‹ Études sur les causes, la nature et le traitement de la maladie scrophuleuseChapitre 14 sur 44 · MALAU[E SCKOPUCI.EUSE · texte numérisé non relu

MALAU[E SCKOPUCI.EUSE

également sentir chez tous les enfans, il faull'allrihuer à la différence d'âge , de force et surtout à la place qu'ils occupent et qui se trouve plus ou moins rapprochée de ]a porte où le renouvellement de l'air est plus facile, plus fréquemment répété.

La disposition des habitations est la seule cause des ccrouelles dans beaucoup de petites villes. Il a déjà été question de la ville de Bourg-Saint-Andéol. Les scrophules y sont très-communes malgré les bonnes qualités de l'air, de l'eau, des alimens. Madier ne sachant comment expliquer celte fréquence de la maladie , en a accusé le grand nombre d'étrangers qui viennent s'y établir. On trouve exposé dans son mémoire une cause bien réelle, mais qu'il a complètement méconnue. « La situation de la ville est très-saine, dit-il, bâtie en amphithéâtre, toutes les rues ont une pente qui porte les eaux pluviales et celles qu'on y jette dans le Rhône. Elles sont en général fort étroites. La direction des principales est du nord au sud , en serpentant. » ^ « Les maisons du peuplé sont très-petites. Une écurie au-dessus de laquelle il y a une chambre et par dessus un grenier ; quelquefois une petite cour dans le fond ; telle est la structure de la plupart de leurs maisons. Leur mule ou leur âne et leur cochon sont logés dans l'écurie , dans laquelle ils conservent aussi leur fumier. Quelques planches mal ajustées servent souvent de séparation entre chaque étage. La chambre et le grenier reçoivent le jour par une petite fenêtre sur la rue. »

A l'occasion des vers à soie, Madier donne quelques autres détails qui ne seront pas déplacés ici. « C'est dans les maisons , qui sont très-peiites , qu'on les élève. Le fumier de ces vers dont l'odeur est extrêmement alcaline, est gardé dans l'écurie de la maison, qui se trouve dans la plupart au-dessous de la chambre où

l'on nourrit les vers , séparée, le plus souvent, par un mauvais plancher. On n'a jamais la précaution d'enlever le fumier qu'après que les vers ont fait leur cocon , ce qui dure quarante jours et plus. Cette mauvaise odeur occasionne souvent des maladies très-graves à ceux qui habitent ces maisons. «

C'est dans cette disposition des habitations qu'il faut placer la cause des scrophules si communes dans la ville de Bourg-Saint-Andéol. L'air a beau être très-pur, à raison de la bise qui souffle fréquemment; cette pureté n'existe que pour le dehors de la ville ; elle ne se retrouve plus dans les rues très-étroites et serpentantes, et surtout dans des maisons peu spacieuses , à peine éclairées, occupées par plusieurs personnes et divers animaux. Chacune de ces maisons isole, sépare de l'atmosphère générale autant de petites atmosphères dont l'air ne peut être renouvelé par le vent de bise. Cet air s'altère, se vicie d'autant plus rapidement qu'il sert à la respiration d'un plus grand nombre d'individus. C'est surtout la nuit que l'altération de l'air est remarquable tant, à cause de la réunion de toute la famille et de tous les animaux, que par rapport à la fermeture des portes et fenêtres qui rend impossible toute espèce de renouvellement. Est-il nécessaire de recourir à des suppositions plus ou moins vraisemblables, de rechercher une autre cause de scrophules , lorsqu'on sait que tous leshabitans de la ville de Bourg- Saint-Andéol, et spécialement les femmes et les enfans , passent plus de la moitié du temps dans un air ainsi altéré?

Des causes semblables d'insalubrité ne se rencontrent pas seulement dans les villes. Il est tel village dont la situation éloigne toute idée d'écrouelles , qui cependant en est ravagé. Kortum en a très-bien cora-

''P MAIADIE SCROPHDLEl'SE.

pris la raison et il l'expose d'une manière qui mérite d'être rapportée : « Licct cœlum salubrius contigerit regioni , aer tamen insigniler srepè in tabernaculis hominum corruptus observalur. lloc iraprimis pertinet ad plebeias et ruricolas , byemis praescrlim tempore. Cogileraus bypocaiistum minus spaliosum inlegram farailiara cura pluribus infanïibus recipere , praetereà saepius animalia varia , porcellos , galios-gallinaceos, aliaque concludere , insuper prô culinâ esse et coquendis tura bominum cibis , tura animalium flomesticorum pabulis inservire ; cogitemus denique summam immundiliem accedere , née renovari salis aerem , sed diù sœpè iramutatum in tabernaculo persistere. Anne lalis aer , quem toi effluviorum et exbalaiionura gênera conjunclis viribus pestiferum reddunt , noxam insignem inferel infanïibus? cumulus malorum ex eoaccedit, quod tuguriorum parietes ex luto plerumque sint confecii , saepe ne calée quidcm obducto. Talis enim maleries , cum humidilatem aeris altrahàt diùque retineai, semper humidaesl, aeremque vicissim tabernaculorum inquinat, humidura , vappidum reddit. Tuguria ilà coraparata et in quibus talis œconomia observalur inlrans et pueros reperiens , hos velim examines, in plerisque luculenla cachexia; scrofulosa} signa te deprehensurum , certô equidem polliceor. Similes ob causas infantes in orphanotropheis nec non in nosocomiis etimprirais in aedibus lance traclandœ el fabricandœ dicatis habitantes et humido crassoque aere utentes faciiè scrofuiosi fiunt. Neque hoc loco relicenda habitatio iu cellis. » Page 325.

Korlum signale, comme on voit, l'altération de l'air occasionnée par le rassemblement, l'entassement d'un nombre trop considérable d'êtres vivans , proportionnellement à l'étendue de l'habitation. Il me parait atta-

ÉTIOLOGIE. ' 97 cher beaucoup trop d'importance à l'état des murs. II y a, dans son récit, absence complète de détails sur la disposition des lieux, des ateliers où on fabrique avec la laine. C'est cependant plutôt à celte disposition des lieux qu'à la nature de la substance employée qu'il convient d'attribuer les scrophules; car, s'il en était autrement, on verrait toutes les personnes qui de manière ou d'autre travaillent la laine , être affectées de la maladie , ce qui n'est point. Le professeur Alibert a bien observé que les ouvriers employés à Mende , dans la fabrique des Cadis, espèce de serjje grosssière en laine, sont presque tous scrophuleux ; mais il faut remarquer qu'ils travaillent les laines sans huile et que pour plus de facilité, ils fabriquent dans des boutiques basses et voûtées , où l'air promptement altéré, se renouvelle lentement et difficilement.

A l'occasion de la laine, je rapporterai un fait bien remarquable qui m'a été communiqué parM. Régnault, jeune élève des hôpitaux de Paris. A Aubigny, petite ville du déparlement du Cher, les scrophules et spécialement la teigne faveuse sont extrêmement répandues parmi la classe ouvrière: c'est à un point tel que le plus souvent il est impossible de compléter le nombre de soldats demandé chaque année par la conscription , la teigne faveuse étant, comme l'on sait, une cause d'exemption. La maladie s'observe généralement chez les ouvriers qui fabriquent avec la laine. Mais la plupart des maisons où se trouvent des métiers sont trèshumides : plus basses que le sol, à peine éclairées par de très-petites croisées que l'on n'ouvre jamais , ou par des vilres fixées à demeure dans le mur; le plancher est très-peu élevé. Les ouvriers sortent à peine une heure ou deux les jours où le temps est beau ; et pendant la nuit, la réunion de toute la famille altère da-

98 MALADIE SCKOPHCLEDSE.

vanlage et d'autant plus vite un air déjà vicié, que celle famille est plus nombreuse , et que la porte ferme plus exactement. Il n'est pas besoin, pour expliquer la fréquence des scrophules, de prêtera la laine une action spéciale: quelle que soit la substance que l'on travaille , dès que l'on sera placé dans les circonstances que je viens de signaler , on verra la maladie scropbuleuse se développer.

Je reviens à ce qui concerne les habilansdes villages. En France comme dans le pays où Korlum exerçait l'art de guérir, on trouve encore dans beaucoup de localités , des maisons disposées de la manière la plus insalubre, laplus propre à favoriserla viciation de l'air,à rendre son renouvellemenidifficile. «Ala campagne, dit M. Alibert, les paysans vivent souvent dansdes granges humides , dans des cabanes basses et enfumés, oji ils sont entassés avec les moutons ^ les poules, les dindons et autres animaux domestiques. » Nosol. nalur. pag. 449. Un village a beau être placé dans le site le plus favorable à la santé, la mauvaise construction des maisons peut le rendre très-insalubre. Cela aura lieu toutes les fois que les maisons seront étroites, basses, à peine éclairées , habitées par plusieurs personnes, et que l'air ne pourra se renouveler que par la porte.

Un homme et une femme jouissant d'une bonne santé quoique très -pauvres et irès-malpropres, donnent le jour à un enfant qui est mal soigné, mal nourri, à peine vêtu de quelques haillons. A l'âge de quatre ans cet enfant est très-fort , s'est toujours bien porté, il habite avec ses parens une maison grande , bien aérée. Un incendie consume cette maison. On se loge dans une chambre petite , humide , sale , obscure : la lumière n'y pénètre que par une vitre enchâssée dans le mur , et l'air ne peut s'y renouveler que par la porte.

ÉTIOLOGIE. - 99

Trois «nfans naissent dans ce lieu. L'un de ces enfans meurt à trois mois. Les deux autres sont éminemment scrophuleux. L'un a aujourd'hui sept ans et l'autre six ; ils sont affectés depuis leur enfance d'ophtalmies sans cesse renaissantes.

Lorsque les travaux de la campagne appellent les habitans aux champs, qu'ils ne rentrent chez eux que pour prendre leurs repas et dormir, ils sont encore pendant huit heures au moins sur vingt-quatre , dans un lieu fermé, contenant une quantité d'air peu considérable relativement au nombre d'individus qui le respirent, promplement vicié par conséquent, et dont le renouvellement ne peut s'opérer. La respiration est aussi indispensable pendant la nuit que durant le jour. Or ce n'est pas' sans inconvéniens que chaque jour, pendant le tiers de sa durée , cette fonction s'exécute dans un air de mauvaise qualité, dans un air qui ne contient pas la proportion nécessaire d'oxigène, de ce principe sans lequel l'hématose est impossible.

Les dangers d'une pareille habitation seront bien plus grands si, au lieu de travailler aux champs , de vivre par conséquent toute la journée dans un air pur, le paysan a une occupation sédentaire, une occupation qui le retienne constamment à la maison, s'il est tailleur ou cordonnier, par exemple , ou bien s'il travaille le coton , la laine , le chanvre. Non seulement alors la respiration d'un air pur durant douze ou quinze heures ne vient point contrebalancer l'influence fâcheuse exercée par un air vicié, respiré pendant les autres heures, mais encore cet air déjà vicié le soir et qui n'est pas renouvelé en proportion des changemens qu'il a subis, éprouve dans la nuit une altération bien plus grande. Aussi est-ce principalement chez. le&

100 MALADIE SCnOPnCLECSE.

paysans employés à des travaux sédentaires , chez les femmes, qui restent bien plus habituellement à la maison que les hommes, chez les enfans encore trop jeunes pour qu'on les abandonne dehors toute la journée, aussi , dis-je , est-ce principalement chez ces personnes que la maladie scrophulcuse s'observe et plus fréquente et plus p^rave.

On attribue les scrophules dont sont atteints fréquemment les enfans ou les nourrissons des paysans peu fortunés , à une mauvaise nourriture , à des alimens grossiers, à la bouillie mal préparée. Mais si l'on fait attention que les alimens sont les mêmes pour tous les enfans , on ne pourra pas expliquer d'une manière satisfaisante pourquoi les uns se portent très-bien, sont très-forts, tandis que les autres deviennent scrophuleux. 11 faut qu'il existe une autre cause. On remarque en effet que les enFans bien portans sont tenus sur les bras , promenés toute la journée 5 les autres au contraire sortent à peine de leur berceau. Levés le matin pour être changés de linge , on les couche aussitôt qu'ils ont têté ou mangé. La nourrice ferme la porte , les rideaux s'il y en a , afin que le bruit ou la lumière ne viennent pas empêcher l'enfant de dormirj elle va à son travail , revient quand elle peut pour donner de nouveau à têter ou à manger. L'enfant est ensuite recouché : le jour et la nuit se passent de la sorte , toujours dans le même lieu. C'est à la respiration continuelle du même air , bien plus qu'à la mauvaise nourriture qu'il faut rapporter l'origine de la maladie.

Je puis faire connaître ici un exemple bien remarquable de l'influence des habitations sur la production des scrophules. A trois lieues d'Amiens , dans une vaste plaine, découverte de toutes parts, élevée de plus de cent pieds au-dessus des vallées voisines, se trouve un

ÉTIOLOGIE. * 101

village nommé Oresmeaux. II y a environ soixante ans, la plupart des maisons construites en terre , n'avaient pas de croisées; elles étaient éclairées par une ou deux vitres fixées à demeure dans le mur; aucune d'elles n'était pavée et Pair se trouvait d'un, quelquefois de plusieurs pieds au-dessous du niveau de la rue. Le plancher était fort bas. La majeure partie des habitans exerçait le métier de tisserand. Quelques trous pratiqués dans le mur et que l'on fermait à volonté au moyen d'une planche, laissaient à peine pénétrer l'air et la lumière dans l'ouvroir. L'humidité était nécessaire pour maintenir frais l'encollage. Presque tous ces habitans étaient atteints d'écrouelles et plusieurs familles continuellement ravagées par cette maladie , ont fini par s'éteindre. Leurs derniers membres, m'écrit-on, sont morts potirris de scrophules.

Un incendie détruisit le tiers à peu près du village. Les maisons furent rebâties d'une manière plus salubre, et petit à petit on vit les écrouelles devenir moins communes etdisparaître de cette partie du pays. Vingt ans plus tard un autre tiers du village fut pareillement consumé. Même amélioration dans la construction des maisons, même i-ésullat à l'égard des scrophules. On ne les observe aujourd'hui que parmi les habitans des anciennes maisons qui présentent toujours les mêmes causes d'insalubrité. Je dois ajouter qu'il y a plus d'aisance dans le pays; que le tissage du chanvre a élé remplacé par celui du coton, pour lequel l'humidité serait nuisible et l'obscurité gênante ; que par suite de la grande division des propriétés , beaucoup de paysans possèdent quelques coins de terre où ils vont travailler de temps en temps. Mais tous ces avantages sont communs au quartier qui n'a pas été incendié, comme aux deux autres, et cependant il y a toujours des scrophu-

AU-a MALADIE SCROPHDtECSE.

leux dans le premier, tandis qu'on n'en rencontre plus dans les derniers. Celte différence me parait devoir être rapportée entièrement à la disposition différente des habitations. Si dans le vieux quartier le nombre des scrophuleux est moins considérable qu'autrefois, il faut l'attribuer à ce que les habitans sont moins sédentaires, à ce qu'ils vont bien plus souvent aux champs. La pureté de l'air respiré dans la journée ralentit les effets nuisibles de celui beaucoup moins pur qui sert à la respiration pendant la nuit.

Dans ce même village d'Oresmeaux existe une famille nombreuse qui peut fournir matière à des remarques instructives sur la cause des scrophules.

Cette famille, très-pauvre, habite une petite maison à deux espaces, sombre, basse, un peu enterrée, non pavée , construite en terre , où l'air et la lumière ne peuvent pénétrer que par deux portes dont l'une ouvre sur la cour et l'autre sur le jardin , et par une irès-petile fenêtre. Le second espace est bien moins éclairé, et l'air extérieur y a un accès bien moins facile.

Le père est âgé de quarante-sept ans, bossu, d'une faible constitution; la mère est robuste; elle doit le jour à une femme scrophuleuse. Sur huit enfans issus de leur mariage , deux sont morts en bas âge : six sont actuellement vivans : l'aîné, âgé de vingt ans, est profondément atteint de la maladie scrophuleuse ; les nombreuses cicatrices qu'il porte dans diverses régions du corps en attestent les ravages : il avait été bien portant depuis le moment de sa naissance , lorsqu'à l'âge de sept ans il eut un abcès froid vers l'angle de la mâchoire inférieure : il fut envoyé à l'école jusqu'à onze ans. On le mit alors à fabriquer le velours de colon. Divers abcès scrophuleux ne lardèrent pas à se manifester successivement dans les aines, aux cuisses, vers le grand Iro-

ÉTIOiOGlE. 103

chanter, au-dessous de la clavicule gauche, etc., etc.

Une sœur présente des traces non équivoques de rachitisme et de scrophules : elle est âgée de dix-huit ans el demi.

Quatre autres sœurs plus jeunes jouissent d'une bonne santé.

Ces six enfans ont été élevés au milieu d'influences atmosphériques bien différentes. Durant les premières années de son mariage , le père était tisserand. Le fils aîné, celui qui est si fortement affecté d'écroueiles , quittait à peine la maison, couchait habituellement avec ses parens; en cessant d'aller à l'école , il a été occupé à un travail sédentaire. Plus tard le père renonça au métier de lisserand pour se faire manouvrier. La mère devint porchère : les enfans' ne restèrent plus à la maison : dès qu'ils pouvaient marcher, la mère les emmenait avec elle dans les champs , ou les envoyait mendier.

On voit dans cette famille un homme scrophuleux, une femme née d'une mère scrophuleuse donner le jour à huit enfans : deux de ces enfans meurent en bas âge: des six qui vivent encore aujourd'hui, quatre échappent entièrement à la maladie sirumeuse : l'aîné, au contraire, en est gravement atteint, et le second en présente aussi des traces.

A quoi attribuer une pareille différence dans la santé de ces enfans. On ne saurait en accuser l'âge trop peu avancé des parens au moment de la fécondation , puisque les époux avaient environ vingt-six ans lorsqu'ils se sont mariés : on ne peut accuser davantage leur âge trop avancé puisque quatre enfans nés depuis sont toutà-fait exempts d'écroueiles. Il y avait un peu moins de misère dans les premières années du mariage qu'il n'y en a eu depuis : les aînés ont été mieux nourris, mieux

104 MALADIE SCUOPHULECSE.

vêtus. Le garçon surtout, celui qui est le plus malade, a toujours été placé dans des conditions d'alimentation et de propreté moins défavorables que les autres. Travaillant fort jeune à fabriquer le coton, gagnant un peu d'argent , il était mieux nourri , mieux vêtu. Plus tard, en raison de son état maladif, il fut l'objet de plus de soins. La mauvaise nourriture, la malpropreté doivent donc être considérées comme étant de peu d'importance dans la production du mal. Sa véritable cause me paraît bien plutôt résider dans la différence des conditions atmosphériques au milieu desquelles ces enfans ont été élevés. Les uns constamment à l'air libre, respirant toujours un air pur, sont irès-forls, n'ont jamais présenté aucune trace de la maladie scrophuleuse ; cependant ils étaient, ai-je dit, mal nourris, mal vêtus, exposés à toutes les intempéries de l'atmosphère : l'aîné au contraire, habituellement renfermé, plongé dans un air altéré , qu'on n'avait pas le soin de renouveler en proportion de cette altération , est profondément scrophuleux ; il était mieux nourri mieux vêtu que les autres, et toujours à l'abri des vicissitudes atmosphériques.

En parlant de l'hérédité , j'ai annoncé ce fait qui me parait propre à jeter un grand jour sur l'influence qu'elle exerce dans la production des scrophules. N'estil pas remarquable que sur huit enfans nés d'un père écroucUeux, d'une mère d'origine scrophuleuse, un seul en ait été gravement atteint ? et que ce soit précisément celui qui a été élevé dans des circonstances telles, qu'd fût devenu scrophuleux quand bien même ses parens ne l'eussent jamais été ? Cette observation diminue de beaucoup l'importance que l'on accorde généralement à l'hérédité comme cause des écrouelles ; elle montre surtout qu'il est possible de détruire la

ÉTIOLOGIE. lOo

prédisposilion qui en résulte, d'éviter la maladie; elle fait connaître par quel moyen on y arrive.

On peut naiire avec les écrouelles ; c'est ce qui est démonlré par des faits incontestables. Mais pour que cela ait lieu, il faut que la mère soit scrophuleuse au moment de la conception, et que, pendant la plus grande partie de sa grossesse , elle demeure au milieu des circonstances qui ont amené et qui entretiennent la maladie. Les matériaux qu'elle fournit 5 la nutrition du fœtus, doivent avoir chez lui les mêmes eifetsjqu'ils déterminent chez elle. 11 sera formé en entier, pour ainsi dire, d'élémens scrophuleux , et neuf mois sont plus que suffisanspour que des symptômes de scrophulcs apparaissent au dehors.

Lorsque les parens ont cessé d'être écrouelleux, ils ne peuvent transmettre à leurs enfans qu'une prédisposilion à la maladie dont ils sont guéris. Pour que cette maladie se développe , il faudra que les enfans se trouvent placés dans les conditions atmosphériques dont j'ai parlé, qu'ils respirent habituellement un air altéré dans la proportion de ses principes constiluans. En raison de la prédisposition dont ils sont atteints , les scrophulcs se manifesteront à la vérité chez eux beaucoup plus promptement que chez d'autres enfans soumis à la même cause, se développeront par l'effet de circonetances qui eussent été sans iullueifee apparente sur cès derniers ; mais toujours est-il que l'action d'un air vicié €st nécessaire, indispensable pour que la maladie se développe ; et qu'eu se soustrayant à l'une on évitera l'autre, quelle que soit d'ailleurs la prédisposilion héréditaire. C'est ce qui résulte évidemment du fait que je viens de rapporter. Je dois les détails de ce fait à M. le docteur Andrieux, jeune médecin plein d'instruction et de zèle pour la science , dont le père exerce la méde-

106 MALADIE Sr.ROPHDLECSE.

cine depuis près de quaranle ans àOresmeaux, après avoir succédé lui-même à son père et à sou aïeul qui pendant longues années ont pratiquél'arîdeguérir dans les mêmes contrées.

La maladie scrophuleuse est Irès-commune dans les pays de fabriques, de manufactures. Si les ateliers sont souvent humides , mal éclairés, toujours ils sont trop petits relativement au nombre d'ouvriers qu'on y rassemble. Le renouvellement de l'air y est difficile, incomplet. On peut, par leur disposition vicieuse, multiplier les scrophules à volonlé. Établissez telle fabrique dans le p.iys le plus sain, dans un lieu où les écrouelles sont à peine connues, vous ne tarderez pas à les voir devenir très-fréquentes ; et cependant vous aurez porté l'aisance dans ce pays auparavant pauvre. Les ouvriers toujours occupés, y gagneront de bonnes journées, seront moins exposés aux vicissitudes , aux intempéries de l'atmosphère , feront usage d'alimens de meilleure qualité , s'habilleront mieux. Examinez les divers changemens survenus dans leur manière de vivre. Partout vous trouverez de l'amélioration, excepté sous un seul rapport ; et cette exception est relative à l'une des conditions atmosphériques au milieu desquelles ils sont placés. Au lieu de travailler dans un air libre, pur, ils passent leur vie dans»un endroit renfermé, dans un lieu où l'air promptement vicié, ne peut jamais se renouveler d'une manière suffisante. Celte circonstance seule est assez puissanie pour détruire tout le bien qui doit résulter de l'amélioralion apportée dans l'usagedesnécessilcs habilueilesde la vie. Faiies-la disparaître, etaulieu d'une population chétive, rabougrie, infectée de scrophules, vous aurez des ouvriers, non seulement exempts d'écrouelles, mais encore d'une constitution robuste.

La respiration habituelle d'un air vicié a peu fixé l'ai-

ÉTIOLOGIE. f 107 tention des Auteurs qui ont écrit sur ce sujet. Ils ont attaché une importance beaucoup plus grande à la dissolution des mœurs, à la fréquence de la maladie syphilitique. Relativement à cette dernière cause, je renverrai à ce que j'en ai dit précédemment. On a beaucoup exagéré par rapport au libertinage, et souvent on a conclu du particulier au général. D'ailleurs, s'il y avait là cause réelle de scrophules, la maladie serait très-commune parmi les filles publiques qui en sont au contraire rarement alfeclées.

On est généralement d'accord sur l'altération de l'air dans les hôpitaux et les prisons, sur les effets fâcheux qui en résultent par rapport au développement des écrouelles. Berlrandi fait remarquer avec raison que les enfans élevés dans les hospices, que ceux qui séjournent dans les hôpitaux deviennent souvent scrophuleux, et cependant la nourriture, les soins de propreté qu'ils y reçoivent , ne laissent rien à désirer. Les grandes améliorations apportées depuis environ quarante ans dans la disposition de ces établisscmens ont diminué de beaucoup les dangers qu'ils présentaient sous ce rapport.

Les résultats obtenus à l'égard des prisons sont bien moins saiisfaisans : le développement des scrophules y est encore très-fréquent , et l'on remarque qu'il l'est d'autant plus que l'encombrement est plus considérable. Il y a dans toutes les maisons de détention des scrophuleux qui n'étaient pas malades avant leur arrestation, qui le sont devenus par suite de leur séjour en prison. A la vérité , on en a souvent exagéré le nombre , et les rapports officiels ne sont pas même exempts d'erreurs à ce sujet. En voici une preuve toute récente. Au mois de septembre 18ôô, le Ministre de l'intérieur adressa à l'Académie royale de médecine un rapport

■'"O MALADIE SCROPHUI.EUSE.

qu'il venait de recevoir du préfet du département de Maine-et-Loire, sur l'état sanitaire de la prison de Fontevrault. Le Ministre demandait l'avis de l'Académie sur les améliorations proposées pour cette maison. Il y avait dans le travail du préfet un passage relatif aux scrophules; je vais transcrire ce passage : « J'arriveenfin » à l'observation qui a le plus fixé mon altenlion ; c'est » l'accroissement du nombre des prisonniers allaqués de n maladies scrophuleuses , depuis ma dernière visite qui y» a eu lieu il y a environ quatorze mois, ainsi que la » gravité des accidens provenant de cette affection. J'ai » été frappé et affligé du nombre de ces misérables , et « j'ai demandé aux médecins et chirurgiens de la maison » centrale un rapport sur les causes de cet état fâcheux n et les moyens de combattre les progrès que l'homme j) le plus étranger à la médecine remarquerait. J'ai i> l'honneur d'envoyer ci-joint à Voire Excellence le » rapport qui m'a été adressé. J'appelle son attention » sur celte pièce; mais j'avoue qu'elle ne me satisfait » pas. Je sais et je conçois que la vie que mènent les « détenus peut favoriser le développement du vice « scrophuleux, et même le faire naître. Mais je ne conn çois pas que dans l'année 1833, remarquable par une r> sécheresse prolongée et éminemment favorable pour » la santé, l'affection que je signale ait fait des progrès » effrayons à Fontevrault, en comparant l'état des choses j) de 18Ô5 avec celui de 1832. »

Le rapport de MM. Couriade et Clerc, l'un médecin et l'autre chirurgien de l'établissement, est un exposé très-bien fait de toutes les causes indiquées par les Auteurs comme pouvant faire naître la maladie scrophuleuse. Il serait trop long et d'ailleurs inutile de le reproduire ici. Je me bornerai à faire remarquer qu'il y a dans ce rapport une assertion tout-à-fait opposée au

ÉTIOlOGIE. 109

dire du préfet. Tandis que celui-ci avance que l'aonce 18Ô3 a été remarquable par une sécheresse prolongée , MM. Courlade et Clerc signalent des variations fréquentes de l'atmosphère et des pluies continuelles qui ont régné pendant une grande partie d'un hiver peu rigoureux. 11 était important de connaître la vérité sur deux assertions si contraires. Je ne trouvais d'ailleurs aucune raison satisfaisante de l'augmentation du nombre des scrophuleux. Toutes les causes signalées par MM. Courtade et Clerc , existaient depuis très-longtemps, tandis que les progrès du mal ne dataient que de quelques mois : on devait nécessairement avoir omis l'indication de quelque circonstance. C'est au moins ce qu'indiquait ma théorie. Je me gardai bien de laisser échapper une occasion si belle de mettre , pour ainsi dire, cette théorie à l'épreuve. Il était indispensable, pour cela , de rechercher si les conditions atmosphériques, au milieu desquelles vivent les détenus, avaient éprouvé un changement quelconque. Malgré l'éloignementde Fontevrault, je formai le projet de m'y rendre. Après avoir obtenu du Ministre l'autorisation nécessaire pour être admis h visiter la prison dans tous ses détails, j'attendis le moment où mes occupations me permettraient de disposer de quelques jours ; enfin je partis le 12duraois dedécembre. Quelne fut pasmon étonnement d'apprendre en arrivant que le nombre des scrophuleux n'avait jamais été moins considérable qu'en ce moment. Sur une population habituelle de quinze cents prisonniers des deux sexes, dont quelques-uns étaient âgés de huit à neuf ans, il y avait environ cinquante scrophuleux, et parmi ces cinquante malades, onze seulement se trouvaient à l'infirmerie. Les autres n'avaient que des engorgemens glanduleux qui ne les empêchaient pas de se livrer au travail.

110 MALADIE SCROPnULEtSE.

J'appris que chez la plupart de ces délenus, la maladie scrophuleuse existait au moment de leur entrée à Fontevrault. On en comptait à peine quelques uns chez lesquels les écrouelles s'étaient déclarées depuis leur arrivée. Les prisonniers de Fontevrault sont, comme l'on sait, des condamnés, lis n'y sont placés , par conséquent, qu'après avoir déjà subi un emprisonnement préventif, qu'après avoir passé un temps plus ou moins long dans d'autres prisons. C'est dans ces prisons qu'ils ont été atteints de la maladie scrophuleuse, ou qu'ils ont tout au moins contracté une prédisposition qui n'est autre chose que le premier degré de celle maladie.

Il a fallu de la part du Préfet une grande préoccupation d'esprit pour voir plus de malades là où il y en avait moins , pour trouver des causes d'insalubrité particulière là où il n'en existe pas. Une circonstance peut cependant en donner jusqu'à un certain point l'explication. C'est l'augmentation du mal chez quatre à cinq prisonniers : leur état s'était en effet considérablement aggravé depuis quatorze mois , et deux d'entre ces malheureux paraissaient devoir succomber sous trèspeu de temps. Mais il n'y a là rien d'extraordinaire 5 souvent on rencontre des maladies scrophuleuses dont on ne peut arrêter la marche. Leurs progrès sont, à la vérité , d'autant plus rapides , que les individus affectés restent placés au milieu des circonstances où le mal a pris naissance. Mais cela se voit ailleurs que dans les prisons , et il eût été facile à M. le Préfet d'en avoir connaissance. Le but de mon voyage se trouva, comme l'on voit, tout-à-fait manqué. Il m'apprit à me défier des rapports officiels. Je conserverai le souvenir de l'accueil empressé qui me fut fait par MM. Bouvier, directeur , Courtade , médecin et Clerc chirurgien de l'établissement , de l'obligeance qu'ils mirent à m'ac-

ÉTIOLOGIE. 111

compagner partout , à me donner tous les renseignemens, tous les éclaircissemens dont j'avais besoin. Qu'ils en reçoivent ici mes remercimens.

Je reviens à mon sujet : on voit, par ce qui précède , que dans beaucoup de pays , les scropbules endémiques dépendent des professions , de la disposition des habitations, des ateliers. Il est des contrées où , indépendamment de ces circonstances , de la manière de vivre des habilans, la maladie scrophuleuse règne d'une manière endémique. Elle y est occasionnée par la localité elle-même. Tels sont les villages bâtis dans des gorges étroites, formées par le rapprochement de montagnes très-élevées , comme on en voit dans les Alpes, dans les Pyrénées. Tels sont surtout ceux que l'on rencontre dans les gorges étroites qui viennent aboutir à la grande vallée du Rhône. L'air que l'on respire habituellement dans ces gorges est stat/naut, humide, chaud et corrompu : son renouvellement est très-difficile : dans les temps ordinaires ce renouvellement ne peut avoir lieu que par le déplacement des couches les plus supérieures qui sont continuellement entraîhées par les vents. Il arrive parfois que l'entrée de la gorge se trouve eu rapport avec la direction du vent : L'air doit s'y renouveler alors plus rapidement et dans une proportion plus considérable. Il y en a cependant toujours une partie qui, étant arrêtée par le fond de la gorge, se trouve refoulée sur elle-même, comprimée momentanément, mais n'est pas déplacée , ni par conséquent renouvelée.

Le renouvellement de l'air n'a pas lieu aussi facilement qu'on pourrait le croire. Pour que ce renouvellement s'opère , il ne suffit pas d'une simple communication , d'un simple contact entre l'air libre, l'air extérieur et celui qui est renfermé. Il faut qu'un ou plusieurs courans viennent multiplier ce contact enfai-

112 MAIADIE 8CU0PHULEUSE.

sant traverser par de l'air pur celui qui est vicié. Je ne sais si les physiciens ont des idées bien arrêtées sur l'uliliié, la nécessité des vents. Je crois qu'un de leurs principaux effets est d'enlrelenir la pureté, de maintenir la composition uniforme de l'air en l'agitant continuellement, en le déplaçant sans cesse, de manière à mélanger, par exemple, celui qui a perdu une partie de son oxigène avec celui qui en contient une proportion trop considérable. Quoique l'on pense de celte opinion, il serait l'ort utile que l'on s'occupât de rendre vulgaire la connaissance des lois suivant lesquelles s'opère le renouvellement de l'air.

Les gorges de la grande vallée du Rhône abondent en crétins qui tous sont scrophuleux. Je n'ai pas de notions suffisantes pour admettre ou rejeter l'opinion des auteurs qui affirment que la crélinisrae est une forme particulière de la maladie scrophuleuse. Il me paraît néanmoins facile d'expliquer comment les écrouelles se développent chez les crétins, malgré leur séjour habituel hors de la maison, leur exposition fréquente aux rayons du soleil, malgré les soins, les attentions dont une religieuse superstition les rend l'objet; l'air extérieur au milieu duquel ils passent la journée étant vicié, corrompu , ils se trouvent dans des conditions analogues à celles des individus qui vivent habituellement renfermés. Que le renouvellement de l'air soit empêché par de hautes montagnes qui séparent presque entièrement ce fluide de l'atmosphère générale; qu'il le soit par les murs d'une maison, d'un atelier, les inconvéniens seront les mêmes. Il n'y aura de différence que dans la masse d'air altéré. Dans le premier cas, l'altération se fera bien moins rapidement; mais elle pourra être portée beaucoup plus loin en raison de l'impossibilité presque habituelle du renouvellement. Dans le second

cas, il ya toujours un renouvellement, incomplet à la vérité , qu'amène nécessairement l'agitation occasionnée par l'ouverture des portes , par les allées et venues, par les courans qui résultent souvent de la combustion et des variations de la température. La masse il'nir vicié étant bien moins considérable, le renouvellement qui s'y fait est bien plus sensible.

La position des personnes qui habitent les gorges des montagnes est beaucoup plus défavorable que celle des individus qui, demeurant dans un pays sain, passent cependant leur vie dans des maisons trop petites, dans des ateliers trop rétrécis. Les habitations dans les montagnes, sont souvent fort basses, fort étroites : l'air qui les remplit étant déjà altéré, se vicie bien davantage encore pendant la nuit : cet air ne peut jamais être remplacé par de l'air pur. A toute heure du jour et de la nuit, les poumons reçoivent un air vicié.

Dans un climat sain, il suffit de franchir le seuil d'une mauvaise habitation pour respirer un air pur : quelle que soit la profession que l'on exerce, on passe chaque jour au moins deux ou trois heures dehors. Pour que les individus qui vivent dans les gorges des montagnes jouissent d'un pareil avantage, il faut qu'ils gravissent des hauteurs souvent fort considérables; et ils ne le font que rarement et forcément, jamais pour leur santé. Il y a parmi eux beaucoup de scrophuleux qui ne sont pas crétins. La population tout entière est rabougrie, dégénérée, avortée pour ainsi dire. Elle présente un contraste frappant avec celle de la cime des montagnes. Cette dégradation ne s'observe pas seulement dans l'espèce humaine : on la remarque dans tout ce qui a vie, dans les animaux et les végétaux. Dépend-elle de la raréfaction opérée dans l'air par la chaleur et l'humidité? est-elle due, comme le soupçonne M. le comte de

Page 1