THÉORIE
Partout où il y a des scrophules , on trouve la présence d'un air qui n'est pas suiBsamment renouvelé. Mais en quoi consiste l'altération qui en résulte? est-ce dans une proportion différente, moindre du fluide électrique? Aucune expérience n'est venue jusqu'ici confirmer les idées de M. de Humboldt à cet égard. Est-ce dans la présence de miasmes? Nous ne savons absolument rien sur ce sujet. Jamais on n'a pu saisir, analyser les miasmes, constater leur existence. Toutes les fois que dans un lieu quelconque se trouve renfermé un nombre trop considérable de personnes, on voit bientôt des maladies graves s'y manifester. Ne sachant le plus souvent à quoi attribuer ces maladies, qui du reste n'ont aucun rapport avtc les écrouelles , on croit devoir en accuser des miasmes. Mais tout ce qu'on a dit et écrit sur les miasmes est entièrement hypothétique. Leur existence, je le répète, n'a jamais pu être démontrée.
La respiration détermine dans l'air atmosphérique des changcmens bien étudiés, bien connus. On sait d'une manière certaine que l'air qui sort des poumons a perdu deux ou trois parties de son oxigène : que cet air coniienl en plus , outre une assez grande quantité
124 MALADIE SCKOPUULEDSE.
de vapeur , trois ou quatre parties de gaz-acide carbonique. Cette diminution continuelle de i'oxigène, cette augmentation constante de gaz-acide carbonique sont de nulle importance lorsque l'on respire à l'air libre. L'air expiré a bientôt retrouvé dans l'atmospbère la quantité d'oxigène qu'il a perdu, s'est bientôt débarrassé de l'excès d'acide carbonique dont il est surchargé ; mais si l'on séjourne dans un espace étroit, bien fermé , la diminution de l'oxigène , l'augmentation de l'acide carbonique ne tardent pas à exister dans la masse entière de l'air avec lequel on se trouve isolé. Les poumons ne reçoivent plus alors qu'un air déjà altéré et qu'ils altèrent encore de plus en plus. C'est un fait généralement reconnu, auquel on n'a cependant attaché aucune importance relativement à la santé. «L'oxigène atmosphérique servant à entretenir la respiration, l'air d'un lieu où sont rassemblés des hommes en grand nombre , doit contenir un peu moins d'oxigène que les proportions indiquées. Cependant l'altération que l'on trouve à cet égard dans l'analyse de ce fluide est si faible qu'elle ne peut motiver seule son insalubrité. » Diction, dos sciences méd. T. l,/>a^,228. Malgré l'autorité d'un nom aussi justement célèbre que celui de Hallé, je ne puis m'cmpêcher de dire qu'il y a quelque chose de trop absolu dans ce qu'il avance ici. Je ferai remarquer que la diminution.de l'oxigène doit varier suivant l'étendue du lieu relativement au nombre des personnes qui y sont renfermées, suivant le temps depuis lequel ces personnes y séjournent, suivant l'isolement plus ou moins complet où elles sont de l'atmosphère générale. Les effets qui devront en résulter sur l'économie seront différens suivant ces diverses circonstances. Ils seront peu marqués, nuls pour la santé , si l'on veut , quand on ne séjour-
NATURE ESSEXTIELIE, 12S
nera que rarement et peu de temps dans un lieu proporlionnellcment trop étroit. Mais ils deviendront trèssensibles lorsqu'on se trouvera habituellement dans un pareil endroit, lorsque l'on y passera chaque jour la majeure partie du temps. On m'objectera sans doute que, quelle que puisse cire la diminution de l'oxigène dans l'air atmosphérique, il eu reste toujours une quantité bien supérieure à celle qui peut être employée à chaque inspiration. Pour que celle objection eût toute la valeur qu'on lui suppose, il faudrait qu'il fût prouvé que les poumons agissent sur de l'air altéré, comme ils le font sur de l'air pur ; que de l'air qui ne contient que dix-huit parties d'oxigène, par exemple, en cède à chaque inspiration deux ou trois parties, comme le fait celui qui n'a éprouvé aucun changement dans la proportion de ses principes constituans : il faudrait encore (ju'il fût démontré que de l'air contenant déjà quatre à cinq parties d'acide carbonique, peut en entraîner hors du poumon trois à quatre autres parties. Je ne connais aucune expérience directe à cet égard ; mais quelques observations relatives à la combustion me porlont à croirequele résultat de la respiration n'est pas le même quand elle a lieu avec de l'air pur et quand elle se fait avec de l'air altéré dans sa composition. On sait en effet que la combustion est d'autant plus active que l'air contient une proportion plus grande d'oxigène; qu'elle languit à mesure que celle proportion diminue, et qu'elle cesse entièrement à une époque où l'air en contient encore huit parties. L'expérience prouve aussi qu'un animal placé dans un local bien fermé meurt avant d'avoir enlevé à l'air atmosphérique tout l'oxigène qu'd contient. L'oxigène disséminé dans une proportion toujours croissante d'azote et d'acide carbonique ne peut arriver qu'en proportion toujours dé-
126 MALADIE SCnOPHCI,E0SE.
croissante dans les vésicules pulmonaires jusqu'à ce qu'enfin celte proportionne suffise plus à l'entretien de la vie. Peut-être d'ailleurs l'air oppose-t-il à l'absorption de son oxigène une résistance d'autant plus grande qu'il en contient moins. Probablement aussi se charget-il d'autant plus difficilement d'acide carbonique que déjà il en renferme davantage.
Si l'air que l'on respire a subi quelques changemens dans les quantités relatives de ses principes constituans, l'hématose est nécessairement viciée , imparfaite : elle le sera d'autant plus, que les changemens seront plus considérables. Le sang n'a acquis les qualités nécessaires à l'entretien de la vie, à la nutrition , à la réparation des organes , que quand , après avoir été mélangé avec la lymphe et le chyle , il a été mis en contact avec l'air atmosphérique , que quand il a subi l'élaboration du poumon. Quel que soit l'état du sang veineux, de la lymphe et du chyle, si l'air atmosphérique est altéré, l'hématose ne sera pas ce qu'elle doit être, le sang n'acquerra pas les qualités qu'il doit avoir.
Dans l'acte de la respiration , il y a absorption d'oxigêne, exhalation d'acide carbonique, et tout à la fois absorption et exhalation d'azote. C'est ce que démontrent les expériences de M. le docteur Edwards. Si les parties constituantes de l'air, l'oxigène et l'azote, ont éprouvé quelques changemens dans leurs proportions respectives, les absorptions et les exhalations nécessaires à l'hématose se trouveront également modifiées dans leurs rapports. Il pourra se faire que l'absorption de l'oxigène , l'exhalation de l'acide carbonique soient moins considérables, tandis que l'absorption et l'exhalation de l'azote le seront davantage, ou vice versa. Ces différences influeront nécessairement sur les qualités du sang. On ne peut pas en douter, lorsqu'on se rap-
NATURE ESSENTIELLE. 127 pelle les expériences ingénieuses à l'aide desquelles Bichat a si bien et si souvent démontré l'influence de l'air sur la coloration du sang dans les poumons.
11 est aisé de comprendre qu'une hématose viciée, imparfaite, doit produire dans l'économie tout entière des effets nuisibles. Le sang contient les matériaux de la nutrition et des sécrétions : ces matériaux participent à ses qualités; s'il est imparfait, ils doivent l'être également. Tous les lissus se répareront alors avec des élémens de mauvaise nature. En vertu du mouvement con^ tinuel de composition et de décomposition qui se passe dans nos parties, elles se trouveront bientôt entièrement formées de ces élémeus. Pendant que de pareils changeraens s'opèrent , on voit se dessiner la constitution scrophuleuse. La persistance de la même cause, en modifiant de plus en plus la composition des liquides et des solides, rend leur état incompatible avec la santé, amène le développement des écrouelles. On voit tous les tissus devenir successivement malades, toutes les sécrétions s'altérer de plus en plus , jusqu'à ce que la destruction partielle des organes augmentant graduellement, entraîne la destruclion totale, la mort.
C'est en ce sens que l'on a pu dire avec raison « le scrophuleux est un être à part qui vil et souffre à sa manière, et nécessite un traitement particulier dans ses maladies. » Leinasson-Dahilandi:, Dissert, inaiig. En effet, toutes les parties de son corps, solides comme liquides, n'ont pas la même composition que chez un individu bien portant, ou tout au moins les principes consliluans n'y sont pas dans les mêmes proportions.
On voit que le point de départ de la maladie est dans les liquides. Mais bientôt les parties solides altérées dans leur composition , n'agissent plus sur les liquides de la même manière que dans l'état sain : l'élaboration
123 MALADIE SCROPDCLEUSE.
de ces derniers est incomplèie : après avoir exercé sur les solides une action nuisible , ils en reçoivent à leur tour une influence non moins défavornble. On ne larde pas à rencontrer tout à la fois dans les liquides et dans les solides la cause et l'effet du mal.
Plusieurs Auteurs avant moi ont regardé les écrouelles comme dues à un vice de la nutrition. Bordeu les attribuait à une maladie générale du suc nourricier ; il avait spécialement en vue la lymphe. De nos jours , M. le docteur Lepelletier écrit que la constitution scrophuleuse dépend constamment d'une altération notable dans la nutrition, d'où résulte nécessairement , dit-il, un défaut d'élaboration vitale , d'animalisation , un véritable étiolement dans tous les tissus organiques. Les scrophules, suivant cet Auteur , ne sont autre chose qu'une disposition particulière de tous les solides organiques. Tout en reconnaissant que plusieurs causes des scrophules agissent en présentant aux organes de mauvais élémens nutritifs, des inalériaux do qualité défavorable, RI. Lepelletier ne tient plus compte de cet état des élémens nutritifs, lorsqu'il se prononce sur la nature du mal : il ne considère alors que les solides. Sous ce rapport sa théorie diffère beaucoup de celle que je viens de développer. Elle n'en diffère pas moins relativement à l'appréciation des causes. Admettant sans examen toutes celles données par les Auteurs, M. Lepelletier se borne Ji expliquer leur mode d'action d'après sa théorie, el il n'hésite point à attribuer des effets semblables aux circonstances les plusdisparates, comme si la nutrition ne pouvait être altérée que d'une manière, comme si son altération, quelle qu'elle puisse être, devait toujours déterminer la maladie scrophuleuse ! J'ai dû rappeler ici la théorie de M. Lepelletier, afin de montrer combien elle est différente de celle que je pro-
NATtRE ESSENTIELLE. 129
pose , et pour éviter qu'une ressemblance dans les expressions ne fasse croire que la même ressemblance existe dans les choses.
Comme lui, je reconnais avec Bordeu , que la maladie scrophuleuse dépend d'une altération profonde de la nutrition. Maisje ne puis admettre que toutesles causes qui altèrent la nutrition puissent donner naissance aux scropliules, La nutrition n'est-elle pas altérée chez l'individu qui est affecté d'une phlegmasie chronique ou d'un cancer de l'estomac, du foie, des intcsiius; chez le matelot qui, après de grandes fatigues , après l'usage prolongé d'une nourriture particulière, est atteint du scorbut, chez le malheureux qui , après s'être nourri pendant quelques semaines d'un pain contenant une certaine quantité de seigle ergoté, voit ses membres tomber en gangrène ? Dans ces diverses circonstances , dont il me serait facile d'augmenter le nombre , la maladie scrophuleuse ne se développe point. Cette maladie étant la même en tout lieu, à tout âge, sa cause doit être partout la morne. L'altération de la nutrition qui la détermine doit être spéciale. C'est ce qu'a bien senti M. Lepelletier à l'égard du vice ou virus scrophuleux. u Or , je le demande , est-il possible qu'un principe morbifique , toujours identique dans les divers individus, et donnant constamment naissance à la même affection, se puisse développer dans nos humeurs sous l'influence variable de circonstances aussi nombreuses et si évidemment disparates ? » Cette question pleine de justesse est tout aussi applicable à la maladie scrophuleuse elle-même , qu'au prétendu virus qui la détermine. Est-il possible, en etîet, qu'une maladie toujours identique dans les divers individus, dans les divers climats, se puisse développer sous l'influence variable de causes aussi nombreuses et si évidemment disparates que celles
130 MALAUIK SCROI'llULEl'SE.
qu'on lui assigne généralement? Il fallait cependant bien l'admettre, malgré tout ce que celle opinion présente de contradictoire : elle semblait reposer sur des faits. Il est clair aujourd'hui que les faits étaient mal observés, mal analysés : l'examen auquel je viens de me livrer le prouve surabondamment. Ce qui était inexplicable à l'époque où M. Lepellelier écrivait, se conçoit ircsaisément par la théorie que je développe. Une cause unique, susceptible de se rencontrer partout, donne naissance à une maladie toujours la même, suscepiiblc de se développer partout : cetic cause est la respiration d'un air qui n'est pas suÉSsamment renouvelé, et par suite une vicialion toujours identique de l'hématose, une altération toujours semblable de la nutrition.
Il sera désormais facile de donner une raison satisfaisante de plusieurs circonstances de la maladie scrophuleuse , qui jusqu'ici ont paru inexplicables. Ainsi de nos jours on a nié l'hérédité des scrophules : on ne veut admettre que l'hérédité d'une prédisposition h celte maladie. Il est bien vrai que le plus souvent on n'apporte en naissant que la prédisposition aux écrouelles : que celles-ci ne se développent ordinairement qu'au bout de plusieurs mois , de plusieurs années même. Mais il n'est pas moins vrai que quelquefois des enfans naissent avec des symptômes évidens de scrophules; de pareils faits , pour être rares, n'en sont pas moins incontestables. On les comprendra , si on veut faire attention qu'ils ne s'observent que dans certaines conditions. Pour qu'ils aient lieu , il faut que la mère , affectée de scrophules au moment où elle devient enceinte, demeure, pendant toute sa grossesse, au milieu des circonstances qui ont amené le développement de sa maladie. Elle ne peut transmettre à son enfant d'au-
NATURE ESSENTIELLE. ISl
1res élémens de nutrition que ceux dont elle se nourrit elle-même. Ces élémens étant de mauvaise nature , doivent exercer sur le fœtus les mêmes influences fâcheuses qu'ils ont sur la mère, et la durée de la grossesse est bien sulBsanie pour que non seulement la constitution scrophuleuse , mais la maladie elle-même soit apparente au moment de la naissance. L'enfant étant placé pendant toute la vie intra-ulérine dans les ciBconslances qui rendent sa mère scrophuleuse , est-il étonnant qu'il le devienne lui-même ?
Si la mère a élé atteinte de scropbules h une époque plus ou moins éloignée de celle où elle conçoit, l'enfant qu'elle mettra au jour pourra naître avec une prédisposition à la même maladie, prédisposition qui sera d'autant plus grande que l'enfant aura plus de ressemblance avec sa mère , que la guérison de celle-ci sera moins avancée , moins complète. Cet enfant ne deviendra d'ailleurs scrophuleux qu'autant qu'il se trouvera placé plus ou moins de temps dans les circonstances nécessaires au développement des écrouelles.
On observe parfois que la maladie scrophuleuse n'est pas transmise à une première génération, tandis qu'elle se manifeste sur la seconde ou sur la troisième. On n'a donné jusqu'ici aucune explication satisfaisante de ce fait que l'on ne peut cependant refuser d'admettre. Les partisans d'un virus écrouelieux disent bien que ce prétendu virus peut rester assoupi, silencieux pendant une ou deux générations, se réveiller ensuite avec fureur. Mais ce n'est pas là une explication , c'est une hypothèse basée sur une autre hypothèse. Je comprends bien différemment l'hérédité des scrophules. Les enfans qui proviennent de parens écrouelieux naissent avec une prédisposition aux écrouelles : cela est incontestable. Le développement de la maladie dé-
Iâ2 MALADIE 8CROPHCLEC8E.
pend dès-lors de la manière dont les enfans sont élevés. S'ils restent soumis aux circonstances qui ont rendu leurs parens malades, ils le deviendront infailliblement : ils évilerontde l'élre, au contraire, si par l'effet du hasard , par des soins bien dirigés ou de toute autre manière, ils sont soustraits à l'action des mêmes causes. Les enfans qu'ils enp;endreront se trouveront dans des conditions semblables, et la maladie pourra reparaîtrou manquer chez eux, atteindre seulement la génération suivante ou disparaître entièrement de la famille , suivant qu'elle se trouvera exposée ou soustraite à l'influence sans laquelle il n'y a pas de scrophules. L'observation désormais plus facile , plus éclairée, démontrera la vérité de ce que j'avance.
Quoique Cullen ait observé la maladie scrophuleuse sur un enfant âgé de trois mois, quoique j'aie eu occasion de la voir plusieurs fois sur des enfans aussi jeunes, on peut affirmer qu'elle est fort rare avant la fin de la première année : et sans admettre les conséquences qu'en a tirées Bertrandi, il a eu raison de dire : rarô infantes ubera srigentes scrofulosi fiunt.
La maladie scrophuleuse ne se développe pas instantanément. Comme elle dépend d'une altération spéciale de la nutrition, il faut un certain temps pour que le résultat de celte altération devienne apparent; et à moins de circonstances toutes particulières, comme une prédisposition très-grande, ou un séjour continuel dans un air profondément altéré, la première année se passe avant que le mal fasse explosion au-dehors. On sait d'ailleurs , depuis les ingénieuses expériences de M. Edvtrards , que la quantité d'oxigène nécessaire à l'entretien de la santé et de la vie est relativement beaucoup moins grande chez les très-jeunes sujets que chez ceux d'un âge un peu plus avancé : à volume égal,
NATURE ESSENTIELLE. 1§3 à capacité pulmonaire de même étendue, les très-jeunes animaux absorbent dans un même espace de temps beaucoup moins d'oxigène que des animaux plus âgés. L'influence nuisible d'un air privé d'une partie de son principe vivifiant, doit par conséquent être beaucoup moins marquée chez eux .
L'enfance est l'époque de la vie où les scrophules se développent le plus fréquemment, le plus rapidement : la raison en est aisée à saisir. C'est dans l'enfance que la nutrition se fait avec la plus grande activité. Le mouvement de composition l'emporte de beaucoup sur celui de décomposition : non seulement de nouvelles molécules viennent continuellement remplacer celles qui, après un séjour déterminé, doivent être expulsées, mais encore d'autres molécules viennent sans cesse s'ajouter à celles-là pour opérer l'accroissement. Si toutes ces molécules, celles de remplacement et celles d'accroissement sont de mauvaise qualité , le corps tout entier se trouvera bientôt formé d'élémcns vicieux. Les os , les muscles , les glandes , la peau , le tissu cellulaire, tous les organes en un mot , auront éprouvé dans leur composition intime des changemens, des modifications qui ne seront plus compatibles avec la santé.
A mesure que l'on avance en âge, lorsque, par exemple, le corps a pris tout l'accroissement qu'il doit acquérir , le mouvement de composition se fait plus lentement. Il n'y a plus addition de molécules nouvelles, mais seulement remplacement de celles qui sont expulsées. Il faut par conséquent un temps beaucoup plus long pour opérer les changemens qui produisent les scrophules : aussi peut-on alors supporter plus longtemps le séjour dans un air non renouvelé.
La même raison qui fait que les écroucllcs se développent facilement et rapidement dans l'enfance , diffi-
MALADIE SCROPnilLEIISE, cilemenl et lentement dans l'âge adulte, fait aussi qu'elles guérissent plus rapidement et plus sûrement dans l'enfance, plus lentement et plus difficilement dans l'âge adulte. La guérison n'est complète que quand les molécules qui composent tous les organes ont été remplacées par des molécules de meilleure qualité. Plus la nutrition sera active, plus le mouvement de composition et de décomposition sera rapide , plus vile la guérison s'opérera.
Tous les auteurs sont unanimes pour reconnaître l'influence avantageuse que la puberté exerce généralement sur la guérison des scrophules. Mais tous aussi s'accordent à dire que dans beaucoup de cas , la puberté se passe sans que la maladie scrophuleuse éprouve aucune amélioration : Hoc tamen non impedil, quà minus sœpè scrofulœ et affbctus scrofulosi puhertatis tempore non iniminuanlur, sed ad virilein œtatem restent, qiitn in seros usqiiè annos porrigantur ; vel saltem crebras per lotamvitam rccidims faciant. Kortum, pag. 168. Quelquefois au lieu de s'améliorer, la maladie scrophuleuse s'aggrave à l'époque de la puberté, a Enfin il est encore vrai, dit Baumes, que la puberté a quelquefois opéré le développement ou déterminé la rechute des scrophules. »
Personne jusqu'ici n'a tenté l'explication de ces différences qui semblent impliquer contradiction : il n'était guère possible d'y arriver avec les théories connues. II me paraît facile d'en donner aujourd'hui une raison satisfaisante. La puberté est l'époque d'une activité beaucoup plus grande dans la nutrition : on voit en peu de temps tous les organes prendre un accroissement considérable. Toutes les fois que les cnfans atteints de scrophules seront placés dans des conditions atmosphériques convenables , leur guérison aura lieu, qu'ils soient ou
NATURE ESSENTIELLE. 1S3 non soumis à l'usage des remèdes anti-scrophuleux. Cette guérison sera spontanée. Il n'y a d'exception que pour les cas dans lesquels les désordres occasionés par la maladie sont portés au point de rendre la guérison impossible.
Si un enlant scrophuleux demeure au milieu des circonstances qui ont amené le développement du mal , non seulement la puberté n'améliorera pas son état, mais le plus souvent on verra cet état s'aggraver, quels que^oient d'ailleurs les médicamens dont il fasse usage. La puberté ne saurait empêcher ni le développement primitif des écrouelles , ni le retour de celles qui seraient guéries, au moins en apparence, toutes les fois que lesenfans, par un motif quelconque , passeront la plus grande partie du jour et la nuit dans un air altéré , vicié, par suite d'un renouvellement insuffisant.
La fi'équence des guérisons que l'on observe au moment de la puberté , tient à ce que les enfans sont alors plus libres, à ce qu'ils restent moins renfermes, à ce que souvent dans les campagnes on les emploie aux champs, La rapidité quelquefois étonnante de ces guérisons est en rapport avec l'activité extraordinaire qui a lieu ordinairement dans la nutrition.
Suivant les circonstances atmosphériques au milieu desquelles vivront les enfans, tous les grands développeraens de la machine, pour me servir des expressions de Baumes, s'accompagneront d'une grande amélioration ou d'une grande détérioration dans la santé. 11 en sera de même à l'égard des mutations opérées dans l'économie des scrophuleux par une maladie intercurrente. « M. Cabibel, médecin de Mazamet ,. a fait, dit Dumas, une observation intéressante qu'il n'a jamais publiée , sur des maladies chroniques très-réfraclaires, comme les écrouelles qui , durant une épidémie d'angi-
MALADIE SCBOPHDLEUSE.
nés gastriques muqueuses , furent modifiées de façon qu'elles devinrent capables de céder aux remèdes indiqués par l'épidémie, quoique l'on eût auparavant mis en pratique les mêmes secours sans aucun effet, » Maladies chroniques. Page 588. Vers la fin des maladies aiguës, la nutrition est modifiée de telle sorte que le mouvement de décomposition l'emporte de beaucoup surcelui décomposition. Delà amaigrissement. Pendant la convalescence , un effet inverse s'observe. Le mouvement de composition devient beaucoup plus aclj^. Le soin que l'on prend ordinairement de placer les convalescens dans des conditions hygiéniques avantageuses , fait que les matériaux de la nutrition sont convenablement élaborés , que par conséquent des élémens nutritifs de bonne qualité viennent remplacer les molécules de mauvaise nature qui avaient déterminé le développement des scrophules. On comprend de suite l'amélioralion qui doit survenir dans la sanlé du malade.
S'il n'est pas bien prouvé que la maladie scrophuleuse soit plus fréquente chez'les jeunes filles que chez les garçons , la question est hors de doute pour ce qui concerne les femmes et les hommes. Itiier adulLos tnmoribus scrofulosis infestatos, longé plures sunt fetniiiœ quant mares. Kortum , pag. 169. Il résulte des recherches faites par M. Lepelletier que les scrophuleux du sexe féminin sont à ceux du sexe masculin comme cinq est à trois. La principale raison que l'on en donne est la prédominance du tempérament lymphatique , prédominance d'ailleursfortcontestable, et dont l'influence a été beaucoup exagérée. On a aussi accusé leur vie sédentaire sans toutefois tenir compte de l'effet le plus constant et le plus nuisible qui en résulte, c'est-à-dire, de la respiration habituelle d'un air qui n'est pas renouvelé.
On trouve dans les Auteurs une divergence très -
ÎSATCRE ESSENTIELLE. 137 grande d'opinion sur l'influence que les fièvres éruptives exercent dans la produclion des scrophules.
Strumosos tumoreshic illic cfflcit , dit Morlon en parlant de la lymphe, quos indè mriolis, inorbtllis et fehri scarlatinœ, viorbis congencribtis pJùs quant cœteris quibuscumque morbis stijjerveniro solere otiincs in medicinâ exercilaii probe norunt. Opéra medica , Lugdiini 1696, pag. 463. Cullen professe une opinion bien différente : « Quelques Auteurs , dit-il , ont supposé que la petitevérole avait une tendance h produire les écrouelles, et M. Deliaen assure qu'elles surviennent plus fréquemment à la suite de l'inoculation que de la petite-vérole naturelle. Cependant je puis assurer avec confiance que cette dernière assertion est fausse : je conviens néanmoins que dans le fait les écrouelles commencent souvent immédiatement après la petite-vérole. Mais il est très-difficile de trouver aucune connexion entre ces deux maladies. Suivant ce que j'ai observé , cet accident n'est arrivé qu'aux enfans qui avaient une disposition très-évidente aux écrouelles , et j'ai vu plusieurs fois la petite-vérole naturelle attaquer des enfans écrouelleux, chez qui non seulement la maladie primitive n'a été nullement aggravée , mais a même considérablement diminué quelque temps après. » Elém. de Méd. prat. l. 2, pag. 605. Au rapport de Baumes, le second volume des mémoires de l'Académie de Toulouse contient des faits plus concluans encore, puisqu'ils roulent sur des tumeurs et des ulcères scropbuleux radicalement guéris par la suppuration de la variole.
Quelque contradictoires que paraissent les observations faites par Morlon, Cullen, et celles mentionnées par Baumes il faut cependant les admettre comme vraies. Ces contradictions , au reste , ne sont pas réelles. La différence des résultats dépend de circonstances par-
130 MALADIE SCROI'HCLEUSE.
ticulières dont on n'a pas tenu compte , de circonstances qui me semblent résider dans la méthode opposée suivie pour le traitement de la même maladie, Morlon, grand partisan de la méthode dite échauffante , non seulement avait recours à des remèdes excitans; mais redoutant par dessus tout l'influence du froid , il faisait mettre ses malades au lit dans une chambre bien close. Regitnen igitur moderat.è calidum ità ordinetur , ut calor quam proxiinè ad ipsani spirititum temperiem accédât, et œqualcm tenorem scrvot. Quavipriinùm igitur morho isto corripitur œger , lectum pctat , ibique decuinbat siragulis solitisah acris injtiriis munitus, haudtamen nimiis opprimatur... acr cubiculi tempestate hycmali Iticulento foco accenso temperetur, fervente autein œstato in lecto iiti in ergastulo œger minimè incarceretur. Pag. 383. L'opinion de Morlon avait été ébranlée par celle de Sydenham et quoiqu'il insiste moins que ses devanciers sur la nécessité d'une grande chaleur, on voit cependant qu'il craint le froid j et les précautions qu'il recommandait pour prévenir l'accès d'un air nouveau se continuaient en raison de la durée de la maladie qui quelquefois était fort longue.
En fallait-il davantage pour augmenter la prédisposition aux scrophules, pour la faire naître, lorsqu'elle n'existait pas ?
CuUen, au contraire, adoptant les idées de Sydenham, avait recours à la méthode dite rafraîchissante. Il recommande d'exposer librement les malades h l'air frais, de les purger et de leur donner abondamment des acides rafraîchissans. Bosquillon , traducteur et commentateur de Cullen , résume ainsi dans une note le traitement à suivre : « Dès que la petite vérole s'est manifestée , il faut faire lever le malade toute la journée et l'exposer à l'air : la nuit on ne le couvrira que
NATCRE ESSENTIELLE.
légèrement : mais s'il fait froid on le tiendra , même le jour, dans son lit bien couvert, et l'on ouvrira les fenêtres. On mettra le malade, s'il est possible , dans une grande chambre ; on y entretiendra la fraîcheur et on renouvellera l'air la nuit en tenant les portes ouvertes ; on changera de linge tous les jours ou tous les deux jours, etc.» pag. 388. t. I. Cette citation suffit pour faire comprendre comment Cullen a vu les écrouelles s'améliorer à la suite de la variole , comment il ne les a vu se manifester que chez des enfans qui y étaient prédisposés. La différence dans les qualités de l'air que respiraient les malades de Morton et de Cullen explique , ce me semble, d'une manière satisfaisante la différence que les deux praticiens onlobservée dans les suites de la variole. Ces remarques sontapplicablcs à la rougeole , à la scarlatine , à la coqueluche , etc.
Il n'est aucune circonstance , jusqu'ici inexplicable de la maladie scrophuleuse, dont on ne puisse donner une raison satisfaisante à l'aide de la théorie que je propose, théorie qui ne me paraît être qu'une déduction rigoureuse des faits. Il serait difficile et d'ailleurs trèsfastidieux d'analyser successivement toutes ces circonstances. Lesdétailsdanslesquelsjesuis entré, doiventsuffirepour en rendre l'explicationaisée. Jane m'arrêterai que sur un seul point signalé par le professeur Alibert.
. « Il est difficile d'expliquer, dit-il , pourquoi les accidens tels que les coups violens, les grandes chûtes, etc. sont propres à développer un levain scrophuleux qui auparavant était silencieux et comme assoupi dans l'économie animale. L'enfant de M. J***. reçut en jouant une forte percussion à l'avanl-bras. Bientôt il s'y développa une énorme tumeur scrophuleuse qui résista à tous les moyens et nécessita l'amputation .» Nosol. nat. pag. 449.
140 MALADIE SCROPHULEUSE.
Ce levain scrophulcux silencieux et comme assoupi , c'est ce que M, Alibcrt désigne ailleurs sous le nom d'état morbide scrophuleux , état spécifique , état suitjcncris , et peu explicable, dit-il, à l'époque actuelle : c'est ce qu'on appelle généralement constitution scrophuleuse ; c'est en un mot le premier degré de la maladie scrophuleuse. La cause qui détermine celte maladie n'agit pas rapidement, instantanément : elle modifie lentement , graduellement l'économie tout entière : elle agit sourdement , et bien souvent rien ne trahit encore ses eCFets que déjà ils sont très-graves. Au moment oià les premiers désordres extérieurs se manifestent, la maladie existe déjà depuis long-temps et dans beaucoup de cas, elle a pu échapper aux yeux d'observateurs peu altenlifs. II faut convenir d'ailleurs qu'avant cette époque , il n'y a souvent que les signes commémoratifs qui puissent la faire reconnaître : on y parvient surtout à l'aide de questions habilement dirigées sur la manière de vivre du malade, Bordeu avance bien à la vérité que les écrouelleux ont un cachet particulier, un faciès sut goncris. Leurs paupières, dit-il , sont habituellement rouges et enflammées ; il en coule parfois une matière chassieuse , leur nez est constamment épalé par les ailes , plus ou moins vivement coloré; ils ont le col court, les tempes déprimées, les pommettes saillantes , la mâchoire élargie; ils sont enclins au coriza, aux catarrhes auriculaires; leurs joues sont larges et bouffies; le ventre chez eux est gros et tuméfié , les os sont spongieux ; ils ont la bouche grande : les lèvres tuméfiées et surtout la supérieure se couvrent de gerçures. C'est là , ajoute le professeur Alibcrt, un des caractères spéciaux de celte diathèse. M. Alibcrt fait remarquer avec beaucoup de raison que tous ces symptômes ne sont pas toujours de la même évidence , et qu'il est des circons-
lances où il faut avoir le tact exercé pour démêler l'élémunt slrumeux qui peut exister dans, l'économie. En effet , les caractères assignés par Bordeu à la constitution scroplmleuse sont loin d'être conslans , et lorsqu'ils existent , ils n'ont pas toujours la valeur qu'il leur a donnée. La plupart de ces caractères manquent chez beaucoup d'individus qui déjà sont en proie aux symptômes les plus graves de la maladie scrophuleuse, et j'ai vu mourir plusieurs enfans qui ne les avaient jamais présentés. D'autres fois on rencontre des paupières rouges et chassieuses, des nez épatés, fréquemment atteints de coriza, des lèvres supérieures tuméfiées et couvertes de gerçures , sans que pour cela il y ait constitution scrophuleuse , prédisposition aux scrophules. Si on néglige les signes commémoratifs , on tombe très-facilement dans l'erreur. On peut être grandement et prochainement menacé des scrophules sans qu'il y ait encore rien d'apparent à l'extérieur. L'économie entière a été modifiée par l'action lente d'une hématose imparfaite , et la maladie peut éclater d'une manière grave à l'occasion de la circonstance la plus légère , souvent même sans cause déterminante. Il n'est pas nécessaire, pour l'expliquer, de supposer un levain scrophuleux , silencieux, assoupi. Le mal existait depuis long-temps , à un degré trop faible à la vérité pour paaritre, au dehors : mais lorsqu'il a fait plus de progrès, sa manifestation extérieureen est la suite nécessaire, inévitable : souvent une cause déterminante ne fait que l'avancer de peu de temps. Cette cause déterminante, lorsqu'elle a lieu, agit en faisant naître de l'inflammation. On comprend facilement que celte inflammation ne peut pas, ne doit pas avoir une marche semblable chez une personne saine et chez une autre dont la constitution a clé profondément altérée , changée. « La dialhèse scro-