VOYAGE DE FAUNES , DE SATYRES ET D’HAMA- DRYADES
r.Ul LE POUSSIN.
u S'il arrive à uu peintre, (lisait Diderot, de placer « un tombeau dans un passage riant, croyez qu'il ne « manquera pas, s’il a quelque goût, de me le dérober « en partie par des arbres touffus. (le n’est qu'en regar- « dant avec attention que je découvrirai sur le marbre « quelques caractères à demi tracés et que je lirai : — « Et moi aussi je vivais dans la délicieuse Arcadie ; « et in Arcadia etjo »
M. Delille a dit aussi:
Imitez Le Poussin ; aux l'êtes bocagères ,
Il nous peint des bergers et de jeunes bergères
• Œuvres complètes de Diderot, t. XV, p. 106. — Voyez aussi I. XIV, p. 38b.
Les bras entrelacés, dansant sous des ormeaux,
Et près d'eux une tombe où sont écrits ces mots :
• Et moi je fus aussi pasteur dans l’Arcadie. »
Diderot et Delillen’avaientcertainement pas vu notre Arcadie, car elle ne ressemble en rien à leurs descriptions, et leur sentiment n’est pas celui qui a inspiré le peintre. Le Poussin voulait réaliser sur la toile une idée morale. Naturellement simple et grave, les vicissitudes de la vie, la triste nécessité de la mort avaient souvent occupé son imagination; le pape Clément IX, alors cardinal , lui demanda des tableaux qui exprimassent un sens moral et philosophique; il lui indiqua même des sujets : le Poussin peignit le Branle de la vie humaine, la Vérité découverte par le Temps, et l’Arcadie'. Son but, dans cette dernière composition, était d’associer à l’idée riante de cette Arcadie, du bonheur et des amours des bergers , l’idée mélancolique de la mort: cette dernière idée devait dominer; à elle devait se rapporter toute l’action ; c’était du souvenir de l’inévitable mort que le peintre voulait frapper l’esprit des spectateurs. Il peignit un paysage simple, peu riche, et y plaça un tombeau qui en occupe le milieu. La beauté de l’Arcadie et le bonheur de ses habitants nous sont familiers : la lecture des poètes anciens nous en a pénétrés dès l’enfance; qu’on nous nomme l’Arcadie,
i Bellori, Vite de’ Piliori, édit, de 1072, p. 448.
et tous les charmes de la nature champêtre, de la vie (tastorale se présentent à notre pensée. Si le Poussin nous les eût offerts sur la toile, nous nous serious empressés d’en jouir ; toute notre attention se serait portée sur ces beaux lieux, sur les plaisirs des bergers: ce n'était pas là ce que se proposait l’artiste. — Vous connaissez l’Arcadie, semble-t-il nous dire; vous vous la représentez toujours riante et toujours heureuse; venez-y voir la mort; la mort, comme ailleurs, avec sa froide monotonie et sa morne solitude. — C’est du contraste établi entre les souvenirs que réveille le nom de l’Arcadie et l’aspect même du tableau, que le Poussin en a tiré tout l’effet. On n’y voit point une fête, a Elle nuirait à l’effet de solitude et de silence qui rend l’idce de la mort si frappante. Le paysage est désert; il est même stérile. Point d’habitations, point de troupeaux; quelques arbres autour de la tombe; ailleurs, rien qui attire la vue, aucun mouvement qui distraie l’altcnlion. Avant que les bergers arrivassent, ce tombeau était abandonné, peut-être même ignoré; eux du moins n’en avaient jamais entendu parler, puisqu’il fautqu’on leur en explique l’inscription : et cet être oublié, effacé de la terre, fut berger comme eux, comme eux il fut jeune, comme eux peut-être heureux et aimé.»
Ce ne sont point là de vaines idées qu’on ne saurait attribuer au Poussin; quand même on conviendrait qu’if ne s’est (ms rendu compte de tous ces détails, il
n’en serait pas moins vrai qu’ils rentrent tousdansson intention générale ; cette intention est connue; un des amis du Poussin nous apprend que c’était la triste mort et non la belle Arcadie qu’il voulait offrir à l'imagination du spectateur: ce but est atteint; rien dans le tableau ne s’en écarte ou ne le contrarie ; tel était le grand
sens du Poussin; le critique en reconnaît partout les *
preuves.
Trois bergers et une bergère forment toute la scène. « L’un d’eux, homme d’un âge mûr, un genou en terre, le doigt sur l’inscription, l’explique à ses jeunes compagnons et leur raconte probablement l’histoire de celui à la mémoire de qui elle fut consacrée. » Le berger placé à la gauche , debout et appuyé sur le tombeau, écoute avec un profond recueillement; l’expression d’une pitié tendre est empreinte sur son visage ; à la droite, le troisième berger incliné tourne la tète vers la bergère debout, appuyée sur lui, et lui montre l’inscription. On a prétendu que le premier jeune fiomme, placé derrière le vieux berger, était l’amant de la bergère ; c’est bien plutôt celui sur lequel elle s’appuie. a Le premier, uniquement occupé de l’histoire qu’on lui raconte , n'écoute que pour lui ; l’autre , au contraire, ne s’occupe que de sa compagne; il songe moins à écouter l’histoire qu’à la lui faire entendre; il ne regarde j>as l’inscription, il la lui montre. D’ailleurs il n’est pas allé se placer de l’autre côté du monument;
il est demeure à côté de la bergère; c'est sur lui qu’elle s’appuie, avec l’air de la confiance et de l’habitude; près de son amant, s’appuierait-elle ainsi sur un autre? »
Cette description et la gravure qui l’accompagne font voir combien Diderot et Delille se sont écartés de l’idée et de l’ouvrage du Poussin. L’abbé Dubos en a parlé aussi et d’une manière presque aussi inexacte. « Ce tableau représente, dit-il, le paysage d’une contrée riante; au milieu l’on voit le monument d’une jeune fille morte à la fleur de l’âge; c’est ce qu’on connaît par la statue de cette jeune fille placée sur le tombeau à la manière des anciens. L’inscription sépulcrale n'est que de quatre mots latins.... Mais cette inscription si courte fait faire les réflexions les plus sérieuses à deux jeunes garçons et deux jeunes filles parées de guirlandes de fleurs, etc. ’. »
Point de paysage riant, point de statue de jeune fille couchée sur le tombeau; trois bergers et une bergère, au lieu de deux jeunes garçons et de deux jeunes filles. L’abbé Dubos n’avait pas vu ou avait singulièrement oublié notre tableau.
Il l’a probablement confondu et mêlé a\ec une autre Arcadie, ouvrage aussi du Poussin qui souvent, comme
* Réflexion s critiques sur la peinture et la poésie, 7* édition, t. I, page 55.
on sait, peignait plusieurs fois le même sujet; Bellori dit, en parlant de notre tableau : In altro simile soggeltOyflgurô ilfiumt Alfeo (dans un autre sujet pareil, il représenti» le fleuve Alpliée * ) ; en effet , cette seconde Arcadie offre , comme la première , un tombeau , la même inscription et des bergers. Ce qui la distingue, c'est que la tombe est dans un coin du tableau , qu’il n’y a que deux bergers et une bergère, tous debout, et que le fleuve Alphée paraît couché sur le devant. Du reste, celte composition, que je ne connais que {Kir une gravure au trait’, m’a paru moins bien entendue et de moins d’effet que le premier travail du maître. Le paysage n’en est pas plus riche.
Des méprises occasionnées par ces deux tableaux ont pu contribuer à l’infidélité de descriptions qui du reste ne s’appliquent bien à aucun des deux.
Je reviens à notre Arcadie. Tel est le privilège de l’association d’une action simple à un sentiment profond et à une grande idée, que mille sentiments, mille idées se réveillent à sa vue et pénètrent l’âme du spectateur : on s’étonne de tout ce que fait penser et sentir une scène si bornée en apparence. Les expressions sont parfaitement en harmonie avec l’action; elles sont de même simples, calmes et louchantes; la figure de la
1 Bellori, Fi le de ' Pillori. p. 448.
- Voyez l’Œuvre du Poussin, par M. Landon, t. IL
femme est d’une rare beauté, mais d’une beauté facile et naïve, dont le charme est aussi doux que pénétrant; les draperies offrent de beaux développements ; et malgré quelques incorrections de dessin, en particulier dans les jambes du berger debout sur la gauche, le style est partout pur, gracieux et noble.
Ce tableau , gravé plusieurs fois , se trouve maintenant dans la galerie du palais de Trianon; il a été restauré dernièrement et avec soin ; cependant la couleur en est devenue noire et monotone : c’est le sort de la plupart des ouvrages du Poussin.
PROPORTIONS
Hauteur, » mètre 85 cenlim. = 3 pieds 7 pouces * ligues 801.
Largeur, I — 60 — =* — Il — I — 273.
ir.
LA
MORT DE SAPPIUBE
i’.Ut LK KHSSIN
« Personne n'était pauvre parmi les Chrétiens, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient et en apportaient le prix , qu’ils mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait
ensuite à chacun, selon qu'il en avait besoin Mors
uu homme nommé Ananias, avec Sapphira, sa femme, vendit un fonds de terre; et ayant retenu, de concert avec sa femme, une |>orlion du prix qu’il en avait reçu , il apporta le reste aux pieds des apôtres; sur quoi Pierre lui dit : — Ananias , comment se peut-il «pie Satan se soit tellement emparé de votre cœur que
3i6 ECOLE FRANÇAISE LE POLSSIN).
vous ayez menti au Saint-Esprit, et que vous ayez détourné une partie du prix de ce fonds? Si vous ne l’eussiez point vendu, ne vous serait-il pas demeuré? et après l’avoir vendu, n’étiez-vous pas le maître de ce que vous en aviez reçu? Comment donc un tel dessein vous est-il venu dans l’esprit? Ce n’est pas aux hommes que vous avez menti , c’est à liieu. — A l'ouïe de ces paroles, Ananias tomba , et rendit l’esprit, et tous ceux qui en entendirent parler furent saisis d’une grande crainte. Aussitôt quelques jeunes gens l’enveloppèrent, et, l’ayant emporté, ils l’ensevelirent. Environ trois heures après , sa femme rentra , ne sachant rien de ce qui était arrivé. Pierre lui parla ainsi : — Dites-moi, avez-vous vendu ce fonds de terre pour ce prix-là? —
Elle répondit : — Oui , nous l’avons vendu autant. — .
Alors Pierre lui dit : — Comment vous êtes vous accordés ensemble pour tenter l’esprit du Seigneur? Voici que ceux qui viennent d’ensevelir votre mari sont à la porte, et ils vous emporteront aussi. — Au même instant , elle tomba à ses pieds, et elle expira t. »
Cette imposante scène est devenue, entre les mains de Raphaël et du Poussin, le sujet de deux chefs-d’uîUr . vre. Raphaël a choisi le moment de la mort d’Anauias,
Ee Poussin celui de la mort de Sapphire. Raphaël a embrassé le sujet dans toute son étendue; neuf «les
’ Actes des ApOtres, ch. iv, v.
MORT DE SAPPHIRE
apôtres sont placés sur une sorte d’estrade au milieu du tableau ; à la gauche du spectateur, arrive une foule de nouveaux chrétiens qui apportent le prix des biens qu’ils ont vendus; à la droite, des chrétiens pauvres reçoivent de la main de deux apôtres les secours qu’ils doivent à la charité de leurs frères; sur le devant, au pied de l’estrade, tombe et expire An»nias, à qui saint Pierre vient de reprocher son mensonge ; sa mort attire l’attention de quelques-uns des assistants, qui le contemplent avec étonnement et avec frayeur , mais sans paraître affligés de la sévérité de l’apôtre : le récit de l’écrivain sacré est ainsi reproduit tout entier ; Ananias reçoit le châtiment de son hypocrisie au milieu des chrétiens, à l’instruction desquels ce châtiment est destiné , et au moment même où se font ces offrandes et ces aumônes dont il a voulu partager l’honneur sans faire le sacrifice complet de sa fortune, eten détruisant par sa dissimulation le mérite de ses dons *.
La mort de Sapphire,au contraire, est l’unique scène qui soit retracée dans le tableau du Poussin; on n’y voit ni tous les apôtres réunis, ni les chrétiens riches accourant pour déposer à leurs pieds le prix des
1 Ce tableau a été gravé par Dorigny et Gérard Àudran ; on en trouve un dessin au trait dans les Vies et Œuvres des peintres les plus célèbres, publiées par M. Ijndon. Voyez Œuvre de Ituphaël, n« 1, p. 7.
biens qu’ils ont vendus, ni les chrétiens pauvres recevant de leurs mains les secours que réclamait leur indigence. Cinq personnes sont témoins de la mort de Sapphire , et elles ne paraissent ressentir qu’une profonde pitié et une sorte d’horreur à la vue d’un châtiment dont il semble qu’elles ne comprennent point la causeou qu’elles blâment la sévérité. On reconnaît dans cette composition le caractère particulier du génie du Poussin, qui cherchait par-dessus tout l’unité et la simplicité ; ce besoin de simplicité lui a fait oublier ici le sens de l’événement qu'il retraçait; ce n’est point, comme dans le tableau de Raphaël , une grande leçon donnée à une nombreuse réunion de fidèles , qu’elle doit remplir d’une terreur morale et salutaire. Ce n’est que le spectacle d’une mort subite qui excite la compassion, l’étonnement, et peut-être l’aversion des assistants. Ces trois figures qui sc précipitent vers Sapphire avec l’expression de la douleur; cet homme et cette femme qui s’éloignent avec l'air de l’effroi, du reproche et presque de l’indignation : tout cela est peu en rapport avec le fond du sujet, l'intention de l’apôtre, et h* but moral de l’événement.
Considéré comme composition pittoresque, ce tableau est admirable : les figures sont groupées avec une simplicité pleine de naturel et d’effet; la tête de saint Pierre est animée d’une indignation forte et auguste ; enfin, le fond du tableau est disposé avec beaucoup
MORT DE SAPPHIRE
-d'art. Los couleurs ont souffert de l’action du temps.
Ce tableau avait été peint, à ce qu’on croit, pour M. de Fromont de Veyncs, célèbre amateur, sous le règne de Louis XIV. 11 faisait partie de la collection du roi.
PROPORTIONS
Hauteur, 1 mètre t8 centim. = 3 pieds C pouces 0 lignes.
.Largeur, i — 95 — =5—9 — 6 —