‹ Études sur les États-UnisChapitre 3 sur 8 · UN MOT SUR L AMERIQUE · texte numérisé non relu

UN MOT SUR L AMERIQUE

Dans un essai intéressant, mais quelque peu empreint d'aigreur, intitulé : A propos d'une certai7ie condescendance chez les ètratigers^ M. Lowell met sur leurs gardes, les Anglais qui seraient disposés à parler ou à écrire au sujet des Etats-Unis d'Amérique : " je n'ai jamais blâmé l'Angleterre, s'écrie-t-il, de ne vouloir aucun bien à la démocratie, comment le pourrait-elle ? " Mais les critiques et les procédés des Anglais vis-à-vis de l'objet de leur antipathie ont le don de l'impatienter, déclare M. Lowell. " Que les Anglais renoncent à vouloir nous comprendre, mais surtout qu'ils cessent de se figurer qu'ils nous comprennent, et qu'ils abandonnent diverses manières d'agir absurdes qui sont la conséquence de leur illusion ; car ils n'arriveront jamais à ce but si désirable, tant qu'ils n'auront pas appris à nous juger tels

que nous sommes et non pas tels qu'ils nous, supposent. "

De certaines parties de l'Amérique, au contraire, nous arrivent des reproches de ne pas parler suffisamment de la grande République, de ne pas la citer assez souvent comme argument dans les propositions que nous soutenons ; M. Higginson se montre très surpris de ce que, par exemple, lorsque je disserte sur les bienfaits de l'égalité, c'est à la France que j'aie recours pour appuyer et confirmer ma thèse, et non aux Etats-Unis.

Un journal de Boston suppose que j'ai qualifié les manières américaines de vulgaires^ et découvre, ce qui pis est, que la revue, The Atlantic Monthly^ commentant cette opinion à moi attribuée, l'adopte et abonde dans le même sens. Car l'écrivain de V Atlantic Monthly déclare que " la hideur et la vulgarité des manières américaines sont indéniables et qu'on ne peut attendre le salut que de l'œuvre de quelques individus enthousiastes ayant conscience de goûts cultivés et de généreux désirs " ou, comme l'écrivain en question appelle ces enthousiastes, " d'individus d'une civilisation plutôt supérieure, comme il s'en trouve quelques-uns dans chacune de nos grandes villes et leurs environs. "

Le journal de Boston observe avec assezd'à propos que c'est parmi ces enthousiastes exceptionnels que semblent se recruter les héros des histoires de M. James et de M. Howells ; il les décrit finement comme " des g^ens qui passent plus de la moitié de leur vie en Europe et ne reviennent que pour quereller leurs agents et hommes d'affaires, sur la modicité des fonds qu'ils leur remettent " ; et il allègue que cette sorte de gens " n'aura, et ne peut avoir aucune influence bienfaisante appréciable sur la véritable civilisation américaine. " Notre ami de Boston se retourne alors contre moi et dit que " ce sont des gens vulgaires des grandes villes, qui ont inspiré à M. Arnold son antipathie contre les manières américaines. " Il ajoute que " s'il arrivait jamais que la destinée cruelle forçat M. Arnold à traverser l'Atlantique, il trouverait dans les petites villes de l'intérieur des Etats du nord, du centre et du sud-ouest, des milieux sociaux simples et élégants, aussi absolument inconnus en Angleterre, en Allemagne ou en Italie, que la vie privée des ducs et des princes du sang est inconnue en Amérique. " Oui, j'y " trouverais une manière de vivre appartenant à la plus haute civilisation, dans des villes, des comtés, des Etats dont je n'ai jamais entendu les noms ; " et si je pouvais

amener avec moi, l'écrivain de V Atlantic Monthly^ déclare son compatriote, " ça lui ferait beaucoup de bien. "

Je ne me rappelle pas avoir, en aucun endroit de mes trop nombreux écrits, qualifié les manières américaines de vulgaires, ou avoir exprimé de l'antipathie contre elles. Il y a longtemps que j'ai pris l'habitude de considérer le peuple des Etats-Unis comme n'en faisant qu'un avec nous-mêmes, de regarder les Américains, tout simplement, comme " les Anglais de l'autre côté de l'Atlantique. " L'ethnologie de ce diplomate américain qui, il n'y a pas longtemps, affirmait devant un auditoire berlinois que l'énorme émigration d'Allemagne aux Etats-Unis avait fait de la grande République, un pays aussi allemand qu'anglais, ne m'a pas encore convaincu. Je m'en tiens à l'ancienne croyance, que les Américains des Etats-Unis sont des Anglais de l'autre côté de l'Atlantique ; elle me vient de Burke. Mais de Burke aussi, j'ai appris de quelles conséquences incalculables, de quels immenses effets ce simple incident — l'établissement d'un rameau de la nation anglaise, de l'autre côté de l'Atlantique, — a été la cause et quels changements ont été accomplis par le fait de la constitution de ce rameau, en puissance indépen-

dante. Qu'on me permette de citer les profondes et impressionnantes paroles qu'il prononça sur la reconnaissance de l'indépendance américaine, en 1782 :

" Une grande révolution vient cf avoir lieu — une révolution qui ne s'est pas faite par la destrtiction ou le changement du pouvoir dans aucu7i des Etats existants^ mais par P apparition d^un Etat nouveau^ d^une espèce nouvelle^ dans une nouvelle partie dît 7nonde. Elle a accompli un chaitgement aiissi grand dans les relations^ P équilibre^ la gravita tiojt des puis~ sances, que celui qu* accomplirait V apparition dhme nouvelle pia7iète^ dans le système solaire. "

Quant à l'opinion que ce serait une cruelle destinée que celle qui me forcerait à visiter les Etats-Unis, j'emprunterai les paroles de Gcetlie, et je dirai : " Ce n'est pas l'esprit qui est attaché au sol, ce sont les pieds ; " avec la meilleure volonté du monde, je n'ai encore jamais pu aller en Amérique et probablement que je ne le pourrai jamais.

Il me vient souvent de ce pays des communications bienveillantes. Lorsqu'un homme qui a beaucoup écrit sur l'égalité et la civilisation, s'entend dire qu'en Amérique, un amateur de ces entités morales trouvera tout ce qu'il

faut pour le satisfaire ; lorsqu'on l'invite, que, même, on le met au défi de s'enquérir de l'état de choses qui y est en honneur et d'en rendre témoignage, il semble qu'il soit impoli et lâche de ne pas tenir compte de ces invitations, et, de continuer à parler de l'égalité et de la civilisation, comme si l'Amérique n'avait jamais existé. D'un autre côté, il y a l'avertissement de M. Lowell. Les Anglais peuvent facilement tomber dans l'absurdité en critiquant l'Amérique, et le plus facilement du monde surtout, s'ils ne peuvent pas voir ce continent de leurs propres yeux et ne le jugent que d'après leurs lectures. Ajoutons encore que certaines gens sont susceptibles ; il serait certainement plus sage et plus agréable de ne rien dire. Et, de même que le prophète Jonas qui, chargé d'un message pour Ninive, se hâta, plein d'alarmes, de descendre à Joppa et là, de se rembarquer immédiatement pour une direction absolument opposée, on pourrait trouver un grand nombre de raisons pour se dérober à la tâche, lorsqu'on nous demande de donner notre opinion sur la civilisation aux Etats-Unis. Toutefois, Ewald prétend que ce fut un regrettable et indigne calcul, une subtilité de raisonnement humain mesquine — mensckliche vermmftelei — qui porta Jonas à tourner le dos à sa tâche, de cette

manière. Nous ne tournerons pas le dos à la nôtre, si difficile qu'elle soit.

D'ailleurs, il y a des considérations qui en diminuent les difficultés. Lorsqu'un écrivain a exprimé l'opinion que le système social en honneur dans son propre pays, est si loin de la perfection, qu'il présente le spectacle d'une haute classe matérialisée, d'une classe moyenne vulgarisée et d'une basse classe brutalisée, il a peut-être conquis le droit de parler avec candeur des systèmes sociaux des autres pays. M. Lowell se plaint de ce que nous autres, Anglais, nous faisons de notre saxonnisme étroit, comme il l'appelle, le critérium de tout. " Mais nous ne valons quelque chose, dit M. Lowell de luimême et de ses compatriotes, nous ne valons quelque chose qu'en autant que nous nous désinfectons du saxonnisme."

M. Hussey Vivian, membre de la chambre des Communes, pour Glamorganshire, fait un voyage en Amérique et, à son retour, enchanté du pays et de ses habitants, il donne publicité à cette opinion que, deux choses seulement manquent à leur bonheur : — Un souverain du type britannique et une chambre des Lords. —

" Si les Afnérûatns pouvaient franchir le premier pas^ et élire un roi du vieux stocky avec les mêmes conditions de pouvoir limité par

la constitîition qui sont faites à nos rois^ sHls îinissaient ainsi leurs Etats séparés en une nation compacte et cohérente^ un grand nombre cT entre eux n^en seraient que trop reconnaissants. Je ne puis^ non pius^ m^ empêcher de penser qu'ils ne seraie7it pas fâchés de transformer leur sénat en chambre des Lords. Il y a chez eux des fortunes ajnplement suffisantes pour supporter le système héréditaire des majorats ; et l ^on vej'rait des hommes qui^ à l ''heure qtuil est^ ne voudraient poiir aucuîie considération^ entrer dans la vie politique^ faire letir devoir^ sans doute avec autaitt de patriotisme que nos pairs ^ alors qtiHls ne seraient pas obligés d'' affronter la boue d''une candidature. Quant à cette prétention que les idées aristocratiques sont étrangères aux Américains^ je 7t'y crois auctinement. Je crois ^ ati contraire^ que les Américains so7tt un peuple très aristoctatiqne.''''

Je suppose que ces quelques lignes peuvent être considérées comme un échantillon de cet anglo-saxonnisme qui exaspère tellement M. Lowell. Je ne partage pas les idées qui y sont exprimées. M. Hussey Vivian a apprécié comme il convient, les faits géologiques et bien évalué les richesses minières de l'Amérique ; mais quant aux conditions politiques du pays,

aux tendances réelles de sa vie et quant à son avenir, il ne me paraît pas s'être placé du tout, au centre de la situation. Loin de " ne vouloir aucun bien à la démocratie, " loin de croire qu'un roi et une chambre des Lords sur le modèle anglais, soient une panacée pour les maux sociaux, j'ai dit sans ambages, que notre système social anglais a, d'après moi, trop renfermé sur elles-mêmes nos classes moyennes, trop rejeté sur elles-mêmes, également, nos basses classes et que nous souffrons du manque d'égalité. Rien ne me serait plus agréable que de voir la difficulté résolue en Amérique, que d'y voir la démocratie triomphante, avec un type d'égalité produisant de si bons résultats que, lorsqu'on prêcherait cette vertu, on n'en démontrerait pas les avantages par l'exemple des Français, mais comme M. Higginson le recommande, par l'exemple du peuple des Etats-Unis. Je retourne à mon journal de Boston : —

Dans des villes dont M. Arnold n'a jamais entendu et n'entefidra probablement jamais les noms^ on trouvera presqtte invariablement^ un groupe de gens de goûts cultivés^ de bonnes manières^ de bonne éducation^ ayant le respect d'^etix-mêmes^ les égaux de n'importe quelle classe d ''individus au monde. Ces gens-là lisent

les meilleurs livres^ interprètent la meilleure musique ; ils s'intéressent aux questions générales qui occupent V humanité et ils apportent à leurs relations mutuelles, cette courtoisie, ce respect de soi-même, qui sont le propre d"* hommes et de femmes dont la situation sociale rC est pas contestée. "

Hé bien, c'est là ce que nous demandons, et, si la démocratie américaine nous donne cela, M. Lowell peut être sûr qu'aucun anglo-saxonnisme étroit ne m'empêchera de rendre justice à la démocratie américaine.

Seulement, il faut bien nous entendre sur un point spécial. Nous sommes, ici, en présence d'un état de choses oti la question du nombre a une importance capitale. Même, dans notre pauvre vieux pays, avec sa classe aristocratique matérialisée, sa classe moyenne vulgarisée, sa basse classe brutalisée, on trouve, et cela à tous les étages de la société, je l'ai déjà dit très souvent, des individus épris d'une vie supérieure, épris de perfection et qui, s'ils se trouvent plus ou moins en conflit avec l'époque actuelle, nous font espérer un meilleur avenir. Des individus de cette catégorie, il y en a dans la société américaine, tout comme ici, je n'en doute aucunement. L'écrivain de V Atlantic Monthly lui-même, si défavorable que soit le

jugement qu'il porte sur la civilisation de son pays, en général, admet qu'il y peut trouver un certain nombre " d'individus enthousiastes, ayant conscience de posséder des goûts cultivés et d'être remplis de désirs généreux. " " De ces individus d'une civilisation plutôt stipérieure^ il y en a quelques-uns, dit-il, dans chacune de nos grandes villes et leurs environs. " Son contradicteur du journal de Boston, prétend, lui, que ces centres de lumière et de douceur se rencontrent plutôt dans les petites villes que dans les grandes ; mais la chose n'a pas pour nous une grande importance. La question importante est celle-ci : En quel nombre se trouvent-ils ? Hé bien, dit le journal de Boston, " dans presque toutes les petites villes des Etats du nord, du centre et du sud-ouest. " Incontestablement c'est là de la civilisation. Un groupe d'individus épris d'une vie supérieure, " un ordre social simple et élégant, " ainsi que s'exprime notre panégyriste, existant dans presque toutes les petites villes des Etats du nord, du centre et du sud-ouest américain, et cela, sans compter certains cercles de New- York et d'autres grandes villes " où la vie sociale est aussi distinguée, aussi élégante, aussi noble qu'en aucun endroit du monde ; " tout cela doit nécessairement élever le niveau

de la société américaine, et devra sûrement, si nous suivons l'exemple qu'on nous offre, nous donner les moyens de transformer la nôtre et d'en élever le niveau.

Déjà ce bon effet se produit sur la société américaine, car on nous dit :

"(Té sont ces personnes qui maintiennent P esprit général de la nation à un diapason élevé. Penda7it que les ''^quelques individus d''une civilisation plutôt supérieure " traversent et retraversent P Atlantique pour aller apprendre la .dernière décision prise par un blanc-bec d^ empereur ^ ou le dernier costume décrété par un homme-modiste^ ces 7nessieurs et ces dames américaines^ dans la dignité de leur " home '' font l ''Amérique. Ce sont eux qui maintiennent le crédit 7iational^ ce sont eux qui améliorejit sans cesse notre système d ''édtication nationale. Si M. Arnold les rencontre jamais dans leurs propres résidences^ ce sont eux qui hti apprendrojit quel est le type normal des manières américaines. "

Notre critique de Boston écrit d'une manière si vive et si alerte, qu'on éprouve du regret à le quitter. J'affirme sincèrement que j'aimerais beaucoup mieux le lire et le citer qu'entrer en discussion avec lui. Il a vu l'Amérique et je ne l'ai pas vue. Peut-être les choses sont-

elles chez lui, telles qu'il le dit. J'espère qu'elles le sont, car, ainsi que je viens de l'indiquer, il y a longtemps que je suis convaincu que la société anglaise a besoin de se transformer ; il y a longtemps que je cherche en vain un modèle sur lequel nous puissions nous guider et dont nous puissions nous inspirer dans l'élaboration d'une nouvelle civilisation ; or, voilà le modèle tout trouvé.

J'avoue, cependant, que je m'étais imaginé jusqu'à présent, que, de même que nous. Anglais, avons à transformer notre civilisation, l'Amérique avait encore la sienne à créer ; et, que, bien que son exemple et sa coopération puissent et doivent probablement avoir pour nous une haute valeur, dans l'avenir, à l'heure qu'il est ils ne nous étaient guère d'une grande utilité. Je me rappelle qu'au moment où le journal de Boston dont je viens de citer quelques lignes, me tombait sous la main, j'achevais la lecture d'un des meilleurs romans de M. James, " Roderick Hudson." Le livre nous transporte dans une des petites villes de l'intérieur, une ville dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler, Northampton. Ceux qui ont lu Roderick Hudson, n'auront pas oublié que dans la partie de l'histoire dont la scène est à Northampton, il y a un person-

nage du nom de Striker, un commissaire-priseur. En lisant les aj65rmations du journal de Boston que, dans presque chacune des petites villes de l'Union, je trouverais un " ordre social, simple et élégant " le commentaire qui, de suite, vint à mes lèvres fut celui-ci : Je suppose que ce que j'y trouverais en grande majorité, c'est Striker — or. Striker est un Philistin, (i)

J'ai dit quelque part, qu'alors que notre société, en Angleterre, se compose de Barbares, de Philistins et de populace, la société américaine en est une copie exacte, si ce n'est que les Barbares manquent absolument à cette dernière et que la populace n'existe guère en Amérique. Il en résulte que les Philistins constitueraient la grande masse de la nation. — Une variété de Philistins plus gais que ceux de notre classe moyenne, laquelle a créé et

(i) C'est la seule fois que nous a3^ons rencontré dans un auteur anglais, avec l'acception qui lui est donnée ici, le nom de ce peuple ennemi d'Israël et que Samson a combattu d'une manière si originale. En Allemagne, PJiilister est le terme consacré pour désigner cette classe généralement peu lettrée, mais si utile, qu'en France, la gente littéraire et artistique appelle, non sans un certain mépris, bour'geois, épiciers. (Note du traducteur).

peuplé les Etats-Unis, (i) — Une variété de Philistins plus gais que les nôtres, dis-je, mais dégagés de l'influence et du faux idéal de nos Barbares, de ce fait laissés plus à eux-mêmes et ayant leurs coudées franches.

Qu'il en fut ainsi que je viens de l'écrire, cela me paraissait naturel ; et, qu'il en soit réellement ainsi, tout ce que j'ai pu lire et entendre dire sur l'Amérique tend à m'en convaincre. Et, lorsque mon ami de Boston parle de " l'ordre social simple et élégant, établi dans presque toutes les petites villes des Etals-Unis et du groupe qui existe en chacune d'elles, de personnes de goûts cultivés, de bonnes manières, de bonne éducation, ayant le respect d'elles-mêmes, les égales de qui que ce soit au monde, " je ne puis m'empêcher de penser que les choses ne sont pas aussi brillantes qu'il les représente et aussi supérieures à tout ce dont nous avons eu l'expérience ailleurs. Il doit confondre ensemble deux im.pressions : l'impression d'individus disséminés dans tout le pays, véritablement épris de raffinement et de beauté, mais pas assez nombreux ou groupés pour exercer beaucoup d'influence, et l'impres-

(i) Les Etats-Unis n'ont été peuplés par la classe moyenne d'Angleterre que dans une proportion très faible, (Voir notre préface).

sion de groupes de braves et dignes gens, qui se trouvent dans toutes les villes de l'Union, gens pleins de mérite évidemment, mais qui ne sont pas encore arrivés à ce véritable et heureux idéal de la civilisation " un ordre social simple et élégant. "

Nous aussi, nous avons partout des groupes de ce genre ; nous savons ce qu'ils peuvent faire pour nous, et aussi, ce qu'ils ne peuvent pas faire. Il est facile de les couvrir de louanges, de les flatter, d'exprimer à leur sujet une satisfaction sans bornes, de parler d'eux comme s'ils nous donnaient tout ce dont nous avons besoin. C'est ce que nous avons fait, ici, en Angleterre. Ces groupes chez nous, ces forces sérieuses et efficientes de la classe moyenne, nous les avons exaltés comme " la partie de la nation qui a étonné le monde par son énergie, son esprit d'entreprise, sa confiance en soi, qui, sans cesse, ouvre des routes nouvelles à l'industrie et subjugue les forces de la nature, qui a accompli toutes les grandes choses qui ont été accomplies dans toutes les sphères, et qui possède l'intelligence, la volonté et la force nécessaires pour toutes les bonnes et grandes choses qui restent encore à faire. " C'est ainsi que parlent nos journaux ; nos grands orateurs exploitent la même veine. " Les

gens de la classe moyenne qui, avec leur activité et leur religion, ont fait la race anglaise ce qu'elle est, sont le sel de la terre ! "

" Les cités que vous avez édifiées, s'écrit M. Bright, les chemins de fer que vous avez construits, les manufactures que vous avez créées, les cargaisons que portent les navires de la plus grande marine marchande que le monde a jamais vue !" : voilà pour l'industrie. Et voici maintenant l'éloge de leur religion, la forme de religion inventée spécialement pour eux et indomptablement maintenue.

" Considérons, s'écrie encore M. Bright, quelle somme de ce qu'il y a de libre, de bon, de grand et de ce qui va se perfectionnant sans cesse, dans la Grande-Bretagne, est l'œuvre de la pensée non-conformiste. Voyez les églises et les chapelles qu'elle a élevées par tout le pays, voyez les écoles qu'elle a construites, voyez les ministres qu'elle a supportés, voyez l'œuvre chrétienne qu'elle a accomplie. Les non-conformistes, les jeunes gens surtout, feraient bien d'étudier l'histoire de leurs pères et d'apprendre d'eux, combien ils ont dû à la vérité et combien ils ont sacrifié à la conscience. "

C'est des groupes non-conformistes inébranlables, industrieux et religieux, de toutes les

villes, petites et grandes de l'Angleterre, que M. Bright, ici, fait l'éloge. Mais il consacre également un tribut de louanges encore plus magnifique à leurs frères de même race, de mêmes dispositions et de même vertu qui habitent l'Amérique. —Les vastes proportions des choses, en Amérique, impressionnent toujours fortement l'imagination de M. Bright-ll aime à faire le compte du nombre prodigieux d'acres de terre qu'ils possèdent, du nombre prodigieux de boisseaux de blé qu'ils récoltent. Le principe " volontaire, " le principe du nonconformisme anglais moderne s'épanouit là, en des proportions égalem.ent vastes et impressionnantes : " Jamais sur la face de la terre, il n'y a rien eu dans ce que la piété et le zèle ont offert comme tribut, à la religion et aux œuvres religieuses, qui puisse se comparer avec ce qui a été fait par le peuple des Etats-Unis, en vertu du principe " volontaire ".

Je ne puis m'empêcher de penser, ai-je dit, que mon critique de Boston confond quelques personnes éprises de perfection avec les représentants, beaucoup plus nombreux, des vertus de la classe moyenne, gens sérieux, industrieux et par plusieurs côtés, admirables ; qu'il s'imagine que dans presque chaque ville des Etats- Unis, il y a un groupe de personnes éprises de

beauté et de raffinement, alors que les personnes de cette catégorie sont beaucoup plus clairsemées qu'il ne le suppose. Ce qui existe réellement dans presque chaque ville, c'est un groupe de représentants de la vertu bourgeoise. Et les fruits auxquels il reconnaît ses hommes, les résultats dont il sent que leur sont redevables la vie nationale et la civilisation, sont justement les fruits, faisons-le observer en passant, que les représentants de la vertu bourgeoise sont capables de produire, de fait, produisent aussi pour nous, en Angleterre, et pour la culture desquels nous n'avons pas besoin de mettre à contribution un nombre extraordinaire de personnes éprises de perfection. " Ce sont ces gens-là, dit-il, qui maintiennent le sentiment national, à un diapason élevé, quand éclate une guerre ou une rébellion. " Mais c'est justement ce que la vertu bourgeoise de notre race est absolument capable de faire, comme l'a prouvé l'Angleterre puritaine du dix-septième siècle et les héritiers des traditions puritaines, depuis lors. " Ce sont eux qui maintiennent le crédit national, ce sont eux qui améliorent sans cesse notre système d'éducation nationale." Par éducation nationale, notre critique entend dire, l'éducation populaire et, ici encore, nous restons dans les limites de l'œuvre des classes

moyennes. En Angleterre, comme aux Etats- Unis, la classe moyenne est parfaitement capable de maintenir le crédit national et elle le maintient ; elle est absolument capable de reconnaître le devoir qui lui incombe d'envoyer les enfants du peuple à l'école ; plus même, de les envoyer aussi à une école du dimanche, s'il est possible, et à l'église ou à une chapelle. Tout cela est vrai ; et cependant, en Angleterre, dans tous les cas, la classe moyenne avec toute son industrie et toute sa religiosité — la classe moyenne dont j'ai signalé un type parfait, il y a déjà longtemps, dans la personne d'un certain M. Smith, secrétaire d'une compagnie d'assurance, lequel " vivait dans l'appréhension de tomber dans la pauvreté et d'être perdu pour l'éternité " — la classe moyenne en Angleterre, dis-je, nous offre à l'heure qu'il est, pour satisfaire à nos besoins actuels et faire face aux exigences de la civilisation nationale, un type défectueux de religion, un apport mesquin d'intelligence et de savoir, un goût du Beau faussé et des manières communes et rudes. Or, pour faire de la vie humaine, ce que les hommes commencent maintenant à voir qu'elle doit être, il ne faut pas seulement la puissance de l'industrie et de la conduite des affaires, mais aussi la puissance de l'intel-

ligence et du savoir, la puissance de la beauté, la puissance de la vie sociale et des bonnes manières. Le type d'existence qui est celui de notre classe moyenne, en Angleterre, en est un par lequel ne peuvent être satisfaites ni les exigences de l'intelligence et du savoir, ni les exigences de la Beauté, ni les exigences de la vie sociale et des manières.

Ce que nous appelons la classe moyenne, en Angleterre, c'est virtuellement, en Amérique, la nation tout entière. En Amérique, elle est dégagée dans une grande mesure, je l'ai déjà -dit, de ce qui constitue, chez nous, la populace ; elle ne subit pas la pression et le faux idéal de nos Barbares. Cette classe moyenne est généralement industrieuse et religieuse, comme la nôtre. Sa religion est moins envahie, je crois, par l'esprit moderne que la religion de nos bourgeois. Un Américain, connu comme homme de science, me dit que dans une ville de cent cinquante mille âmes, où il demeure, il n'y a pas cinquante personnes qui ne croient pas que les premiers chapitres de la Genèse sont l'exacte vérité. M. Dale, de Birmingham, a trouvé, dit-il, que " les Chrétiens, en Amérique, étaient moins troublés par des attaques contre la croyance orthodoxe, qu'ils ne le sont en Ansfleterre. Ils semblaient sûrs de leur

terrain et ne témoignaient aucune crainte. " Là, l'opinion populaire exige que les hommes publics fréquentent régulièrement une église. Les dénominations les plus en faveur aux Etats-Unis, sont celles qui nous sont familières ici, sous le vocable de " Protestants dissidents." Lorsque M. Dale nous parle des " Baptistes, non compris les Baptistes de libre volonté, les Baptîstes du septième j'oicr^ les Baptistes aux six principes et quelques autres sectes mineures", nous nous imaginons lire une liste des sectes dans l'almanach de Whittaker. Mais en Amérique, ce type de religion n'est pas un type subordonné, c'est le type prédominant et accepté. Nos ministres dissidents se croient au paradis, lorsqu'ils visitent l'Amérique. Dans ce pays universellement religieux (i), la dénomination qui compte de beaucoup le plus grand nombre d'adeptes, c'est, je crois, celle des Méthodistes, fondée par Wesley (2) et que

(i) M. Arnold a été mal renseigné, ou bien une énorme transformation s'est accomplie aux Etats- Unis, en une douzaine d'années. Lors des dernières élections présidentielles, plusieurs journaux ont affirmé que plus de la moitié des électeurs n'avaient aucune croj^ance religieuse, et personne n'a cherché à réfuter l'affirmation.

(2) En 1896 le journal The hidependent, de New- York qui s 'occupe beaucoup du mouvement religieux aux Etats-Unis, établissait que le nombre des prati-

nous connaissons ici, pour avoir comme base de sa doctrine, les cinquante-trois sermons de Wesley et ses notes sur le Nouveau Testament. J'ai une sincère admiration pour Wesley et une sincère estime pour le corps des méthodistes wesleyens, en ce pays ; je l'ai fréquenté beaucoup, et il y a plusieurs de ses membres pour lesquels je professe une estime non seulement sincère, mais affectueuse.

Je sais combien les attaches et les croyances religieuses, chez un individu, sont déterminées par les circonstances de naissance et d'éducation ; et, probablement que si, moi-même, j'étais né et avais été élevé dans le wesleyisme, je n'aurais pas abandonné cette église. Mais certainement, j'aurais désiré que mes enfants l'abandonnassent, parce que, dans une question d'une importance aussi absorbante que celle que les wesleyens attribuent à la religion, vivre en soumettant son esprit à l'autorité d'un esprit de troisième ordre, — car tel était Wesley — me paraît une chose déprimante et injurieuse pour l'esprit humain, en général.

quants ou communiants des différentes églises, ne dépassait pas 22,943,378. Dans ce total, on comptait 8,273,309 catholiques, 5,653,288 méthodistes, 1,409,- 905 presb\i;ériens, 1,903,672 disciples du Christ etc. — (N d. f)

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