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que d'intelligence générale." Un autre critique français très fin, parle d'une « dure "i intelligence " comme la caractéristique du peuple des Etats-Unis — la dure mintelligence des Américains du Nord, (i) Ils sont vifs et adroits, tout le monde le sait ; mais, malheureusement, l'adresse et la vivacité sont tout-à-fait compatibles avec " la dure inintelligence." Dans V humour quinionesque de M. Mark Twain, si attrayante au Philistin du type gai et léger, tant en Angleterre qu'en Amérique, un troisième critique français voit la littérature qui interprète exactement l'intelligence d'un peuple de ce type et non d'un type supérieur. " En dépit de toute son éducation primaire, dit-il, l'Amérique est encore, au point de vue intellectuel, un sol très dur et très primitif, qui ne peut être cultivé que par des méthodes violentes. Ces intelligences primitives et à demisauvages ne sont remuées que par des récits très élémentaires, composés sans art, dans lesquels le burlesque et le mélodrame, la vulgarité et l'excentricité sont combinés à fortes doses." On peut dire des Français, des Français de la génération actuelle, dans tous les cas, qu'euxmêmes considèrent sérieusement comme appar-
(i) En français dans le texte.
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tenant à la famille de Goethe, de Molière et de Shakespeare, un auteur moitié génie, moitié charlatan, comme Victor Hugo, (i) Cela est
(r) Victor Hugo n'a pas besoin d'être défendu. Cette boutade de M. Arnold ne fait que confirmer la proposition souvent émise, qu'on ne peut goûter et apprécier intégralement, dans les œuvres poétiques, que celles qui nous parlent en notre langue maternelle. Ce qui nous charme dans les vers, ce ne sont pas toujours, ce ne sont pas seulement, les pensées qu'ils nous communiquent ou les rêves qu'ils nous confient; ce n'est pas tant, a-t-on dit, le sens des paroles que le murmure qu'elles roulent : c'est ce chant obscur, cette incantation mj'stérieuse qui semble venir de derrière les mots, qui évoque de vieux souvenirs, fait vibrer en nous des fibres secrètes, et nous berce délicieusement comme des accords mineurs d'une musique entendue dans le lointain. Cette musique, nécessairement, ne frappe pas, ou frappe peu l 'oreille de celui qui n 'a pas appris, dès son enfance, la langue dans laquelle elle est modulée.
La poésie, qui a toujours été le premier interprète de l'âme collective d'un peuple, en est aussi la possession la plus intime, la plus intangible, la plus fermée à l'étranger. La gloire célébrée par le monde civilisé tout entier, de quelques grands génies poétiques, n'est jamais, tout d'abord, que l 'écho des acclamations qui ont accueilli ceux-ci, dans leur propre patrie.
Dans une des plus jolies pages de ses "Contemporains ", M. Jules Lemaître, après avoir énuméré les défectuosités qui l'ont frappé, dans le génie de Victor Hugo, s'écrie: " Oui, mais avec tout cela, " Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut " afi&rmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps " anciens, ni dans les temps modernes, n'a eu à ce *' degré, avec cette abondance, cette force, cette pré-
vrai, cependant ilspeuvent juger d'une manière suffisamment sûre et exacte, la fausse littérature d'une autre nation qui ne fait pas appel à leurs côtés faibles. Je ne blâme pas l'Amérique d'être la victime de Quinion, ou aussi de Murdstone. (i) Nous sommes les victimes de Murdstone et de Quinion, nous-mêmes, je le sais très-bien, et les Américains sont absolument le même peuple que nous sommes. Mais je veux délivrer l'Angleterre de ces deux types et je regarde
" cision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de "la forme.... Aucun homme n'a jamais su déve- * ' lopper une seule idée par un si grand nombre de " métaphores et de comparaisons, ni si justes, ni si " brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et ■" n'a su enchaîner ces images dans des périodes qui ' ' eussent tant de mouvement, ni un mouvement si "large, si emporté, si continu — ni qui emplissent " l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique ■" plus drue et plus sonore. " Or, ainsi que le reconnaît un écrivain du Daily News, de Londres, dont quelques phrases sont citées dans la préface de ce volume, ' ' le sens du rythme était défectueux chez Matthew Arnold," et, ajoute le même critique, " il "n'a pas apprécié Keats, le plus grand maître an- " glais, en la sorcellerie des mots, depuis Shakes- " peare, il a été injuste pour Tennyson, il n'a pas " reconnu la maîtrise de la forme chez Shelley. "
On croit généralement qu'il serait possible d'extraire de l'œuvre de Victor Hugo, quinze volumes de prose et de vers d'une beauté parfaite. De quel auteur ancien ou moderne pourrait-on en dire autant ? (N. d. T.).
(i) Personnage d'un roman de Dickens. (N. d. T.)
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autour de moi, afin de trouver des auxiliaires dans l'accomplissement de la bonne œuvre que j'ai entreprise. Donc, lorsque le journal de Boston m'a parlé de l'ordre social simple et élégant, du groupe de gens de goûts cultivés et de bonnes manières, lisant les meilleurs livres, et interprétant la meilleure musique^ que l'on peut admirer dans toutes les villes de rUnion, j'ai cru, tout d'abord, que j'avais trouvé ce que je cherchais et que je pourrais envahir le royaume anglais de Murdstone et de Quinion, avec l'aide d'un corps formidable d'alliés des Etats-Unis. Hélas ! je me demande maintenant si l'Amérique ne souffre pas ellemême de la prédominence de Murdstone et de Quinion — de Quinion dans tous les cas.
Oui, et de Murdstone aussi. Miss Bird, la meilleure des voyageuses, et qui raconte ses voyages d'une manière délicieuse, a rencontré le type américain rudimentaire de Murdstone, pas loin de Denver (Colorado) et nous l'a décrit. Denver — J'entends quelqu'un qui me dit ironiquement— : Denver ! Un territoire nouveau, les confins de la civilisation, les Montagnes Rocheuses ! Je préfère suivre une méthode qui pourrait faire de moi, je le sais, la proie des Américains, si je soutenais réellement une controverse contre eux et si j'attaquais leur
civilisation. Je ne soutiens pas une controverse contre eux. Je n'attaque pas leur civilisation. Je suis très inquiet de l'état de la nôtre, et je cause amicalement avec des Américains épris d'une vie supérieure qui m'apportent l'espoir d'améliorer la civilisation britannique, par l'exemple d'une grande force de véritable civilisation, d'un ordre social simple et élégant développé dans les Etats du nord, du centre et du sud-ouest de l'Union. Je n'ai pas envie de chercher des trous dans la civilisation des Etats bien établis. Mais dans un nouveau territoire, sur les confins de l'Union, je prends un échantillon d'un esprit que nous connaissons assez bien dans notre vieux pays, et qui a fait beaucoup de mal à notre civilisation ; et je demande à mes amis américains quel chemin cet esprit — puisqu'ils semblent au moins, le posséder sur leurs frontières — a fait et fait encore parmi eux. Se croient-ils sûrs de le maîtriser, croient-ils que " l'ordre social simple et élégant " sera trop fort contre lui ; ou craignent-ils, peut-être, qu'il ne soit trop fort contre " l'ordre social simple et élégant " ?
Miss Bird nous décrit la famille Chalmers, chez laquelle elle a logé quelque temps, lors de son voyage de Denver aux Montagnes Rocheuses. Miss Bird, comme tous ceux qui
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ont lu ses livres le savent bien, n'est pas une bouche pincée, ni en aucune manière, une " belle dame " ; elle peut aller chercher un cheval au parc, le seller et le monter, " se rendre généralement utile, " laver la vaisselle, improviser des lampes, enseigner à tricoter. Mais — je lui laisse la parole :
" Oh^ dit-elle^ quelle vie dure et mesquine que celle avec laquelle je me trouve actuellement en contact ! Une religion étroite et sans attrait que^ cependant^ je crois sincère^ et un patriotisme intense^ mais également étroit^ sont les seules injîuences stipêrieures qui la domine7it. Chalmers est venu de P Illinois, il y a neuf ans. Il est peu intelligent, très opiniâtre, et tie^it à ce qu'ion le croifi bien inforfnè, ce quHl 71^ est pas. Il uppartient à la secte la plus sévère des presbytériens réformés, et son grand orgueil, à est que ses ancêtres étaient des covenantaires écossais. Il se croit un profond théologien, et, le soir, près des billots de pin, il tne tie7it des discours sur les mystères des conseils éternels et des décrets divins. Le Colorado, ses progrès et so7i avenir, lui jsert aussi de thè7ne C07ista7it. Il hait PAn-
gleterre d'aune haine personnelle ardente. Il espère vivre assez lo7îgtemps pour voir la chute de la monarchie britannique et le démernbrenierit de l ''Empire. Il ai?ne beaucoup la causerie et me questionne loriguement sur mes voyages ; mais, si je parle favorablement du climat ozi des ressources d ^ aucun autre pays, il considère cela coynjne U7ie iniure faite au Colorado.
Mistress Chalmers ressemble à la généralité des patwres femmes anglaises que nous avons connues, dans notre enfance — maigre, p7'opre, édentce et, comme quelquesîines d^ entre elles, parlarit dhme voix criarde et aigre qui vous ferait croire qu^elle en a contre vous. — Elle ripest jamais un seul instarit inoccupée, est dure, sévère, et méprise tout ce qui n'est pas le travail. Elle ■}ne désigne toujours comme " cette femme. " La famille se compose dhin grand garçon dégingandé, d''air mélancolique, saiis ressorts, qui probablement soupire après une vie plus large ; d ''une fille de seize ans, créature rechignée, d ''une aspect repoussant, qui a les manières d hi?i cochori, et de trois enfants plus jeunes, êtres rugueux qui fi'ont
rien de l ^e7îfance. Toute la jamille semble C07isidêrer que la courtoisie et la gentillesse en paroles ou en actiojis^ sont " des œuvres de la chair'''' sinon " des œuvres du démon. '* Ils renversent et j ettejit par terre des objets qui vous appartiennent^ sans vous présenter leurs excuses^ ou même saiis songer à ramasser ces objets ; quand je les remercie pour quelque chose^ ils me regardent avec tme g7'imace étojinée. Je voudrais pouvoir leur eiîseigner de meilleures manières. L'âpre avidité^ la pour sîiite exclusive du gain ^ avec une complète indifférence pour tout ce qui n''aide pas à s'' enrichir^ so7it en train de détruire l ''affection et la vie de famille^ dans tout P Ouest arnéricain. Cest après une expérience totale de près de deux années aux Etats-Unis^ que j'' écris ces choses^ et bien à contre-cœur. Mistress Chalmers est propre dajis sa personne et ses habits^ et la nourriture qtuelle nous sert^ bien que pauvre^ est propre aussi. Travail^ travail^ travail^ en ce m.ot se résument tous leurs jours et toute leur vie. Ils sont absolument insociables. Ils ont une Jille mariée qui demeure de Vautre côté de la rivière^ elle
est tout comme sa mère^ rude^ sans aj^ection^ morale^ et dure au travail. Tous les matins^ U7i peu après sept heures^ quand j ''ai balayé la case^ la famille y vient faire ses dévotions. Chalmers ânonne un psaume sur un ton dolent et lugubre ; ils lisent un chapitre de la Bible et^ lui^ ensuite^ récite les prières. Le dima7tche est U7i jour affreux. La Jamille observe le com^nandement à la lettre et ne travaille pas. On récite l ''office deux
I fois^ et plus longueinent que les jours de
semaine. Dhom^ne s'' essaye à lire un vieil exemplaire usé dît ''''Boston Fourfold State ^"^ mais il s'' endort bientôt et tous ne s'' éveillent que poîir les repas. Ce jour est affreux ; il semble qu'oïl îï'en verra jamais la fin. Voîis avez maintenant une idée de mon entourage. Cest une existence morale^
-yr-ccLA dure., sa^is affections^ sans rien qui charme., sans rien qui console., sans rien qui embellit^
UL- o^'\.cJ2k^^j)^. grinçante. Ces gens vive7it dans U7i manque de conjo7-t^ d ''aisance et de raffi- 7îement qui ne semble possible que chez des ge7is de race britan7iique . "
Mais qu'est tout cela, si ce n'est la hideur, / Hmmense ennui à.^ la vie dont nous avons parlé
si souvent, la vie de notre philistin britannique sérieux, de notre Murdstone ; la même vie avec son type défectueux de religion, son horizon étroit d'intelligence et de savoir, son sens faussé de la beauté, ses manières rudes et vulgaires, seulement, c'est cette vie à sa phase initiale,, rudimentaire.
J'en ai de propos délibéré pris le tableau dans une région qui se trouve en dehors des Etats établis de l'Union, afin qu'il fut bien évident que je ne voulais pas décrire la civilisation américaine, et que les Américains puissent dire avec une vérité parfaite, que la civilisation américaine est quelque chose de totalement différent. Et si, pour faire pendant à ce portrait de notre Murdstone, en d'autres pays et en d'autres circonstances, nous vous présentions aussi — et nous y sommes tenus afin de bien dégager la clarté de nos impressions — un portrait de notre Quinion dans des conditions semblables,nous ne le prendrions pas du tout en Amérique,mais dans nos colonies australiennes. Le correspondant spécial de la Bathurst Senti- 7iel^ critique un chanteur italien qui, au théâtre de Sydney, joue le rôle du comte, dans la Soinnaînbiile^ voici ce qu'il en dit : " Son ventre à part, c'est le plus bel artiste que j'aie vu au théâtre depuis des années, et, s'il ne s'insinue
pas dans les affections et ne brise pas les gésiers de la moitié des jeunes filles de Sydney, ce sera un signe certain qu'il y a rareté de baume en Galaad. " Ceci n'est pas de Mark Twain, ni d'un humoriste américain, c'est de la Sentinelle de Bathurst.
Ainsi, je suis allé aux Montagnes Rocheuses pour vous présenter le Murdstone du Nouveau- Monde, et en Australie pour vous offrir le Quinion du Nouveau-Monde. Je n'ai nullement attaqué la civilisation américaine dans ces Etats du nord, du centre et du sud-ouest auxquels les Américains ont droit de nous référer, lorsque nous cherchons à connaître leur civilisation, et auxquels, de fait, ils nous réfèrent. Ce que je veux dire, et je ne donne pas à ma proposition la forme d'une assertion — c'est une simple question que je pose, une question à mes amis d'Amérique, qui, comme moi, croyant en l'égalité et épris d'une vie supérieure, me demandent pourquoi, lorsque je fais l'éloge de l'égalité, je n'emprunte pas mes exemples à la société américaine. — Ce que je veux dire, c'est ceci : Jusqu'à quel point l'influence de ces deux éléments, produits naturels de notre race, Murdstone et Quinion, l'un le Philistin amer et grave, et l'autre le Philistin tapageur, agit-elle sur la vie aux Etats-Unis, et en abaisse- t-el le
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le niveau ? Je ne me prononce pas, moi-même, sur la question, je n'ai pas les connaissances requises. Mais tout ce que nous entendons dire sur l'Amérique — ce que nous entendons dire par les Américains eux-mêmes — indique, autant que j'en puis juger, la présence en grand nombre et la puissance de ces végétations anormales de la classe moyenne, chez eux comme chez nous. Nous n'avons pas réussi à contrecarrer leur influence, ici, et tant que nos hommes d'Etat et nos chefs politiques continueront à agir, comme ils le font actuellement, que Lord Frederick Cavendish félicitera la classe moyenne de l'énergie et de la confiance en soi-même dont elle fait preuve, en se passant d'écoles publiques, et que Lord Salisbury l'invitera à prendre part fortement et définitivement, en faveur du surnaturel^ nous ne réussirons pas.
On nous parle, cependant, de groupes d'enfants de la lumière existant dans chaque ville des Etats-Unis, d'un ordre social élégant qui y prévaut et, cela nous rend tout d'abord fort jaloux. Mais, on se met bientôt à penser que sûrement, les optimistes qui nous renseignent font erreur. Les plaintes qui ont cours sur l'état de la vie publique aux Etats-Unis, sur l'impossibilité croissante où se trouvent les gens
qui se respectent d'y prendre part ; sur la corruption et la vénalité ; sur l'extrême violence du langage et l'abus de l'invective ; sur l'extravagance des attrape-nigauds ; les plaintes qui nous viennent d'Amérique, au sujet de tous ces maux, si nous y ajoutons un spectacle comme celui que nous a offert tout récemment le procès de Guiteau, nous portent à croire que Murdstone et Ouinion, ces excroissances de l'esprit des classes moyennes anglaises, doivent exercer encore plus de ravages aux Etats-Unis que chez nous. M. Lowell, lui-même, précisément dans ce même essai où il se montre un peu aigre pour les Etrangers, parle de la triste expérience que fait l'Amérique du " gouvernement par la déclamation." Et cette semaine, comme pour confirmer ses paroles, nous voyons les journeaux américains protestant " d'une manière violente et comminatoire " contre le "brutal outrage infligé aux Etats- Unis qu'on a insultés dans la personne de citoyens américains, emprisonnés dans des donjons anglais." Nous les entendons crier : *' Le peuple demande leur mise en liberté il faut qu'ils soient libérés ; malheur aux hommes publics ou au parti qui mettront obstacle à cet acte de justice ! " Nous les voyons se retourner contre M. Lowell, lui-même, et
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l'apostropher dans le style suivant : " Ce Lowell est un coquin et une disgrâce pour la nation américaine, le ministre Lowell s'est moqué de son propre pays et a renié tout ce qui dans son histoire et ses institutions, le fait grand et libre."
Il me semble — bien que je ne sois pas, je le confesse, en état de juger la question implicitement— que tout cela indique un développement en Amérique, de la personnalité de notre Murdstone et de notre Quinion, le Philistin bilieux et le Philistin tapageur, tous deux s'exhibant de compagnie avec une désinvolture parfaite et rencontrant peu d'obstacles. Comme j'écris de la rue Grub(i), j'ajouterai que, dans mon opinion, le sort que l'on a fait à la question des droits d'auteur entre nous et les Etats- Unis, nous mène exactement aux mêmes conclusions. Le refus par les Américains, de nous garantir nos droits d'auteurs, à nous pauvres diables d'Anglais, est un procédé qui devait nécessairement plaire à Murdstone et à Quinion ; la manière dont M. Conant justifie le
(i) Rue de Londres où vivaient autrefois, beaucoup d'écrivains s 'occupant, surtout, de la confection des almanachs et des dictionnaires, de recherches historiques et de compilations. On s'est habitué à dire, en pariant de certains littérateurs : C 'est un monsieur de la rue Grub.— (N. d. T.)
procédé et y applaudit, et continue à le justifier et à y applaudir, en dépit de tout ce qu'on peut lui dire, et retourne effrontément nos arguments contre nous, est exactement la manière dont Murdstone et Quinion voudraient être soutenus et s'attendraient à être soutenus, après avoir réglé la question des droits d'auteur, à l'Américaine. En M. Conant, ils possèdent un homme précieux : illirobur etœs triplex^ en effet Et sans doute quelques Américains, individus hautement civilisés, " qui chevauchent d'un côté à l'autre de l'Atlantique " désapprouvent fortement les paroles et les actes dé M. Conant et de ses constituants. Mais, se peut-il qu'il existe des groupes persistants d'enfants de la lumière, réunis en un ordre social élégant, d'un bout à l'autre de l'Union? S'ils existaient, est-ce que leur sens de l'équité, leur sens de la délicatesse, ou encore leur sens du ridicule, n'aurait pas prévalu, même dans cette question des droits d'auteur, contre l'opinion de M.. Conant et de ses constituants ?
La vie civilisée de l'Amérique dépend, pour l'avenir, de la création et de la propagation de pareils groupes, comme en dépend aussi, pour l'avenir, la vie civilisée de l'Angleterre ; cela au moins, est certain. Si l'Amérique réussit à créer et à installer ces groupes chez elle, avant
que nous n'ayons réussi à créer et à installer les nôtres, elle enverra du secours de l'autre côté de l'Atlantique. Considérons, à l'iieure qu'il est, nos positions respectives, et voyons quels sont les avantages que l'une possède et qui manquent à l'autre :
Nous avons, en Angleterre, la liberté, l'industrie, l'esprit de conduite, une splendide aristocratie qui sent la nécessité de la beauté et des bonnes manières ; nous avons, surtout, comme l'a signalé M. Charles Sumuer, une classe unique de gentlejnen^ n'appartenant ni à la grande propriété foncière, ni à la noblesse, mais cultivés et raffinés. L'Amérique n'a pas notre splendide aristocratie ; il est vrai que cette splendide aristocratie est matérialisée, et, que dans la masse de la nation, elle ne fait rien, ou presque rien, pour aider au développement du sens de la beauté et à celui de la vie sociale et des bonnes manières. Nous ne devons donc pas nous hâter de déclarer, avec M. Hussey Vivian, que la civilisation américaine soufEre de son absence. D'ailleurs, il se créé très rapidement chez les Américains, nous dit-on, une classe de gens très riches et tout à fait suffisamment matérialisés. L'Amérique n'a pas notre classe considérable et unique de gentle7nen ; elle en a quelques-uns, nécessairement,
mais en nombre absolument inférieur à ce que nous possédons ici. Notre classe anglaise de ge7itleme7i^ laissée à sa propre initiative et non entravée, a des qualités éminentes ; notre gouvernement de l'Inde, dont nous avons le droit d'être fiers, est en grande partie son œuvre ; mais, en présence de la grande puissance de barbarie qui prévaut ici, ou en présence d'une grande force de philistinisme, son activité est quelque peu limitée et inefficace ; notre classe à& gentle fnen^ nous le savons, manque de foi et d'ardeur et ne constitue guère une force civilisatrice, pour la nation en général. Son influence ne se fait pas beaucoup plus sentir peut-être que celle des " quelques individus plutôt civilisés " qui, d'après notre ami de Boston, chevauchent d'un côté à l'autre de l'Atlantique, ne se fait sentir en Amérique. Peut-être que l'Amérique, avec ses besoins actuels, ne souffre pas beaucoup de la privation de notre classe spéciale de gentlemen. Ayant cette classe de moins que nous, mais aussi dégagés de l'influence et du faux-idéal de nos Barbares, les Américains ont, comme les Anglais, l'esprit de conduite, le sens religieux ; ils ont l'activité, et ils ont la liberté ; mais ils possèdent aussi, mieux que tout ce que nous possédons : cette excellente chose, l'égalité. Toute-
fois, nous avons probablement raison de craire que, de même que nous, en Angleterre, avec notre aristocratie, nos gentlemen^ notre liberté, notre activité, notre religion et notre esprit de conduite, nous voyons la civilisation de la plus grande partie de notre peuple,de notre immense classe moyenne, entravée par un type défectueux de religion, un horizon étroit d'intelligence et de savoir, un sens faussé de la beauté, des manières communes et rudes ; de même, en Amérique, où cette classe est encore plus importante et plus puissante qu'elle n'est ici, la civilisation doit souffrir des mêmes maux. Avec un peuple de notre race, il ne pourrait guère en être autrement, aussi longtemps qu'il sera possible de le désigner, en toute sincérité, comme " le plus limité à l'éducation de l'école primaire et le moins cultivé qui existe. "
La culture réelle du peuple des Etats-Unis, comme celle de la classe moyenne en Angleterre, lui a été donnée dans sa religion et par sa religion, " la seule chose dont elle ait besoin." Mais l'insuffisance de cette religion devient, de jour en jour, plus manifeste ; elle s'occupe, il est vrai, d'entités et de paroles qui sont d'une vérité indestructible et inépuisable, en même temps qu'éternellement salutaires ; mais, elle a ses fondations et ses racines dans le surna-
turel ; elle ne peut s'approcher de ces êtres, ou recevoir ces paroles que dans des conditions surnaturelles. Or, une religion basée sur le surnaturel, est condamnée à la dissolution inévitable (i) — que ce soit avec ou sans la bataille d'Armageddon (2), pour laquelle Lord Salisbury se prépare. Fidélité à la conscience ! crie en Angleterre et aux Etats-Unis, le protestantisme populaire, qui, lorsqu'il a dit cela, croit en avoir dit assez. Mais l'anal^'se moderne scrute sans relâche cette conscience et lui demande de rendre compte d'elle-même. Quelle espèce de conscience, une vraie ou une fausse conscience ? " La conscience est la plus changeante des règles ; la conscience est présomptueuse chez les forts, timide chez les faibles et les malheureux, inquiète chez les indécis ; organe obéissant du sentiment qui nous domine et des opinions qui nous gouvernent ; plus trompeuse que la raison et la nature." x\insi
(i) La religion qui n'est pas basée sur le surnaturel, n'est pas une religion, c'est un sj-stème philosophique. La religion, ainsi que son étj-mologie l'indique {religare, relier) est le lien qui nous unit à l'Etre surnaturel dont dépend notre vie, au créateur de toutes choses. Les conceptions de l 'homme mortel sont éphémères comme lui-même. (X. d. T.)
(2) Célèbre champ de bataille sur lequel se sont plusieurs fois rencontrés, les Juifs et les Philistins. (N. d. T.)
s'est exprimé un des plus nobles et des pluspurs moralistes, Vauvenargues ; et quelque terrible que cela soit à entendre au protestantisme populaire d'Angleterre et d'Amérique, Vauvenargues a ainsi décrit avec une vérité parfaite, cette conscience à laquelle le protestantisme populaire fait appel, comme à un terrain d'appui qu'il suppose inébranlable.
Ayant jusqu'à présent négligé tous les artifices de la polémique, et m'étant contenté de poser à mes amis américains, des questions sur l'état réel de leur civilisation, questions auxquelles ils peuvent répondre à leur avantage, si cela leur plaît, je veux leur laisser le dernier mot. Ils m'ont gracieusement oiïert le secours de leur civilisation, pour corriger la nôtre, et moi, sans vain anglo-saxonnisme, car je reconnais que notre civilisation insulaire est très peu satisfaisante, mais dans le but d'arriver à la vérité et de ne pas être déçu dans l'espoir que je concevrais de recevoir des secours d'un endroit d'où il ne peut venir, je demande si les Américains, en y regardant de près, croient sincèrement leur civilisation plus satisfaisante que la nôtre. Et, au cas oii ils viendraient à la conclusion, après y avoir mûrement pensé, que, ni notre civilisation ni la leur ne sont dans un état satisfaisant, je veux terminer en
proposant un remède qu'il est réellement héroïque à moi de proposer, car j'ai mortellement ennuyé les gens à son sujet, et chaque fois que j'en fais mention, je me crée de nouveaux ennemis et je diminue le petit nombre d'amis qui me restent. Je ne puis m'empêcher, cependant, de demander si les défauts de la civilisation américaine — si tant est qu'elle soit défectueuse — n'aurait aucun rapport avec ce fait allégué par M, Lowell que " les Américains sont le peuple le plus limité à l'éducation des écoles primaires et le moins cultivé du monde." Une culture plus large, plus haute, une perception plus délicate, voilà ce qui manque. Les amis de la civilisation, au lieu de chevaucher d'un côté à l'autre de l'Atlantique, devraient passer quelque temps chez eux et travailler énergiquement à faire, de l'administration, des tribunaux, du théâtre, des arts, dans chaque Etat, des facteurs idéaux pour corriger et ennoblir le sentiment public. Les amis de la civilisation, quelque nombreux qu'ils puissent être, trouveront probablement qu'au moyen d'un apostolat sérieux de ce genre, ils peuvent accomplir beaucoup. Mais la réforme qui, réellement, sera la plus fructueuse et qu'il faut surtout désirer pour les Etats- Unis, en autant que j'en puis juger, c'est abso-
lument la même réforme que nous requérons avec urgence, en Angleterre — la réforme de l'éducation secondaire. Les écoles primaires et communales aux Etats-Unis, sont bien connues et tout le monde en fait l'éloge. Relativement à l'éducation supérieure ou universitaire, elle suscite de si hautes ambitions, est tellement en évidence et n'est requise que par un nombre d'individus comparativement si restreint, que nous n'avons pas d'inquiétudes à concevoir. Une institution comme l'université de Harvard est probablement tout ce que l'on peut désirer. Mais des établissements d'éducation secondaire, réellement dignes de ce nom, pour former, en une proportion convenable, de l'âge de douze ans à celui de dix-huit ans, des membres de la jeunesse, dont un certain nombre seraient, chaque année, répartis dans la vie sociale : voilà ce dont l'Amérique à besoin, je crois, comme nous en avons besoin nous-mêmes et ce qu'elle ne possède pas plus que nous ne le possédons. Je sais qu'elle a des High Schools ; je connais leurs programmes : Latin, grec, français, allemand, arpentage, chimie, astronomie, histoire naturelle, philosophie, constitution des Etats-Unis, tenue des livres, trigonométrie, etc. Hélas ! pour citer encore Vauvenargues : " On ne corrigera jamais les
liommes d'apprendre des choses inutiles. " (i) ]£re^ bonnes écoles commerciales, pas avec le programme de nos académies classiques et commerciales, mais avec un programme sérieux, adéquat aux besoins et aux capacités de ceux qu'on veut former, sont, dans mon opinion, je le répète, ce dont la civilisation américaine a actuellement le plus besoin, de même qu'ils sont ce dont notre civilisation, à nous, a également le plus besoin. C'est le remède naturel aux défauts dont sont entachés, à l'heure qu'il est, nos deux civilisations. Je le recommande à l'attention de mon critique de Boston, et, dans quelques mois, peut-être, quand Barnum exigera moins d'espace, pour les chroniques de Jumbo (2), il me dira ce qu'il en pense.
(i) En français dans le texte.
(2) Fameux éléphant du cirque de Barnum.