LA STATUAIRE
De tous les arts, la statuaire est celui qui, dans le Bas-Empire, semble avoir subi les altérations les plus profondes, et cependant, du ivc au vic siècle, on multipliait, à Constantinople et dans tout l'Orient, les monuments de cet art. Rome même et l'Italie avaient encore leurs sculpteurs, et le forum de Trajan, ce panthéon des gloires d'alors, se peuplait des statues des personnages illustres à divers titres, au nombre desquels figurent les poètes Claudien et Sidoine Apollinaire. L'arc triomphal, ce monument
394 l'aiu
romain par excellence et que ces maîtres du monde ont naturalisé dans toutes les contrées où se sont posées leurs aigles victorieuses , se dressa pour la dernière fois dans les carrefours de la ville éternelle, pour honorer, d'après les ordres d'un sénat vénal , cet empereur qui allait lui ravir le sceptre du monde. Séroux d'Agincourt a réuni dans une même planche les détails les plus importants de la décoration sculpturale des trois arcs de Titus, de Septime-Sévère et de Constantin, comme, par exemple, les figures des victoires volantes sculptées au-dessus de l'archivolte, ce qui permet de s'assurer d'un seul coup d'œil des progrès de la décadence. Elle est extrême à l'époque de Constantin; c'est au point que les architectes romains, pour compléter la décoration de ce monument, n'ont pas craint de dépouiller l'arc de Trajan.
La colonne triomphale, cette noble et svelte sœur de l'arc romain, reparaissait également, au ive siècle, dans le forum de la nouvelle cité impériale. Chose étrange! les bas-reliefs qui décoraient ce monument de la fin du ive siècle furent de beaucoup supérieurs aux ornements de l'arc de Constantin, qui lui est antérieur de plus de soixante années. La base de la colonne théodosienne est d'un goût assez élégant et peut faire croire à l'exactitude du dessin des bas-reliefs, qui est attribué à l'un des deux Bellin. Cet artiste vénitien, sur la demande de Mahomet II, s'était rendu à Constantinople, vers le milieu du xve siècle,
pouf décorer les palais de ce monarque. Il vit ce monument encore debout et dessina la marche triomphale qui décorait sa spirale. Ce dessin, qu'a fait graver Séroux d'Agincourt, a peut-être un peu de maigreur et de sécheresse; il accuse, néanmoins, cette exactitude qui caractérisait le talent de (Jentilo- Bellin, qui était à la fois peintre et graveur sur métaux. Nous pouvons donc juger parfaitement de l'ensemble de la composition, de la disposition des groupes, de la variété et de la richesse des détails, et nous devons reconnaître que ce grand bas-relief réunit à une certaine recherche de réalité une magnificence tout à fait orientale, que nous ne retrouvons dans aucun des monuments de la même époque. Le jugement que Séroux d'Agincourt a porté de ces sculptures, qui, sans être grecques, ne manquent pas d'élégance, nous paraît donc bien sévère.
Les bas-reliefs de la base d'un obélisque relevé, par l'empereur Théoclose, dans l'hippodrome de Constantinople, vers la fin du ive siècle, nous paraissent d'une authenticité plus contestable que ceux de la colonne théodosienne. Le dessin que nous en a donné Séroux d'Agincourt n'est évidemment qu'une restauration de fantaisie ; mais , par cela même qu'à cette époque on s'occupait à relever les obélisques, nous devons en conclure que l'art avait encore une certaine vitalité. L'architecte qui fut chargé de ce travail , toujours délicat, et qui l'exécuta en trente jours,
396 l'art
s'appelait Proclus. Son nom est inserit sur la base de l'obélisque, et le procédé dont il se servit pour opérer le redressement en est indiqué sur cette même base.
L'anonyme qui écrivait sous l'empereur Alexis Comnène, vers la fin du xie siècle, et qui donne de curieux détails sur Constantinople et sur les objets d'art que cette ville renfermait , décrit un singulier groupe en porphyre, qui représentait les fils de Constantin : Constantin le Jeune, Constance II et Constant. Ce groupe n'avait qu'une seule tête, six jambes et six bras. Cette seule tête offrait la ressemblance de chacun des trois frères, selon le point de vue auquel on se plaçait ; le reste de la figure devait également , vu sous un certain aspect , donner l'image exacte et non difforme de chacun d'eux. On voit à quel degré de bizarrerie l'art était descendu au commencement du ive siècle \ Nous ne sommes plus au temps du Laocoon, ou même du groupe de Papirius et de sa mère. Au reste, eu égard aux personnages qu'il s'agissait de représenter, et qui, à eux trois, valaient à peine un homme, ce groupe pourrait bien n'être qu'un symbole.
Parmi les monuments de la statuaire de ces époques, on cite les statues en bronze doré de Julien et de sa femme Hélène, avec les attributs d'Apollon et
' De 330 à 340. — Ce groupe fut euglouti dans un naufrage, sous Théodose le Jeune.
de Diane. Cet empereur tenta une renaissance de l'art antique dans un but religieux, et fit exécuter un grand nombre de statues et de peintures, qu'il plaça dans les temples qu'il fit restaurer ou bâtir par son architecte Alipius. Mais la vieille religion, comme l'ancien art, avait fait son temps, et d'ailleurs l'avenir manqua à ce téméraire adorateur du passé. Ses efforts ne firent que hâter la ruine de l'édifice, qu'il aurait voulu reconstituer; il s'abîma, et avec lui disparurent et ces artisans de dieux et ces dieux euxmêmes.
La statue en bronze de Saint-Pierre du Vatican, que l'on fait remonter au rve ou au Ve siècle, date de l'époque de Julien , et fut , sans doute , quelque Jupiter de dernière fabrique. 11 y avait loin de ce simulacre de bronze au Jupiter de Phidias, qui survivait, dans Byzance, à cet Olympe, qui lui avait donné son nom.
On voit, cependant, par l'anonyme que nous avons cité tout à l'heure, que le nombre des statues nouvelles employées à la décoration de Constantinople fut considérable, même à cette époque de décadence. Parmi les plus célèbres de ces ouvrages, nous citerons la statue d'argent érigée à l'impératrice Eudoxie, et placée, sur une colonne de porphyre, à l'entrée du sénat; la statue en bronze de Ménandre, devin de Crète, qui était haute de 15 coudées; la statue équestre du patrice Aspar; la statue de l'impé-