sénéchal, aller combattre; et l'on aurait eu du pire sans l'arrivée inopinée d'un chevalier aux armes blanches, qui pourfend tout, disperse tout, et donne aux Romains une victoire complète. Ce chevalier était Robert, à qui un messager céleste, en lui apportant une armure, avait commandé d'aller prendre part au combat. Aussitôt après la bataille, il rentre en son réduit, auprès de son chien, disputant de nouveau la viande sous la table de l'empereur. Les coups qu'il a reçus dans le combat lui ont fait enfler le visage. L'empereur croit qu'on a battu son fou. La princesse seule l'a vu se revêtir des armes, et revenir tout poudreux ; elle essaye de dire ce qu'elle a vu; ses femmes, qui la comprennent, expliquent son langage à l'empereur. Mais les femmes et l'empereur regardent comme une extravagance ce qu'elle raconte ainsi par signes.
Tout rentre dans la vie accoutumée , sauf les païens, qui recommencent leurs incursions. Cette fois l'empereur veut savoir qui est le chevalier aux armes blanches, si ce chevalier vient encore à son aide; et, à cet effet, il dispose dans un bois un aguet de trente chevaliers, chargés d'arrêter l'inconnu quand il voudra disparaître. Les Romains sont près de succomber; le guerrier espéré se montre, et aussitôt la fortune change; les païens fuient, et les Romains sont vainqueurs. Les gens embusqués essayent d'arrêter Robert, mais il leur échappe ; un seul le suit d'assez près
pour lui asséner un coup de lance qui, au lieu d'atteindre le cheval comme c'était l'intention de cet homme, atteint Robert à la cuisse. Le bois se rompt, et le fer reste dans la plaie.
Le pénitent rend ses armes au messager céleste, cache sous terre le fer qu'il a retiré de sa blessure, et se traîne comme il peut à la table de l'empereur. Celui-ci croit encore qu'on a maltraité son fou; sa fille, qui a tout vu, veut encore le tirer de son erreur; et le père la traite encore de visionnaire. Mais il s'occupe sérieusement de rechercher son sauveur et celui de son peuple. Suivant le conseil de ses barons, il promet sa fille et la moitié de son empire au chevalier qui se présentera à lui avec des armes blanches, une blessure à la cuisse et le fer de lance. A cette nouvelle, voyant que personne ne réclame le prix proposé, le sénéchal conçoit l'idée d'une fraude. Il se fait faire des armes blanches, se blesse à la cuisse, se munit du fer dont il s'est blessé, et vient en cet état devant l'empereur. Aucun doute ne s'élève : les armes, la plaie, le fer, tout concorde. Le sénéchal explique qu'il s'est tenu caché à cause de sa querelle avec son maître. On appelle le chevalier qui était de Yaguet, et qui a laissé le fer de sa lance dans la cuisse de Robert. Ce chevalier ne reconnaît point sa lance, mais, séduit par la faveur qui accueille le sénéchal, il n'ose dire la vérité. A ce point, un miracle, qui devient nécessaire, intervient : la princesse muette recouvre soudainement la parole, et démasque le chevalier félon qui veut se parer de la gloire d'autrui. Mais si ce n'est pas le sénéchal, qui est-ce donc? s'écrie-t-on de toutes
parts. « C'est votre fou, dit la princesse ; c'est celui qui arrache au chien sa nourriture, c'est celui qui ne prononce aucune parole, c'est celui qui gît en une niche avec le limier. » Et là-dessus, elle va déterrer le fer de lance, qui, pour cette fois, est bien reconnu par le chevalier de Yaguet. On presse Robert de dire son nom ; on l'accable de marques d'honneur et d'amour, on lui offre l'empire, la main de la princesse ; mais rien ne peut tirer un mot de lui. Vapostole même, dont on invoque l'intervention, n'est pas plus heureux. Robert reste muet, ne devant ouvrir la bouche que quand l'ermite lui en donnera la permission. Cette permission arrive , le pape s'étant souvenu d'avoir recours au saint homme. Robert alors raconte son histoire, comment il est fils du duc de Normandie, comment il a été enfanté par l'intercession du diable, comment il a commis d'énormes crimes, et comment il travaille à les racheter par la pénitence.
Sur ces entrefaites apparaissent quatre barons normands, qui étaient justement enquête de Robert. Ils lui apprennent que son père et sa mère sont morts, que la guerre est dans son pays, et que tous l'attendent pour y rétablir la paix. Mais ni le duché de Normandie, ni l'empire de Rome, ni la main de la belle princesse, ne peuvent le décider à rentrer dans le monde. Il veut préserver son âme chétive, il veut ne pas perdre paradis, et pour cela il est bien résolu à vivre avec l'ermite et à ne jamais quitter son ermitage. Ainsi fait-il ; Robert enterre l'ermite et vit longuement encore, révéré de tous ceux qui venaient vers lui chercher des consolations et des prières :
ROBERT LE DIABLE. 3io
En la fin morut cl bosquage
Là où il ert en l'ermitage.
Cil de Rome, quant il le sorent,
Al plus bel que il onques porent,
Vinrent par grant dévotion
Por lui o la procession.
De l'ermitage l'ont mis fors,
A Rome emportèrent le cors.
Enterré l'ont à Saint Jehan,
Celui que l'on dit de Lalran,
Si com entre el moustier à destre ;
L'enfouirent et clerc et prestre;
Là est, là gist, et là remaint,
Encore y est, encore y maint,
Fors tant que je puis oï dire
Qu'à Rome ot puis un grant conciref
Gens i vinrent de pluseurs terres,
Et lisent paix de maintes guerres.
A cel concile ensi avint
K'uns riches quens del Pui i vint.
De saint Robert cnquist la vie;
Si en a la tombe ravie,
L'oissemente qu'il y trouva,
Plus d'avoir porter ne rouva;
En son pais revint arrière.
Près del Pui, sor une rivière
El non Robert, qu'à Rome prist,
Une riche abbeye y fist ;
Abbé y mist, moines et preslres,
Car moult glorieux, icst li estres
Encore est l'abbie moult bêle,
Saint Robert tous li mons l'apele.
(En la fin il mourut au bocage où il était en l'ermitage. Ceux de Rome, quand ils le surent, dans le plus bel appareil qu'ils purent, vinrent par grand' dévotion le chercher avec la procession. Ils ont tiré le corps de l'ermitage et l'emportent à Rome; ils l'ont enterré à Saint-Jean, celui que l'on dit de Latran, à l'entrée du moulier à droite. Clercs et prêtres l'enfouirent. Là il est, là il gît, là il reste, encore y est, encore y reste. Si ce n'est que j'ai ouï dire qu'à Rome il y eut un grand concile, gens y vinrent de plusieurs terres, et firent
paix de leurs guerres. Il advint qu'à ce concile se trouva un puissant comte du Puy; il s'enquit de la vie de saint Robert ; et, ravissant la tombe, il s'empara des ossements qu'il y trouva; ce fut tout le trésor qu'il voulut emporter. De retour en son pays, il fit une riche abbaye près du Puy, sur une rivière, au nom de Robert qu'il avait prisa Rome; il y mit abbé, moines et prêtres, car le sanctuaire est très-glorieux; c'est une très-belle abbaye, que tout le monde appelle Saint-Robert.)
Ce roman, dont la langue appartient au treizième siècle, ne porte pas de nom d'auteur. On remarquera seulement que l'anonyme prend plaisir à célébrer un monastère de Saint-Robert, situé dans le voisinage de la ville du Puy. La légende qu'il a mise en vers se trouve en prose, avec quelques variations peu importantes, dans les Chroniques de Normandie, lesquelles paraissent être de la fin du même siècle. Depuis lors, elle a été répétée bon nombre de fois en français, en anglais, en espagnol. J'ajouterai qu'elle n'a pas été jugée indigne d'imitation par un illustre écrivain d'Italie. Manzoni, dans ses Fiancés, a fait un épisode de l'histoire d'un grand seigneur qui, après une vie chargée de violences et de crimes, se précipite dans la réforme et la pénitence , converti par une influence soudaine et par la parole du saint archevêque de Milan. C'est ainsi que tant de types du moyen âge, créations poétiques de nos aïeux , vivent dans des œuvres modernes qui les ont rajeunis.
FLORE ET BLANCHEPLEDR. 31'
Un certain roi païen, Felis, ravageait les côtes du pays des chrétiens. Dans le butin se trouva une dame de noble parage, qui allait en pèlerinage « au baron « saint Jacques l'apostre; » elle s'y était vouée,
Ains qu'elle issit de la contrée , Por son ami qui mors estoit De cui remese encainte estoit.
(Avant de sortir du pays, pour son ami qui était mort et de qui elle était restée enceinte.)
Le roi, de retour àNaples, à la cité belle (cette cité de Naples est en païennie), donna la mescine à la reine, sa femme, qui en fit sa favorite, et apprit d'elle le français. La reine et la chrétienne accouchèrent le même jour, la reine d'un fils, la chrétienne d'une fille. Les deux enfants, Flore et Blanchefleur, nourris et élevés ensemble parla captive, croissaient en taille, en beauté, en gentillesse, et surtout en amour mutuel; et, quand il fallut, comme dit le romancier, à letre aprendre, Flore refusa, s'il n'avait pour compagne sa chère Blanchefleur :
Sans li ne puis je pas apprendre, Je ne saroie lechon rendre.
On lui accorde sa demande, et les deux petits amoureux font des progrès étonnants :