PAR JULES ROMAIN
Quelle que soit la variété des formes extérieures que présente la nature , la peinture les aurait promptement épuisées ; mais elle pénètre dans l'intérieur de la pensée, et alors s’ouvre pour elle l’inflni. Borné dans la représentation des scènes qui ne comjiortent qu’un sentiment simple , évident , toujours le même , l’art retrouve sa puissance créatrice lorsqu’il s'agit de développer ces mystères de l’âme qu’elle-même ne découvre jamais à la fois tout entiers, et dont le génie qui semble nous y faire pénétrer le [ilus avant ne peut encore que nous ouvrir l’entrée.
Par-delà tous ces deux le Dieu des deux réside.
Bien loin au-delà des efforts de l’art est la source divine de sa grandeur et de ses miracles ; sa force consiste à s’en approcher , et sa richesse se rencontre dans les voies qui lui sont ouvertes pour le tenter.
Mais ces voies ne se présentent qu'à une certaine profondeur; et la simple vue des mouvements que produit dans l’amc de l’homme une situation peu compliquée , ne fournit guère à l’art que des effets promptement saisis , mais peu pénétrants, peu capables d’émouvoir fortement notre âme , et de la forcer à cet exercice dont elle a besoin pour produire d’ellemême les pensées qui doivent l’agiter en présence d'un bel ouvrage. Ainsi l’expression de la crainte , du désir , d’une souffrance physique , peut nous frapper de vérité, mais ne nous arrête pas longtemps à un spectacle qui ne nous présente rien au-delà de ce qu’a pu recueillir le premier coup d’œil. Les tableaux de batailles, ou aulres de ce genre, n’ont jamais élevé un peintre au premier rang; Raphaël au contraire s’y serait placé uniquement par ses Saintes-Familles. Ses têtes de Vierge sont devenues le modèle universel, l’original, pour ainsi dire, sur lequel on a tiré les portraits de la mère du Christ , tous conçus dans le même esprit, et cependant tous différents , tous appartenant à des génies divers. Le génie de Raphaël avait révélé l’existence d’un secret que chacun, après lui,
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UNE SAINTE-FAMILLE
a deviné à sa manière; el la belle Vierge de Louis Carraclie tient à la famille des Vierges de üaphaël, comme l’enfant à la famille de son père , avec son caractère individuel et |)articulier.
Raphaël n’avait enseigné à ses élèves qu’une vue plus juste et plus étendue de la nature , une plus profonde connaissance de la vérité. Aussi a-t-on remarqué qu’aucun deux n’avait pris la manière du maître, mais que tous avaient reçu de lui l’art de s’en former une. Jules Roinaki est le seul dans les ouvrages duquel on lise, pour ainsi dire, écrit le nom de Raphaël, le seul qui ait conservé la trace visible des leçons et des inspilations de l’école ; effet assez naturel de l’intimité qu’avaient établie entre le maître et le disciple la douceur de leurs mœurs et la généreuse élévation de leurs caractères. Presque toujours choisi pour coopérer aux ouvrages du maître qui le chérissait, Jules devait porter sa principale attention à chercher les moyens de se maintenir en harmonie i)arfaite avec la composition qu’il était destiné à compléter ; et il a réussi au point que Jules Romain ne dépare point les ouvrages de Raphaël , quoiqu’on l’y reconnaisse presque toujours.
Cette conformité qu’il était parvenu à atteindre, et qui se fait sentir même dans plusieurs de ses propres ouvrages , devient d’autant plus remarquable par la différence naturelle qui existait entre le génie des
deux artistes. Moins egalement , moins profondément pénétré que son maître des beautés qu’il savait concevoir , Jules se lançait dans les difficultés et les hardiesses de l’entreprise avec une ardeur que refroidissait ensuite l’exécution ; porté par son penchant au fier et au terrible, il le traçait du premier coup avec des traits vigoureux qui ne laissaient, pour achever, presque rien à faire; mais les formes gracieuses lui demandaient une inspiration trop calme et trop soutenue. Le noir de ses ombres indique plus d’un lieu où le travail a suppléé à un sentiment trop promptement épuisé : mais ce sentiment était toujours vrai, toujours élevé; il suffirait, iK>ur le prouver, de la Sainte-Famille dont je donne ici la description. La figure, la pose, l’expression de la Vierge, respirent une simplicité pleine de grâce à la fois et de dignité. Debout, elle lient un livre dans lequel elle semble montrer à lire à son fils. Assis devant elle, sur un appui couvert de coussins, l’enfant, ses deux mains sur le livre, parait indiquer le mot qu’il prononce en levant les yeux sur sa mère avec une expression charmante de douceur et d’attention. L’expression de la figure desaint Joseph est celle qui convient au vénérable protecteur de la famille dont l’a chargé la Providence.
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