LES SCIENCES SOCIALES
Nous avons donné le nom de sciences sociales à toute cette division des sciences humaines qui se rapporte à la formation et au maintien des sociétés, à toutes les spéculations de la théorie, à tout le dépôt de ^expérience qui peut éclairer les hommes et les faire arriver plus sûrement au btit pour lequel ils s'unissent et s'associent, savoir leur bien commun . La science sociale se divise en un grand nombre de branches : on peut en effet comprendre sous ce nom, l'éducation, qui forme les hommes pour la société; la religion, qui met cette société en rapport avec son créateur; la science miUtaire, qui apprend à cette société à défendre, contre toutes les autres, les droits qu'elle a mis en commun; la jurisprudence , qui lui apprend à défendre les droits de chacun de ses membres; l'histoire, qui représente, comme dans un grand miroir , aux sociétés à venir , les résultats de toutes les théox'ies , de toutes I. I
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les expériences des sociétés passées. Nous ne prétendons point embrasser toutes ces branches de la grande science sociale; nous ne présentons ici, au lecteur , que des études , que des essais, sur celles de ses parties qui nous ont paru plus importantes, ou que nous avons cru avoir le plus d'occasions d'éclaircir. Les premiers de ces essais se rangeront sous deux séries , savoir : la théorie de l'association humaine elle-même , ou des constitutions des peuples libres , et la théorie de la distribution des richesses entre les membres de cette association, ou l'économie poUtique.
Tous les hommes apportent, en naissant, le gertoe de l'esprit d'association ; dans quelque état sauvage que des voyageurs les aient trouvés quelquefois, quelque farouches qu'ils leur aient apparu , ces voyageurs n'ont pas tardé à reconnaître en eux l'amour de leur espèce et le désir de s'en rapprocher. L'homme s'instruit par l'imitalion et s'anime par l'exemple ; il ne recherche pas seulement la jouissance que les animaux portés par la nature à s'assembler en troupeaux, trouvent dans la rencontre de leurs semblables ; il a besoin d'agir sur eux par la pensée, il a besoin de faire usage avec eux du moyen supérieur de communication qui lui a été donné , la parole. On n'a point trouvé de race d'hommes , quelque dépourvue qu'elle fût de tous les avantages sociaux , qui ne fût douée de ce puissant instrument accordé à chaque individu pour agir sur ses semblables , le langage; tout comme on n'a point trouvé d'hommes
qui n'eussent fait usage du langage, pour convenir de s'entr'aider , de se défendre, de travailler de concert à rendre leur condition de faiblesse , de craintes et de besoins , moins mauvaise et moins souffrante. Aussi , nous ne pouvons observer nulle part l'homme isolé , et ce n'est que par un effort d'imagination que nous pouvons nous figurer quelle misérable créature il serait, s'il ne faisait pas partie d'une société où chacun s'entr'aide, où chacun protège et défend son semblable.
Mais nous connaissons mieux , par expérience , l'effet que peut exercer sur le bonheur et le développement de l'homme , la forme plus ou moins parfaite , plus ou moins vicieuse de son association; nous pouvons observer, en effet, dans la constitution de la société humaine , les différences les plus extrêmes. Nous en voyons de si misérables, que nous serions tentés de croire que l'homme gagnerait à rompre des liens si mal assortis , qu'il lui vaudrait mieux être seul que d'être associé à de si dures conditions ; nous en voyons d'autres qui nous paraissent si perfectionnées , si bienfaisantes , qu'elles nous semblent n'arrêter l'essor d'aucun des développemens de l'individu , ne contraindre aucune <ie ses volontés louables , et cependant le garantir habituellement contre les passions des autres et contre lès siennes propres ; là , le travail de l'homme multiplie sans cesse les moyens de bonheur, tandis que l'homme, lui-même, montre sans cesse plus de capacité pour en jouir. Entre ces extrêmes , l'organisation sociale varie par des degrés
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infinis* Mais toujours les conditions de l'association influent directement et d'une manière presque dé* oisive , tant sur le bonheur que sur le perfectionnement de ses membres.
On donne, dans les sciences physiques , le nom de constitution à l'ensemble des conditions sous lesquelles un corps existe, à celles qui assurent sa vie et l'exercice de ses fonctions. Delà, par analogie, ori a donné dans l'ordre politique le nom de constitution à la manière d'exister d'une société, d^un peuple ou d'une nation. Ce mot représente l'ensemble des lois et des usages qui font, des individus rassemblés, un seul corps, un seul tout, agissant pour sa propre conservation , d'après une volonté commune. Dans ce sens, il ne saurait exister aucun Etat sans constitution , sans manière d'être. Mais , en général , l'usage s'est introduit de n'honorer du nom de constitution que les combinaisons qui se rapprochent du but pour lequel les hommes se sont associés , que celles qui tendent à les rendre meilleurs et plus heureux , et non à les assimiler aux brutes, que celles enfin que la science approuve : et c'est dans ce sens qu'on distingue les États constitutionnels d'avec ceux qui ne le sont pas. Dans les premiers , la société s'est engagée à assurer à tous , ou au plus grand nombre , la sécurité , la paix publique , le respect de leurs droits , la jouissance des fruits de leur travail et de leur propriété; elle travaille au développement de leurs facultés , a leur progrès vers toutes les vertus, par l'éducation , par la religion , par l'exemple , par la
coopération de tous à la chose publique ; dans les seconds , on a vu quelquefois la société sacrifier brutalement les droits de chacun à ce qu'on prétend être la sûreté de tous ; laisser sans garantie la vie ou la fortune du plus grand nombre, ne rien faire pour le développement moral de l'homme , ou pis encore, mettre en jeu contre lui tous les intérêts séducteurs qui le font reculer chaque jour vers les passions haineuses ou égoïstes, vers la dissimulation et la fourberie.
Deux mobiles , Famour et la crainte , semblent , par -dessus tous les autres, diriger les actions humaines; ce sont aussi ceux qu'on emploie pour maintenir les hommes dans les associations qu'ils ont formées. L'amour qu'un citoyen ressent pour les institutions de son pays , revêt diverses fonnes : quelquefois il n'est autre chose que le sentiment d'un intérêt bien entendu , quelquefois il est nourri par la personnification de la patrie; on aime celle-ci par respect pour tout ce qui est ancien , par attachement à ses propres habitudes, par un sentiment de devoir et de reconnaissance envers cet être protecteur qu'on met auniessus de tous les autres êtres sur la terre ; quelquefois, encore, on l'aimetîomme une partie de soi-même , on l'aime parce qu'on sent avec orgueil qu'on a influé sur ses lois , sur sa volonté , sur sa destinée. Quelque forme que revête cette sanction d'amour, la constitution qui s'appuie sur elle est libérale. Elle est adoptée par des hommes libres, et qui ont choisi ce qui leur convient. La constitution , au contraire , si^on per-
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£dâte à lui donner ce nom, qui repose sur la crainte^ est servile ; au lieu d'admettre , comme base , que l'association a été faite pour le bien de tous , elle reconnaît qu'elle a été faite pour l'avantage du petit nombre , aux dépens du grand ; qu'elle serait dissoute si ses membres étaient libres , et qu'elle ne se maintient que comme on maintient les esclaves dans l'obéissance , par la crainte d'un plus grand mal.
Nous n'avons, nous ne pouvons avoir l'intention de proposer à l'étude et à l'imitation des hommes que les constitutions libérales , celles dont l'amour est le mobile , celles qui se proposent p our but le bonheur et le perfectionnement des hommes j ce sont les seules dont la combinaison ait pu être l'objet d'une science. Les autres que la violence a établies et que la crainte maintient^ les autres qui ne respectent point les plus précieuses attributions de la nature humaine , et qui ne réussissent à contenir dans l'obéissance que des êtres dégradés , vicieux et malheureux, doivent être considérées comme des accidens qui nous signalent seulement les dangers que nous devons éviter.
Cependant il n'est que trop vrai : la pensée humaine , qui semblait de toutes parts se porter avec amour, avec empressement vers la liberté, s'est refroidie, s'est ralentie. Le doute a pris la place de la ferme confiance qui animait tous les peuples , la route vers le progrès paraît de nouveau incertaine , et le plus grand nombre de ceux qui désiraient avec ardeur l'établissement de constitutions libérales dé-
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tournent leur pensée d'un sujet qui ne présente plus à leurs souhaits une forme précise. Les amis de la liberté , dans presque toutes les parties du globe , sont découragés et déconcertés; les révolutions qu'ils ont opérées n'ont porté aucun fruit avantageux , les principes qu'ils déclarent avoir conquis n'ont aucune des conséquences bienfaisantes qu'ils en avaient attendues; les expédicns qu'ils croyaient avoir découvert, tantôt pour donner des garanties aux droits de tous , tantôt pour faire exercer par le peuple des pouvoirs auparavant délégués à des maîtres , se sont trouvés sans efficace.
Une revue plus détaillée des peuples qui ont invoqué le nom de liberté, ajoute à ce découragement. Parmi les États qui s'honoraient en Europe , il y a cinquante ans, du nom de républiques, toutes celles de l'Italie , toutes celles de l'Allemagne, sont détruites; la république royale de Pologne a été noyée dans le sang; les républiques des provincesunies , réunies sous le nom de royaume de Hollande^ non seulement se résignent à l'état monarchique y mais même semblent se ranger parmi les champions des idées rétrogrades. Les vieilles républiques des Suisses ont été pour la plupart bouleversées par des révolutions récentes; ceux qui ont opéré ces révolutions , peu contens de leur ouvrage, demandent une constituante , pour donner une forme toute nouvelle à leur patrie ; et parmi ceux qui les ont subies , 'plusieurs , oubliant le titre dont ils devaient le plus s'enorgueillir de fils aînc&
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de la liberté ea Europe y semblent prêts à renier et la liberté et le républicanisme é
Daas les monarchies constitutionnelles, le progrès est également révoqué en doute. L'Angleterre, de beaucoup la plus sage comme la plus heureuse d'entre elles , a introduit un changement essentiel dans la partie populaire de sa constitution ; mçds au lieu de la raffermir ainsi, elle s'est trouvée dès lors ébranlée dans toutes ses parties; des haines plus violentes s'y sont manifestées, les partis s'y sont combattus avec plus d'acharnement, toutes les institutions antiques ont été menacées , et les amis de leur pays ont pu craindre qu'il ne restât bientôt plus rien de crtte constitution qui avait fait long-temps leur gloire. En France, le peuple obtint en i83o une victoire signalée, en faveur du progrès, contre le parti du mouvement rétrograde , et cependant , si nous écoutons toutes les voix qui partent de la France , elles s'accordent à affii'mer que le pays a dès lors reculé au lieu d'avancer ; les républicains accusent de les avoir trahis une partie des chefs qui les avaient conduits à la victoire ; les légitimistes prétendent qu'une autorité usurpée est toujours violente et tyrannique ; et les ministériels conviennent que le pays , après avoir subi une révolution , est trop ébranlé pour supporter encore les libertés dont il aurait pu jouir en temps de calme. Les petites monarchies d'Allemagne , après avoir obtenu presque toutes des chartes constitutionnelles , s'aperçoivent avec étonnement qu'elles ne tiennent rien encore^ les députés des unes sont obligés de donner
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leur assentiment à tout ce qu'on leur propose ; ceux des autres ue sont pas écoutés, ou sont uienacés par une puissance étrangère , ou sont décriés par les efforts qu'on fait pour leur donner la réputation d'incapacité et d'ignorance. Les^ouvernemens, nés momentanément des révolutions d'Italie, ont été accusés par ceux qui les avaient élevés d'avoir laissé perdre leur cause par leur impéritie, leur faiblesse, ou des ménagemens hors de saison. Le Portugal, qui a tant combattu et tant souffert pour l'établissement d'une constitution libre , qui a été si puissamment assisté pour arriver à son but, et par l'argent ou les armes des étrangers , et par les conseils de leur expérience et de leur prudence , voit avec inquiétude ses institutions et son existence même compromises par les caprices d'iine jeune fille. L'Espagne fait éprouver un sentiment plus amer encore. Après avoir pleuré sur son esclavage, sur l'atroce et absurde tyrannie d'un monarque ingrat et pai^ure , on avait salué avec des cris de joie l'appel que sa veuve et sa fille avaient fait à la nation , pour défendre les droits qu'elles lui rendaient. Cette délivrance n'a produit qu'une effroyable guerre civile ; dès lors deux partis se sont combattus avec une férocité inouïe , et tous deux ont prétendu être le parti du peuple. Celui pour lequel s'arment dans le nord les campagnes et la populace des villes, est justement celui qui repousse toute innovation , toute extension des droits nationaux ; celui qui s'attache avec une sorte de fureur à tous les abus , à toutes les superstitions ,
à toutes, les livrées de l'esclavage. Le parti contraire n'inspire guère plus de confiance ou d'espérance : on l'a vu violçnt dans la destruction et inhabile à reconstruire, attaquer la religion à cause de la superstition ; la royauté qui lui avait rendu l'existence, à cause des vices de la cour; le? franchises et les libertés des provinces , par un vain amour pour l'uniformité; la propriété et la foi publique, pour se dispenser de payer ses dettes; et surtout on l'a vu, ingrat et défiant, sacrifier rapidement la réputation de tous ses serviteurs. Il appelait bien au pouvoir ceux qui avaient le plus souffert pour lui , le plus donné de gages à la patrie; mais au bout de peu de semaines il les accusait impitoyablement de toutes les fautes qu'il les avait forcés lui-même à commettre, il les couvrait d'opprobre , et il demandait leur mise en jugement.
Si le tableau que nous ofîre l'Europe est infiniment triste , celui que présente l'Amérique est plus déplorable encore. Bans cette vaste partie du monde , tout ce qui avait appartenu aux Espagnols et aux Portugais , quoique régi par des constitutions qu'on dit libres, et qu'on a copiées sur les essais les plus récens de la France et des Etats-Unis, ne nous a montré dès lors qu'une scène continuelle de violences militaires, derévolutions et de pillages; en sorte que ces pays qu'on s'accordait à regarder comme au nombre des plus mal gouvernés de la terre , n'ont cessé de reculer en civilisation et eu prospérité, depuis l'époque qu'on avait cru être
celle de leur afiranchissetnent. Les régions, au contraire, colonisées parles Anglais s'avancent encore x^apidement vers une haute prospérité matérielle, et cependant elles affligent peut -être davantage encore les amis de la liberté. Tout les favorise, et la paix au-dehors, et l'immense étendue de leur territoire , livré tout entier à l'industrie, et le riche salaire ofiert à quiconque travaille, et l'abondance des emplois pour tous les capitaux , et l'anéantissement de tous les anciens abus , et l'oubli de tous les anciens partis. Le peuple qui se multiplie dans ces heureuses régions , peuple né des Anglais , est en possession par droit d'héritage de la législation la plus travaillée, de l'administration la plus adaptée à ses besoins , de toutes les connaissances , de toute l'expérience d'un peuple antique, avec la vigueur d'un peuple neuf, de tous les fruits enfin de la plus haute civilisation. Et cependant, depuis quelques années , chaque jour les Américains font rougir les amis de la liberté. Au crime de maintenir l'esclavage ils ont joint le crime d'interdire toute éducation à la race nègre , le crime de refuser presque toute garantie aux nègres libres^ sans cesse menacés d'être enlevés de leurs demeures pour être replongés dans l'esclavage j le crime de punir par des supplices populaires toute démonstration d'humanité, toute démonstration de justice envers cette race malheureuse; le crime de n'avoir pas une seule fois employé la force publique pour réprimer des outrages qui souillent le nom américain. Partout ailleurs on a pu accusét* les circon-
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tances de ce que la liberté^ les principes modernes et la république ne portaient pas les fruits qu'on en attendait. On a pu dirç qu'on n'en avait pas encore assez fait, qu'on n'avait pas encore demandé à l'égalité toutes les garanties qu'elle peut donner. En Amérique, le téstiltat se trouve en face des institutions démocratiques, dans toute leur énergie, dans toute leur pureté. Si ce résultat est honteux, c'est que les institutions sont mauvaises.
Toute la partie servile de l'Europe , et elle est encore nombreuse, a poussé des cris de joie, en voyant la cause de la liberté déshonorée par ceux qui se disent ses défenseurs. Les écrivains rétrogrades, admettant pour un moment nos principes, afin de les tourner contre nous, et convenant qu'on doit juger les institutions politiques d'après leur tendance à produire le bonheur et le perfectionnement de tous , ont prétendu qu'il y avait plus de bonheur et de perfectionnement en Prusse, en Danemarck , en Autriche même , que n'en avaient pu produire les institutions si vantées de l'Amérique méridionale, de l'Espagne et du Portugal, ou même cellesde la France et de l'Angleterre; du moins si l'on juge du gouvernement de ces pays d'après les invectives des journaux français et anglais.
Toutefois, dans ce cri insultant pour l'humanilé et décourageant pour toutes les âmes honnêtes, il n'y a qu'une fausse apparence de vérité. Nous répondrons d'abord à ceux qui le profèrent , que toutes les soufiFrances des États libres sont mises en évidence sont même exagérées , sans respect
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pour la vérité , par les organes des partis dans ces États y parce qu'ils s^en font des armes pour se combattre les uns les autres. Elles sont ensuite répétées soigneusement , avec de malignes exagérations 5 par les journaux dés États serviles; tandis que toutes les souffrances qui atteignent ceux-ci sont ensevelies dans un profond silence.
Nous répondrons ensuite qu'on ne jugerait point sainement les constitutions serviles d'après l'état où sont parvenues aujourd'hui des monarchies qu'excite et que contient tour à tour l'opinion publique. Celle-ci ne remarque point assez l'heureux mouvement qu'a imprimé à tous les esprits l'attention récente portée sur les sciences sociales ; nos contemporains n'en sont point assez reconnaissans. Ce n'est pas seulement dans la partie hbéraie de l'Europe, c'est partout qu'on a confessé que le but des institutions politiques devait être le bonheur et le perfectionnement de tous. Les pays serviles, comme les autres, justifient désormais la forme de leur gouvernement, par lé bien qu'il opère. On n'y parle plus guère, comme au temps de Louis XIV, de la gloire du monarque , mais de la prospérité publique; on l'y jugé, il est vrai , autrement que nous ; on l'y fait surtout consister dans le calme et le silence. Mais enfin ces gouvernemens travaillent, et quelques uns le font avec ardeur, à l'instruction publique, à celle de tous les employés de l'administration, à la suppression , tout au moins à l'occultation de tous les scandales. Aucune cour d'Europe n'oserait donner
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aujourd'hui ouvertement Faxeraple des vices de Heari III ou seulement de Louis XIV. La justice a cessé d'être une vengeance féroce , et les supplices épouvantables qui souillaient encore le règne de Henri IV, n'inspireraient pas moins d'horreur dans les Etats serviles que dans les autres; la réforme a même été portée avec activité dans les tribunaux , dans les lois , dans les administrations municipales. La Prusse et l'Autriche, dont on oppose la tranquillité aux guerres civiles de l'Espagne , ont fait, dans le cours d'un demi-siècle , de^ progrès surprenans , et se sont presque en entier renouvelées. Toutes deux ont obéi à l'opinion publique, la Prusse en la flattant , l'Autriche en la craignant et s'efiforçant de lui imposer silence; toutes deux reforment la société antique, et se proposent de commencer par la base ; mais l'une se jette dans toutes les idées modernes qui ne sont pas politiques, et recherche le grand jour; l'autre s'attache aux institutions anciennes qu'elle corrige ; elle étaie de toutes parts son vieux édifice, et elle cherche à en faire disparaître les monstruosités. Elle vaut mieux que sa réputation, mais elle craint le grand jour, l'observation et le bruit.
Dans la chrétienté , ce n'est qu'en Russie qu'on peut trouver le gouvernement servile dans toute sa hideuse nudité. C'est là qu'il faut voir l'orgueil sur le trône se révoltant à la supposition qu'il puisse y avoir quelque part une pensée qui vaille la sienne; c'est là qu'il faut voir tout ce qui est puissant, tout ce qui brille à la cour, travaillant à
Penvi à corrompre le monarque par la plus basse flatterie ; c'est là qu'il faut voir tous les dépositaires de l'autorité se souillant par la vénalité la plus honteuse, et abusant de l'administration comme de la justice, pour nourrir un luxe et une prodigalité sans proportion avec leurs revenus légitimes; c'est là qu'il faut voir des châtimens infligés par la vengeance impériale à des provinces, à des nations entières; un peuple réduit en esclavage, et une noblesse à laquelle on refuse le plus souvent jusqu'à la permission d'aller respirer au- dehors un air plus libre. Et cependant la Russie est un État progressif, la Russie pbéit elle-même à l'opinion publique qu'elle s'efforce d'écarter d'elle; la Russie marche avec ce siècle qu'elle voudrait faire reculer. Sans ce mouvement accéléré qu'ont reçu de nos jours les sciences sociales , sans ces idées d'un régime nouveau , qui portent l'effroi dans le sanctuaire de l'ancien régime, la Russie serait bien autre chose encore; elle se serait hâtée de retourner à tous les principes de la Turquie et fie la Perse, ses voisines; on ne se proposerait dans les trois empires que la gloire du shah, du sultan et du czar; et en même temps les trois peuples confondus dans la poussière , au lieu d'augmenter en population et en richesses , disparaîtraient de la Moscovie avec autant de rapidité qu'on les voit disparaître de la Romanie et du Farsistan.
Mais après avoir répété aux serviles que ce n'est point à eux à triompher sur les libéraux ; que toutes les erreurs, que toutes les mésaventures de ceux-
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ci, n'empêchent pas que leurs efforts ne fussent justes et généreux, que le système qu'ils voulaient détruire ne fut honteux et coupable, que la servitude ne fat encore le plus grand des malheurs et la plus gii'ande des dégradations; nous conviendrons aussi hautement que les propagateurs des idées nouvelles sont tombés dans des erreurs fondamentales; que , clairvoyans pour le mal qu'ils voulaient détruire, ils se faisaient de fausses idées sur le bien qu'ils voulaient fonder ; qu'ils ont cru avoir découvert des principes , quand ils ne tenaient encore que des paradoxes , et que cette science sociale , de laquelle dépend avant tout le bonheur de l'humanité , demande des études nouvelles plus sérieuses, plus approfondies ; demande que le doute philosophique prenne la place des assertions et des axiomes empiriques; demande que l'expérience de l'univers soit constatée, pour découvrir toutes les liaisons entre les causes et les effets ; car de toutes parts elle présente des difficultés à écarter et des problêmes à, résoudre.
Avant de nous engager dans la recherche de ces erreurs et de leurs causes , avant de nous attacher à la solution de ces problêmes, une observation nous frappé: nous voudrions savoir la présenter dans toute sa force , et nous nous tiendrions pour bien plus heureux , si nous l'avions fait passer jusque dans le cœur de nos lecteurs, que si nous leur avions fait adopter aucun de nos principes. C'est que toutes les théories politiques qu'on ose avouer aujourd'hui , toutes celles qu'on ose exposer, sont
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fondées sur des sentimens bienfaisanâ et généreux. C'est toujours le bien de l'humanité qu'on se propose ; c'est toujours un moyen de répandre parmi un plus grand nombre de créatures humaines, avec plus d'abondance , les avantages que le partisan de telle ou telle théorie estime le plus. Tous les systèmes ne sont pas bons , mais tous peuvent être embrassés , peuvent être soutenus de bonne foi ; tous ont compté parmi leurs partisans un grand nombre d'hommes dont les vues étaient complète^ ment désintéressées ; tous présentent des côtés assez plausibles pour séduire des entendemens reconnus justes sur d'autres matières. Loin donc d'adopter, d'accréditer ces invectives, qui sont devenues le langage convenu de la politique ; loin de répéter ces mots qui sonnent encore à notre oreille, de perfides royalistes, d'égoïstes aristocrates , de brigands républicains , d'infâme justemilieu ; loin encore de les remplacer par ces sobri* quets, où l'invective est sous-entendue , si elle n'est pas exprimée , souvenons-nous que nous sommes tous des philosophes de secte diverse, que nous tendons tous vers le même but; que, animés d'un même désir , nous recherchons tous la même vérité , la même sagesse* Alors , au lieu de nous opprimer réciproquement j nous pourrons , par nos méthodes opposées , par nos expériences indépendantes , nous éclairer les uns les autres.
Comment serions-nous d'accord , puisque notre raison , mais une raison humaine et faillible, notre sensibilité, notre imagination, nous représentent,
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d'une manière si différente , le souverain bien des nations, le grand objet de la science sociale; il y a des hommes qiii ne voient rien au-dessus du repos â de la sûreté , tandis que d'autres n'estiment que l'activité , le développement et l'abondance de vie. Quelques uns ont regardé la vertu comme le grand but de l'association humaine, mais ils ne s'accordent pas sur ce qu'ils entendent par ce mot. Ceuxci ne songent cju'à la vertu militaire, au courage , et veulent que leur nation brille à côté de celles qui se sont le plus illustrées par les armes. D'autres entendent par vertu. la modération dans les désirs, l'empire sur soi-même ou la pureté des mœurs; d'autres ne reconnaissent , comme vertu publique, que le sacrifice de soi-même à la société , le patriotisme. De nos jours, la souffrance, les privations, ont ramené l'attention sur le bien-être matériel ; on a demandé à l'économie politique le but de la société ; mais les uns ont voulu qu'elle excitât l'industrie : ils ont donné pour symptôme de prospérité l'activité du travail ; d'autres ont reconnu cette prospérité au goût d'une heureuse médiocrité, et à l'abondance dont jouissaient tous les ordres ) d'autres la nient partout où ils ne voient point dps fortunes colossales avec toutes les merveilles du luxe y àes arts et de l'élégance. Des philosophes politiques , lorsqu'ils ont voulu signaler un grand peuple et le présenter à notre admiration, se sont attachés encore à un tout autre aspect de la société : ce n'était ni le progrès moral , ni le progi*ès matériel qu'ils nous proposaient d^atteindre ; ce qiii les
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frappait dans l'homme , c'était le mouvement intellectuel ; celui-là seul laissait une trace lumineuse au travers des âges. Puis cependant ces philosophes mêmes ne s'accordent pas : les uns reconnaissent un grand peuple à la diiïusion universelle de l'éducation, des lumières; les autres, se souciant peu des masses , lui demandent de produire des hommes émi-* nens. Tel 3Ug^ les sociétés d'après leur imagination, tel autre d'après leur intelligence; le grand siècle est pour plusieurs celui des arts et de la poésie 'y la grande nation est celle qui a brillé, dans cette carrière, du plus vif éclat : le bonheur, lui-même, leur parait 'moins précieux que les rêves de l'imagination, la richesse de ses tableaux fantastiques^ ou le culte des grandes afiPections et des grands souvenirs. Comment ramener ces objets divers des désirs des hommes, à une commune mesure? Comment persuader à celui qui préfère l'un de ces biens à l'autre, qu'il est dans l'erreur? Les instincts primitifs , implantés dans l'homme , qui constituent son individualité, sont par-delà la région du raisonnement ; celui-ci ne peut point y atteindre : nous-mêmes nous proclamons la souveraineté dela raison , nous croyons que cette natioa est vraiment libre , chez laquelle la rsdson nationale dicte les lois y mais nous sentons bien que cette raison ne prononcera point partout; de même. Nous sea^ tons que la vérité ne» peut être la même pour des natures différentes et toiites incomplètes; nous sentons que la vérité n'est une que pour l'être unique qui la voit tout entière.
Cette observation fondamentale supplique k la religion comme à la politique : lorsque nous étudions ou le monde des intelligences humaines, ou le spectacle plus grand encore du père de ces intelligences , et de se» rapports avec ses créatures , nous sommes comme les écoliers d'une académie de peinnkire, tous assis en rond autour d'un groupe immense, éclairé d'une lumière incerts^ne et inégale. Cbs^cun de nous ne saisit qu'imparfaitement une petite partie de l'objet qu'il a devant lui; chacun de nous essaie de la rendre d'une manière plus imparfaite encore, par un croquis, pour lequel il n'a d'instrument que notre langage incomplet; puis, insensés que nous sommes , nous nous querellons sur ce que l'objet représenté nous a apparu à chacun sous un aspect divers , sur ce que les images imparfaites que nous en avons ébauchées ne se ressemblent point ; sur ce que nos confessions de foi politiques ou religieuses sont opposées; nous exigeons que nos voisins souacrivent à ce que nous avons cru voir, et qu'ils n'ont pas vu ; nous les accusons de perversité , de mauvaise foi ; nous les combattons , nous les envoyons au supplice , parce que , dans la sincérité de leurs cœurs, avec les organes qui leur sont donnés , et la position où. le ciel les a placés , ils voient ce que nous ne voyons pas , ils ne voient pas ce que nous voyons. Ou bien , si nous renonçons à nous faûre justice à nous-mêmes, si nous ne recourons point à la violence , nous pré<tendons être tolérans , parce que nous nous contentons d'appeler les uns hérétiques, les autres en-
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nemis de leur patrie, et que nous renl^oyons les premiers £^u jugement de Dieu , les seconds a ceux des tribunaux.
Il faut le dire : le vulgaire , moins sûr de ses of^ nions, aurait naturellement de l'indulgence pow celles des autres, si l'on ne prenait pas à tâche de réveiller ses passions, pour qu'elles remplacent son intelligence ; mais les chefs de sectes et les che& dir parti , les mauvais prêtres et les factieux, réussissent bientôt à envenimer cette opposition de jugemens, qui n'est autre chose qu'une opposition de perceptions. Ils disent à leui" sectateur qu'il ne prouverait point qu'il sait, ou qu'il croit, s'il nedéte3tait pas, s'il ne prononçait pas anathème contre celui qui sait ou qui croit autrement que luL L'homme vraiment religieux cependant tend la main à tous ceux qui cherchent Dieu et qui le voient tout autrement que lui ; l'homme vraiment patriote tend la main à tous ceux qui veulent de tout leur cœur servir leur patrie^ quand même le souverain bien de leur patrie leur paraît autre qu'à lui.
En reportant désormais notre attention sur les questions de politique constitutive que nous nous sommes proposétle traiter , nous demanderons d'abord qu'on ne perde pas de vue que les institutions agissent de deux manières distinctes , sur la société elle-même , pour la conduire à sqn but, et sur les individus qui participent au pouvoir , pour donner à leur caractère quelque chose de plus élevé. La société s'est formée pour le bonheur commun j elle a besoin, pour l'obtenir, que les vertus, les ta-
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lens, les lumières, concourent au gouvernement; ia première question qui se présente est donc de trouver une forme de gouvernement qui assure aux conseils, comme. qu'ils soient élus, le plus de prudence possible , aux magistrats le plus d'intégrité , aux ordonnateurs, des .dépenses le plus d'économie , aux jug^ le plus d'amour de la justice et 10^- connaissance de la loi qu'on puisse réunir^ Ce n'est pas tout encore cependant j une seconde question se présente : Comment cette organisation du gouvernement réagira-t-elle sur le peuple? La ferme de gouvernement qu'ont adoptée est-elle celle qui inspirera aux citoyens le plus de vertus, celle qu'on peut considérer comnae répandant la meilleure éducation pc^ulaire? En eÔet, un homme qui exerce des pouvoirs politiques est une créature plus noble , plus relevée, que celui qui n'en exerce aucun. Il a appliqué son attention , comme citoyen,* à des choses auxquelles il n'aurait jamais songé comme sujet* Il a appris beaucoup plus et a réfléchi beaucoup plus. Au lieu de ne s'occuper -que de lui-même, il s'est occupé des autres pour leur plus grand bien. Il a donc ouvert son cœur à des sentimens plus relevés, il a une plus haute idée de sa propre dignité , il fera plus d'efforts pour ne point la compromettre.
Ce double aspect de la politique constitutive se fera mieux comprendre à l'occasion de la devise qu'ont récemment adoptée deux partis opposés. Le parti du royalisme pur, abjurant l'suicienne doctrine servile , qui ne proposait aux efforts des
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sujets que la plus grande gloire de leur monarque , dit aujourd'hui : Tout. pour le peuple, rien par le peuple. Ce parti a subi l'influence du libéralisme^ il a marché avec la science sociale , quand il est ar* rivé à dire tout pour le peuple. Mais estait possible de faire tout pour le peuple, quc^nd on ne fait rien par lui ? N'est-ce pas au contraire abandonner dis l'abord l'un des deux buts des institutions pcHtt^ tiques ) le perfectionnement de tous ? De toutes les sciences, la plus relevée , la plus digne de l'attention et de l'étude de tous les hommes , la plus intimement liée* avec le développement moral, avec 1m bienfaisance universelle, c'est celle qui enseigne à rendre les hommes heureux. De toutes les sciences en même temps , celle qui développe le plus l'intelligence, celle qui requiert et qui exerce le plus de connaissance , c'est celle du gouvernement. De toutes les fonctions enfin , celle qui élève le plus le caractère , celle qui donne à l'homme le plus haut sentiment de sa dignité , de la probité qui est attendue de lui y de l'honneur qu'il ne doit jamais compromettre, c'est la participation du citoyen à la souveraineté. Aussi, dire qu'on ne fera rien par le peuple, c'est dire qu'on veut priver l'universalité des hommes de ce puissant stimulant vers la vertu , de cette instruction variée , attachante et toujours nouvelle, de cette dignité de caractère, de cette élévation d'honneur que le peuple ne peut trouver que dans la participation au pouvoir, dans la hberté politique.
Mais à ce cri de guerre, un autre parti, celui
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de la démocratie, a répondu par un autre cri de guerre. Tout. pour le peuplé et par le peuple; et celui-là aussi a perdu de vu^e un des buts de la science sociale. Tout par le peuple ! Mais comment a-t- on reconnu que le peuple est propre à tout? La société , pour arriver à son but , le plus grand bien du plus grand nombre , a besoin de toutes les lipnièreset de toutes les vertus; comment cependant a-t-on démontré que le savoir des plus éclairéâ sera adopté par la foule? que la constance des plus courageux soutiendra son audace , que la prudence des plus habiles réglera son impétuosité? qu'on pourra trou ver. en elle l'unité des desseins, la prévoyance, la persistance, la libéralité pour les grande3 choses , l'économie pour l'ensemble de la fortune publique , sans lesquelles elle-même sera en souârance ? Certes ce n'est pas par la théorie , qui nous apprend proverbialement que l'affaire de tout le monde n'est l'affaire de personne; ce n'est pas par l'expérience , par l'observation des faits , car l'histoire des peuples libres rend témoignage à chaque page des préjugés , de l'inconstance , des terreurs paniques , de la témérité , de la versatilité , de l'imprudence, de la prodigalité et de la lésinerie de la multitude.
Il suffirait , au reste , qu'un axiome politique pût s'exprimer par un si petit nombre de mots, pour qu'on dût se défier de sa vérité. Aucune science, en effet, ne doit autant que la théorie des constitutions , se modifier selon les circonstances , car le législateur doit agir seulement sur le corps po-
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litique qui lui est donné ; ce n'est pas lui qui le crée. Il n'en a jamais la puissance, mftis il n'aurait pas non plus le génie nécessaire pour le concevoir abstraitement. Le génie seul peut voir les choses qui ne sont point comme si elles étaient , remarquer leurs effets et prévoir toutes leurs conséquences. Cette hauteur de conception n'a jamais été donnée à l'homme dans uiie telle mesure qu'il puisse l'appliquer à la plus relevée , la plus impor^ tante , la plus variée et la plus difficile des œuvres de l'homme : la création de la société. Les peuples existent , et ce ne sont point les législateurs qui leur ont donné la vie; les peuples existent, et chaque peuple a une constitution , dans le sens le plus large de ce mot, puisqu'il existe. Le législateur ne doit toucher à cette constitution qu'avec la lime, jamais avec la hache. Il doit la modifier de manière à la rendre toujours plus propre au perfectionnement et au bonheur des hommes; mais en y travaillant, il ne doit jamais oubUer qu'il peut ôter la vie et qu'il ne peut pas la rendre ; or cette vie est peut-être attachée à quelqu'un des organes qu'il veut corriger ou supprimer. On dirait que les anciens poètes avaient eu en vue les futurs législateurs, dans l'allégorie de Médée. Avec une science tellement surhumaine, qu'on la nommait magie, Médée crut pouvoir renouveler la constitution d'iËson, et lui donner la vigueur et la jeunesse , en le repétrissant selon les règles de l'art. Elle le coupa en morceaux pour le faire bouillir dans sa chaudière enchantée ; il n'en ressortit que des ûssemens.
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Le législateur doit, avant tout, s'attacher a respecter la vie du corps politique, telle qu'elle existe; il doit der même ménager toutes celles de ses parties qui lui paraissent douées de vitalité. Il est conservateur et non créateur. Il ne doit pas se demander si l'état fédératif est préférable ou non à l'état unitaire, si la royauté, le patriciat, la noblesse, le clergé, les assemblées populaires, les villes avec leurs privilèges, les communes rurales, doivent entrer ou n'entrer pas dans la constitution sur laquelle il travaille. Sans doute , il est essentiel qu'il considère ces choses d'abord abstraitement, qu'il se fasse une idée aussi juste qu'il peut de leur mérite ou de leur démérite; mais il doit aussi se dire que, pour lui , ce sont des faits que chaque peuple présente sous des conditions très difiérentes, et que la vie du peuple pour lequel il travaille est peutêtre attachée à ces faits ; aussi doit-il se proposer, avant tout, de donner à chacune de ces parties de l'Etat, à chacun de ces intérêts qu'il doit ménager, une langue pour s'exprimer, une main^our se défendre.
Nous ne sommes point assez avancés dans la science sociale pour savoir si les pouvoirs que nous voyons exister dans un État, sont nécessaires ; rien ne nous paraît immuable dans le monde politique y et ceux-là , tout comme d'autres , seront peut-être un jour modifiés ou supprimés; mais il faut qu'ils soient jugés auparavant par l'intérêt général et l'intelligence de la société, et leur existence antérieure leur donne tout au moins , pour le salut de tous , un droit de résistance. Malheur
au corps hurnain , si Médée, toute magicienne qu'elle est, en reconstruisant le corps, en supprimait tous les organes dont elle ne comprendrait pas l'usage.
Ainsi une constitution, lorsqu'elle est rationnelle, lorsqu'elle est conforme aux vrais développemens de la science sociale, doit garantie à ce qui est; mais en même temps elle doit préparer des moyens de se former et de s'accroître à ce qui doit être. Elle se représente toujours avec sa double nature. Pour respecter çt affermir la liberté, elle tend à réunir en un seul faisceau toutes les intelligences, toutes les volontés qui préexistent dans une nation ; mais en même temps , pour procurer le bonheur de cette nation qu'elle régit^ elle doit tendre à confier toutes les fonctions à ceux qui s'en acquitteront le mieux, à organiser le pouvoir pour le plus grand avantage de la société, à donner en conséquence une influence plus décisive à ceux qui ont les talens , les vertus , les lumières, l'expérience; à ceux enfin qui, chargés des destinées d'une société , lui feront accomplir plus sûrement son périlleux passage au travers de tous les écueils, et la maintiendront toujours au niveau, non pas de la foule, mais de ce qu'il y a de plus distingué dans la nation.
Qu'on se garde, en jugeant l'œuvre du législateur, de perdre dé vue ce double but, cette double condition qui lui est imposée. Il y a peut-être dans la nation dont il doit perfectionner les institutions, une famille qui est parvenue au pouvoir suprême.
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Peut-être a-t-elle dû sa grandeur aux services qu'elle a rendus à ses concitoyens, peut-être au contraire à ses artifices, peut-être même à une usurpation violente. L'histoire expliquera son élévation, elle rendra compte du plus ou moins d'affection du peuple pour la dynastie. Mais en général , quelque entachée d'injustice ou de crime qu'ait pu être son origine , si son pouvoir a duré quelque temps, le peuple a confondu son intérêt avec celui de l'État. Le prince, aux yeux des sujets, a été dans les temps passés la personnification de la nation; les idées de durée et de gloire se sont identifiées avec la dynastie; des milliers de créatures dépenddent d'elle, et croient lui devoir leur subsistance. S'ils la voyaient en danger, tous ses partisans , par reconnaissance, par affection , par la puissance des souvenirs sur leur imagination , répondraient à son appel , et se soulèveraient à sa voix. Dans cette nation il y a un puissant intérêt monarchique. Avant de se demsjinder si les faits sont avantageux ou nuisibles, il faut commencer par les reconnaître; il faut convenir que l'intérêt monarchique entre dans la constitution vitale de ce peuple , et que nous ne savons pas même s'il peut en être retranché sans que le peuple périsse.
C'est d'une tout autre manière que le principe monarchique se présente dans l'étude purement spéculative de la science sociale. Celle-ci reconnaît peut-être en théorie qu'il y a de certaines fonctions qui, pour le bien de tous, ne peuvent être exercées qu'autant qu'elles sont confiées à
une volonté individuelle; que l'intensité d'attention et de résolution , que la garantie entière et la responsabilité morale , ne se trouvent que dans l'homme qui prend seul sa décision; que lui seul peut répondre d'un secret absolu; qu'à lui seul appartient la centralisation de tous les aspects dans une seule pensée , la promptitude des résolutions y l'habileté des choix, lorsqu'elle dépend de la énesse des aperçus ^ pour trouver, l'homme propre à chaque fonction; que l'enthousiasme enfin a besoin de se personnifier , et que ce n'est qu'un homme seul qui saura ^ dans un danger pressant, entraîner les masses à braver de grands hasards et se soumettre à de grands sacrifices. C'est d'après ces considérations toutes théoriques, et indépendantes des circonstances , que la science tociale admet la nécessité, ou du moins le grand avantage dans le gouvernement des nations, d'un élément monarchique , ou de l'attribution à un seul individu , dans ime certaine sphère, d'un pouvoir non partagé.
Le législateur est appelé à combiner, le plus adroitement qu'il pourra, dans une constitution progrèsâve et libérale , l'intérêt monarchique qu'il trouve dans les faits avec l'élément monarchique qu'il trouve dans la science. Il y procède, non pdkit selon desrègles absolues, mais en s'accommodan{it%ec tous les préjugés, toutes les affections, surtout toutes les habitudes qu'il rencontre ; lors même que la science serait arrivée à une précision j à une certitude dont elle est encore bien éloignée, il devrait
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se garder de heurter tout sentiment populairç, par la suppression de ce qui lui paraît une monstruosité , tout comme un médecin ne remodèlerait pas un corps vivant, même irrégulier, même monstrueux, d'après les théories anatomiques qu'il aurait étudiées dans l'école.
L'intérêt et le principe aristocratique se présentent de même au législateur, et dans la société et dans la science, avec leur double nature. Presque chez chaque peuple l'observateur rencontre une noblesse ou un patriciat, avec son illustration historique, son point d'honneur, ses principes exclusifs transmis de génération en génération, son édqcalion plus soignée et son influence , quelquefois très faible, quelquefois très puissante, sur l'imagination du.peuplc: c'est l'intérêt aristocratique, qui est un fait dont il faut tenir compte. Puis, dans la science sociale , on trouve la puissance de l'esprit de corps , la constance dans les revers , la persistance dans les mêmes projets, la prudence, l'économie des sénats aristocratiques et le culte qu'ils enseignent à rendre à la patrie, en la mettant audessus de toute autre affection : c'est l'élément aristocratique de la théorie, que, dans une constitution projgressive , il j?'agit de combiner avec les faits , de manient conserver le moins possible des inconvéni€n«''Cie la noblesse et à s'assurer le plus possible, des avantages des sénats.
L'intérêt et le principe démocratique se présentent , enfin , dans les faits et dans les idées , avec la même opposition et la même néc/essité de les con-
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cilier. La part que conserve le peuple dans les pouvoirs sociaux est toujours celle oii l'on remarque le plus d'irrégularité et d'inconstance. £a effet , sans altérer presque les formes ou les lois , on le voit, tour à tour, saisir l'autorité avec ardeur ou l'abandonner par lassitude ; sa puissance ^ avec les mêmes moyens , est quelquefois très pô-^ tite et quelquefois très grande. La grande masse de la population , pour l'intérêt de laquelle tous devraient concourir , et que le but de la législation doit être de rendre heureuse et de perfectionner, s'est presque toujours, à l'origine des sociétés, réservé une part considérable dans la direction de sa propre destinée j mais presque partout aussi , elle s'est laissée 'dans la suite plus ou moins dépouiller; car de tous les pouvoirs politiques, le peuple est le moins vigilant et le moins ja-» loux de ses prérogatives. Ces organes cependant de la volonté populaire, quelque oblitérés qu'ils soient, pourront presque toujours recouvrer de la vie, tant que le corps entier la conserve. Il y a dans les souvenirs des nations, il y a dans l'idée d'un droit antique, une puissance extraordinaire qu'il faut bien se garder de négliger, car c'est elle seule, qui peut maintenir l'ordre et la iliodératiQU daosrr>ianovation. Tantôt on trouve des traces de ce pouvoir populaire dans des assemblées nationales où tous les citoyens étaient appelés, et qù , à la longue , quand la nation a graudi , ils ont négligé de se rendre ; tantôt dans des iissemblées municipales ou communales, où le peuple n'agit que
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comme membre d'une association parcellaire, inais où cependant il se sent le maître de tous ses intérêts plus immédiats ; tantôt dans des assemblées électorales où il se nomme des représentais, et délègue ses pouvoirs. Quelle que soit la forme populaire qui existe , si elle est encore douée de vie , elle est bonne , elle est respectable. Si înéme elle n'existe plus que comme un souvenir, que coi^me une vaine image\ elle suffit du moins pour attester que ce qui a été peut être de nouveau. Probablement elle peut encore se ranimer ; probablement c'est encore elle qui contient tous les élémens du progrès national. Que l'on parcoure l'Europe, que l'on étudie avec soin jusqu'aux Etats les plus despotiques , que l'on y recherche quelle était autrefois l'existence active des communes et des municipalités, quelle est encore aujourd'hui leur existence légale , et l'on sera étonné dé leur constitu-^ tion libérale , de l'étendue de leurs droits et de leurs prérogatives, des services qu'elles ont rendus jadis. Presque partout, il est vrai, les monarques, de^ puis qu'ils ont démesurément augmenté leurs moyens financiers et leurs armées, n'ayant plus besoin du zèle et du dévouement des citoyens qui maintenaient l'ordre gratuitement, leur ont fiiit éprouver une oppression brutale , des pasciedirbits journailiers , et ils les ont ainsi découragés et dégoûtés. Même dans les pays où l'oppression populaire est aujourd'hui portée à son con^ble , niéme en Turquie , en Perse , dans les Indes , où le gouvernement ne se croit organisé que pour le pillage,
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OÙ tous les impôts sont levés b la pointe de l'épée et où la vie des hommes est de si peu de prix, que le gouvernement ne songe^pas , le plus souvent y à punir le meurtre ; on trouve dans les lois, on trouve dans les souvenirs du peuple , des institutions municipales qui inspirent encore l'admiration , et qui expliquent cette prospérité antique dont on ne voit plus de toutes parts , autour de soi , que les ruines. Il ji'y a peut^tre sur la terre aucun peuple si dégradé , qu'on ne pût trouver, ou dans ses souvenirs ou dans ses institutions, le germe étouffé d'une nouvelle grandeur populaire. Tels sont les faits , quant à l'intérêt démocratique ^ ces faits qu'il importe si fort d'étudier dans chaque localité , avant de se mettre à Ifœuvre*
Dans l'ordre des idées, l'élément démocratique doit être considéré avant tout, quant à son effet sur ceux auxquels le pouvoir est confié. Comme, dans ce cas , c'est la masse entière de la nation qui l'ex:erce, son influence sur l'éducation est bien autrement importante que datis les ài^tt^es éléînens, parce que chacun y participer. Or , la théorie , confirmée par ime observation constante, nous apprend, que là où le peuple réussit à faire entendre sa voix,. il s'anime dé vertus publiques, il s'éclaire, il ^ s'élève à un plus haut rang dans l'humanité j quand on le prive , au contraire , de cette partid-« pation à. la souveraineté , il se dégrade ^ il renferme tous. ses intérêts dans le cercle étroit de sa famille, ou même en lui-même ; il chasse de sa pensée tout ce qui ne peut pas lui apporter du profit, car toute 1. 3
9iitre série de réflexions né lui causerait que de la souffrance. Il s'étourdit dans les voluptés quand il peut les atteindre; elles sont passagères, mais le présent est tout pour lui , et son avenir est dans Tes mains des autres. Compie il ne tient à la société dont il est membre que par la crainte , il s'accoutume bientôt à prendre la crainte pour seul mobile de se£( actions. La. crainte l'a fait servile en politique , elle le fera lâche dans les armées et superstitieux en religioin. L'Orient tout entier est là pour justifier cette théorie.
Mais l'expérience nous a appris, d'autre part, et peut-^tre ce n'est qu'après coup que nous en avons trouvé la confirmation dans la théorie , que le pouvoir , et surtout le pouvoir absolu^ corrompt tous ceux qui l'exercent. Si les rois sont ac- 1d& , il les rend glorieux , présomptueux et cruels ; ç'ils sont indolens , il les rend voluptueux. Le pouvoir rend les aristocraties défiantes , jalouses et implacables. Les peuples n'échappent pas davantage à cette corruption. Lorsque la souveraine pœs* sance.ieur e^t déférée, ils ne sont ni moins vains ou glprieux que les autres souverains^ ni moins avides de flatteries , ni moitts impétueux danos leurs ressentimens, téméraires dans leurs agressions^ implacables dans leurs vengeances. Le caractère de chaque citoyen , dans une démocratie, se ressent de cet abus continuel de la puissance , de cet enivrement de la. flatterie, de cet abandoaàdes colères , à des passions., que les intrigans efetea sycophantes du peuple prennent sans cesse à tftdie
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d'exciter. A son tour, rAmérique est jià pour justi^ fier cette théorie.
Quant à l'influence de l'élément démocratique sur le bonheur de la société, l'expérience nous apprend, d'accord avec la thécme^ que tout ordre d'hommes qui ne peut pas se défendre s^a opprimé. Aucun cependant n'est exposé à l'égal de la grande masse de H nation. C'est à elle que le pouvoir a toujours à demander tous les genres de sacrifices ; c'est elle qui doit fournir tous les soldats, tout l'argent pour les guerres ou justes ou injustes; c'est sur elle que retomberont tous les dangers , toutes les soujQrances d'une mauvaise adminisitration ; aàsai il n'y aura point de bornes à ses sacrifices , si ette ne peut pas élever sa vt)ix pour faire entendre ses plaintes , et m besoin élever son bras pour repousser l'oppression. * . .
Dans le sens le plus étendu du mot constitution^ celui qui comprend tootea les conditions possibleb d'existence pour un peuple, on a pu leipditttiiigiier en quatre classeÀ : les monarchiques y oà tout pou*^ voir est abandonné à un seul -. les aristocratiques, où il est dévolu à un petit nombre , les démocratiques, où. il est ex:ercé par la fimle , les mixtes qui comprennent toutes les combtnkisons diverses des trois premiers élémens, ou de deux d'entre les trois. Mais dans le sens .restreint du mot constitua tion , celui qui ne comprend que les combinaisons avouées par la science sociale , on ne doit considérer un peuple comtne jouissant d'une constitotion, qu'autant qu'il est préservé du despotisme >
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c'est-à-dire qil'ii n'est jamais abandonné à une au-torité sans contrôle et sans limites. Or, l'expérience a enseigné > qUe ■ tout ^ gouvernement simple est en effet abandonné sans- contrôle^ à la volonté absolue 'du monarqne^ de l'aristocratie, ou de la multitude , et qu'il est par conjséquent despotique j que beau- «çoup de gouvernemens mixtes peuvent aussi être jrangés dans cette même classe ; soit lorsqu'une portion de la nation est exclue de toute participation à la souveraineté , soit lorsque les prérogatives de chacune de ces divisions ont été mal combinées , en sorte que l'opposition :d'un intérêt souffirant ne suffise point pour arrêter la colère ou le caprice des autres.
. - La théorie nous dit aussi que le pouvoir social ne doit jamais être maître de prendre des résolutions qui empiètent sur les droits .que chaque pijk^yeiï ix'a point, voulu abandonner à. la société. {^ette-ci| a. été instituée pour l'amélioration et le •bonheur de tous, et ses droits sont Umités-par ce but lui-même. Une sorte de contrat tacite existe entre la société et tous ses membres., par lequel chacun amis des .bornes à son obéissance, ou aux pouvoirs que le gouvernement peut exercer sur lui. Si chacun rentre en lui-même, il trouvera ces bornes tracées dans son cœur, encore qu'elles ne soient écrites nulle part. Far ce contrat social qui n'est que présumé, et sur lequel reposent cependant tout commandement et toute obéissance y chaque citoyen a mis à la disposition de la société, mais pour les cas les plus graves seulement, jusqu'à
son bonheur et à sa vie; il ne lui a jamais aban^ dontié , et poui^ aucun cas , sa conscience et sa vertu. Le pouvoir de la société s'arrête devant Piiijustice. Elle peut bien appeler le citoyen à sa« crifier, pour PaVantàge de tous, sa fortune et son existence , elle ne peut pas lui demander son honneur j elle peut bieh faire périr le coupable sous le glaive des tribunaux , mais elle n'a pas le droit de condamner un innocent ; elle ne peut pas plus lui infliger le mépris ou le blâme que le supplice. Quel que soit le prix de la vie de l'individu, la vie de l'État est plus précieuse encore , et c'est ainsi que la société est autorisée à sacrifier la partie pour le tout. Mais dans l'ordre moral, et sous le point de vue du perfectionnement , c'est le tout lui-même que la vertu de l'individu, car c'est l'éternité opposée au temps; c'est le tout lui-même que l'injustice publique , et l'autorité de tous recule devant la conscience de chacun.
Les constitutions qu'avoue la science sociale sont donc toutes des constitutions mixtes , les seules où l'omriipotence puisfiie être refusée au pouvoir national ; ce n'est pas , comme on l'a dit trop souvent de nos jours , que la liberté consiste dans un équilibre entre les pouvoirs , qui assure toujours à chacun une résistance égale à l'action des autres. Ceux qui comparent sans cesse le gouvernement à une machine , devraient être plus fidèles à la science même à laquelle ils empruntent leur comparaison , et se souvenir que la conséquence d'unç telle pondération serait l'immobilité absolue.
Il Êiut que la machine fonctionne ; c'est la première des nécessités de l'ordre social. Il faut, non pas la séparation des pouvoirs, mais leur coopération pour un même but; ilfaut, non pas la balance des forces, mais leur union ; il faut , enfin , qu'une seule volonté résulte t<^ujours du choc et de la fusion des Volontés diverses ; mais de telle sorte que toutes ces volontés aient été entendues, que tous les intérêts aient été consultés, que toutes les causes aient été plaidées , et que l'expression de la plus haute vertu qu'on puisse trouver dans le pays , éclairée par la plus haute intelligence , prononce enfin sans appel sur toutes les questions.
Pour arriver à préparer ou à prévoir ce résultaty on est peu avancé si on consulte seulement les chartes dans lesquelles on a résumé sous le nom de constitutions, quelques règles d'après lesquelles les citoyens ou les fonctionnaires publics concourent à l'exercice du pouvoir social. La constitution comprend toutes les habitudes d'une nation , ses affections , ses souvenirs , les besoins de son imagination, tout aussi bien que ses lois. Ce n'est jamais que la moindre partie d'une constitution qui peut être écrite. On ne la trouve tout entière que quand on joint à une étude approfondie de l'histoire nationale^ une étude non moins scrupuleuse de l'esprit national , des habitudes domestiques , du pays , du climat , de tout ce qui influe enfin sur le caractère d'un peuple. Aussi rien n'indique un esprit plus superficiel , et plus faux en même temps ^ que l'entreprise de transplanter la constitution d'un
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pays dans ua aatre, ou celle de doDiier une consti-^ tution nouvelle à un peuple , non d'après son propre génie ou sa propre histoire , mais d'après quelques règles générales qu'on a décorées dil nom de principes. Le dernier demi-siècle, qui a tu naitre tant de ces constitutions banales , tant de ces constitu-tions d'emprunt, peut aussi rendre témoignage qu'il n'y en a pas eu une seule qui ait répondu ou aux vues de son auteur , ou aux espérances de ceux qui l'acceptèrent.
Qu'on ne cherche point dans les essais qui suivent, ces règles générales d'après lesquelles tant de jeunes gens , à peine sortis de l'université, se sont crus en état de donner à leur pays , à tous les pays, des constitutions. Qu'on n'y cherche pas davantage un plan arrêté ou de monarchie ou de république ; qu'on n'y cherche pas même des préceptes positifs sur ce qu'il faut éviter , sur ce qu'il faut détruire. Nous disons avant tout : Étudiez les faits, les circonstances , l'esprit du peuple et ses souvenirs; puis passant en revue l'élément démocratique, le monarchique , l'aristocratique , nous avons cherché ce qu'où pouvait attendre , ce qu'on pouvait craindre de l'emploi de chacun. Enfin, portant nos regards sur la réorganisation de la société , nous nous sommes efforcé de résumer, pour le cas où elle est dans le calme, les progrès par lesquels les monarchies peuvent arriver sans secousse à une existence constitutionnelle, et pour le cas où elle est déjà bouleversée , les voies par lesquelles elle peut revenir à l'ordre et à la liberté. C'est alors
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qu'une seule nous a paru sûre , la' fédération ; car lorsque Fordre social a éprouvé une de ces convulsions violentes qui détruisent l'habitude de l'obéissanôe et 'du commandement , qui font disparaître pour chacun l'idée du droit et de la légitimité du pouvoir, il n'y a guère que la commune qui recouvre sa vitalité , et ce n'est guère que les hommes qui se connaissent, et qui se confient les uns dans les autres, qui peuvent aussi poser les bases d'un nouveau pouvoir social. Enfin, et partout, nous répétons aux législateurs que le pouvoir de créer ne leur a point été donné , et qu'ils doivent s'estimer heureux s'ils réussissent à conserver en même temps qu'ils améliorent.
ÉTUDES
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