CINQUIÈME E&SAI
DU PAinCE.OU ou POUVOia . EXiCITTIF OAVS LES
. R^UBLIQUBS.
Le prince , de même qc^il est le premier, est le plus important des pouvoirs sociaux, pour le bonheur ^e tous. En effet , l'existence d'une société est un état de lutte continuelle avec tous ses voisins, avec ses propres membres , avec lat nature elle-même. Sans cesse elle doit défendre ses droits contre l'intrigue , la cupidité , la jalouisie des autres États , ou par des négociations habiles ou par la force ouverte; lé prince, qui doit être l'intelligence et la volonté de cette société , qui doit veiller pour elle et diriger son bras, qui doit doniier une impulsion commune à ses efforts , prévenir où reprismer les désordres intérieurs, la mettre en garde contre tes calamités des saisons, la furie des élémens , ou réparer leur désastre , le prince aurait besoin dé tout conhcdtre , de tout prévoir ; la plus légère imprudence de sa part peut exposer les citoyens à des sacrifices énormes ou à leur ruine entière et à celle de la patrie. Son arrogance peut provoquer la guerre , son humilité compromettre l'honneur ; sa versatilité fera perdre en lui toute ^confiance , sa prodigalité multipliera^ les charges
d34 ETUDES SUR LES COMSTiTOinOirS
ou détruira les ressources, sa lésitierie pour une nu» niaie économiie dbandoniia:a fies avantages capitaux. Il n'y a pas une des qualités , pas une des vertus qui otiteat le caractère lé plus distingué ^ qu'une nation ne doive désirer de trouver dans son prinôe, et dont l'absence ne puisse être pour elle la cause des plus oi^eHeâ douleurs. La vigilance, la prudence, la constance, la Valeur, la douceur , l'écoQomie , l'ordre et la justice^ont tour à tour requis pour gouver&er les hommes, ^ il n'y a pas une faiblesse ou une faute du prince que les peuples ne doivent durement exj^er»
Les sciences politiques ne nous apprennent point comment oh peut obtenir dans un gouvernement tant de qualités éclatantes , mais elles nous mon* trent du moips quels sont les défauts, quels soirf; les inconvéniens presque toujours inhéreas à de certaines formes : elles nous aj^rennent aussi k quels élémens des sociétés on peut demandât* certajbes qualités : c'est à classer ces résultats de la théorie , et bien plus encore , de l'expérience, que nous comptons consacrer les pages suivantes.
X'exist^ice du prince est rarement le résultat des combinaisons du législateur, le ^oduit d'une pfaarte j ce n'est pas avec les paroles d'un homme ou d'une loi qu'on fait de l'autorité ou de l'obéissance. Qn a beau reconnaître en j^ncipe que l'ordre est nécessaire à la société, que l'obéissance de tous garantit la sûreté de chacun, toute obéissance cause un dérangement ou un sacrifice , et si avant
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de s'y résoudre chacuo examinait s'il Ivà est tttile de le faire ^l'obéissance serait bien rare ^ ^ le pouvoir ne procéderait qu'à force d$ châtimens. C!est à peu près l'état ou se trouve une société après une révolution ou quelque ^ande Convulsion sodale;. l'habitude de la râlislance est contractée , Vasato^ rite ne semble plus «v<Âr qu^ui droit é% peteua** sion^ chaque ordre est suivi d'une déUbératiott-^ d'une hésitation , et lors même que la révolution a établi des principes de gouvernement plud libéraucT, il &ut au prince plus de contrainte, plus de men»^ ces ) plus de chÀtiniens ^ pour arriver à l'exécution des ordres les m<îâns sévères y qu'il ne lui en, auparavant poiLir ob^oir les plus grands am>is^^>r^y, lorsque l'illusion était complète, et que chacune de ses injonction^ semblait appuyée > par toirt le poids de la société. En général, le pouvoir a ét4 {orme par une combinaison d'accidens, qui l'ont réuni dans de certaines mains : quand il existe^ on peut s'en aervir ^ ^ï. disposer ; inaia on ne. le océe pas. ''..-», ^ . . . . ^
Nous, étudierons cq^ndant le pouvt^^ir a son ori«*^ gine , comme a'il était l'effet de la volonté du peÀ«> pie 9 et ttousaous demanderons quelle est l'idée qui a présidé à chaque forme de gouvernement, Pixtèe qui l'explique ; non que cette idée ait ^té réelle^ ment la cause de sa naissance > mais parce que contentant la raison dés hommes^ dite justifie leuir obéissance , et elle conserve un ordre qu'elle ti^ pas établi.
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€'est de cette maniéré que nous regarderonar comme l'établissement du premier pouToii" social , si ce n'est dans l'ordre des temps , du moins dans celui des idées, le- pouvoir du peuple Ini-mém^. Personne , ont dit les bommes au commencement des sociétés , et surtout lorsqu'il s'agissait de petits peuples encore grossiers, où tons se sentaient à peu prés égaux par Fintelligence, et également animés par le danger commun ; personne ne prendra un plus grand intérêt à nous que nous-mêmes, personne n'apportera à nos affaires autant de vigUance, oUrâe smra aussi incapable de se laisser ou distraii^e on^i^ner ; nous n^ettrons en commun tontes nos lumières , toute notre prudenôe , comme tout notre patriotisme, et la sqmrae en sera plus grande que la part du plus distingué n'aurait pu être ; il nous &ut, il est vrai, des cbefs pour le combat, des juges pQur nos différeiids, des secrétaires pbur écrire nos ordres; mais nous les nommerons nous^ mêmes, nou^ les révoquerons quand il nous plaira, nous ne leur permettrons jamais d'être autre chose ^ue no8 commis, les instrumens de nos volontés, et dans toute circon^nce grave , même à l'armée , même^ avant k combat, nous voterons avant d'agir.
Telle fat à peu près l'origine et la èonstitution des démocraties grecques qui, sur lés frontières de l'empire des Perses, s'organisèrent pour résister au grand Roi; des petits cantons suisses qui tinrent tête à la maison d'Autriche; des Soulio tes, des Sphakiotes^
DES PEUPLES LIBRES. Il^j
des Manioted , qui se mçôntinrent contre les Tares; l'énormité du danger ne permettait à la population entière qu'une pensée et qu'un intérêt ; le patrio^ tisme était exalté au plus haut degré où il ait jamais été porté entre le£f hommes; et ces petites démocraties ont fait briller une vertu, un coil^ rage , un dévouement qui exciteront à jamais Tadniîration.
Mais le danger n'a pas duré toujours pour elles; l'égalité y conséquence de leur pauvreté , ne s'est pas maintenue , et lorsqu'elles ont commencé à con^' naître des riches et des pauvres, elles ont auâsi connu de9 intérêts dififérens, tout comme des degrés divers d'instruction , d'expérience et d'adresse. Au lieu d'être mues par une volonté commune, qu'on pouvait dire unanime dans les temps de patriotisme et de danger, elles se sont divisées en majorité et en minorité , et bien plus encore en meneurs et en menés : plusieurs alors ont changé de gouvernement ; quelques unes ont laissé tout doucement dissoudre le Uen social , comme les Étoliens et plu^ sieurs peuples de la Grèce , demeurés sans illustration et sans villes, ou comme les Grisons de nos jours ; la Hberté démocratique s'est conservée dans les villages , mais le prince , le pouvoir social , ne sont nulle part.
Quelques républiques ont maintenu leur démo-^ cratie jusque dans leur plus haute civilisation , et à leur tête brille Athènes. Le flambeau de l'esprit et de la philosophie a éclairé alors ce gouvernement , et en a fait découvrir les propriétés qu'on
n'araît pôiiit devinées d'avance. Le premier résultat de l'observation , c'est q[ue la volonté du peupte y telle qu'elle se manifeste par les votations, n'est jpoint la somme des volontés et des intelligences dé ceulcquile composait, et que, dans toute assemblée délibérante , le vote de chacun sur chaque dédsion à prendre n'est point identique avec ce que serait le vote de ce même individu, s'il avait à décider seul.
Dans l'intérêt de la morale, dan^ l'intérêt du perfectionnement de l'homme , nous avons souvent à combattre l'égoïsme , nous avons souvent à demander que l'utilité, que l'intérêt personnel plus immédiat , soient subordonnés aux considérations du juste et de Fhonn^te ; que l'individu ne voie pas seulement sa sûreté, son avantage, ses jouissances, mais qu'il soit accessible aux inspirations de IHmagination et de la sensibilité; qu'il admire le beau pour lui-même^ qu'il obéisse aux attraits de la sympathie et de la bienveillance. ly autre part rencontrant sans cesse l'égoïsme dans l'homme , nous n'avons peutêtre pas assez compris combien il est nécessaire , combien il faut , pour la cotiservatron de l'individu, que l'intérêt soit au fond du cœur une sentinelle toujours vigilante qui émette un cri d'alarme quand on veut le sacrifier. C'est une philosophie étroite et fausse que celle qui cherche dans l'intérêt le seul mobile de nos actions ; mais ce serait nier l'évidence que de se refuser à admettre sa constante influence; il faut plutôt y voir une loi de la Providence pour la cojiservation des espèces , un moniteur toujours
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attentif y comme est la erainte de la douleur dans Pordf e physique, sans lequel nous n'éviterions point à temps le mal , et nou» ne réussirions point à préserver notre vie. Eh bien, les corps sociaux formés par rhomme ont besoin de ce moniteur que Dieu a mis dans le cœur dé chaque individu. Il faut un égœsme national qui nç décide pas seul, mais qui se fasse toujours entendre le premier dans toute délibération. Le prince doit être l'organe de cet égoïsme', il faut qu'avant toute autre pensée, il soit toujours frappé de l'intérêt de conservation de ce corps qu'il dirige , sous peine de le voir bientôt périr.
Or l'expérience a enseigné que , dans les déihp* craties , ce sentiment ne se présente jamais le premier. Lorsque tous concourent au pouvoir, aucun citoyen ne dépouille le soi individuel pour se faire le gouvernement. Tandis que, s'il s'agissait d'une décisipn à prendre pour et par lui seul , il veilrait en première Hgne^ son intérêt , puis , sur le second plan seulement , la sympathie , la sensibilité^ l'imagination, même peut-être le sentiment du devoir ^ au moment où le citoyen est appelé à voter avec ses concitoyens sur la conduite du peuple dont il fait partie , il déplace complètement , sans peut-être même s'en apercevoir, les moti& de sa détermination , ou plutôt il les retrouve dans l'ordre où ils se rapportent à lui-même et non au peuple. L'intérêt de ce peuple ne se montre à lui tout au plus qu^en troisième ou quatrième ligne. Il écoute avant tout son intérêt privé , lorsque par hasard il se trouve
24o ETUDES SUR L£S CONSTITUTIONS
en opposition avec Fintérét public sur lequel il va donner son sa&age ; mais ensuite il retrouve entières toutes sea autres facultés^ la sympathie^ la générosité , la colère , la crainte , le point d'honneur, Fentr^ement par Féloquence ou Fimagination; chacune parle aussi haut sur les affaires pu^ bliques que sur les afiieiires privées, tandis que le vrai intérêt public, Fégoïsme national, n'arrive que le dernier, et en prpportipn seulement de la part infiniment petite que le citoyen ressentira comme homme privé dans la décision qu'il va prendre* Le plus souvent même , dans les délibérations de la place publique, le citoyen n'a que la perception la plus vague ou de Fintérét public ou de son intérêt privé ; il vote pour la forme , sans calculer, sans réfléchir, sans y attacher presque sa pensée, jusqu'au moment où son inpiagination, sa sensibilité ou ses passions sont excitées ; alors seulement c'est avec toute son âme qu'il prend part ^ la formation de la volonté publique.
Cet assoupissement de Fégoïsme national , tandis que toutes les autres facultés sont vivement excitées , donne à la conduite des démocraties un caractère très particulier. Le peuple souverain , le peuple prince , est beaucoup plus susceptible d'émotions généreuses qu'aucun autre souverain ; mais aussi il apporte d^ns sa conduite beaucoup moins de tenue et de sagesse; il se compromet, il s'expose, et il attire sur lui des calamités qu'un souvenir plus constant de son intérêt aurait évitées. Sa pitié sera profonde quand les maux d'autrui feront image ;
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ses décisions^ au contraire, seront souvent cruelles si la réflexion seule, qu'il ne connut jamais, peut lui faire concevoir le mal que la colère, l'orgueil offensé o^ la vengeance lui feront commettre. S'il s'agit de déclarer la guerre , il ne calculera ni les dangers, ni les sacrifices, parce que la mise indi-« viduelle de chaque citoyen n'est que peu de chose, que sa responsabilité est moins encore^ tandis que la satisfaction que lui cause la poursuite de ses passions est bien plus vive que s'il ne s'agissait que de lui seul ; car toutes les passions s'exaltent dans la foule. D'autre part, lorsqu'il devient nécessaire de faire la paix , le peuple souverain s'humiliera peutêtre ^lus qu'aucun autre souverain, parce qu'il prend alors conseil de la peur, et que la peur est contagieuse.
Un calcul assez naturel avait fait supposer qu'en réunissant beaucoup detétes,onréunissaitbeaucoup delumières et de vertus ;^'est à l'épreuve seulement qu'on a appris que chacun arrivait à la délibération d'où devait ressortir la volonté commune avec une attention moins forte , une volonté moins ferme, une appréciation moins complète des conséquences que s'il avait dû prendre seul sa détérmination. Sa responsabilité de l'événement est diminuée à proportion du nombre de ses collègues j il y attache quelquefois si peu d'importance qu'on l'a vu se moquer à haute voix de la sottise qu'il alkit faire. Il riait , avec Aristophane , de l'image du vieillard imbécille. Démos, que celui-ci lui présentait ^ le persifflage le plus amer le flattait même , I. i6
34^ ETUDES fi(UR LES GONSTItUTIOVS
parce qu'il n'^n voulait voir que la part qui tom-^ bait sur les autres ;^ et cependant ^ comme les autres , il contribuait à ce que la votation fût déraisonnable. Tantôt le citoyen ^ par paresse d'esprit , par indédision , se repose sur les autres ^ tantôt , par le désir de briller 9 il propose le parti le plus aventureux , celui qui donnera la plus haute idée de son héroïsme, de son désintéressement, sans se soucier des conséquences ; tantôt , au contraire, cédant à des suggestions plus basses, il s'arrêtera au parti le plus lâche, le plus perfide, le plus cruel, parce que , le jugeant utile , il compte que son nom se perdra dans la foule , et échappera au blâme. Quelquefois même il fera les deux choses à la fois , si les votes sont secrets : il parlera dans un sens pour la réputation , il votera dans l'autre pour le profit. Toutes les assemblées nombreuses qui prennent part au gouvernement peuvent y jusqu'à un cer* tain point , donner l'idée des assemblées du peuple , et la France pourrait s'en tenir à l'étude des vota* tions de la Chambre des Députés pour comprendre copiment un corps nombreux peut montrer moins de connaissance de ce qu'il décide , moins de consistance, de prudence ou d'élévation d'âme que n'en aurait eu chacun des membres dont il se coinpose , s'il avait été pris à part.
En tout , le peuple souverain agit comme le ferait un homme qui obéirait à tous les mobiles des actions humaines, excepté à l'égoïsme; qui serait privé de cette garantie de l'intérêt personnel que la Providence a donnée à tous pour leur conserva-
tioD , et qui , en conséquence , tour à tour par sa générosité y son imptrudencë ou sa pasâon y com-> promettrait sans cesse son existence. Mais le peuple» gouvernement , le peuple-prince , comme était celui d'Athènes , était en outre exposé à toutes les séductions du pouvoir, à toutes les intrigues corruptrices qui se croisent ailleurs autour des rois pour en obtenir des faveurs. Le peuple d'Athènes élisait les généraux y il élisait les ambassadeurs , il éMsait tous les officiers chargés des travaux publics ^ de la police 9 de tous les détails de Tadministratiôn. Quelquefois, lorsqu'il s'agissait des fonctions les plus relevées , il montrait un tact très fin pour démêler les plus habiles ; mais souvent aussi il paraissait accessible aux séductions , à la flatterie ^ aux fêtes, aux largesses j il préférait l'homme qui Famusait à l'homme de génie , il s'engouait pour des favoris méprisables, tels que Cléon, rendu célèbre par Aristophane , et il se laissait mener avec autant d'impéritie que le despote le plus près du radotage. Ce fut surtout comme responsable de la sécurité, de l'État que le peuple d'Athènes mit en évidence les défauts et les dangers des démocraties; soit qu'il prît les armes sanâ moti& suffisans, ou qu'il lei posât sur des terreurs paniques; soit qu'il ruinât ses alliés en exigeant d'eux des subsides exorhitans, ou qu'il dissipât ses finances par des fêtes et des jeux scéniques; soit qu'il atteignît de sa colère des hommes à peine coupables , ou qu'il couvrît d'une imprudente indulgence les entreprises les plus eriminelles : aussi l'antiquité , alors éclairée par une
expérience qui nous manque aujourd'hui , frappe-^ t -die d'une réprobatioh unanime le gouvernement démpc^ratique 9 ou le système qui met le pouvoir ej^écutif sous la dépendance absolue du peuple. Elle cqdid^nme le peuple-prince comme le plus imprudent, le plus inconstant, le plus présomptueux dans ses succès, le plus vite abattu dans ses revers, le plus obstiné à repousser des impôts, en même temps que le plus prodigue dans ses dépenses, de tous les princes auxquels les hommes peuvent être souinis.'
L'observation contemporaine, lorsqu'elle se porte sdtr les petits cantons suisses, n'a point eu sans doute de si grands, torts à relever , mais elle se refuse également à louer la prudence des démocraties,: tandis qu^elle leur reproche cette nécessité où se voient les élus du peuple, de flatter les passions de la multitude et de céder à ses caprices; cette difficulté de £edre respecter les magistrats ou les lois^ par des hommes qui^ après les avoir faits, se croient le droit de les défaire ; cette indiscipUne qui, dans les .guerres du seizième siècle, soumettait si souvent les capitaines suisses aux fougueuses . décisions des Landsrgemeinde assemblées parmi leurs propres soldats ; enfin cette disposition à l'engouetnent et au favoritisme, qui, si elle ne donne pas des tyrans aux cantons , comme elle en donnait aux démocraties grecques, les soumet cependant presque toujours à la domination de quelques me* neors.
Soit que le peuple ait eu lui-même le sentiment
de son incapacité poui^ goavemery de sa souffrance sous son propre gouverneni^it, soit que sa dispo-^ sitioa à' l'engouement lui ait fait déposer toutes^ ses prérogatives entre les mains d'un favori , soit qu'un homme puissant se soit élevé par la violence ou là ruse, en dépit de la volonté populaire^ onat vu fonder le gouvernement d'un seul sur le principe diamétralement opposé à celui de tous. L'expérience montrait que chacun faisait assez malsapia^rt des affaires de tous; on voulut essayer si un seuh plus habile ne ferait pas mieux les affaires Avt peuple 9 lorsque celles-ci seraient devenues sespropres affaires. Si le chef du peuple venait à re-* garder l'honneur ^ des citoyens , leur puissance y leur richesse, comme étant à lui, peut-être, commet un bon père de famille, ne songerait -il qu'aies^ accroître; du moins ne pourrait -^il plus avoir lar l)enséë de mettre sa p^sonne et ses ^ avantage» en opposition avec la personne et les avantages^ , de ses sujets. Ppurqùoi ,^ direjit les citoyens à^ l'homme qu'ils chargèrent du scnn de leur destinée^, vottdriez-vous remplir vos trésors ? Votre richesse* c'est la nôtre; plus vous nous laisserez d'aisance ,.. plus nous travaillerons po^r vous d'une mapière^ profitable. Pourquoi vous réserveriez -vous dea> forces pour courber notre volonté ? Notre volonïé* c'est la vôtre ; tout ce que vous avez décidé est loi» pour nous. Pourquoi songeriez-vous à agrandir vos^ enfans à nos dépens? Yos enfàns sont les nôtres. Gomme vous avez été notre maître , ils seront noa. maîtres à leur tour. Nous vous abandonnons tous^
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nos intérêts y pcmr qu'entre tous et nous Û n'y ait jamais occasion de dire le tien et le miei^. Que Iç langage ait rendu ou non ces pensées y ^que le cofjtk* trat ait été ou non formulé d'arance, peu importe; d'est Ik ridée rationndle du despotisme, c'est le terrain 9wc lequel il se défend aujourd'hui quand ses partisans ou ses^serviteur^ essaient de l'expliquw» Il (toit toujours y aToir une vérité au fond d'un système auquel de grandes masses d'hommes se rattachent ; et une si grande partie de la race humaine a Técu et rit encore sous le despotisme, ^irritant et se défendant quand on veut l'en faire sortir , qu'il faut bien qu'uùe idée vraie soit , peut-* être même à son insu ^ l'ancre à laquelle elle demeure suspendue* En efiPet , le besoin de confondre dans le sentiment et la pensée des gouvemans l'intérêt personnel avec l'intérêt de FÉtat , est une idée vraie : l'affaire de tout le monde n'est l'afiaire de personne ; tant que chaque dépositaire du pouvoir pèsera à son tour ]e bien public avec le bien privé, on peut, en réveillant sa vertu, son honneur, lui fiedre reconnaître son devoir de préférer le premier ; mais tous les intérêts^ tous les appétits naturels , le feront pencher vers le second. S'il leur cède, ce qui doit arriver souvent , il y aura corruption , dilapi-» dation de la chose publique ; s'il leur résiste mollement, ce qui ^A plus fréquent encore , il y aura incurie : même s'il en triomphe, la double impulsion se fera toujours seiitir en lui , et il ne se donnera point de cœur et d'âme à la chose publique , comme il se serait donné à la sienne propre.
D£$ PBUPLES^ LIBRES. ^47
Mafe il ne suffit point qu'âne idée sdît vraie pour que le système qui repose sur elle soit vrai aussi. Il ne suffit pas que le despote ait dit : VÈtaty c'est moi; ou même qu^il agisse toujours d'après cette pensée pour que l'Etat se trouve aussi bien que sa propre personne du soin qu'il prend de lui. Il y à dans le moi des passions nobles «t des passions basse» y des sentimens relevés et des appétits grossiers. Or, notre expérience nous enseigne qu'il faut une certaine contrainte pour habituer l'homme à pi*é-^ férer les premiers aux derniers ^ en sorte que ce^ lui qu'on place en dehors et au-dessus de toute contrainte fera plus habituellement le choix contraire. L'État, c'est moi f dit le despote; mais je préfère la volupté du jour aux espérances du lendemain; et toutes les garanties de prévoyance qu'on avait cru donner à ses sujets leur échappent par ce seul choix, et la vertu fait place k la licence^ et i^n jour voit consommer par un seul honmie ce qui devait suffire à tous pour des années. L/ Etat y c'est moi ^ mais je suis las de voir que rien ne me résiste, j'ai besoin d^émotions plus fortes, fài be-soin de vaincre ces volontés opposées aux miennes, que le chez moi né me présente plus ; j'ai besoin du grand jeu de la guerre; il me séduit d'autant plus que ses dbances sont plus hasar^ denses , et qu'après tobt cette sonfirance , que je risque d'éprouvet dans mes provinces ne dérange point mon sommeil. L'État^ c'est moi y mais il y A. en dehors de ce moi des volontés qui me restent et qui m'offenseiït d'autant plus i^ue je suis phis ac-
^48 ÉTUDES «¥11 LBS COVSTlTUTIOlfS
coutume à ce que tout me cède. Je donnerais mon sang, comme je donne celui de mes sujets, pour me venger. Et les despotes se sont montrés en effet luxurieux y prodigues y avides de guerre , vindica*lia y cruels y non point comme le coraimun des hommes y mais infiniment plus , parce qu'ils ont infiniment plus d'excitation dans leurs passions , in* finimeot moins de restreinte pour former leur vertu ou leur intelligence. La confusion de l'État avec leur personne ne p^t qu'augmenter les soufrfrances du premier ,,^|ç)Bqu'ils sont stupides ou vi-
eieux.
La même &tigue des convulsions populaires , la.
même impatience des revers attirés par des fautes sans cesse répétées y qui avaient porté plusieurs peuples à se confier au pouvoir d'un seul , en déterminèrent d'autres à recourir à la direction d'im petit nombre de sages , à remettre , selon l'étymo- Ipgie du mot^ la force y l'empire y acpctToo*, aux meilleurs y aux plus estimés, ''a p/^To/; ainsi naquit Paristocratie^Ap/d-Toxp^tTi/A. Le gouvernement du peuple ayant péché constamment par sa nature contre le principe, de faire soigner les intérêts des gouvernés par les gouvernans, comme les leurs propres, on diercha à introduire , même dans les constitutions, les plus démocratiques dont nous ayons connaissance, des corps rendus presque indépendans du peuple , des conseils destinés à tempérer son auto-: rite et à apporter des limites à sa souveraineté* On voulut ainsi donner des représentans et des gardiens à l'esprit de conservation; on voulut introduire
DES PEUPLBS LIBRES. '^g
quelque fixité , quelque souvenir du passé, qud-* que prévoyance de Tavenir 9 au miliçu desfluctunrtions démocratiques ; on voulut surtout consacrer au culte delà prudence, de là persistance, de l'économie, quelques vieillards mc^ins accessibles & l'enthousiasme, moins entraînés par l'éloquence]^' moins avides des émotions de l'imagitiation que des assemblées où, tous étant admis, les jeunes gens devaient nécessairement former la grande majorité. Si même aujourd'hui , que les probabilités de vie ont été si prodigieusement augmentées par les pro* grès de l'hygiène et de la médecine , la moitié des individus qui naissent n'arrivent pas à l'âge de trente ans, les vieillards devaient être infiniment plus ra« res à l'origine des sociétés, lorsque les probabilités de vie étaient fort inférieures. Lias vieillards , jetés au milieu d'une assemblée où tous. les votes étaient égaux, fprmaient donc une minorité inaperçue ^t sans influence politique ; l'assemblée devait en dépit d'eux garder dans ses décisions toute la fougue de la jeunesse. Heureusement les mœurs , à l'origine dçs sociétés , avaient apporté un correctif à cette oppression légale de la vieillesse , dans un re^ect pour les cheveux blancs , qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui* Presque tous les peuples , méiiiç les plus jaloux de leur liberté , sentirent que la prudence des vieillards et leur expérience seraient perdues pour eux si leurs voi^: n'étaient comptées qu'avec celles de la foule , et se trouvaient ainsi toujovûrs rejetées dans la minorité. Chez presque tpus les peuples, le nom des pi*emjières distinctions sociales
a5o JÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
indique qu'elles étaient destinées à la vieillesse. Les titres de gérontes , de sénatears , de patriciais , de seigneurs, d'aldermen, rappellent tous la même idée. En fisdsant un corps séparé des vieillards , et en l'appelant à prononcer son adhésion ou avant ou après le vote de tous , on ne faisait encore t]ué les mettre sur un, pied d'égalité avec la génération qui allait bientôt les suivre : seulement on s'assurait qu'on entendrait aussi leur avis , puisque l'expérience avait enseigné que les qualités et les défauts de l'âge avancé sont en général contrastans avec ceux des majorités où les jeunes gens dominent.
Cependant on ne s'en tint peut-être nulle part à la seule distinction de l'âge pour admettre les vieillards dans ces sénats , dans ces corps aristocratiques qu'on destinait à balancer le pouvoir du peuple. Le progrès de l'âge , qui mûrit et épure les esprits élevés ^ aflPaiblit au contraire et rend plus inertes les écrits médiocres; on ne voulait pas donner un appui à la république dans le tadotage; on avait besoin d'un choix : toujours et partout on chercha quelque manière de distinguer les plus habiles et les plus vertueux pour confier à ëdx seuls ce pouvoir modérateur dont ou reconnaissait le besoin. On voulait surtout qu'ils ne tinssent pas leur nomination des mains du peuple , car on sentait bien que des barrières que le peuple élèverait , changerait ou renverserait selon sa volonté , ne formeraient aucune garantie contre ses caprices. Si les sénateurs étaient élus par le peuple , an moins voulait-on qu'ils le fussent à vie, pour les rendre dés*-
DES PEUPLES LIBRES. ^Sl
ormais indépendans de leurs électeurs ; ou bien on laissait aa sénat lé droit de se recruter lui-même y ou encore celui de présenter des caddidats au peu^ pie, ou bien celui de choisir entre les candidats non!mes par le peuple. On cherchait ainsi à inspirer aux élus un esprit de corps qui leur donnât l'énergie de dire à l'assemblée populaire : Tu iras jusque-là , et pas plus loin.
Nous l'avons dit, il n'y a pas une des démocraties dont nous venons de chercher à faire comprendre l'esprit , au milieu desquelles on n'ait vu sui^r quelque corps aristocratique , quelque sénat chargé d'assister et de diriger les magistrats dan^ lesquels nous avons reconnu les mandataires plus immédiats du peuple. L'inconséquence, les caprices et l'imprévoyance des assemblées populaires étaient si notoires qu'aucune démocratie ne croyait pouvoir se passer de ces conservateurs de la* prudence nationale; mais la jalousie excitée contré toute distinction, l'impatience qui se roidissait contre toute résistance , ne permettaient point le plus souvent à ces sénats d'user de leurs prérogatives; ils étaient aussitôt attaqués par les démagogues au nom de la souveraineté du peuple, et le flot renvei'sait bien vite la digue qu'ils s'efforçaient d'élever; aussi la plupart des cités grecques, et Athènes, et les petits cantons suisses, demeurèrent des démocraties eii dépit des faibles institutions ans* tocratiqueis qu'ils avaient introduites dans leurs constitutions.
Mais il ne tarda pas à y avoir aussi de$ peU|[)les
252 irUDES SUA LES CQNSTlTUTIOlfS
qui dirent aux aristocraties , comme d'autres avaient dit aux despotes : tt Regardez-nous comme votre propriété y soignez-nous couune votre héritage ; ne mettez jamais notre intérêt en oppositions avec 1^ vAtre , car à toujours nous voulons que notre riéhesse soit à votre disposition, que notre valeur étende votre empire y que notre gloire soit la vôtre^ et que nous ne puissions jamais plus exprimer notre volonté que par votre organe. >> Les peuples , consternés d'une calamité qu'ils ont attirée sur eux , honteux des résultats de leurs délibérations^ irritéç des vices et des tromperies de leurs mandataires , passent quelquefois avec une extrême rapidité d'un excès à l'autre. Après avoir éprouvé la jalousie la plu9 violente contre toute inégialité,. contre toute distinction , ils se dégoûtent tout à coup d'eux-mêmes, ils s'abattent soos les reiyers^ ils^ ne voient plus dans leurs propres conseils qu'erreur et incapacité , et ils se jettent sans condition et en aveugles entre les mains de ceux qu'ils croient les plus habiles : mais quand ils se sont une. fois abandonnés à l'aristocratie , il ne dépend plus d'eux de s'en dégager.
' Avant d'aller plus loin , il est nécessaire de protester contre un abus du langage que les passions de nos jours ont introduit , et qui rend impossible d'ariiyer à aucune idée claire sur la politique constitutive. Nous avons vu non seulement quel était, le sens du mot aristocratie, \e pouvoir des meiUeursy mais encore quelle était l'origine, quel était le motif de ce pouvoir, la distinction dans la vieillesse^
DES PE(/PLES LIBHES. a 53
Il existe cependant, surtout dans les sociétés modernes , une classe dont l'origine est toute différente, dont l'esprit est plus différent encore : c'est la noblesse , que presque tout le inonde s'accorde à nommer aussi aristocratie. La noblease des monarchies a une double origine ; une partie est féodale j ^lle n'a point été créée dans un but social, mais elle s'est faite elle-même : au milieu des convulsions d'une société qui tombait en dissolution , des chefs de soldats et des maîtres d'esclaves se sont emparés de terres qui suffisaient à maintenir le troupeau des hommes empressés à leur obéir ; ils se sont bâti des châteaux-forts d'où ils pouvaient braver toute attaque étrangère^ ils ont persuadé à ceux entre lesquels ils partageaient leurs terres que c'étaient eux qui les nourrissaient , et ils ont fondé leur domination sur l'intérêt, la force et la peur; la féodalité était une fédération de petits despotes; le bien ou le mal qu'elle a fait n'a aucun rapport avec l'origine républicaine de l'aristocratie. Sur cette féodalité s'est entée, depuis quatre siècles, une noblesse plus récente , produit de la faveur ou du valetage des cours et de la servilité dans les emplois donnés ou vendus par le monarque; cette noblesse courtisane et cette noblesse de robe n'ont de même aucun rapport avec Faristocratie des républiques ; leurs qualités et leurs défauts ont des caractères tout opposés , et l'on ne saurait appliquer k la noblesse les résultats de l'expérience sur l'aristocratie , sans accréditer les idées les plus fausses. Nous nous soumettrions cependant à cette
perversion du langage, résultat des passions poli** tiques , qui a fait d'aristocrate et de gentilhomme deux mots presque synonymes , s'il nous eu restait un autre pour dé^gner ces créations singulières d'un système tout différent , les aristocraties de la Grèce et de Rome , (Je Venise et de Berne , qui nous^ présentent des résultats si dignes d'étude sur les élémens des gouvernemens.
^ L'aristocratie républicaine , c'est-a-dire la concentration du pouvoir entre les mains d'un corps de vieillards choisis comme les plus habiles, a toujours présenté, par ses vertus et par ses défauts^ un caractère diamétralemeiit opposé à celui de la démocratie. En effet, tandis que le simple citoyen arrive à l'assemblée populaire avec un désir vague de faire ce qu'il y aura, de mieux pour la patrie^ désir modifié cependant par ses intérêts personnels , toujours présens à sa pensée; tandis que ^suspendant à peine ses occupations journalières, il ne r cçnserve qu'un souvenir incertain du passé pour les affaires publiques ; qu'il n'a aucun système arrêté pour le présent , et qu'il sent fort bien la vanité de songer à l'avenir , le sénateur a fait de ses fonctions publiques la passion de sa vie; il s'y est préparé dès sa jeunesse , comme à la plus haute distinction qu'il puisse obtenir dans son pays , comme à la récompense de tous ses efforts; l'intérêt de corps ou l'intérêt de la chose publique , qu'il regarde comme la propriété de son corps , passent dans son esprit avant l'intérêt personnels L'égoïsme national , qui manque absolument aux démocraties, qui se trouve
bien dans les monarchies, mais aveugle et cor-* rompu, est l'âme des aristocraties; il est le but unique de tous les esprits, et d'esprits qui s'exer*cent par le frottement ^ par l'étude des traditions ejt par l'émulation* Il ne faut pas demander au sénat des aristocraties d'écouter, de préférence à l'utilité publique, ou la générosité , ou la reconnaissance ^ ou la piti^; la sympathie agit à peine sur lui; l'éloquence y loin de l'entrainer, excite sa défiance ; la conscience privée de chaque sénateur est réduite au silence par ce nom de patrie ou d'intérêt public ^ qui représente à tous le premier intérêt et le premier devoir. La seule vertu des aristocraties , c'est l'amour de cette patrie, telle qu'elles l'ont faite} mais leurs qualités sont nombreuses et ne se trou«> vent dans aucun autre gouvernement. Les plus h»* biles de la nation appliquant sans cesse leur pensée à calculer les résultats de chaque circonstance, ta république acquiert un trésor d'habileté et d'ex|>é^ rience qu'une tradition non interrompue transmet à la postérité : elle' embrasse constamment de se» regards tout le passé et tout l'avenir. On voit la conduite et l'esprit des monardiies changer avec chaque régne , ou même se mocUfier d'année en année , à mesure que le prince avimce en âge; on yoit les assemblées populaires courir d'un extrême à l'autre , selon qu'elles cèdent aux impressions de l'imagination, de la sensibilité ou de la passion; mais le sénat d'une aristocratie est toujourï immua-^ ble danala même pensée; le renouvellement suc-^ cessif des membres ne change point son esprit^
a56 * l^UDES SUR LirS eONSTlTUTIONS
que les mourans transmettent à leurs suceessèors avec leur expérience, comme un héritage^ sacré \ leur prudence, leur modération dans les saccës^ leur constance dans les revers , font partie de ce système immuable; en effet , le terme moyen de la sagesse des plus sages d'une nation doit toujours être le même. •
Quand le peuple a dit aux rois qu'il se donnait à eux sans retour , les rois Font cru et se sont bien vite figuré qu'ils avaient sur leurs sujets un droit divin. Quand le peuple a tenu le' même langage aux aristocraties , elles ne s'y sont jamais trompées ; elles ont senti qu'elles ne tenaient le pouvoir qu'en raision de leur habileté supérieure; en vbyant le peuple endormi , elles n'ont point oublié la force qu'il pourrait montrer à son réveil , et elles se sont surtout tenues en garde contre ce qui pîourrait exciter ses passions. Défiantes et cruelles dès qu'il s'agissait d'affaires d'État , elles ont voulu prévenir les premières attaques contre leur autorité par l'espionnage et la terreur des supplices ; mais , lorsque leur prérogative ne leur paraissait pas en danger , elles ont tenu la main avec vigueur au maintien d'une égale justice; elles ont surpassé en économie, en ordre dans leurs finances tous les gouvernemens connus , parce qu'elles redoutaient surtout d'avoir à demander de l'argent aux peuples. Elles ont bien voulu imprimer aux gouvernés le respect et la crainte des gouvemans, mais cependant elles ont cherché en même temps à effacer les personnes , à ne présenter aux esprits que l'idée abstraite de la
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république ou son image , le lion de Saint^Marc.el; l'ours de Berne ; aucun nom n'est mis en évidence, et tout l'effort des mœurs est de niaintjBnir une égalité à deux niveaux, l'un entre tous ceux qui commandent, l'autre entre tous ceux qui obéissent. Dans ce but , les aristocraties ont inventé les lois somptuaires pour que les sénateurs , leurs femme^ ou leurs enfans n'excitassent jamais la jalousie du peuple par leurs habits ou leurs équipages; dans presque toutes les aristocraties de l'Italie et de la Suisse il ne fut permis de porter à la ville qu'un habit uniforme, simple et de couleur noire; les Vénitiens y ajoutèrent l'habitude de ne paraître en pu-blic qu'avec un masque , pour qu'un riche ou un puissant ne pût pas même avoir la pensée de briller, puisqu'il ne devait pas être connu.
Même dans les républiques , on a pu distinguer l'aristocratie des corps et celle des races ; on a pu trouver que , dans les uùes , le pouvoir et la vie de l'État se concentraient dans les corps éleci;ifs ; que, dans les autres , ils se conservaient dans les races héréditaires. Sous quelque forme que se présente le gouvernement du petit nombre, il s'efforcera toujours, même en dépit des lois, de restreindre ses distinctions à quelques familles seulement. Mais l'aristocratie n'est puissante , n'est habile , n'est enrichie des vertus qui lui sont propres que lorsque l'élection seule, distinguant le mérite, ouvre la porte des conseils. Elle se corrompt au contraire , elle penche déjà vers sa ruine lorsqu'elle devient aristocratie de race, lorsqu'il suffît de naître dans I. 17
une famille patricienne pour être sûr d'arriver au pouvoir. L'aristocratie est le plus durable de tous les gouvernemens ; mais comme toutes les choses humaines dépérissent , les aristocraties aussi tombent quand elles cherchent à se confondre avec la noblesse des monarchies ; elles tombent quand , cédant complètement à leur penchant pour s'enfermer dans le cercle étroit de quelques familles , elles admettent l'hérédité du pouvoir sans élection , et elles perdent le cachet de la vieillesse que l'élection leur avait imprimé. Dans l'étonnante Venise, cette fille aînée de l'empire romain , qui long-temps se maintint l'égale des. pi us puissantes monardiies , on vit , après douze siècles de sagesse, l'esprit de famille reprendre le dessus sur l'esprit de corps ; alors la cupidité privée se partagea les richesses de l'État; alors les jeunes gentilshommes vénitiens, qui n'avaient besoin pour entrer au conseil que de prouver leur naissance et leur âge de vingt-cinq ans , étalèrent leurs vices et leur insolence aux yeux d'un peuple qu^ils s'étaient accoutumés à mépriser ; et les vieux sénateurs, n'osant plus compter sur des vertus antiques , fiivorisèrent eux-mêmes la licence pubUque pour que personne n'eût le droit de reprocher à l'aristo cratie la corruption de ses mœurs.
A l'époque même où les aristocraties sont en possession de toutes leurs vertus, elles ne répondent point au but qu'une nation doit se proposer en se donnant un gouvernement. Sans doute, lorsqu'on oubhe les hommes pour ne soçger qu'à l'Etat , on ne saurait trouver une forme de gouvernement qui
DES MUPLES r.IBT^ES. ^Sq
lai assure plus de vitalité : presqae^jamais elles li'éprouvent de changemëds , elles ne connaissent de commotion intérieure d'aucun gentë ; elles pourvoient à la sûreté, èi la prospérité, à la splendeur mémei de l'État avec moins de dépense qu'aucun autre; elles soignent tous les intérêts matériels du peuple, elles protègent W développent son commerce et son agriculture , elles le maintientient eti paix avec honneur , dans l'abondance et sans sacrifice; mais elles opposent un obstacle presque insunnontable à ce perfectionnement moral, qui est aussi un des grands buts de Fassociation. La vue des citoyens est sans cesse circonscrite et ramenée vers la terre ; tout i^uvement de l'esprit , toute distinction excite ta jalousie du pouvoir, toute gloire est un commencement de danger, et dès que le citoyen s'écarte du sillon qui lui est tracé d'a^ vance , il se sent surveillé , persécuté , accablé par une inimitié invisible, mais toute-puissante; il n'existe plus alors pour lui ni liberté , ni justice, ni sécurité près du foyer domestique ; il n'est plus garanti par aucune des lois communes de l'humanité : l'État, pour être grand , semble exiger que tous les hommes soient petits. *
C'jétait, jusqu'à nos jours du moins, une vérité dès long -temps reconnue qu'a^icune des trois formes simples de gouvernement n^étaît projpre a assurer à un peuple ce qu'il doit toujours se proposer, l'union du bonheur et dii perfectionnement. C'était une vérité reconnue par les philosophes dé l'antiquité , comme par tous les publicistes du siè-
•Ji«
260 ÉTUDES SUR LES COïfSTiTOTIONS
cle' dernier , qu'où n'arriverait à une constitution vraiûient sage , libre et protectrice qu'en empruntant à chacune de ces trois formes ce qu'elle avait de meilleure Aussi nous sommes-nous moins proposé, en les passs^nt en revue ^ de confirmer cette vérité rebattue , que de chercher dans chaque forme quelle est sa vertu éminente, et de reconnaître les qualités elles avantages qu'il convenait d'empruùter à chacune pour arriver à une constitution sagement balancée. Cependant un nouveau système semble prévaloir aujourd'hui sous le nom de souveraineté du peuple ; il remet en question ces vérités si longue* m,ent établies par l'expérience. La révolution violenle qui a soustrait la nation française au joug , et bien plus encore àTinsolence de la noblesse féodale et courtisane , à laissé de l'ulcération dans les cœurs; les deux partis, se livrant a leur haine l'un contre l'autre , ne comprennent plus comment ils peuvent cpncourir à un même gouvernement. On répète beaucoup quela noblesse n'est plus dans les mœurs du siècle , qu'elle est morte , que son influence eist éteinte pour jamais. Cependant , à la jalousie avec laquelle on la surveille sans cesse , à la haine qui éclate, dès qu'elle recueille quelq^ie distinction , il faut bien reconnaître qu'elle remue encore fortement les passions populaires ; mais ce qu'il y a d'étrange c'est que depuis qu'on l'a attaquée avec le cri de guerre , à V aristocratie! on ne veuille plus reconnaître d'autre aristocratie qu'elle. En vain elle prend pour caractère la hiérarchie des rangs et l'inégaUté; envain elle ne croit briller que par i'é-
DÉS PEUPLES UBRES. 26 1
légance , la bravoure , la frivolité , Tobéissance ; elle se nomme fidèle, elle se notnme jeune et brillante. C'est d'après elle qu'on juge les aristocraties; dont le caractère est là prudence morose dé la vieillesse, l'orgueil qui ne reconnaît point de supérieurs, la suppression de tout éclat et de tout faste, l'économie et le silence; on a presque établi en principe qu'une aristocratie d'aucun genre ne peàt plus être admise dans un gouvernement libre. On y appelle, il est vrai , l'élément monarchique conjointement avec l'élément populaire; mais en même temps on ne veut laisser au roi ni indépendance'ni droit à avoir une volonté; on lui demande seulement de nommer des ministres tels qu'ils lui seront désignés par l'opinion , sous condition qu'il les i^ënverra dès qu'ils auront perdu lia faveur d'une às-^ semblée toute populaire. On se fonde sur la souvè-^ raineté du peuple, mais on tombe ainsi dans' trhe confusion d'idées qui ravirait bientôt au peuple sa' liberté. Sans doute, l'organisation constitutionnelle d'une nation, la légitimité de tous les pouvoirs qu'elle contient dans son sein, et qui doivent con^ courir à soigner et à assurer sou bonheur , existent bien au nom d'une volonté nationale impliquée ou expresse ; car le seul but de leur création a été le plus grand bien de tous, leur seul droit à Fexis^ tence est encore ce plus grand bien. Cette volonté souveraine se manifeste encore quelquefois àii milieu des révolutions, remède terrible à des marox' extrêmes, car alors elle bouleverse long-temp» avant de reconstituer. Mais cette souveraineté, qui
262 £TUD^ SUg LES C0If6TI7UT10NS
a établi les bases mémej^ de }a société > ne doit point être confondue s^vec l'actipp populaire exercée dans les formes prédéterminées par la con$tit«}tîon ; alors la démoc;*atié n'est plus la nation tout entière, la nation souveraine} elle n'est plus qu'une des voix qui concourent à exprimer le vœu ns^tional. £)le doit être indépendante , mais elle doit laisser a^ussi leur indépendante à l'élément monarchique , à l'élément aristocratique ; si elle les domine ^ si elle pj:étend exercer sur eux l^i souveraineté, il ïi'y a plus d'équilib|*e ^ il n'y a plus de constitution, il n'y a plus de possibilité de gouverner.
C'est ainsi qu'à nos yeux le parti qui se proclame aujourd'hui républicain déploie sur sa bannière un inot, y^alitéf, qui rend impossible la république. (( Le gouvernement , y^ avons-rnous entendu dire à l'ep]çereu^ Napoléon dans les cent jours, « le gou- % yemement est une navigt^tion \ il faut av<»r ^ d^ux élémeos pour naviguer; il en faut deux « aussi pour diriger le vidsseavi de l'£tat , afin de « pouvoir s'appuyer sur l'un contre l'autre. On ne ^ dirigev^ jamais les ballons , parce que , flottant « dans un se^l élénlent , qn n'y trouve aucun point % d'appui pour résister aux tempêtes qui agitent cet « élément. On n'a de même aucuiQ point d'appui , (( aucune possibilité de direction dws la démocratie i$ pure; mais, en la combinant avec l'aristocratie, <£ on oppose l'une à l'autre , et l'on dirige le vais- (^ ^^u pav des passions contraires. » Bepreaoyas ces élémçns divers qu'il est si nécessaire de réunir d^ns la constitution dç l'État, et voyons sous quel
rapport chacun d'eux est propre à coucourir ^\i but commun, le bonheur et le perfectionnemei|t de tous. j
L'intérêt de tous réclame dans le gouvernement une part pour l'élément monarchique , oq pour l'a^ tribution du pouvoir, dans un certain nombre de circonstances , à la volonté d'un seul) de préférence à la volonté ou d'un conseil , ou d'un collège. Npu9 avons vu déjà combien le résultat d'une délibéra*tion commune était loin de présenter la somme d^ la prudence ou de la vertu -de tous ceqx qui y avaient pris part , combien chaque votant était loi^ de se préparer à son vote par une attention aussi intense , une apréciation aussi complète de tous 1|^ points de vue de la question , un sentiment aussi profond de sa responsabilité que s'il devait prendre seul sa décision. A ces nioti& pour déférer le coiçimandement à un seul (c'est le sens propre et étymplogiquedu mot monarchie), se joint le besoin d'unç décision prompte, le besoin d'un sei^ret^bsolu, le besoin d'appeler àl'aide de VÉtat cet entraînement yjoef, enthousiasme qu'un homme, par ses qualités pei> sonnelles, peut seul inspirer à d'autres hommes; le besoin de profiter de ce coup d'œil pronjpt et s^y avec lequel un homme démêle dans d'autres hpmmç^ les talens, les vertus, les défauts, à des signes que Iç langage ne saurait rendre , et qui ne pourraient être appréciés par un. conseil ; le besoin^ de conduire jusque sur le théâtre des actions un juge et un qp^préciateur du mérite, qui saura le récompenser*
Dans la fonction la plus importante et la pkis
2l64 ^TUD£S StJll LES CONSTITDTIOUS
critique du gouYeniement, lorsquc^l'existence d'un État dépend peut-être du coup d'œil du prince , de la promptitude de ses décisions et du secret , à la guerre , on a universellement senti la nécessité de recourir au pouvoir monarchique. C'est pour la guerre que toute l'énergie d'un peuple est appelée à l'action , que tous les citoyens sont appelés à faire les plus grands sacrifices , qu'ils doivent sans balancer jouer leur fortune, leur liberté, leur vie; tous les biens que l'ordre social est appelé à garantir sont alors abandonnés à la discrétion du gouvernement, et la conséquence de ses fautes serait terrible ; cependant c'est le moment où les peuples les plus libres ont senti la nécessité de mettre de côté toutes leurs défiances , de s'abandonner sans réserve au pouvoir d'un seul et de redoubler la sévérité delà discipline, pour que l'habitude de la discussion ou de la désobéissance ne passât pas de la place publique dans le camp.
A l'origine dés sociétés , le pouvoir judiciaire a été aussi le plus habituellement confié au prince. Choisissons-nous un roi pour qu'il nous juge ^ tel est le cri que l'histoire attribue à plus d'un peuple. En effet, les décisions judiciaires réclament cette unité d'appréciation et cette responsabilité non partagée, qu'on ne trouve que dans l'individu et non dans les collèges. A la suite de notre longue expérience, Bentham, qui avait fait des tribunaux sa principale étude, et dont les opinions sont plus démocratiques que celles d'aucun autre philosophe, demandait cependant comme garantie des lumières , de l'attention
BES PEUPLES LIBRES. !l65
et de la consciei^e du juge, qu'il fôt toujours seul sur son tribunal. La société lui paraissait avoir besoin et de la complète indépendance du juge , visà-vis du peuple souverain , comme de tout autre souverain, et d'une confiance sans réserve à sa conscience individuelle , pour trouver dans ses jugemens la garantie de son caractère , de sa conviction et de sa responsabilité morale. Cet appel, que les nations ont cru devoir faire aux lumières et à la conscience de l'individu, à l'élément monarchique , pour le prononcé des jugemens, se retrouve même dans* l'institution qui semble s'en écarter le plus ^ et dont le même principe dort e:êpliquer la bi*zarrerie. Les Anglais ont formé leur jury de douze citoyens, mais ils leur ont demandé de prononcer à l'unanimité; c'est qu'ils n'ont eu aucune confiance dans les délibérations d'un collège ou dans sa ma^ jorité; ils en ont appelé à la conscience de l'homme seul , ils ont voulu que le citoyen prononçât par ses propres lumières, et sans se soucier de l'opiniop d'autrui; mais ils ont voulu que ce jugement individuel fût douze fois répété , parcç que s'agissant de l'évidence d'un fait , ils supposaient que ces doUze jugemens individuels devaient se trouver semblables. *
Dans toutes les décision^ promptes , dans toutes les occurrences de salut public, le pouvoir monar-chique est encore appelé à agir avec indépen-^ dance, pour procurer à ttËe grande nation touar les avantages du coup d'oeil compréhensif, de la promptitude et de l'énergie d'un seul homme ;
dans toutes les négociations ave€ l'étranger, le besoin se fait également sentir d'un secret absolu, d'une' décision prompte, d'une réunion dans un même esprit , sous un seul point de vue > de toutes les questions, de tous les intérêts qui «ont en suspens.
Si l'individu auquel on a déféré le commandement ne peut pas remplir seul toutes les fonctions que la société défère à un seulJiomme, les mêmes mdtifs semblent exiger que ce soit lui du moins qui nomme les autres individus qui devront le remplacer : tels sont tous ceux qui seroùt appelés à agil* seuls , à exercer une autorité personnelle ; tous ceux qui le représenteront en quelque sorte, et seront des vice-monarques; tous les officiers des armées de terre et de mer , tous les juges, tous les défenseurs de l'ordre public , tous les ambassadeurs, négociateurs et agens à l'étranger.
Il est impossible de n'être pas effirayé de cette seule éûumération des attributions monarchiques. La nation est appelée à remettre entre les mains de son chef tous ses moyens de défensa ou de puis- 8ante\ soit à l'intérieur, soit dans ses armées , soit danê ses relations avec l'étranger ; mais il n'en est pas un qiii ne puisse devenir à son tour un moyen d'atf aqne contre elle et contre ses libertés ; il n'en est }]ras, un qui , par les jouissances qu'il procure, n'excite la cupidité du dépositaire , ne le dispose à vouloir l'accroître toufburs plus , et se l'approprier ; il n'en est pas nw ei£n qui , par les luttes dans lesquelles il engage .«4% prince, n'accoutume
DES PJEUPLËS LIBRES. 267
son esprit à désirer de supprimer toute résistance. Quoique la liberté puisse aussi périr ou par l'usurpation ou par les fautes des deux autres pouvoirs , c'est surtout oontrç les entreprises du pouvoir monarchique que la nation doit se tenir habituellement eu garde.
Les limitations apportées au pouvoir monar* chique sont de plusieurs natures; la plus importante est celle qui se rapporte à sa durée , puisque c'est sur elle qu'est fondée la distipction entre les républiques et les monarchies. Dans plusieurs Etats libi^es , on a aussi partagé entre deux chefs égaux le pouvoir royal ; ()ans plusieurs , on a associé le chef au sénat, de telle sorte que le premier n'exerçât que les fonctions pour lesquelles toute consultation serait impossible ; tandis que , dans les autres , l'autorité du chef était surveillée et limitée par l'aristocratie de corps dans les république^, par l'aristocratie de race dans les monarchies; enfi» on $k souvent mis jes monarques dans l'impossibilité cl'exercer les fonotiims qui semblaient n'être faites que pour un seul.
Je le répète , entre ces diffé^ens systènies , je ne prétends point décider quel est le meilleur; j e crois qu'à chaque nation un système a presque toujours été donné par aes antécédens ; que les faits la dominent^ que des pouvoirs existent avant les lois qu'elle est appelée à se donner, et que la grande habileté du législateur consiste à respecter ces faits , k profiter de ces pouvoirs , et à noieltre en harmonie l'avenir avec le passé; mais jc^uis républicain; je
Îl68 ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
le suis pour la Suisse et pour Genève, ma patrie; je le suis pour TAînérique et tous les pays neufs; je le suis pour tous les pays tellement bouleversés par les révolutioos que les vestiges du passé en ont disparu; je le suis par les souvenirs d'amour, de devoir, de reconnaissance qui ont lié tous les miens aux républiques de Pise et de Genève; je crois la liberté possible dans la monarchie constitutionnelle comme dans la république ; je crois cette voie au perfectionnement la plus sûre pour plusieurs peuples; mais si l'on voulait y faire entrer ma patrie, j'espère qu'il n'y a pas un Suisse qui ne fut prêt à sacrifier sa fortune et sa vie , plutôt que de se soumettre à l'établissement d'un roi dans son pays.
Nous l'avons vu , ce qui constitue l'élément monarchique , c'est l'unité de volonté , et non la durée. Cette unité se trouve non seulement avec un président nommé pour trois ou six ans , comme aux États-Unis , mais avec deux consuls nommés pour un an , comme à Rome. Les consuls , en effet , ne délibéraient point entre eux, n'agissaient point par une volonté commune ; chacun étlit roi pour sa partie et dans la province qui lui était assignée ; chacun était roi et exerçait lui-même avec sa propre pensée , sa propre volonté , toutes les fonctions royales; chacun était chef sujirême de l'armée , chef suprême de la justice jusqu'au temps de l'institution des préteurs, chef suprême de l'administration pour repousser tout détriment qui aurait menacé la république, seul appelé à nommer Cous ses subordonnés à l'armée , tous ses agcns dans
les négociations avec l'étranger. L'égalité entre les deux consuls et leur indépendance était considérée comme une garantie contre l'usurpation de l'un où de l'autre; et en effet, quoique toujours à la tête des armées , quoique souvent enivrés par là victoire, pendant quatre cent vingt- deux ans , jamais on ne les vit tenteï* de se rendre absolus, ou de perpétuer leur pouvoir; jamais le sein de la patrie ne fut déchiré par une guerre civile. Aucun autre gouvernement au monde n'a présenté une si longue garantie contre les tentatives d'usurj)ation ; quand elle ne fut plus suffisante, c'est que Rome, déjà corrompue par la domination de l'univers, n'était plus susceptible d'aucun bon gouvernement. Sans dpute une des causes principales de la longue durée de la liberté romaine et de l'impossibilité où se sentaient les dépositaires du poHVoir monarchique de l'attaquer, même lorsque ce pouvoir était réuni dans les mains d'un dictateur, c'était la forte constitution de l'élément aristocratique entre les mains du sénat. En effet, la constitution de Rome était si admirablement balancée que les consuls exerçaient la totalité des pouvoirs , qui , pour le bien de tous , sont mieux placés entre les mains d'un seul que de plusieurs , et que le sénat exerçait tous ëeux où les corps aristocratiques peuvent déployer leurs vertus propres , et montrer leur supériorité sur le pouvoir d'un seul ou sur celui du peuple. Les consuls donnaient à la république les hauts talens militaires , l'unité de Vues , la promptitude de décision , le secret jjle tact pour choisir
270 JÉTUDES Sun LES COîTSTITUTlOIfS
les hommes et décerner les récompenses; le sénat donnait à Rome la constance inébranlable dans un même système , I0 trésor des traditions antiques , la grande école des talens politiques, la constante vigilance mêlée de quelque jalousie, l'ordre , Péconomie et la modestie dans les mœurs. Le peuple enfin , avec sa participàtiôii directe à la Souveraineté par les électioriâl et par la législation , doimait à Rome la garantie de la liberté de tous , la barrière contre toutes les usurpations , et le sentiment pour chaque citoyen de la haute dignité de son catactèrè*
Deux choses sont nécessaires pour la constitution de l'élément monarchiqtie dans un gouvernement libre ^ premièrement que l'homme à qui on défère le pouvoir d'un seul soit bien choisi, qu'il ait réellement les tàlens, les vertus, la supériorité d'âme et d'intelligence auxquels seuls un peuple veut confier la décision de ses plus graves intérêts et le soin de S6s destinéeel; ensuite, qu'une fois choisi, il reste tel qu'il était au moment du choix. On cherche à atteindre ces deux buts en déférant l'élection à ceux qu'on jugé capables de la bien &ire , et en limitant la durée dès fonctions des chefs de l'État.
Nous avons eu déjà occasion de le dire , pour réduire à leur juste valeur les prétendus avantages du système représentatif : déléguer un pouvoir n'est point la même chose que le garder, et, parce qu'une nation a nommé elle-même son souverain , il ne s'ensuit pas qu'elle soit souveraine. Aussi nous n'accuserons pas d'usurpation ceux qui se sont at-
D1Î8 PEUPLES LIBRES. fà'Jl
tribué ou qui ont déféré le droit d'élire le prince à d'autres qu'au peuple , s'ils ont pu réunir à se procurer ainsi une suite de clie& habiles et vertueux. Cependant nous croyons que c'est surtout lorsqu'il s'agit de choisir le chef du gouvernement qu'ton peut compter jivec confiance sur le discernement du peuple. Les qualités requises dans le prince^^ dans le chef de l'armée , sont presque toutes brillantes; souvent il doit agir par ce pouvoir sympathjbqtie qui^électrise les masses , qui les entraîne vers les grandes actions. Il doit aVoir ce coup d'œil prompt, cette décision de caractère , cette intelligence instantanée, cette facilité d'élocution, surtout cette vaillance que le peuple aime dans ses favoris. Un grand homme d'action se fait remarquer presque immédiatement dans la foule, tandis qu'un grand législateur pourrait y demeurer long-temps ignoré. £nôn les petites intrigues, les petites rivalités peuvent décider des notabilités , mais la gloire est indépendante de tous les cak5uls étroits , et la voix publique quila proclame est impartiale. S'il y a un grand homme dans la nation , un homme unique , nous croyons bien probable que le suffrage populaire le signalera.
D'autre part, la seule manière d'appeler l'élément démocratique à une part dans la constitution du prince , c'est de lui en attribuer l'élection. Nous avons vu combien le peuple se montre mobile, viaconsidéré, passionné dans l'exercice du pouvoir : il ne peut ni gouverner lui-même , ni surveiller le gouvernement , sans exposer l'htat aux convulsions
a'JI ÉTUDES StIR LES CONSTlTtJTlOICS
qu'éprouva la démocratie d' Athènes dans ses pkis mauvais jours, qu'éprouvent aujourd'hui les États- Unis , depuis que le peuple s'y est emparé des questions de l'esclavage, de la banque , de la douane et des querelles avec l'étranger. Il ne peut même y être associé sans tout usurper , par une fausse application du dogme de sa^ souveraineté , sans réjduire le prince aux fonctions de commis , et menacer >de le casser pour sa désobéissance. Cependant le peuple a des vertus qui lui sont naturelles , et que les deux autres élémens du gouvernement né possèdent point. Il n'y a que lui qui soit propre , par son action indirecte , à maintenir le prince dans la voie de la justice, de la vertu et de l'honneur; ce sera toujours un représentant de ces principes qu'il cherchera lorsqu'il fera choix de son chef. Lui aussi , il est vrai , peut se tromper dans son choix , mais pour que son erreur n'ait pas de trop longues conséquences , pour que son droit ne devienne pas illusoire , enfin pour que l'élu du peuple n'ait pas le temps de changer de caractère , il faut que les fonctions du prince ne lui soient pas conférées pour un trop long temps.
Le chef d'un petit État peut demeurer moins long-temps en charge que celui d'un grand. La commotion donnée à la république par l'entrée en charge du gonfalonier et de la seigneurie , que l'on changeait tous les deux mois, à Florence, à Lucques , à Pise , à Sienne et dans presque toutes les républiques d'Italie , commençait et finissait le même jour ; elle durerait peut-être un mois dans
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l'immense étendue des États-Unis , de la Colombie, du-Rio-de-la Flata^ aussi le président est-il nommé pour trois ans ; lorsque kr république romaine eut pris une étendue démesurée y on prolongea au-delà de l'année le pouvoir des cpnsuls , en les nommant proconsuls. Il y a des bornes cependant à cette durée 9 et lorsque la république française nomma ses consuls pour dix ans , elle pouvait s'attendre avec certitude qu'avant le terme de leurs fonctions ils demanderaient à être consuls à vie.
La même république avait fait auparavant un essai tout aussi imprudent d'une autre théorie, celle de supprimer entièrement le pouvoir monarchique par l'institution du Directoire ,• et le mauvais succès de cette épreuve a eu beaucoup de part à dégoûter la France du gouvernement républicain. La constitution de l'an m répudiait dans tous les cas également tous les avantages qui sont attachés au commandement d'un seul. L'individu ne paraissait jamais : le prince était un collège de cinq membres^ renouvelé successivement et par rotation* Ce renouvellement , qui changeait chaque année la majorité sans changer le collège, devait amener des révolutions^ et il en amena ; mais l'organisation était mauvaise de toute manière; nous nous sommes déjà attaché à faire sentir les différences entre l'eâprit dans lequel un homme se décide pour lui seul , et celui d'après lequel il vote dans un corps. Lorsque ce corps est aussi peu nombreux que l'était le Directoire , de nouveaux inconvéniens se présentent encore; alors les membres se font des concessions I. i8
réciproques , quelquefois d'opinions , quelquefois même d'intérêts ; entre deux décisions extrêmes , le plus souvent ils s'arrêtent à la moyenne , quoiqu'elle soit moins rationnelle que les deux autres : les membres s'aident les uns les autres à faire ce qu'ils nomment des afiPaires, échappant sous un nom collectif à toute responsabilité d'honneur ; puis, comme ils n'ont jamais complètement approuvé les résolutions auxquelles ils ont concouru, ils sont les premiers à les blâmer lorsqu'elles ne réussissent pas; et si le Directoire tomba dans un mépris universel , il ne faut point oublier , parmi les causes de ce discrédit, qu'il commença par se mépriser lui-même. Cet essai pour supprimer entièrement l'élément monarchique étant jusqu'à présent isolé dans l'histoire , et n'ayant présenté que de si tristes résultats , il n'est peut-être pas nécessaire de s'y arrêter davantage.
Un expédient d'une nature tout opposée a été pratiqué beaucoup plus souvent : c'est celui de la monarchie élective , mais à vie ; nous nous y sommes déjà longuement arrêté dans le premier de ces deux essais. On aura pu remarquer que ce gouvernement était beaucoup plus souvent né de circonstances bizarres, que d'un système clairement conçu pour tempérer l'autorité monarchique à ,1'aide de l'aristocratie et de la démocratie du pays. Le plus souvent on ne devait le regarder que comme le correctif d'une ancienne usurpation. Ici le roi électif était le chef d'une confédération de princes 4 là, d'un collège de prêtres; ailleurs , en*
core, d'une noblesse qu'pn pfouvait regarder comme l'armée du pays. Si cependant oti veut trouver une idée philosophique pour expliquer la'royauté viagère , il faut croire qu'on ai'était i^roposé de satisfaire suffisamment l'ambition et les passions du chef électif, pour qu'on n'eût plus besoin de lutter contre lui. Les efforts constans des monarques électifs, tantôt pour enrichir et agrandir leur famille, tantôt pour l'appeler à la succession de la couronne, montrent qu'on s'était trompé dans ce calcul , tandis qu'on soumettait cependant la nation à voir remplir les fonctions qui demandent le plus d'activité et de vigueur , par l'imbécillité de la maladie ou de l'âge.
Il y a peu de probabiHté qu'on proposât de nos jours à une nation une monarchie élective et viagère j mais nous avons été appelés à voir dans un court espace de temps un assez grand nombre de monarques élus pour fonder de nouvelles dynasties : plusieurs sont tombés sans transmettre la couronne à leurs héritiers , mais plusieurs autres en France , en Belgique , en Suède , en Grèce , régnent encore aujourd'hui, et il n'est point sans intérêt de fixer l'attention sur leur double caractère dé rois électifs et héréditaires.
L'élection , hors les cas où elle est imposée par une force étrangère, donne toujours un monarque h|bile , souvent un grand homme ; elle remplit donc complétementle but qu'on s'est proposé en appelant à la tète de l'État les talens et ta décision d'un senl ,* elle donne au principe monarchique tonte sa vî-
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gaeur, aussi long-temps du moins que l'élu de la uadon conserve les facultés qui Font fait choisir; l'hérédité , au contraire , augmente si Y ou veut le lustre du principe monarchique, mais elle en détruit l'efficacité ; tout ce qu'on peut attendre des chances de l'hérédité , c'est que l'homme né sur le trône soit égal à l'homme tiré au hasard de la foule. Sans doute il aura pour lui l'éducation des précepteurs royaux , qui lui donnera le poU , les belles manières et les connaissances superficielles d'un homme comme il faut ; mais il aura contre lui l'éducation des courtisans et des dames de cour qui n'ont pas de plus court chemin pour s'élever qu'en favorisant ses vices ; il aura contre lui l'enivrement du pouvoir, la flatterie universelle, l'habitude de voir tout céder à sa volonté. Une énumération des monarques fous ou imbéciles qu'a vus l'Europe dans les cent dernières années ne prouverait que trop que les chances de l'hérédité sont plus défavorables k la royauté qu'un tirage au sort pris sur toute la foulé.
De cette vérité jamais proclamée , mais connue de tout le monde , a dû découler cette conséquence inévitable que , dans les monarchies héréditaires , même les plus absolues , le roi règne , mais ne gouverne pas. Selon le degré de respect pour l'opinion publique qui se maintient au palais, le pouvoir royal est transmis , ou à des ministres plus ou moins éclairés , ou à des favoris , ou à des msatresses , ou \ des affi:anchis et à des eunuques. De la monarchie absolue mais libérale de Prusse, jusqu'au harem
de Constantin ople ou de Téhéran , il ne faut pas se flatter de rencontrer l'élément monarchique; tous les avantages de cette volonté une , ferme , éclairée, à laquelle on avait voulu confier les destinées de l'État, ont disparu du moment que le monarque a résigné le pouvoir , soit qu'il assiste au conseil ou non , qu'il signe les ordres de ses ministres ou qu'il les ignore. Dans la seul^ monarchie qui ait donné à l'Europe le modète de ce qu'on nomme aujourd'hui le gouvernement constitutionnel, ce résultat humiliant de l'incapacité héréditaire a été changé en règle, en maxime de liberté. Un roi d'Angleterre se contente de charger un ministre de former le cabinet sous sa responsabilité , et ce ministre dès lors ne soufîreplus que son maître se mêle d'aucun des détails du gouvernement. Ce ministre' devient le roi électif, il prend sur lui seul la peïisée du gouvernement , il lui imprime son mouvement , et il ne doit point souffrir , sous peine d'anarchie , qu'aucun de ses collègues dispute sa volonté. C'est une royauté temporaire, comme celle des consuls de Rome ; seulement la durée du pouvoir est quelquefois plus courte, et le terme en est incertain. Quand la France vit, en i8i4, revenir sur son trône une dynastie héréditaire , elle crut adopter la rêgle'de la monarchie qui lui servait de modèle , règle qui semblait d'ailleurs convenir à l'âge et à l'indolence des nouveaux rois ; mais soit que ceux-ci ne voulussent pas se dessaisir absolument du pouvoir , soit qu'ils ne comprissent pas l'avantage de ne pas le partager en le déléguant , ou que la vanité des mi-
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nistres ne se pliât jamais à une entière obéissance envers leur chef^ il devint impossible de donner au cabinet cette unité qui ne se trouve que dans le pouvoir individuel ^ ce fut un collège , comine le Directoire, qui gouverna, et l'élément monarchique fut réellement^ exclu du gouvernement de la Frappe, h^ pouvoir exécutif, en perdant l'unité personnelle , n'eut pins ce puissant intérêt conservateur qui se confond avec le n^oi , plus de volonté prompte , plus de pensée intime qu'une discussion ne dévoilât pas, plus de sentiment de durée : un ministère peut chaque jour être renversé, l'avenir lui est étranger , il le sacrifie sans cesse au présent ^ il vit au jour le jour, sachant fort bien qu'il n'est point sûv d'avoir pomme les consuls un an pour assurer s^ gloir^.
Mais un monarque électif est un être d'une tout autre nature ; U a toujours en lui la puissance d'esprit et de caractère qui lui a assuré sou élection ; et quand même il a obtenu la promesse que sa postérité régnerait après lui , la capacité qui l'a porté là où il est n'en est point diminuée, et son intérêt pour s'y maintenir en est au contraire augmenté. C'est sa grande affaire que de conserver un trône où il se sent toujours mal affermi, et il est absurde de lui demander de ne p^s s'en mêler , de n'y pas regarder. Il y a beaucoup à parier qu'il entend sa position bien mieux qu'aucun de ses uiinistres , qu'il devient par conséquent l'âme de son gouvernement , qu'il s'en réserve la pensée dirigeante , et que Jtes ministres doivent se borner à lui obéir. On
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l'a vu dans Guillaume III , dans Napoléon , dans Louis-Philippe; on le Terra dans tous les rois qui par leur propre énergie ont monté eux-mêmes les degrés de leur trône, au lieu d'avoir été posés dessus.
En France, le roi règne et gouverne; c'est un fait que le ministère ne dissimule plus , mais qui cependant excite les clameurs de toute Fécole constitutionnelle , car il bouleverse le système d'équilibre qu'on croyait avoir apporté d'au-delà des mers. Que devient la distinction entre le roi et le gouvernement? Que deviennent le respect et le silence qu'on doit à l'un, la liberté d'attaque et de discussion qu'on se réserve contre l'autre? Que devient la responsabilité des ministres , qu'on ne pourrait punir de leur obéissance au roi sans une injustice criante? Que devient l'équilibre qu'on a cru établir entre le roi et le peuple , quand le premier est doué de toute l'habileté, la finesse et Fadresse que les chances de l'hérédité n'auraient pas amenées sur le trône en mille ans? et si l'on réforme cet équilibre sur sa mesure , que deviendra son successeur ?
Ainsi, lorsqu'on adopté le système de la monarchie héréditaire , on détruit réellement dans son essence le vrai principe monarchique, la centralisation de volonté , ^intelligence et de pouvoir de l'individu clairvoyant ; lorsqu'on change cependant la dynastie , et qu^on donne par l'élection un chef éminent à l'Etat , on rend au contraire le principe monarchique trop fort , parce qu'on lui assure à la fois le talent et la durée. Loin de pouvoir regarder
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l'introduction d'uu roi héréditaire au milieu d'une constitution libre comme le chef-d'œuvre de la politique^ je n'y vois, je l'avoue, qu'une difficulté de plus , c'est l'organisation <l'une conspiration perpétuelle contre l'ordre même qu'on a voulu fonder 3 c'est un ennemi qu'on a conduit par la main, jusque dans la citadelle de la liberté , en lui donnant des armes pour s'y défendre.
Nous l'avons dit cependant , et nous le répétons : quand on a un roi il faut le garder, parce que toute convulsion dans l'ordre social , qui n'est pas absolument nécessaire , est un horrible malheur. Bien plu3, quand on fonde la liberté, et qu'au momentdu combat un roi vous offre pour le soutenir un trésor, im arsenal , une armée , une organisation déjà établie , ne fût-ce que dans une petite partie du pays qui brise ses chaînes , il faut l'accepter et le faire grand; quand après une grande révolution on trouve dans le pays un parti royal , puissant par sa richesse , par son talent , par ses affections , par ses traditions, il faut l'accepter encore et l'unir au nouvel ordre de choses , car sans cette condescendance on serait peut-être réduit à l'exterminer. Beaucoup de circonstances peuvent donc amener une nation libre à se donner un roi héréditaire ; il ne reste ;plus alors qu'à chercher comment son autorité peut être contenue dans de justes bornes.
Mais il ne faut point se le dissimuler , ce travail d'opposition aux progrès du pouvoir duprince doit être constant , car l'effort de celui-ci pour étendre sa prérogative sera constant aussi. Et le nom et
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l'idée de l'opposition sont nés dans les monarchies constitutionnelles; les républiques de l'antiquité^ même les plus libres , ne connaissaient point d'opposition systématique; les prérogatives de chacun des pouvoirs de l'État étaient mieux définies , et la constitution qui les dominait toutes inspirait un respect plus universel. Au contraire, au milieu des rois absolus de FËurope, les rois constitutionnels se regardent comme une exception y et ils croient leur gloire intéressée à devenir absolus aussi. Il leur semble éprouver une injustice toutes les fois qu'on met obstacle à leurs volontés ; c'est consciencieusement , croyant accomplir un devoir envers tous les trônes , enverâ leurs enfans , même envers leurs sujets, qu'ils travaillent sans relâche à étendre leurs prérogatives. '
En même temps la royauté réveille parmi les sujets des idées de devoirs obséquieux , de respect outré y de servilité , qui toutes rendent la tiberté plus difficile à maintenir. Elle crée une classe d'hommes qui se proposent de s'élever par la faveur et non par le mérite ; elle oppose la mode et l'opinion des salons à l'opinion publique ; elle met en honneur l'adresse des courtisans , enfin elle corrompt foncièrement l'esprit de l'aristocratie, et ce n'est pas là un de ses moindres inconvéniens. Comme nous l'avons vu , l'aristocratie a toutes les qualités qui devraient en faire^un jfouvoir modérateur dans l'Etat y la prudence , la fixité âes principes , la volonté immuable ; quand elle est bien organisée y quand l'entrée au sénat n'est ouverte qu'aux talens
a8a ETUDES SUR LES COITSTITUTIONS
émiaens et à la dignité de caractère , toujours rehaussés par la dignité de l'âge , elle confond ses intérêts avec ceux des lois et de la patrie, elle se place assez haut pour se sentir au-dessus de toutes les séductions; elle se considère comme la gardienne de ce qui est , et la puissance des traditions perpétuées dans les familles lui donne une fixité de principes et de conduite qu'on ne trouve jamais dans l'élément populaire , et qui seule en fait une barrièl-e ejBSoace et invariable contre le pouvoir.
Mais le plus souvent , là ou il existe un trône, on a vu s'élever autour de lui, au lieu d'une aristocratia , une noblesse ; non seulement l'esprit de caste a été substitué à l'esprit de corps, mais cette caste, où l'on a effacé toute autre distinction que celles de la naissance ou de la faveur, a été distribuée en rangs subordonnés les uns aux autres. Les qualités que le trône demande k la noblesse, et que tous les beauxécrits de la cour célèbrent , sont celles qui contrastent le plus avec le vieux esprit des aristocraties. C'est la vaillance , mais unie à la légèreté , à la frivolité y c'est le dévouement , mais aux hommes et non aux choses ; aux rois , aux princes, non aux lois ou à la patrie ; c'est l'oubU des intérêts personnels, le mépris pour l'argeiM; , mais plus encore par habitude de désordre que par attachement à des objets plus relevés ; c'est enfin un profond sentiment de la difiérence d'homme à homme, non point en raison du mérite, mais en raison du sang ; un souverain mépris pour tout ce qui s'élève , qui parvient y pour tout ce qui est signalé par un choix
populaire , au lieu de devoir sa distinction à ses aïeux •
La noblesse féodale était une puissance qui s'était élevée par l'abus de la force, mais qui tout au moins devait à son origine un sentiment de dignité et d'indépends^nce ; mais la noblesse courtisane n^t qu'une fatale invention pour inoculer les mœurs et les pensées serviles de la domesticité aux classes appelées à servir d'exemple à la nation. La noblesse féodale a disparu , et si certaines familles se complaisent encore dans son souvenir, celles-là mêmes ont abandonné sans retour son esprit, pour se conformer à celui des cours. La noblesse courtisane , qui de nos jours est presque exclusivement appelée du nom d'aristocratie , a fait retomber sur cet élément de tout bon gouvernement la haine qu'ont provoquée ses vices et son impertinence ; elle a ainsi redoublé les difficultés qu'on rencontre à constituer un Etat.
Cependant la noblesse existe dans la plupart des pays qui aspirent à la liberté,^ et là où elle existe il faut chercher à la faire entrer dans l'ordre social ; il faut la satisfaire ; car le mécontentement habituel d'une classe puissante est un levain de haines et de trouble , qui finit par corrompre tout l'Etat ; il faut la satisfaire , mais en changeant son esprit , en lui ouvrant une carrière qui la rattache à la patrie y qui lui donne de l'importance pour W bonheur à^ tous, et lui rende une vraie dignité.
Nous avons , dans nos premiers essais , cherché à nous rendre compte de l'action du peuple et de
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la constitution de Félément démocratique dans les pays libres : nous avons ensuite cherché à nous rendre compte ici et dans le précédent essai de l'action du prince ou de la constitution de l'élément monarchique ; mais les uns et les autres demeureraient incomplets , si nous ne cherchions pas encore à étudier l'élément aristocratique dans les pays libres, à reconnaître comment une aristocratie s'y forme et s'y maintient , quel rôle doit lui être assigné , quelle part elle peut prendre pour le bien de tous soit à la législation , soit au gouvernement. L'union des trois élémens sociaux dans le gouvernement , union que se proposèrent dans tous les temps tous les plus illustres d'entre les législateurs et les publicistes , impose comme condition nécessaire de les étudier tous les trois avant de les combiner ; et ce n'est qu'ainsi que nous pourrons nous flatter d'avoir accompli notre tâche.
Cependant lorsque nous chierchons la puissance et l'esprit des intérêts divers qui existent dans une nation, et le moyen de leur donner une action proportionnée à leur importance, nous ne nous proposons nullement de les mettre en opposition , de les armer les uns contre les autres, comme on l'a fait souvent en prétendant établir ainsi un équilibre politique. L'égalité des volontés opposées, si elles sont actives, ne produit qu'un combat, qui use sans avantage les forces nationales; si elles sont contenues , il arrête le gouvernement dans l'inaction y et une nation a besoin que son gouvernement agisse sans cesse. C'est la réunion", c'est l'accord
des intérêts , des prédispositions , des passions ^ que le législateur doit chercher ; c'est le concours de toutes les forces pour ne faire qu'une seule force , c'est l'emprunt enfin de toutes les volontés , de tous les talens , de toutes les vertus qu'on trouve dans la société , afin de les amalgamer en un seul tout qui la représente tout entière.
C'est lorsqu'on aura emprunté au système monarchique une volonté prompte , ferme , habile , secrète , constante , pour la mettre à la tête du gouvernement ; au système aristocratique, l'économie, la prudence, le secret^ le ménagement pour l'opinion publique , la vigilance défiante et jalouse , et la longue expérience , confiée à l'esprit immuable d'un sénat; au système démocratique enfin, une impi;ilsion vertueuse et désintéressée, la vie, la jeunesse et l'esprit de progrès; c'est alors seulement qu'on pourra se vanter d'avoir bien constitué le prince , et avec lui toutes les autres parties du corps sociaL