‹ Etudes sur les beaux artsChapitre 2 sur 18 · L'ART CHEZ LES ANCIENS · texte numérisé non relu

L'ART CHEZ LES ANCIENS

L'origine des arts, chez chaque peuple, présente toujours une grande obscurité. En voyant combien les avis sont partagés sur l'origine de la dernière expression de l'architecture religieuse, du style improprement dit gothique , on conçoit qu'on ne puisse se livrer qu'à des conjectures, lorsque l'on s'occupe de l'origine de l'art chez les premières sociétés humaines.

Nous n'essayerons donc pas de résoudre le problème, nous chercherons seulement à apporter quelque lumière dans le chaos de ces origines.

Quelle est d'abord ce que l'on pourrait appeler la filiation des arts ? Il paraît hors de doute que l'architecture a précédé la sculpture. Il faut bâtir la maison avant de songer à l'orner, il faut édifier le temple avant d'y placer l'idole ou l'image du dieu.

Mais cette idole que l'on adore, et qui est en quelque sorte la base de l'idée religieuse, n'existait-elle pas avant le temple?

Si elle existait, ce ne pouvait être qu'à l'état in forme, comme ces pierres brutes, ces troncs à peine équarris qui représentaient la divinité chez les premiers hommes, et qui, même après l'invention de la sculpture, étaient encore plus respectés que les plus belles statues, surtout quand ils étaient de grande dimension, la proportion n'étant qu'un caractère symbolique de plus et se réglant sur le plus ou moins d'importance du dieu \

Si l'architecture a précédé la sculpture, la sculpture a précédé la peinture. Il est plus naturel et plus facile de chercher à représenter les objets tels qu'ils sont, avec leur relief et leur forme, et en donnant à une matière quelconque ce relief et cette forme, que de reproduire ces objets sur une surface plane et d'en rendre le relief par une série fort compliquée de combinaisons, de lignes et de couleurs.

La peinture, qui arrive la dernière et qui est peutêtre la plus haute expression de l'art, a débuté par le dessin du contour ou la silhouette, dont, chez les nations occidentales, Dibutade, personnage mythique, est l'inventeur prétendu. Une fois le contour trouvé,

■ La matière ajoutait encore au caractère religieux de ces grossières idoles. Les aérolithes, par exemple, furent en grande vénération. On les considérait comme des émanations directes de la divinité, comme des présents que le ciel faisait à la terre. Aussi le culte des pierres a-t-il été un des plus tenaces. 11 subsista dans les Gaules et la Germanie, malgré les édits des empereurs et des rois, et persista dans cette dernière province jusque sous le règne de Charlemagne.

i/art en orient. 33

le détail intérieur et l'étude du mouvement et de l'ensemble de la forme ont suivi progressivement.

Cette filiation des arts paraît assez rationnelle, et nous semble devoir être adoptée, bien qu'elle soit en désaccord avec les livres sacrés des Indous.

La plupart de ces traités, rédigés par les prêtres, seuls dépositaires de la science, sont perdus. Un savant moderne, l'Indou Ram-Raz, de Tanjaour, a réuni toutes les notions éparses dans les livres religieux, et dans les traités sanscrits, tels que le Manasara (l'essence de proportion), le code des beaux-arts des Indous, le Mayamata, le Casyapa qui renferment la cosmogonie et la théogonie indiennes *.

Nous apprenons, par ces traités, que les architectes descendent de Viswakarma, l'architecte du ciel. Viswakarma eut quatre fils; l'un deux fut arpenteur, l'autre charpentier, le troisième menuisier et le quatrième architecte ou stapathi. Outre l'astrologie, la mythologie, l'arithmétique, la géométrie et le dessin, l'architecte devait connaître la pratique de la sculpture. Le même homme, d'après les livres sacrés, devait donc être à la fois architecte et sculpteur. L'architecture et la sculpture, toujours plus ou moins étroitement unies, n'étaient pour eux qu'un même art.

1 Ram-Raz, Essay on the architecture of the Hindoos. London,

Ram-Raz, de caste noble, né à Tanjaour en 1790, est mort il y a quelques années.

34 ORIGINE Et FILIATION DES ARTS.

Chez un peuple qui a si intimement lié la sculpture à l'architecture, et qui souvent même faisait de l'architecture avec la sculpture en se servant des animaux ou de l'homme comme bases de ses édifices, fûts ou chapiteaux de ses colonnes, cette théorie est tout à fait rationnelle. Comme le sculpteur devait colorier ses bas-reliefs et ses statues, et qu'il n'est pas question du peintre dans ces traités, il est plus que probable que le même homme devait être à la fois architecte, sculpteur et peintre, et que, par conséquent, les trois arts qui se produisaient simultanément se sont développés à la fois.

Nous avons tout lieu de croire que les architectes assyriens obéissaient aux mêmes lois que les architectes indous. La décoration de l'intérieur des palais assyriens, où les trois arts sont en quelque sorte confondus, vient à l'appui de cette conjecture.

Bientôt , du reste, toute incertitude, à cet égard , pourra être levée. La découverte récente, faite dans un palais assyrien, d'une quantité de gâteaux d'argile couverts d'inscriptions cunéiformes, et qu'on regarde comme autant de volumes d'une bibliothèque ninivite au nombre desquels on a déjà reconnu des livres de grammaire, nous mettra peut-être en possession de quelque traité d'architecture et nous aidera à pénétrer les arcanes architectoniques de l'Assyrie et de la Chaldée.

L'Inde est le berceau du genre humain. Là, sur

l'art en orient. :vô

ces plateaux élevés où la nature s'est plu à rassembler toutes ses richesses, ont vécu les premières familles humaines. Là, dans les temps les plus reculés, et pour lesquels il n'existe pas de dates certaines, ont brillé les premières lueurs de la civilisation. L'humanité est partie de ce point extrême pour se diriger vers l'Occident ; la civilisation a suivi ce courant des peuples.

Sur les pentes de l'Imaùs, aux sources de l'Oxus, de l lndus et du Gange, une main inconnue a gravé ces tables de la loi théocratique, déposées entre les mains de prêtres tout-puissants ; lois immuables qui régissent tout, la religion, les mœurs, les arts, la science, qui se sont perpétuées de siècles en siècles et qui, après cinq mille ans , ont la même vigueur qu'au premier jour. Impuissantes contre la force aveugle et matérielle, elles résistent invinciblement à la force intelligente et morale, de sorte que n'ayant pu préserver de la conquête la race autochtone, elles l'ont maintenue pure de tout mélange, et l'ont défendue contre tout contact et toute tentative d'assimilation ou d'organisation sociales. Quel singulier spectacle présentent ces castes mystérieuses qu'une poignée d'Européens mène comme un troupeau, qui , depuis le temps des patriarches, existent dans les mêmes conditions, adorent les mêmes idoles , croient aux mêmes doctrines religieuses, obéissent à la même loi, récitent les mêmes vers, bâtissent les mêmes temples,

ont les mêmes usages et s'habillent de la même manière

Aux extrémités orientales du grand plateau de la haute Asie, se groupe la masse énorme et compacte d'un peuple dont la civilisation date peut-être de la même époque que la civilisation indienne, et qui même a des prétentions à une priorité qu'il est aussi difficile de prouver que de contester. Pétrifiée comme celle de l'Inde, la civilisation chinoise remonte, sans nul doute, à la plus haute antiquité. Mais, par suite de ce singulier mélange de flegme et d'immobilité vaniteuse, qui semble le caractère propre et spécial de cette race pusillanime, qui, cependant, sait mourir, ce peuple, l'un des premiers civilisés, est demeuré stationnaire.

Quelle que soit l'importance de ce peuple et quelque antique que soit sa civilisation, nous ne pouvons le considérer que comme une sorte de branche luxuriante de l'arbre sémitique dont le tronc et les fortes racines plongent au cœur de l'Asie méridionale. Ce qui établit entre les deux races la différence la plus marquée et ce qui tranche en faveur de la civilisation indienne la question de priorité, c'est d'abord l'idée

■ Voir Diodorc de Sicile, Strabon, Porphyre, Arrien. Le portrait que ce dernier nous fait de ces hommes vêtus de mousseline d'une éclatante blancheur, portant de larges turbans d'une étoffe pareille, et la barbe teinte d'une riche couleur, qui , du temps de la conquête d'Alexandre, habitaient la vallée du Sind, est encore celui des Indous dV»jourd'hui.

l'art en orient. 37

religieuse, si puissante dans l'Inde, et qui revêtait les prêtres dépositaires de la loi sacrée d'une sorte de pouvoir sans borne; tandis que le peuple chinois, race légère, cupide et fantasque, mais surtout essentiellement matérialiste , ne paraît avoir des idoles et des bonzes que pour la forme. Ce sont ensuite les monuments de l'architecture, qui, dans l'Inde, empruntent au roc dans lequel on les a taillés un caractère de puissance et d'éternité que n'offrent aucunes de ces frêles et bizarres constructions chinoises, aux toits relevés aux angles et portés par des colonnes de bois, rappelant la tente du nomade qui leur a servi de type.

L'art indien nous paraît donc , sous certains rapports, tout autrement sérieux que l'art chinois. Chacun d'eux a un caractère très-distinct, et cependant l'un et l'autre offrent ce bizarre mélange de réalité et de fantaisie qui caractérise l'art oriental. L'Indien, comme le Chinois, ne tient aucun compte de l'exactitude des formes, de la proportion relative des figures et des objets, de la perspective linéaire et aérienne; mais chacun de ces peuples peut, quand il le veut, reproduire la nature avec une habileté et une fidélité merveilleuses, et, par l'heureux choix de ses couleurs et leur disposition toujours agréable f sait donner à ses compositions les plus étranges et les plus insignifiantes un charme que n'ont pas toujours les productions d'un art plus avancé.

Ajoutons encore que l'artiste indien attache à ses

moindres fantaisies un cachet de force et de grandeur inconnu à l'artiste chinois. Cette force est exubérante et cette grandeur monstrueuse. Mais, dans un pays où tout prend des proportions gigantesques, la topographie, la végétation, les animaux; où les roseaux forment, au pied des montagnes les plus hautes de la terre, des forêts sous lesquelles l'éléphant se promène, où la théogonie est colossale comme la nature, cette tendance à l'exagération n'a rien qui doive nous surprendre. Chaque pays imprime aux monuments de son art le caractère qui lui est propre. Or l'immensité, la fécondité, la variété bizarre distinguent pardessus tout les régions baignées par le Gange et l'Indus.

Ces contrées de l'extrême Orient, civilisées longtemps avant la conquête aryenne, étaient à peine connues du monde grec et romain, et leurs arts paraissent avoir été tout à fait étrangers aux peuples de l'Occident, chez lesquels on ne rencontre aucun indice d'imitation. Ils ne paraissent pas avoir été plus familiers aux nombreuses et puissantes nations qui, de temps immémorial, florissaient aux bords du Tigre et de l'Euphrate, non plus qu'aux races énergiques qui couvrent les hauts plateaux d'Iran, et dont la domination s'étendait jusqu'aux îles de la mer intérieure. Les peuples sauvages de la Gédrosie, de l'Arachosie, de la Drangiane et les Indo-Scythes séparaient du monde civilisé d'alors les lointaines régions de la Sérique indienne et les Sines jetés aux dernières limites du monde.

l'art en orient. 39 Cyrus et Alexandre seuls, parmi les conquérants anciens, franchissant les immenses défilés des monts Paropamise , le Caboul d'aujourd'hui , avaient tenté de pénétrer dans ces mystérieuses contrées; mais ils n'avaient pu dépasser l'Inde ultérieure, maintenant le Pendjab, où lors de la conquête d'Alexandre régnaient ïaxile et les deux Porus, les seikhs de ce temps-là.

Il serait curieux de savoir ce que l'on pouvait raconter, à Pella ou à Athènes, des peuples de la Sérique , de la Chersonèse d'or et des Sines quelques années après la mort d'Alexandre. Il est probable que les vétérans macédoniens, de retour dans leurs foyers, ne se faisaient pas plus faute que nos guerriers d'ajouter à la réalité. Toutefois, à en juger par les récits des historiens, les merveilles naturelles paraissent avoir frappé beaucoup plus vivement l'imagination des Occidentaux que les ouvrages des hommes.

La taille de Porus, les monstrueux éléphants de la Sérique et les marées de la mer Erythrée préoccupaient beaucoup plus ces soldats voyageurs que l'architecture ou la décoration des temples et des palais des Glauses, des Oxidraques et des Sogdes ou la tournure de leurs idoles. Nous devons supposer, cependant, que les plus remarquables des monuments de l'art indien n'existaient pas encore, car leurs proportions seules auraient attiré l'attention de ces hommes qui venaient de traverser le monde connu, et, s'ils les

■vo

eussent rencontrés sur leur chemin, ils n'eussent pas manqué de comparer Lat et Munat \ les deux colosses de Bamiyan, que l'on voit aujourd'hui dans ces défilés du Caboul , traversés par l'armée d'Alexandre, au colosse de Rhodes ou au Jupiter Olympien.

La civilisation indienne n'avait donc pas dépassé les défilés du Caucase paropamise ; elle n'avait pas même pénétré dans cette vaste contrée qui s'étend de l'Indus à l'Euphrate. Car les descendants d'Élam, ce fils de Sem, qui ont peuplé la Bactriane, la Médie et la Perse, non plus que les Assyriens et les Chaldéens, ces fils d'Assur, n'offrent, dans leurs mœurs et leurs monuments, aucun point de rapport avec ces nations de l'Asie orientale.

Bien que d'origine sémitique comme elles, les descendants d'Élam et d'Assur nous paraissent, au contraire, avoir des inclinations toutes japhétiques. Sans nous occuper ici des questions de priorité, nous de-

' Ces deux idoles ont longtemps exercé la sagacité des savants, qui ne nous out rien appris de très-satisfaisant sur leur compte. Burns les appelle Lat et Munat. Les Persans ont voulu voir, dans ces personnages, le premier homme et la première femme. Ritter pense que les grottes de Bamiyan et les statues qui les décorent sont l'ouvrage des sectateurs de Bouddah. Ces statues de ronde bosse sont taillées à même de la montagne. L'homme a 120 pieds de hauteur; la femme est moins grande. Ces deux colosses sont placés dans des niches formées par les parois du roc dans lequel on les a taillés. Ces niches, enduites de stuc et ornées de peinture , sont aujourd'hui fort dégradées. La statue de l'homme, qui a servi de point de mire au canon, est également dégradée. Le type est plutôt africain ou abyssin qu'indien.

l'art en orient. 41

vons reconnaître qu'il existe, entre les usages et les monuments de ces deux races distinctes et longtemps hostiles, la race grecque issue de Japhet , et race du centre de l'Asie issue de Sem, des analogies bien autrement directes et marquées qu'entre les monuments et les mœurs de ces anciens peuples de l'Asie centrale et de l'extrême Asie qui appartiennent pourtant à une origine commune.

Il est vrai que l'invasion des savants bergers Scythes de Bailly, transformés plus tard en pasteurs aryens, qui paraissent d'origine japhétique, et auxquels on a, du reste, attribué une civilisation beaucoup trop avancée, a dû modifier profondément le génie de la race autochtone. Mais alors comment ne retrouve-t-on pas entre les arts des Indous et ceux des peuples de l'Occident ces mêmes affinités qu'on rencontre dans leur langage et leur philosophie.

Au sud , sous un soleil plus vertical , s'étend l'héritage de Cham. Là nous distinguons entre toutes cette race industrieuse et savante qui a peuplé la fertile vallée du Nil, et à laquelle l'Europe doit peutêtre sa civilisation.

C'est le point extrême des vastes contrées soumises au joug symbolique de la théocratie orientale.

L'Egypte a toujours été la contrée mystérieuse par excellence. Confiné dans cette étroite et longue vallée du Nil que , depuis Méroé jusqu'à la mer intérieure , sur un espace de 400 lieues , borde une double solitude, son peuple singulier évitait avec soin tout contact et toutes relations avec les autres nations qu'il méprisait. Conquérant, il se bornait à détruire, ne songeant à donner aux vaincus ni sa religion ni ses lois; conquis, sa civilisation absorbait le conquérant.

Jusqu'à l'époque de la découverte de Champollion, les ténèbres qui couvraient le passé de ce grand peuple n'avaient été qu'imparfaitement pénétrées. Aujourd'hui son histoire n'offre ni lacune ni obscurité. L'authenticité de la liste de Manéthon est rigoureusement établie. Le nom des rois qui appartiennent à chacune de ses trente-deux dynasties est connu. Trois périodes, d'environ mille ans chacune, divisent les temps historiques des Égyptiens et le développement des arts : la période des pyramides de Memphis, celle des temples de ïhèbes et de Rarnak, enfin celle des Ptolémées et des Romains.

LES ÉGYPTIENS. k3

L'architecture égyptienne , colossale comme celle du Gange et de l'Euphrate , aussi complexe et aussi variée, offre une expression plus savante et plus normale de la nature et de la théogonie. Les temples de Thèbes et de Rarnak sont le plus parfait modèle de l'architecture sacerdotale. L'art chrétien leur doit le profil de ses cathédrales où les deux tours ont remplacé les pylônes de l'Egypte.

La statuaire des Égyptiens, bien que pétrifiée par des lois hiératiques, est puissante comme leur architecture. La jambe colossale de Sesourtasen Ier, le sphinx gigantesque de .Ghizé , les colosses d'Ibsambout, les statues de Memnon et tant d'autres monuments que nous ne pourrions énumérer ici , nous prouvent que les artistes égyptiens ne reculaient devant aucune des hardiesses de l'Inde; mais ce qui distingue particulièrement l'art nilotique de l'art indien , c'est l'aspect de réalité de ces colosses; l'imitation de la nature est poussée aussi loin que possible. Chaque figure est un portrait. Rien qui rappelle les monstrueuses bizarreries de la statuaire indienne.

La supériorité de l'art égyptien sur l'art fantasque des Indous et sa rationalité sont plutôt un résultat du climat et de la topographie que le fruit de l'expérience ou qu'un progrès de succession; il est probable que l'art s'est développé simultanément aux bords du Nil, de l'Euphrate, du Gange et du fleuve Jaune.

La rationalité de l'art égyptien est une sorte de eorollaire de sa théogonie la plus savante, la plus fondée sur l'observation et la connaissance des phénomènes de la nature, sur l'astronomie, les mathématiques et la morale, qui ait jamais existé. L'architecture est l'expression la plus élevée et la plus frappante du symbolisme; nous ne devons donc pas être surpris de la majesté et de la variété infinie de formes que nous présente l'architecture égyptienne, depuis la gigantesque pyramide et le robuste temple protodorique jusqu'au plus délicat sacellum. Les Égyptiens ont inventé et employé tous les genres de colonnes, mais celle qu'ils ont reproduite de préférence, c'est la colonne à chapiteaux lotiformes, ou à feuillages de palmier, emblème de la puissance végétative du sol.

Une singularité qui est propre à l'art égyptien comme à Part assyrien , c'est le degré de perfection que présentent tout d'abord les plus anciens et premiers monuments. Il semble que les architectes et les artistes de ces époques reculées aient acquis du premier coup, et par une sorte d'intuition particulière, la parfaite connaissance de leur art , et qu'ils soient arrivés, sans tâtonnement, à des résultats sinon complets, du moins très-inattendus. Quoi de plus étrange, par exemple, que la science et l'habileté déployées dans la taille et la pose des blocs qui ont servi à construire les pyramides, ces prodigieux monuments de

la première période égyptienne ! Quelle connaissance des proportions! Quelle fidèle et naïve imitation de la nature nous offrent les sculptures qui appartiennent à cette même époque et qui sont antérieures de bien des siècles à ce que les autres peuples ont produit !

On voit, au centre de la galerie égyptienne du rezde-chaussée du Louvre , trois statues en pierre qui datent de plus de trente siècles avant notre ère, et qui sont, sans aucun doute , les trois plus anciennes statues que l'on connaisse. L'une d'elles représente une femme du nom de Nesa, qui, à en juger par la légende hiéroglyphique placée à sa base , était du sang royal; les deux autres représentent des personnages qui s'appelaient Sepa, et qui , tous deux , ont un certain degré de ressemblance, sans doute le père et le fils.

Ces statues , d'une parfaite conservation , sont rehaussées de couleur dans certaines parties. C'est ainsi que les cheveux, bouclés avec soin, formant une sorte d'épaisse calotte taillée carrément sur le devant et descendant jusqu'au milieu du col sont peints en noir; la pupille, les paupières et les sourcils sont également peints en noir, et le dessous des yeux est orné d'une bande verte. L'exécution de ces statues, toute simple et naïve qu'elle paraisse, dénote une grande habileté pratique. Les mains appliquées au corps et les pieds extrêmement courts sont plats et assez grossièrement indiqués; les jambes sont à

demi engagées dans le bloc; mais ces négligences semblent résulter d'un certain parti pris hiératique; car la manière dont le torse, trapu et vigoureux, est exécuté, et dont l'articulation et les attaches du genou sont rendues, et le caractère de réalité que présente toute la figure, indiquent déjà un art assez avancé.

Les sculptures trouvées à Nimroud, postérieures, de mille ans, peut-être, à ces spécimens de l'art memphitique, et les plus anciennes qu'on ait encore rencontrées dans les monticules de la Mésopotamie, sont également de beaucoup supérieures aux autres sculptures assyriennes plus modernes, trouvées à Khorsabad et au Royoundjek. Elles nous offrent, il faut le dire, une tout autre connaissance des formes et une tout autre délicatesse d'exécution que ces premières statues égyptiennes. On a peine à s'expliquer comment les architectes de Ghizé et les sculpteurs égyptiens et assyriens sont arrivés, dès le principe, à cette sorte de perfection relative, et on se demande à quelle époque on doit faire remonter, chez ces peuples, le commencement de l'art.

Grâce aux progrès de la science hiéroglyphique, on a pu pénétrer les mystères de la théogonie des Égyptiens, et la chronologie de ce vieux peuple ne présente plus de lacunes. Ses dieux, ses rois nous sont connus. Ses temples, ses palais, ses monuments, tant de fois reproduits, viennent, à l'aide de procédés photographiques, d'être, en quelque sorte, réé-

difiés au milieu de nous. Nous ne nous occuperons donc pas de ce passé si connu; nous ne redirons donc pas ce qui a été déjà dit tant de fois ; nous ne nous attacherons qu'à signaler quelques faits nouveaux et à faire connaître les dernières découvertes qui aient été faites sur ce sol qu'on pouvait croire épuisé.

Dans le courant de l'année \ 850, M. Mariette, attaché au musée du Louvre, et alors en mission en Égypte, mettant à profit une indication de Strabon, avait entrepris des fouilles à Saqqarak, sur le versant de la chaîne libyque. La tète d'un sphinx, qu'il rencontra sous les sables du désert, le conduisit bientôt à la découverte du corps, puis de toute une allée de ces animaux. L'allée était placée en avant d'un temple consacré au dieu Sérapis, qui avait été érigé, autrefois, au milieu des nécropoles de l'ancienne Memphis. Ce temple, signalé par Pausanias comme le plus ancien de ceux qui étaient consacrés à cette divinité et que Strabon 1 nous représente comme envahi par les sables du désert, qui s'élevaient déjà, de son temps, jusqu'à mi-corps des sphinx, était enseveli sous des dunes de 30 pieds de hauteur. Cet édifice était, en conséquence, plus intact et devait renfermer plus d'objets précieux que ceux qui, depuis tant de siècles, sont restés accessibles aux explorateurs. Aussi M. Mariette réclamait-il, avec une insistance que l'on comprend, l'aide de l'État pour en achever le déblaye-

' Strabon, liv. XVII, page 807.

ment. L'importance de cette opération fut aussitôt reconnue. Le ministre de l'intérieur fit appeler M. de Longperrier, le savant conservateur du musée des antiques, et M. de Rougé, conservateur du musée égyptien; il consulta M. de Saulcy, l'érudit et courageux explorateur des bords de la mer Morte, et s'entoura ainsi de renseignements qu'il transmit à l'Institut, réclamant son avis tant sur le déblayement du Sérapéum de Memphis que sur les fouilles qu'il était alors question d'exécuter en Assyrie. Cet avis ne se fit pas attendre. L'Académie des inscriptions et belleslettres s'était déjà, et à diverses reprises, occupée de ces questions ; elle s'est empressée d'adresser au ministre un rapport concluant à la continuation des travaux de déblayement du temple de Sérapis et à la reprise immédiate des fouilles entreprises sur le sol de l'ancienne Ninive. L'Académie des inscriptions et belles-lettres voulait plus encore. Envisageant la question du point de vue le plus élevé, elle exprimait le vœu que les fouilles ne fussent pas limitées aux environs de Ninive, mais que le cercle des recherches fût considérablement étendu , et que les ruines babyloniennes et médiques fussent explorées et fouillées comme les ruines persanes et assyriennes. Elle indiquait la meilleure direction à donner à ces recherches et les localités qui devaient être étudiées de préférence. Babylone tant de fois visitée, mais dont les collines de briques crues délitées , indiquant d'im-

menses édifices, n'ont jamais été fouillées jusqu'au tuf; Ecbatane, aujourd'hui Hamadan, la capitale des Mèdes, la ville aux sept enceintes peintes de sept couleurs différentes, et dont la plus centrale, renfermant le palais du roi, qui n'avait pas moins de sept stades de tour, était dorée, devaient appeler d'abord l'attention des archéologues chargés de continuer les recherches commencées en Perse et en Assyrie. L'Académie demandait que cette fois l'exploration fût sérieuse, et que les fouilles fussent poussées jusqu'aux substructions de ces grands édifices et constatassent d'une manière définitive ce qui peut subsister encore. Quand, à l'exemple de Ninive, ces antiques cités nous auraient dit lear secret, il resterait encore à interroger les ruines de ces villes bibliques contemporaines des premiers âges du monde , dont les restes considérables, aujourd'hui sans nom, couvrent les régions les plus désertes et les plus désolées de la Chaldée et de la Mésopotamie. Les seules notions que l'on possède sur cette partie de l'Asie centrale et ces villes oubliées nous avaient été données par les explorateurs anglais envoyés pour étudier le projet d'ouverture de la route commerciale de l'Euphrate.

On était en droit d'attendre d'importants résultats d'une grande expédition scientifique qui consacrerait deux années à visiter l'Assyrie, la Chaldée, la Mésopotamie et la Médie. Une expédition de cette nature ne pouvait avoir lieu qu'à grands frais, et les assem- I. 4

blées, comme on sait, ne se laissent aller que difficilement à ces dépenses, dont elles ne saisissent que très-imparfaitement l'importance. M. Léon Faucher, alors ministre, crut pouvoir compter, néanmoins, sur l'intelligence et le patriotisme de l'assemblée législative, et il eut raison. Le crédit réclamé lui fut accordé sans marchander, et du même coup l'assemblée, en veine de généreuse inspiration, accorda, toujours sur la demande du ministre, un crédit important pour l'achèvement des fouilles du Scrapéum de Memphis et le transport des objets d'art qui pourraient y être retrouvés. C'est ici le moment de dire quelques mots de cette intéressante découverte.

On connaît l'histoire de ce dieu Sérapis, d'antique origine , quoi qu'on ait pu dire , et que , sous les Ptolémées , un rêve ou un caprice royal remit en honneur. L'Égyple d'abord, puis la Grèce, Rome, l'Italie tout entière lui élevèrent des temples; et, quand vint le déclin du paganisme et au moment de sa chute, Sérapis était une des divinités les plus vénérées. La nature hybride du dieu explique cette ferveur. Son culte était un de ces cultes complaisants qui se prêtent à toutes les adorations et qu'une religion en décadence accueille de préférence. Les temples consacrés à Sérapis participaient de l'espèce de banalité de ce dieu; ils étaient appropriés à cette religion composite, mi-partie grecque, mi-partie égyptienne; ils renfermaient donc à la fois des monu-

îueiits égyptiens et grecs , ou gréco-romains. Ces temples étaient nombreux. Il y en avait à Athènes , à Rome et dans toutes les provinces de l'empire. Le temple d'Athènes, construit dans le bas de la ville, a disparu On voit encore près de Pouzzoles, dans le golfe de Naples, les belles ruines d'un temple de Sérapis , dont les eaux de la mer lavent les marbres antiques, et dont les colonnes, restées debout , renferment à leurs bases des myriades de zoophytes. Le temple de Sérapis à Rome était construit sur le mont Aventin, près de la Via Lata et à peu de distance de l'emplacement occupé aujourd'hui par l'église de Saint-Ètienne. C'est à cet endroit que la fable avait placé la grotte de Cacus. Le groupe du Tibre que nous possédons au musée du Louvre et le groupe du Nil du Vatican, deux des plus beaux morceaux que nous ait laissés l'antiquité, décoraient les deux fontaines qui embellissaient l'avenue de ce temple. Nous avons encore au musée des antiques des fragments provenant de ses ruines, entre autres le bas-relief égyptien encastré dans le piédestal de la statue en pierre fauve d'un prêtre égyptien à genoux et assis sur ses talons. Toutefois le plus fameux des temples de Sérapis était celui d'Alexandrie; c'était le Sérapéum par excellence, celui dont Rufin nous a laissé la description. Ce temple avait été construit par Ptolémée, fils de Lagus. Sa bibliothèque jouissait d'une

1 Pausauias, t. 1er, chap. xvm.

grande renomméedans l'antiquité, et n'était cependant qu'une dépendance, h Fille, comme on l'appelait, de la bibliothèque d'Alexandrie. Cléopàtre y avait déposé les deux cent mille volumes de la bibliothèque de Pergame, dont Antoine lui avait fait présent. Ce temple de Sérapis fut renversé, en 391 , par Théophile, patriarche de la ville, qui avait obtenu de Théodose un édit autorisant la destruction de ces monuments du paganisme. Cette fois, cependant, la lutte fut vive. Les prêtres et les sectateurs de Sérapis. auxquels s'étaient joints quelques philosophes païens, défendirent leSérapéum à main armée. Théophile, vainqueur, le saccagea de fond en comble. Il paraît, néanmoins, que la bibliothèque fut épargnée ; elle ne fut détruite qu'en 642 par les Sarrasins, en même temps que la bibliothèque mère.

Le temple découvert récemment par M. Mariette n'avait ni la même célébrité, ni sans doute la même importance que le Sérapéum d'Alexandrie ; il jouissait, néanmoins, d'une certaine renommée, et Pausanias le mentionne comme étant le plus ancien des temples du dieu Sérapis, tandis que celui d'Athènes était le plus nouveau. Le Sérapéum de Memphis avait, en outre, un autre titre à la vénération des Égyptiens. Le bœuf Apis était inhumé dans son enceinte, et le nilomètre destiné à suivre les progrès de l'inondation du Nil y était déposé.

Il y avait donc là matière à la plus fructueuse ex-

ploration. Dès que M. Mariette eut entre les mains les fonds nécessaires, il poussa ses fouilles avec une extrême vigueur. Trois années lui ont suffi pour conduire son entreprise à bonne fin et remplir de la manière la plus satisfaisante l'objet de sa mission. Aujourd'hui le débîayement du Sérapéum est achevé, et les fouilles exécutées par l'intelligent et courageux explorateur ont amené une série de découvertes du plus haut intérêt, et qui jettent de nouvelles lu mières sur l'histoire et la religion de la vieille Egypte.

Une rapide analyse des rapports si intéressants que M. Mariette a lus à l'Académie des inscriptions et belles-lettres nous fera comprendre toute l'importance de ces découvertes.

Quelques lignes que M. Jomard écrivait il y a quarante ans et que M. Mariette s'est plu à rappeler en ont été le principe :

« Près d'un plateau de la montagne libyque, il doit y avoir de grandes fouilles à faire pour retrouver un temple de Sérapis. 11 faudrait fouiller entre Saqqarah et la pyramide à degrés qui est au nord, et creuser assez profondément pour mettre les sphinx à découvert. »

M. Mariette fait observer que c'est exactement dans la localité indiquée par M. Jomard qu'il a retrouvé les ruines du temple de Sérapis, et c'est par l'allée des Sphinx, visitée et décrite par Strabon. qu'il a été conduit à faire sa découverte.

Cette allée, qui conduisait au Sérapéum, avait près de 2 kilomètres de longueur. Elle ne présentait pas l'aspect de régularité des avenues analogues placées en avant des autres temples égyptiens; elle commençait à la ligne des terres cultivées près d'un temple d'Astarté et d'autres constructions grecques, traversait le désert d'orient en occident, serpentant à travers les monuments funèbres de la nécropole de Memphis. Les sphinx placés de chaque côté de l'avenue étant séparés l'un de l'autre par un intervalle de 6 mètres, M. Mariette a calculé que le nombre de ces animaux symboliques était d'environ six cent trente. Ils sont tous du temps de Psammiticus, en pierre calcaire blanche, d'un travail assez médiocre, et ne portent pas d'inscriptions.

L'allée des Sphinx aboutissait à un vaste hémicycle décoré par onze statues, de style grec, représentant des poètes et des philosophes de l'antiquité. Tout l'extérieur du Sérapéum, saufl'allée des Sphinx, était donc grec, car ce n'est qu'au delà de l'hémicycle, près d'un pylône, que se trouvait l'entrée du temple.

M. Mariette, dans ses fouilles, a suivi le chemin que les sphinx lui montraient, rencontrant, sur sa route, des monuments en nombre à peu près égal de style grec et de style égyptien. Au delà de l'hémycicle, cette allée aboutit à une avenue qui la coupait à angles droits, En suivant cette avenue vers la gau-

che, on pénétrai! dans un temple d'Apis, où les Egyptiens et les Grecs ont laissé des traces de leur passage, et où M. Mariette n'a rencontré qu'une prodigieuse quantité de momies humaines ensevelies dans l'épaisseur des murs et au fond de puits que recouvre le pavé du temple.

En prenant vers la droite, l'avenue aboutissait à un pylône placé à l'entrée du Sérapéum proprement dit. Une fois entré dans le Sérapéum, ou plutôt à partir du premier pylône, M. Mariette, à son grand étonnement, n'a plus rencontré ni une statue, ni un fragment de sculpture ou d'architecture qui annonçât une origine grecque. Toutes les inscriptions sont également conçues dans l'une des trois écritures égyptiennes, bien que les deux tiers de ces monuments datent des Lagides et même des premiers empereurs romains. Le grec était donc littéralement exclu de l'enceinte du temple, même dans ces dernières époques. La vieille liturgie de l'Égypte régnait encore en souveraine dans le sanctuaire, défendant à de nouveaux adorateurs d'en dépasser les limites. Le dieu grec Sérapis, ce transfuge de Sinope, en touchant la rive du Nil , s'était donc transformé, et il était devenu Égyptien.

M. Mariette a constaté que cet édifice, commencé par Aménophis III, continué par Amyrtée et fini par l'un des premiers empereurs romains, se composait de deux enceintes, au centre desquelles était placé le

tombeau d'Apis. Continuant son exploration et l'étendant à la totalité du Sérapéum, M. Mariette s'est assuré que le monument principal du temple était ce tombeau d'Apis, et, par suite, que le dieu Sérapis n'était. qu'Apis mort. M. Mariette a retrouvé les chambres sépulcrales qui servaient à la sépulture de ces dieux mortels, leurs sarcophages et leurs restes embaumés. Ces chambres sépulcrales paraissent avoir formé trois grands ensembles distincts. Le premier se composait de trois grands caveaux isolés ; le second, d'un souterrain commun en forme de galerie, percé, comme un columbarium ou comme les caveaux de catacombes romaines, d'une série de niches au nombre de dix-huit, et consacrées chacune à la sépulture d'un des Apis qui se sont succédé à partir de Rhamsès II jusqu'à Psammiticus 1er.

La troisième partie du Sérapéum se composait également de galeries dans les parois desquelles ont été percés un certain nombre de caveaux funéraires. L'une de ces galeries attira surtout l'attention de M. Mariette par sa longueur, qui n'est pas moindre de 6 à 700 mètres, et par la dimension des chambres latérales, dont quelques-unes ont jusqu'à 30 pieds de hauteur et sont recouvertes de belles dalles bien appareillées. Les sarcophages déposés dans ces chambres sont d'une grande magnificence ; plusieurs sont formés de monolithes de granit merveilleusement poli et ont 5 à 6 mètres de long sur 4 à 5 mètres de

haut. Le moins grand ne pèse pas moins de 65,000 kilogrammes.

M. Mariette a cherché et trouvé le procédé aussi simple qu'ingénieux (le déplacement du sable), au moyen duquel les Égyptiens parvenaient à descendre et à introduire de pareilles masses au fond de ces chambres en contre-bas de plusieurs mètres sur le sol des galeries, et d'où il serait presque impossible de les extraire aujourd'hui en mettant en œuvre toutes les ressources de la mécanique moderne.

Indépendamment de ces résultats si intéressants, il en est d'autres qui, au point de vue historique, sont également précieux. Ces stèles, que l'on rencontre placées dans leur ordre chronologique et portant presque toutes la date du règne d'un des princes qui se sont succédé de Psammiticus aux premiers empereurs romains, offriront une sorte de répertoire inappréciable des croyances religieuses de ces époques, et, pour nous servir de l'heureuse expression de M. Mariette, sont comme une sorte de livre où chacune des générations qui se sont succédé pendant huit siècles est venue écrire successivement sa page.

M. Mariette a enfin tiré de sa belle découverte les enseignements suivants :

1° Le Sérapéum de Memphis n'a été bâti que pour servir de tombeau au bœuf Apis. Le Sérapéum est donc le temple d'Apis mort ou Sérapis*

2° Apis vivant avait, à Mempliis, un autre temple (jne le Sérapéum, Apis et Sérapis n'étant qu'une seule et même divinité vivante ou privée de la vie.

3° Le Sérapéum ayant été consacré par Aménophis III , Sérapis est donc un dieu d'origine égyptienne. Sérapis est , d'ailleurs, aussi ancien qu'Apis, le premier Apis mort étant devenu le premier Sérapis.

Les Grecs, en adoptant le culte de Sérapis, ne modifièrent pas l'ancien culte national usité à Mempliis. Ce ne fut qu'en multipliant les sanctuaires qu'ils leur attribuèrent une tout autre, destination que celle affectée au Sérapéum primitif. Le Sérapis d'Alexandrie ne fut plus seulement Apis mort, mais devint une sorte de dieu composite mi-parti grec et égyptien, d'autant plus révéré qu'il était de plus récente origine et que l'influence grecque avait pénétré plus profondément en Egypte.

Il est fort probable que ce nouveau culte de Sérapis sera venu se juxtaposer, à Memphis, au culte primitif, sans toutefois se confondre avec lui. C'est ce culte plus récent qui , autour du sanctuaire du dieu mort, aura multiplié ces monuments à la fois grecs et égyptiens. Il se sera même glissé jusque dans l'iiémicycle, à la porte du sanctuaire; mais là s'est arrêté l'envahissement. Le vieux culte est resté maître absolu du vieux temple, et il y a conservé sa rigueur et son immobilité.

Les monuments que M. Mariette a recueillis dans

son exploration sont innombrables et des plus variés. Us ont été déposés au Louvre, où ils formeront une sorte de musée. Quand ee livre paraîtra, ils seront sous les yeux du public : nous ne les décrirons donc pas. Nous nous occuperons seulement des plus singuliers d'entre eux; nous voulons parler de ces figures de personnages égyptiens en costumes familiers, enluminées comme les statuettes danoises, offrant la même liberté d'attitude et de mouvement, ayant, en un mot, l'aspect de véritables magots. Il existe, entre ces personnages, la statuaire chinoise polychrome et certaines œuvres de la sculpture indienne, des analogies qui feraient croire à une communauté d'origine, soit que les Égyptiens aient emprunté à la Chine ou à l'Inde cette statuaire naturaliste , soit , peut-être, que chez ces premiers peuples l'art, à son enfance et non soumis encore à certaines lois théocratiques, se soit développé de la même façon, s'attachant à la reproduction littérale de ce qui existait et ne dépassant pas les limites d'un réalisme frappant, mais grossier. Ces statues, auxquelles les savants attribuent la plus haute antiquité, qui ont dû appartenir à une sorte d'art domestique, n'ont été rencontrées, en Egypte, qu'en très-petit nombre; et, en effet, elles n'ont pu échapper à la ruine des habitations particulières. Sculptées dans un calcaire grossier, elles n'offrent pas non plus la même garantie de durée que les granits, les porphyres et autres matières précieuses attri-

buées spécialement aux monuments de la sculpture sacrée déposés dans les temples et les tombeaux. Le coloris de ces figures a quelque rapport avec celui des coffres qui enveloppent les momies; seulement, nous le répétons, le personnage a toute la souplesse et toute la liberté d'attitude du modèle vivant qui a posé devant l'artiste.

Ce ne sont point là, du reste, les seules analogies qui existent entre les arts de ces antiques nations. Une curieuse et magnifique collection d'urnes, vases et autres objets, en vieil émail chinois, qui va être placée dans l'une des salles du palais de l'exposition universelle des beaux-arts, collection dont plus d'une pièce remonte à quinze et dix-huit siècles, nous offre les points de rapport les plus marqués, soit dans la forme, soit dans les détails d'ornementation, avec des monuments appartenant à l'art égyptien, au plus vieil art grec ou même à ces époques postérieures que l'on a qualifiées de byzantines.

Quelle que soit la fécondité de l'art, à la longue il doit nécessairement reproduire les mêmes formes et se renfermer dans un même cercle.

M. Mariette, après avoir terminé l'exploration du temple du Sérapis et recueilli tout ce qui pouvait l'être, se disposait à revenir en France, quand M. le duc de Luynes lui proposa de faire autour du grand sphinx de Ghyzé des fouilles qui pourraient aider à résoudre Le problème archéologique que présente ce

monument colossal. M. le duc de Luynes mettait, avec la libéralité qui lui est ordinaire, une somme de 6,000 francs à la disposition de M. Mariette, pour couvrir les frais de cette exploration.

M. Mariette se mit à l'œuvre avec l'ardeur et la ténacité qui le caractérisent. Dans le principe, il s'agissait seulement de retrouver certaines salles vues autrefois par Caviglia , et que les sables avaient recouvertes; mais M. Mariette, une fois en présence du colosse, se sentit animé d'une plus noble ambition, et se proposa de déblayer le sphinx en entier. C'était la seule manière d'arriver à un résultat qui ne laissât rien dans le vague , et de faire parler ce monument, muet pendant tant de siècles.

Les fouilles, commencées le 15 septembre 1853, furent continuées, sans interruption, jusqu'au 1 5 janvier 1854, et mirent à jour la véritable enceinte du sphinx, les habitations privées qui étaient placées en avant du monument, et arrivèrent enfin à la découverte du temple consacré au Dieu dont l'image est si célèbre.

Ce temple, qui appartient à la première époque de l'art en Ègypte, c'est-à-dire à l'époque des pyramides, avait échappé jusqu'ici à toutes les recherches. C'est un spécimen unique de l'art dans ces temps reculés. Les dunes, qui le recouvraient d'une couche de sable de 24 pieds de haut, l'ont préservé de la destruction.

M. Mariette, après avoir découvert les plafonds, le haut des murailles et l'extrémité supérieure des colonnes du temple, s'attaqua au sphinx lui-même, et déblaya successivement les montagnes de sable qui masquaient les faces nord , est et sud de la statue. Cette opération lui permit de reconnaître une porte soigneusement murée selon l'usage, qui, d'après sa conviction, devait être l'entrée des souterrains du tombeau d'Osiris , rendu fameux par la tradition grecque.

Ces travaux avaient épuisé les ressources dont M. Mariette pouvait disposer; le gouvernement français vint à son aide, et lui accorda une importante allocation qui le mit à même de continuer ses fouilles et de mener son entreprise à heureuse fin.

M. Mariette, en effet, a déblayé complètement la statue gigantesque, et a reconnu que le fameux sphinx n'était, en quelque sorte, que le produit d'un accident. Il paraîtrait, en effet, que les Égyptiens, pour édifier la statue de leur dieu, auraient tiré parti d'un rocher naturel , auquel ils auraient ajouté ou retranché.

Le nom de ce dieu est Horus. Le temple dont nous avons parlé tout à l'heure lui était consacré. Sa vaste enceinte, de forme carrée, que M. Mariette a explorée en entier, comprend un grand nombre de chambres ou de galeries que revêtent d'énormes blocs de granit et d'albâtre, et autres matières précieuses.

Cet édifice remonte aussi à l'époque des premiers Pharaons ou à la quatrième dynastie. Comme la plupart des monuments du même temps, il est complètement dépourvu d'inscriptions hiéroglyphiques. M. Mariette nous donne les proportions exactes du sphinx. Sa hauteur est de 1 9m,70. Les Égyptiens se sont servis des parties saillantes du rocher pour sculpter la tête et le corps du colosse , et à l'aide de la maçonnerie, avec laquelle ils ont bouché les cavités du rocher et donné aux parties en relief la saillie convenable, ils ont modelé la statue dont nous voyons encore aujourd'hui les restes. Le sphinx, qui, après plusieurs siècles, s'est trouvé en partie enseveli sous les sables, n'avait, du reste, pas été placé au niveau du sol, le rocher qui a servi à le construire se trouvant en contre-bas avec la plaine et comme encaissé dans une sorte de fosse qui peut avoir 50 à 60 mètres de largeur. M. Mariette suppose que, autrefois, le Nil, à l'époque de ses crues, a pu pénétrer dans cette fosse. Ce serait pour y descendre que les Grecs auraient construit les escaliers que Caviglia a découverts. Indépendamment de ces escaliers, M. Mariette a retrouvé un puits dont l'existence avait été signalée par Pockocke et Yansleb. Ce puits , qu'on supposait devoir donner accès dans des chambres qui auraient existé dans l'intérieur du colosse, s'élargit et présente, vers le fond, une cavité formée par une fissure du rocher, élargie à main d'homme. Des fragments

de bois retrouvés dans cette sorte de chambre ont fait supposer à M. Mariette qu'un sarcophage y avait été placé. D'après les inscriptions grecques retrouvées dans les escaliers du sphinx, il paraîtrait que ce colosse avait pour nom Harmakhis. La tête, et non le corps tout entier, avait été peinte en rouge par les anciens Égyptiens. M. Mariette fait remonter l'enluminage de la tête au règne de Rharnsès le Grand. Cette exploration du sphinx et la découverte du Sérapéum sont les deux plus grands événements archéologiques qui se soient passés en Egypte depuis l'expédition française; ils font le plus grand honneur à la persévérance et au dévouement intelligent de M. Mariette.

f/akt assyrien.

Page 1