‹ Études sur les causes, la nature et le traitement de la maladie scrophuleuseChapitre 22 sur 44 · CARIE · texte numérisé non relu

CARIE

Je passe à l'examen d'une autre aEFection du système osseux, d'une affection beaucoup plus fréquente que le simple gonflement; je veux parler de la carie. Il est peu d'os sur lesquels je ne l'aie observée ; mais c'est aux phalanges des doigts et des orteils , aux os du métacarpe et du métatarse , du carpe et du tarse que je l'ai vue le plus souvent. Elle n'est pas rare aux vertèbres, aux côtes, au sternum, aux extrémités des os longs des membres. Quelquefois elle est précédée du gonflement du périoste ou du tissu osseux lui-même , d'autres fois on n'observe rien de semblable. Une douleur sourde , profonde, survenue sans cause appréciable, ou à la suite d'une contusion , se complique au bout d'un temps plus ou moins long de la tuméfaction , de l'empâtement des parties molles voisines. On ne tarde pas à reconnaître l'existence d'une collection purulente; l'ouverture artificielle ou spontanée de l'abcès laisse écouler ,

TRAITEMENT. 261 au lieu de pus , une sanie grisâtre mêlée de flocons albumineux, et quelquefois de parcelles d'os. Si l'on explore, à l'aide d'un stylet, la cavité d'où elle s'écoule , onrencontrebientôtunesurface dure, inégale, rugueuse; la direction de l'instrument, la profondeur à laquelle il pénètre, font reconnaître si une articulation est ouverte. Dans ce cas , d'ailleurs, une partie de la surface articulaire sécrète encore de la synovie dont l'écoulement éclaire beaucoup le diagnostic. .

Quoique j'aie administré l'iode contre plus de trente caries scrophuleuses , je possède un petit nombre d'exemples de guérison. Cependant il exerce sur ce symptôme une action aussi avantageuse que sur les autres. La proportion plus petite des succès complets tient à ce qu'il faut un temps beaucoup plus long pour obtenir la guérison des maladies qui ont leur siège dans les parties dures , que de celles qui attaquent les parties molles; et, sous ce rapport, Bosquillon est tout-à-fait dans l'erreur lorsqu'il avance que la carie qui est l'effet des écroucUes se guérit aussi promptement que les ulcères des parties molles. Un remède , quel qu'il soit, ne peut guérir qu'en ramenant à leur type régulier, normal, les propriétés de la vie altérées, modifiées. Or , dans le tissu osseux sain , ces propriétés agissant avec une grande lenteur, la guérison de la maladie réclame nécessairement un temps très-long, un temps qui dépasse ordinairement plus de six mois. Ainsi s'explique la rareté des guérisons complètes de caries obtenues sous l'influence de l'iode. Je vais les exposer succinctement.

Marie L***, âgée, de neuf ans, est admise à l'hôpital le 15 novembre 1830. Le l^r avril 1831 , je la trouve affectée d'une ophlhalmie palpébrale qui existait depuis environ trois ans ; les bordsdes paupières sont tuméfiés ,

■'O-^ MALADIE SCROPHrLELSE.

rouges, sécrètent un mucus abondant qui se dessèche très-vite. Les yeux sont très-sensibles à la lumière. On voit au devant de la poitrine une cicatrice large, enfoncée , adhérente. A côlé de cette cicatrice existent plusieurs ouvertures fistuleuses au fond desquelles on sent le sternum à nu. Deux autres fistules sont situées en dehors de la mamelle, au-dessous du bord antérieur de l'aisselle. Un stylet introduit dans ces fistules rencontre également une surface osseuse dénudée; un liquide injecté dans l'une des fistules s'écoule par les fistules antérieures. Le bord gauche de la langue est le siège, dans toute son étendue, d'un ulcère qui paraît d'autant plus profond que ses lèvres sont très-luméfiées. Les gencives sont rouges, gonflées; il y a de la salivation, l'haleine est très-fétide. La malade tousse fréquemment, a un dévoiement habituel peu abondant. Depuis le 1<='' janvier, elle fait usage des amers, des anti-scorbutiques, des bains sulfureux , et des frictions sur tout le corps avec une pommade mercurielle. C'est à l'action du mercure qu'il faut attribuer l'état de la bouche et de la langue.

Je dus commencer par combattre la diarrhée et la salivation. Je prescrivis en conséquence une décoction de riz édulcorée avec le sirop de coings, un gargarisme d'eau d'orge et de miel rosat ; la malade fut tenue à une diète lactée. La dévoiement cessa bientôt , la toux disparut, mais l'état de la bouche ne s'améliora en aucune manière. Au bout de quinze jours, je remplaçai l'eau de riz par la décoction de quinquina ; je fis donner chaque jour deux gros de pastilles soufrées; on toucha fréquemment l'ulcère de la langue avec le nitrate d'argent. Le gonflement des gencives diminua ; la salivation devint moins abondante; l'ulcère restait toujours le même. Quoiqu'il n'existât point de douleurs,

TRAITEMENT. 263 je fis usage d'un gargarisme opiacé (sï'a; onces de décoction de têtes de pavots avec addition d'un demi-gros de latida7ium de Sydenham). Sous l'influence de ce remède, je vis l'ulcère se délerger prompteraent, ses bords s'aifaissèrent, et la cicatrisation se fit avec rapidité : elle était complète le 7 juin. Je mis alors la malade à l'usage de l'eau iodée : j'en fis prendre d'abord deux onces; petit à petit j'en augmentai la dose que je portai à dix onces chaque jour, sans que la diarrhée reparût. Trois bains d'iode sont donnés chaque semaine. La suppuration devient moins abondante; l'état des yeux s'améliore ; le 10 juillet je suspends l'emploi de l'iode. Jusqu'au \" août, la malade ne prend rien autre chose qu'une tisane de chiendent et de réglisse et du bouillon aux herbes; elle est purgée deux foisavec le sulfate de soude. Jereviens alors au traitement iodé ; je joins aux préparations déjà employées, des injections dans les trajets fistuleux, avec une solution concentrée d'iode. Ces trajets cessent de communiquer entre eux, et bientôt ils sont entièrement cicatrisés. J'avais interrompu depuis huit jours toute médication, lorsque dans les premiers jours du mois de septembre, l'ophthalmie qui avait été guérie, reparut avec beaucoup d'intensité, sans cause apparente. J'eus alors recours aux antiphlogistiques , et après avoir calmé les symptômes inflammatoires j'essayai l'emploi du muriate de baryte. Je reviendrai ailleurs sur ce point : j'ajouterai seulement ici que la guérison de la carie du sternum ne s'est pas démentie. Celte guérison a eu lieu avec assez de rapidité pour qu'il soit permis de croire que l'iode n'a pas été sans influence sur elle. L'usage intérieur de l'eau iodée a été très-bien supporté, et la diarrhée n'a point reparu, quoiqu'elle eût été très-fréquente auparavant. J'ai même pu administrer deux purgatifs

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salins pour remplir une indication que je crois trèsulile dans le traitement des scrophules, et dont je parlerai plus loin.

J'ai vu depuis plusieurs caries du sternum dont j'ai obtenu la guérison. Deux fois j'ai dû exciser une étendue considérable de peau décollée et amincie. La cicatrice s'est ensuite formée rapidement : mais à peine était-elle terminée ou sur le point de se terminer, qu'une ioHammation ulcéreuse accompagnée de douleurs très-vives , en a opéré la destruction dans l'espace de deux jours. Je me rappelle en ce moment une jeune fille chez laquelle pareille destruction s'est renouvelée quatre fois. La cinquième cicatrice ne s'est pas démentie. Elle avait été précédée de cautérisations répétées avec le nitrate acide de mercure.

Une autre malade, Sophie D*'*, âgée de sept ans, avait été ad mise à l'hôpital le 23 avril 1829. Le 1^'' avril 1831, elle était affectée d'une double ophthalraie pa!pébrale chronique , avec rougeur , tuméfaction du bord libre des paupières et sécrétion d'un mucus très-épais : elle avait en outre les deux premières phalanges de l'index gauche gonflées et cariées, fournissant du pus qui s'écoulait par deux ouvertures fistuleusesj il y avait au pied droit une fistule aboutissant sur le cinquième os métatarsien, qui était dénudé. J'essayai sans aucun avantage chez celte malade l'usage du charbon animal et de la liqueur de Kœchlin. J'eus recours à l'emploi de l'iode, qui fut administré en boisson , en bains, en injections. J'obtins une guérison complète, qui fut aidée, vers la fin , par une compression exercée sur les phalanges à l'aide de bandelettes de sparadrap.

Une troisième malade , Thérèse S'** , âgée de douze ans , avait été admise à l'hôpital le 6 février 1830, pour une tumeur blanche de l'articulation du coude droit.

avec carie et fistules. Le 1" avril 1831, elle se présente à mon observation dans l'étal suivant : l'articulation huméro-cubilale esttuméfiée ; la peau qui l'entoure est d'un rouge-violet ; on y remarque plusieurs cicatrices enfoncées , adhérentes , plusieurs ouvertures fistuleuses qui fournissent une suppuration abondante. Un stylet introduit dans ces fistules pénètre jusqu'aux os, qui sont manifestement dénudés. Les mouvemens de flexion et d'extension sont extrêmement bornés ; l'avanl-bras est fléchi à angle droit sur le bras, et peut à peine s'en éloigner ou s'en approcher; le radius et le cubitus sont immobiles l'un sur l'autre. L'état général est satisfaisant. Quoique la maladie parût en voie de guérison, elle resta stationnaire pendant un mois que j'administrai le charbon animal et que je fis prendre des bains locaux alcalins. Reconnaissant l'insuffisance de ces moyens , j'eus recours à l'usage intérieur de l'eau minérale iodée et aux bains de même nature. Je vis alors survenir une amélioration très-rapide , et, dans le courant du mois de juillet, tous les trajets fistuleux étaient cicatrisés ; les mouvemens d'extension et de flexion étaient plus libres , et acquéraient plus d'étendue à mesure que l'enfant remuait son b^3s. Elle est sortie de l'hôpital se servant très^bien de son membre.

Je ne prétends pas attribuer exclusivement à l'iode les honneurs de cette cure. Il faut tenir compte du mieux sensible qui existait au moment où le remède fut administré. On ne peut cependant pas non plus le regarder comme ayant été inutile ; car depuis quelque temps le mal ne faisait aucun progrès vers la guérison; il n'était survenu aucun changement , soit en bien, soit en mal , pendant un mois que j'employai le charbon animal ; tandis qu'au contraire la cicatrisation des

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trajets fistuleux commença peu de temps après l'usage de l'iode et se fit avec une promptitude qui n'est pas ordinaire dans la maladie scrophuleuse abandonnée à la nature.

Celte jeune fille est employée aujourd'hui à la cuisine de l'hôpital. Je l'ai vue plusieurs fois depuis saguérison : elle jouit de la meilleure santé. Les mouvemens de l'articulation huméro-cubitale sont devenus parfaitement libres. Le bras qui a été malade est aussi fort que l'autre. D'une affection très-grave il ne reste que les cicatrices.

Je possède un quatrième exemple de guérison survenue sous l'influence du traitement iodé.

Marie L*** , âgée de huit ans, entra à l'hôpital le 8 mai 18Ô0, pour une tumeur blanche de l'articulation du coude droit. Le 1'''^ avril 1831 , je trouvai les parties malades dans l'état suivant : ankylose presque complète, à angle droit, de l'articulation huméro-cubitale. Les mouvemens que l'on parvient à imprimer à l'avant-bras sont excessivement bornés; foute la circonférence de rarliculaiion est tuméfiée ; on y voit plusieurs cicatrices enfoncées , adhérentes ; on remarque aussi cinq ulcères de grandeur différente, dont la surface est grisâtre ; les bords en sont coupés à pic. Deux de ces ulcères pénètrent jusque sur l'humérus et le cubitus que l'on sent à nu. L'articulation n'est pas ouverte. L'état général est bon ; la malade n'est pas maigre ; ses chairs ont assez de fermeté; elle a du sommeil, de l'appétit; cependant elle est affectée depuis plusieurs mois d'une diarrhée abondante ( quatre à cinq selles liquides chaque jour ).

Le 26 avril, le dévoiement avait cédé entièrement à l'usage d'une décoction de riz édulcorée avec le sirop de coings , d'un demi-gros de diascordium pris cha-

TRAITEMEIVT. 267

que soir, et d'une nourriture peu abondante. J'avais fait donner plusieurs bains sulfureux , et tous les deux jours le coude malade était plongé , pendant une heure, dans de l'eau de lessive. Le 1" mai , j'eus recours à l'usage intérieur du sous-carbonate de potasse, vanté comme anti-scrophuleux ; je commençai par dix grains que l'on faisait dissoudre dans six onces de julep gommeux. On donnait ce julep en deux fois, moitié le matin et l'autre moitié le soir. Je dus bientôt en suspendre l'emploi et combattre de nouveau la diarrhée qui avait reparu. Le 20 mai , je prescrivis pour boisson la décoction de quinquina , demi-once d'écorce pour une livre de liquide. Je fis prendre un bain d'iode qui fut répété trois fois par semaine; les ulcères étaient pansés avec la pommade d'iodure de plomb. Le 1" mai , je joignis à ces moyens l'usage de l'eau minérale iodée à la dose de quatre onces d'abord, puis de six onces. Je ne pus dépasser cette dose sans voir revenir le dévoiement. Cependant l'état du coude s'améliorait rapidement; le gonflement diminuait; les ulcères se rétrécissaient à vue d'œil. Le l^"" juillet, il se manifesta sur les gencives et la face interne des joues des ulcérations superficielles, recouvertes d'une pellicule blanchâtre , qui m'obligèrent d'interrompre le traitement par l'iode; je combattis ces accidens à l'aide des boissons délayantes et des purgatifs. Je donnai une once de sulfate de soude, qui fut répétée le 11 et le 20. Une livre de gargarisme fait avec l'eau d'orge et le miel rosat, était employée chaque jour. Le 24 juillet, je pus recommencer l'usage des préparations d'iode. Le 15 du mois d'août, il ne restait plus que l'ankylose. Les ulcères étaient guéris; le gonflement avait disparu. Chaque jour je faisais imprimer des mouvemcns à l'articulation, et la malade

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exerçait son bras en porlant des fardeaux plus ou moins lourds. Le 20, à la suite d'une légère conlusion , il survint du gonflement , de la douleur à colé d'une des cicatrices; bientôt la présence du pus devint manifeste; l'abcès s'ouvrit, la peau se détruisit, et il se forma un ulcère superficiel, à la vérité, mais assez large. Un pansement régulier avec le cérat opiacé en amena la guérison dans l'espace de trois semaines. Le 1'^ octobre, la malade avait fort peu gagné, sous le rapport de l'étendue des mouvemens de l'articulation, malgré le soin qu'elle avait de faire mouvoir cette articulation , et de se servir fréquemment de son bras.

Si ce fait était isolé, il serait certainement insuffisant pour démontrer l'action avantageuse de l'iode. On pourrait croire qu'il y a eu seulement coïncidence entre une guérison due aux efforts de la nature, et l'administration du remède ; mais en le rapprochant de plusieurs autres observations que j'ai fait connaître et de quelques-unes dont je parlerai bientôt, on est, ce me semble, endroit de conclure qu'il y a eu autre chose qu'une simple coïncidence. Lesguérisons spontanées ne sont pas trèsfréquentes, et surtout ne se font pas ordinairement avec autant de rapidité. Il faut remarquer que si, depuis près d'un an que la malade était à l'hôpital , quelques ulcères s'étaient cicatrisés, il en restait encore plusieurs avec dénudation et carie des os; il y avait aussi beaucoup de gonflement; et cependant tout fut guéri dans moins de trois mois. Je ferai observer que, dans ce cas, l'iode à dose modérée n'a point rappelé le dévoiement qui avait existé pendant plusieurs mois, et qui avait reparu durant l'emploi du sous-carbonate de potasse : il n'est donc pas aussi irritant qu'on pourrait le croire.

Les ulcérations superficielles survenues dans la bouche me paraissent dues à ce médicament; elles ont cédé

avec assez de facilité ; elles ne communiquaient point à l'haleine une fétidité aussi grande que quand elles sont occasionnées par l'usage des préparations mercurielles.

Je ne pense pas qu'il faille attribuer à la décoction de quinquina une grande part dans la guérison : employée seule, elle ne produit Jamais des effets ni aussi avantageux, ni surtout aussi prompts; et dans le cas présent , elle était prise d'une manière fort inexacte, et bien rarement il est arrivé que la dose prescrite ait été bue en entier.

Quatre guérisons seulement sur plus de trente caries, contre lesquelles l'iode a été administré, paraîtront, au premier abord, un résultat peu avantageux. Mais, en se reportant à ce que j'ai dit précédemment, en ajoutant à ces quatre guérisons, douze autres cas dans lesquels il est survenu une très-grande amélioration , qui, généralement, permettait d'espérer une guérison prochaine, on verra que l'iode n'est pas moins efficace contre la carie, qu'envers plusieurs autres formes de la maladie scrophuleuse, et qu'il a opéré une action avantageuse sur la moitié au moins des malades qui ont été soumis à son usage.

Parmi les exemples d'amélioration que j'ai observés, je vais en rapporter un qui me paraît propre à convaincre les plus incrédules, et qui d'ailleurs fournira matière à quelques réflexions pratiques.

B'**, Louise , âgée de douze ans , entre à l'hôpital le 5 mai 1830. Les symptômes scrophuleux dont elle est atteinte , loin de s'améliorer, vont en s'aggravant, et le 1" avril 1831 , après onze mois de séjour dans la maison , je la trouve dans l'état suivant : il y a sous l'angle droit de la mâchoire inférieure, trois petites glandes mobiles; au col, plusieurs cicatrices; au-dessus du

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coude gauche, on voit un ulcère profond, plus long que large, suite de l'ouverture spontanée d*un abcès : autour de l'articulation huméro-cubiiale existent plusieurs cicatrices. Le gros orteil droit est tuméfié, d'une couleur violacée ; vers la racine de l'onglâ^ on aperçoit un ulcère s'étendant d'un côté à l'autre, ayant au moins cinq lignes de large et se terminant sur la phalange, qui est dénudée, affectée de carie. Une lésion beaucoup plus considérable a son siège au pied gauche. Ce pied est fortement gonflé, et le gonflement s'étend, d'une part , jusque sur les orteils, et d'autre part , jusqu'au milieu de la jambe : il y a sept à huit ouvertures fistuleuses qui toutes pénètrent jusqu'aux os du tarse. Un stylet introduit dans ces fistules fait reconnaître que les os sont partout dénudés, cariés : un liquide injecté dans l'une des fistules, s'échappe par les autres, en jaillissant comme l'eau qui sort d'un arrosoir. Il s'écoule habituellement de ces ouvertures un pus abondant et fétide. Il y a quatorze ou quinze mois que le pied a commencé à devenir malade. A l'endroit où cesse le gonflement morbide, la jambe est dans un état d'atrophie très-prononcée; elle est constamment et fortement fléchie à angle presque droit sur la cuisse qui elle-même est atrophiée : la rétraction des muscles est si grande, qu'il est impossible de changer cette position , quoiqu'il n''y ait pas ankilose. Aux lésions locales que je viens d'exposer, il faut joindre une détérioration profonde de toute l'économie. Cette jeune fille est dans un état de maigreur extrême; elle tousse habituellement depuis six mois: elle expectore des crachats puriformes, fétides; elle a du dévoiement par intervalles, une fièvre continuelle, avec des redoublemens le soir, des sueurs nocturnes ; elle a perdu tout-à-fait l'appétit; sa figure porte l'empreinte de la tristesse; elle ne quitte pas son lit. Le cas

me parut tout-à-fait désespéré. Cependant, croyant la malade atteinte de nostalgie , je lui proposai d'aller passer quinze jours chez ses parens : celte offre lui sourit. En attendant qu'on vînt la voir , je la soumis à l'usage de boissons délayantes et lui fis observer une diète sévère. La fièvre ne tarda pas à diminuer; la langue s'humecta, devint moins rouge ; le désir de prendre des alimens se fit sentir , la tristesse était moins grande. La misère des parens, plus encore, la mauvaise volonté d'une belle-mère s'opposèrent à ce qu'elle quittât l'hôpital; mais elle avait acquis l'espoir de guérir. Le 20 avi'il, il n'existait plus de dévoiement, plus de sueurs nocturnes; le pouls conservait toujours de la fréquence; la toux et l'expectoration persistaient : je crus devoir commencer l'usage de l'iode. Je prescrivis deux onces d'eau minérale iodée , malin et soir; trois bains d'iode furent donnés chaque semaine, et durant le bain, des injections furent faites dans les trajets fisluleux : on frictionna les parties engorgées avec la pommade d'hydriodate de potasse. La malade fut levée tous les jours et portée dans la cour où on la laissait exposée au soleil pendant la plus grande partie de la journée.

Ces moyens exercèrent l'influence la plus avantageuse : l'appétit augmenta, et bientôt la demi-portion d'alimens devint insuffisante. La toux , l'expectoration diminuent et ne tardent pas à disparaître. A une maigreur extrême on voit succéder de l'embonpoint. La malade se lève seule et se rend au jardin, à l'aide de béquilles. Les nuits sont bonnes. Cette amélioration inespérée dans l'état général se fait également remarquer dans les parties qui sont le siège du mal : l'ulcère du coude se cicatrise proroptement; les mouvemens de l'articulation ne sont gênés en aucune manière. Le gonflement du pied gauche diminue considérablement :

272 MALADIE SCROPHCLEUSE.

bientôt ce gonflement ne s'observe plus qu'autour des os cariés; la partie inférieure de la jambe, les orteils, et le métatarse en sont exempts; la suppuration est infiniment moins abondante; la flexion de la jambe sur la cuisse diminue de jour en jour : le 12 juillet, cette flexion est peu considérable; elle le serait encore moins sans l'apathie de la malade qui a besoin d'être coniinuellement stimulée, qui ne sortirait point de son lit, si on lui permettait d'y rester. A cette époque cependant elle peut marcher aisément lorsqu'on la souiient sous le bras gauche, et plusieurs fois je lui fisparcourir vingt-cinq à trente pas sans soutien aucun.

Je suspendis l'usage de l'eau iodée dont la dose avait été portée à douze onces par jour : je prescrivis des délayants : deux purgatifs furent successivement administrés, et le 24 août, je commençai un nouveau traitement par l'iode. Je substituai aux pommades d'iodure de plomb et de potassium qui avaient été employées jusqu'alors, celle de proto-iodure de mercure. Le 5 septembre, un gonflement douloureux des gencives, de larges ulcérations à la surface interne des joues, me forcèz'ent d'interrompre toute espèce de préparation d'iode. J'ordonnai pour boisson la décoction de quinquina ; un gargarisme avec la même décoction , dans laquelle on ajoutait du miel rosal et du laudanum de Sydenham , fut employé avec avantage. Le 20, je fis recommencer l'usage de l'eau iodée, sans cesser pour cela la décoction de quinquina. Le 1<"' octobre , je laissai la malade dans un état très-satisfaisant. J'ai appris depuis que pendant l'hiver le mal est resté stalionnaire. Au mois d'avril, Julie B*** fut atteinte du choléra épidémique : elle en guérit ; mais à dater de celte époque, la suppuration devenue plus abondante , épuisait lellement les forces déjà affaiblies , qu'au mois de juillet , on

fat dans la nécessité de recourir à l'amputation de la jambe. L'opération eut un résultat favorable.

Ce fait offre l'exemple d'un succès auquel j'étais loin de m'attendre : grand fut mon étonnement , grande fut ma joie en voyant diminuer , puis disparaître la fièvre qui consumait la malade, la toux qui ne lui laissait point de repos, l'expectoration puriforme , les sueurs nocturnes et la diarrhée qui minaient les forces d'autant plus vite , qu'un défaut complet d'appétit faisait repousser toute espèce de nourriture. L'influence que j'exerçai sur le moral, le soin que je pris de faire transporter la malade hors des salles, de la faire exposer chaque jour plusieurs heures au soleil, la diète sévère à laquelle je la soumis d'abord, dans l'intention de faire naître le désir de prendre des alimens, ces moyens ont sans doute contribné au résultat obtenu ; mais la plus grande part me semble appartenir à l'iode. L'action de ce remède sur l'état général de la constitution n'a pas été moins remarquable que chez une jeune fille dont j'ai rapporté l'histoire précédemment , Julie 0***. Son action locale a été tout aussi évidente; on a vu disparaître promptement le gonflement qui, partant du lieu malade, se propageait au loin, d'une part , sur le métatarse elles oriciis, d'autre part, sur la partie inférieure de la jambe. Le mal s'est borné, a perdu toute influence fâcheuse sur son voisinage. Les parties qui recouvraient les os malades cessèrent elles-mêmes d'être tuméfiées , engorgées : ces avantages une fois obtenus, l'affection est resiée en apparence stalionnaire , a marché trèslentement vers la guérison : on comprendra aisément qu'il ne pouvait en être autrement, si l'on se rappelle le peu d'activité des fonctions organiques dans le système osseux ; si l'on fait en outre attention à l'état dans lequel se trouvaient les os du tarse. Dénudés, séparés

HA^LADIE SCROPnCLECSE.

des parties molles dans une grande étendue, ces os avaient perdu, par la rupture des vaisseaux, la plus grande partie de leurs moyens de nutrition. Ils rece- Taient à peine la quantité de sang indispensable pour l'entretien de la vie , et cette circonstance devait encore retarder la marche de la cicatrisation. Toutefois il me semble que c'était déjà un assez beau résultat, relativement à l'affection locale, que d'avoir arrêté le mal, borné ses ravages', et de l'avoir mis dans des conditions favorables à la guérison. Avant l'administration de l'iode, la carie tendait sans cesse à faire de nouveaux progrès, à se propager à des os ou à des portions d'os non encore malades; depuis que l'action du remède s'est fait sentir , elle est restée bornée aux points précédemment affectés, et elle a évidemment marché vers la guérison. Une direction inverse par conséquent a élé donnée aux progrès de la carie.

Je ne terminerai pas ces réflexions sans faire remarquer la différence d'action de l'iode , sur les parties saines et sur les parties malades. Il existait une maigreur extrême; petit à petit l'embonpoint a reparu ; mais en même temps que tout le corpsaugmentait de volume, on voyait la jambe et le pied tuméfiés, engorgés, perdre de leur grosseur, de manière à ne présenter de différence avec le membre opposé que dans le lieu même de la carie. Comment se rendre compte de ces deux effets en apparence contradictoires? Reconnaîtra- 1 - on avec quelques auteurs que l'iode jouit de la propriété d'atrophier nos organes? L'existence de celte propriété , à l'appui de laquelle on pourrait invoquer l'amaigrissement de la jambe et du pied malades, ne s'accorde en aucune manière avec l'embonpoint général survenu en même temps. Tout au plus serait-il possible de persister à l'admettre à l'égard des tissus malades : Je ne revien-

TRAITEMENT, m drai pas sur ce que j'ai dit ailleurs , relativement à la vertu atrophique de l'iode : j'y renvoie le lecteur. J'ajouterai seulement que si l'on veut reconnaître à cette substance une vertu entièrement opposée à celle dont je viens de parler, on trouvera une explication beaucoup plus plausible du fait en question : La voici. L'engorgement des parties voisines d'un ou de plusieurs os aflFectés de carie, dépend de la faiblesse des tissus, faiblesse occasionnée par la stase des liquides, la distension des vaisseaux. Or, l'iode en déterminant une excitation, une activité plus grande dans tout l'appareil nutritif, par conséquent dans les vaisseaux sanguins et lymphatiques, a fait cesser les conditions qui entretenaient la tuméfaction de la jambe et du pied : cette tuméfaction a dû disparaître ; mais sa disparition était un indice d'augmentation de force non moins certain que l'embonpoint survenu par(out ailleurs. L'action était la même dans tous les points de l'économie : la différence des résultats a eu pour cause l'état différent dans lequel se trouvaient les parties.

La jeune fille dont je viens de décrire la maladie est encore en ce moment à l'hôpital. Au mois d'avril 1833, il ne lui restait que la carie des phalanges du gros orteil j au mois de juin, il survint sans cause connue un abcès profond et considérable à la partie externe et inférieure du bras gauche , près l'articulation du coude. Après avoir suppuré pendant long-temps, cet abcès s'est cicatrisé. La malade prit alors de l'iode à l'intérieur pendant environ six semaines et du vin de quinquina. Depuis cette époque elle n'a fait usage d'aucun médicament : il s'est manifesté sous le menton un engorgement glanduleux qui a suppuré et qui n'est pas encore guéri, deux autres engorgemens peu volumineux existent sur le côté droit du col. L'état général est d'ailleurs satisfaisant.

278 in\LADIE SCROPUDLEUSE.

Je pourrais consigner ici beaucoup d'autres observations de gucrison et d'amélioration de carie : c'est un symptôme de scrophule fort commun et chaque année j'en vois un grand nombre. Je n'aurais rien à ajouter sous le rapport du traitement. Je suis parvenu le plus souvent à arrêter les progrès du mal , à faire disparaître l'engorgement des parties voisines, à borner les désordres aux os mêmes, à faire enfin de la guérison une simple question de temps. II est cependant une circonstance dans laquelle on échoue toujours : c'est lorsqu'il existe un amas de matière tuberculeuse : on voit quelquefois cette matière, disséminée dans tout le tissa lamineux qui entoure l'articulation malade, donner Jieu à un gonflement que rien ne peut faire disparaître. Des abeès plus ou moins nombreux s'ouvrent et laissent des fistules par où des tubercules s'échappent de temps à autre. Un stylet introduit dans les fistules atteint quelquefois les os que l'on sent dénudés, ramollis. Mais quoique l'on fasse, le volume de l'articulation diminue peu : les injections, les frictions avec des pommades iodurces, la compression , tous ces moyens agissent trèslentement. J'ai plusieurs fois touché la peau avec l'iode caustique, dans l'espoir de hâter la suppuration; j'en ai obtenu peu d'avantages. Je conçois difficilement la possibilité de la guérison dans des cas semblables. La suppuration peut seule, comme je l'ai déjà dit, expulser la matière tuberculeuse. Tout le tissu cellulaire étant détruit, la peau se trouve dénudée, les tendons sont mis à nu : comment obtenir la cicatrisation? le cas est un des plus graves, et le danger dépend bien moins de la carie que de la dissémination de la matière turberculeuse. Il y a actuellement un enfant dans la division des filles qui ne tardera pas à succomber à une semblable affection de l'articulation libio-iarsienne.

TRAITEJIEST. 277

Je vais passer à l'examen d'une autre altération (les os.

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