‹ Études sur les États-UnisChapitre 6 sur 8 · ENCORE UN MOT SUR LES ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

ENCORE UN MOT SUR LES ETATS-UNIS

Pendant que j'étais à Chicago, l'année dernière, on m'a demandé si Lord Coleridge n'écrirait pas nn livre sur l'Amérique. Je me suis permis de répondre pour lui, en toute confiance, qu'il ne ferait rien de la sorte. Pas à Chicago seulement, mais presque partout où je suis allé, on s'est enquis si, moi-même, je n'avais pas l'intention d'écrire un livre sur lAmérique. On peut répondre pour soi-même avec plus de certitude que pour ses amis, et, j'ai toujours répondu qu'assurément telle n'était pas mon intention. Ecrire un livre sur l'Amérique, après un simple tour comme celui que j'ai fait dans ce pays, et sans un bagage plus considérable d'études préparatoires et d'observations locales que celui que je possède, me paraîtrait une impertinence.

Il y a fort longtemps que j'ai lu le fameux

ouvrage de M. de Tocqueville sur la Démocratie en Amérique. J'ai le plus grand respect pour M. de Tocqueville ; mais le souvenir que j'ai gardé de son livre, c'est qu'à mon goût, il est trop rempli d'abstractions et, de plus, qu'il est écrit dans un style que plusieurs écrivains français ont adopté, mais que je trouve fatigant,— un style coupé par petits paragraphes, se donnant l'air de déductions rigoureusement scientifiques, sans la réalité de la chose. — Il est fort probable que je suis injuste envers M. de Tocqueville. Ma faiblesse dans la haute spéculation est bien connue, et, j'ai l'intention de relire son livre sur la Démocratie^ quand j'aurai visité l'Amérique une seconde fois et que les années m'auront apporté, peut-être, plus d'esprit philosophique. Le fait que je ne suis pas entièrement satisfait, même, de l'ouvrage de M. de Tocqueville, prouvera, dans tous les cas, jusqu'à quel point j'estime que c'est une chose sérieuse, d'écrire un livre satisfaisant sur les Etats-Unis.

Avant mon voyage en Amérique, et alors que je ne m'attendais nullement à jamais faire ce voyage, j'avais publié sous le titre. Un mot sur V AméHque^ non pas un livre, mais quelques modestes observations relativement à ce que je croyais que pouvait être la civilisation aux

Etats-Unis ; j'avais sous les yeux un article d'un journal de Boston, affirmant que, si jamais je visitais ce pays, j'y trouverais telles et telles choses. Or, prenant cet article pour texte, je faisais observer que, d'après tout ce que j'avais lu et en autant que j'en pouvais juger, c'était plutôt telles et telles autres choses que j'indiquais, que je m'attendais à y découvrir. Je disais que d'une aristocratie telle que nous la possédons ici, j'étais, naturellement, sous l'impression que je n'en trouverais aucune trace aux Etats-Unis ; que vraisemblablement, aussi, j'y constaterais, dans une grande mesure, l'absence de notre basse classe ; mais, que je comptais que ma vieille et familière amie, la classe moyenne, régnait sur le pays tout entier. Et alors, m'armant de ces phrases joviales qui sont propres, quelquefois, à rompre un peu l'ennui de graves recherches de ce genre, j'exprimais l'opinion que l'on ne devait guère posséder, en iYmérique, que nos Philistins, sans notre aristocratie et avec très peu de notre populace.

Un Américain d'un esprit distingué et d'une parfaite candeur, dont je ne voudrais, pour aucune considération, trahir le nom à ses compatriotes, lut mes observations et me dit, à leur sujet, des choses qui me frappèrent beaucoup :

^' Oui, affirma-t-il, vous avez raison et votre supposition est juste. Ce que vous trouveriez là-bas, en général, ce seraient des Philistins? comme vous les appelez, sans votre aristocratie et sans votre populace. Seulement, j'ajouterai que vous trouveriez aussi autre chose que cela, certains faits que vous ne mentionnez pas et que peut-être vous ne pouvez pas connaître sans visiter les Etats-Unis, mais que vous noteriez, si vous veniez en contact avec eux. " Mon ami était un vrai prophète. Quand je vis les Etats-Unis, je reconnus que l'opinion que j'avais hasardée n'était pas, il est vrai, erronée, mais qu'il fallait y ajouter quelque chose, pour la compléter. Je ne voudrais pas que mes amis d'Amérique ou mes compatriotes, ici, en Angleterre, crussent que mon article Un mot sur V Amérique contenait ma pensée entière et définitive, relativement au peuple des Etats- Unis. Je vais leur communiquer les impressions nouvelles et modifiées que je dois à l'expérience, en toute bonne foi, comme je l'ai fait pour mes anticipations premières, aussi simplement et franchement que possible. Lorsque j'aurai visité les Etats-Unis de nouveau, vu les immenses régions de l'ouest et relu l'ouvrage classique de M. de Tocqueville sur la Démocratie, peut-être ma vision se sera-t-elle agrandie

€t mes impressions présentes auront-elles encore été modifiées par de nouvelles idées. S'il en est ainsi, je promets d'en faire ma confession, comme il convient ; non pas même, alors en écrivant un livre sur les Etats-Unis, mais, en publiant un bref essai sur ce grand sujet, ^^[/n dernier mot^^'' qui, ainsi que ses prédécesseurs, sera un entretien sincère et à cœurouvert, avec les lecteurs de cette revue.

Je suppose que, par nature, je ne suis pas disposé à attacher aux " institutions " autant d'importance, que le font la plupart des gens. Les Américains pensent beaucoup de bien de leurs " institutions " et en parlent beaucoup. Je suis porté, par ma nature, à appeler toutes ces sortes de choses, machineries^ et à m'occuper plutôt des hommes et des caractères. Mais avant d'aller aux Etats-Unis, je n'avais jamais vu un peuple favorisé d'institutions paraissant expressément et absolument faites pour lui et, en conséquence, je n'avais pu appécier convenablement les résultats d'un semblable état de choses.

Sir Henry Maine, dans un écrit admirable qui, bien qu'il ne soit pas signé, trahit son auteur par ses rares et si caractéristiques qualités de style et de pensée — Sir Henry Maine, dans la Quaterly Review^ adopte et répète à

plusieurs reprises, cette proposition de M. Scherer que " la Démocratie 71' est qu'une forme de gouvernement. " Il s'ingénie à tourner en ridicule une phrase de VHistoire des Etats- Unis de M. Bancroft, oil il est dit de la démocratie américaine " qic'elle poursiiit sa marche ascendante, uniform.e et majestueuse, comme les lois de Vêtre, sûre d '^elle-m^ême comme les décrets de V éternité. " Admettons la manière de voir de Sir Henry Maine, et refusons à la démocratie américaine, le droit à une ambition aussi magnifique. N'acceptons pas, non plus, comme mieux fondée, cette affirmation de la Déclaration de l'indépendance, que " tous les hojjtmes ont été créés égaux et ont reçu de leur créateur, certains droits inaliénables, au nombre desquels sont la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. " Admettons que ces droits naturels sont une fiction, que le hasard et les circonstances ont contribué tout autant à faire les Etats-Unis ce qu'ils sont, qu'une prévoyance mûrie et des desseins préconçus ; admettons encore que le joug de l'Angleterre que les Américains ont secoué, n'était pas le gouvernement oppressif et tyrannique que les démagogues supposent, et, que le mérite des rebelles n'a pas été celui d'opprimés se levant contre des tyrans, mais celui de jeunes gens intelli-

gents se débarassant de gardiens stupides et gêneurs qui ne les comprenaient pas et les traitaient mal.

Accordons tout cela, si vous le voulez, mais, en faisant cette concession, ne perdons pas de vue le point réellement important qui est celui-ci : que les institutions des Etats-Unis leur vont parfaitement bien et que cette harmonie, cette concordance produit pour eux de magnifiques résultats. Si vous observez le jeu des institutions américaines, il vous vient à l'esprit la vision d'un individu vêtu d'habits qui lui vont à merveille, lui laissant toute l'aisance, toute la grâce de ses mouvements. Ils sont amples là où il faut de l'ampleur, et bien ajustés là où il vaut mieux qu'ils soient bien ajustés. Le gouvernement central des Etats- Unis tient entre ses mains toutes les fonctions qui doivent être exercées au siège du pouvoir central, pour que la nation conserve une unité réelle ; mais, ces fonctions seules et aucune autre. Les législatures d'Etats et les municipalités donnent au peuple la liberté absolue d'administrer ses propres affaires et constituent, en outre, une école permanente et précieuse où s'acquiert l'expérience pratique. Il se trouve encore — pour en revenir à notre comparaison — que ce merveilleux complet s'adapte naturel-

lement à la croissance de celui qui le porte et se prête à tous les agrandissements, au fur et à mesure qu'ils deviennent nécessaires. Je parle de l'état de choses qui prévaut en Amérique, depuis l'abolition de l'esclavage, de celui qui, à l'époque où nous sommes, frappe l'œil de l'observateur.

Il y a dans les institutions américaines, des points qui prêtent à la critique. On pourrait penser, par exemple, qu'il vaudrait mieux que le terme d'office du président fût de plus longue durée et que les ministres siégeassent au Congrès, ou possédassent la confiance du Congrès. On pourrait dire encore, que les lois relatives au mariage devraient être votées au Congrès, pour la nation tout entière, et ne pas varier selon le bon plaisir des législatures de chaque Etat. J'ai été frappé, moi-même, des inconvénients qui résultent du fait qu'un citoyen ne peut représenter au Congrès, que son propre district ; c'est ainsi qu'un homme, comme Wendell Phillips, s'est trouvé exclu de cette assemblée, parce que Boston n'a pas voulu le réélire. C'est comme si M. Bright, ne pouvant se faire élire membre du Parlement britannique, à Rockdale, se trouvait dans l'impossibilité d'avoir à sa disposition, aucune autre circonscription. Mais ce sont là des questions de

machinerie — pour me servir d'une expression à moi — qui ne doivent pas nous faire perdre de vue que le fait capital, en ce qui concerne les institutions des Etats-Unis, consiste dans leur adaptation parfaite au peuple' américain et dans leur fonctionnement aisé et naturel. S'il ne nous est pas permis de dire avec M. Beecher que ce peuple " a du génie pour V organisation des Etats^\ il faut admettre que, dans sa propre organisation, il a bénéficié d'une bonne fortune tout à fait exceptionnelle.

Oui, ce qu'on appelle, dans le jargon des publicistes, le problême politique et le problême social, le peuple des Etats-Unis me semble l'avoir résolu, ou, si l'on veut, la Fortune l'a résolu pour lui, avec un succès indéniable. D'une conquête ou d'une invasion du dehors, les Américains sont suffisamment forts pour n'avoir rien à redouter. Quant à leurs affaires intérieures, la première chose à rappeler, c'est qu'au fond, ils ne font qu'un seul peuple avec nous et que, comme nous, ils ont de l'esprit de conduite. On assure qu'il y a beaucoup de corruption parmi leurs politiciens, dans les administrations publiques, dans l'administration municipale et dans l'administration de la justice. Ce qu'en dit Sir Lepel GriiËfin nous ferait croire que l'administration de la justice

en particulier, est si absolument corrompue, qu'un individu qui a un procès n'a qu'une chose à faire, remettre à son avocat la somme nécessaire pour acheter les juges et qu'alors, le gain de sa cause est assuré. Les Américains eux-mêmes se servent d'un langage si énergique, lorsqu'ils peignent la corruption qui prévaut chez eux, qu'ils ne doivent pas être surpris, si les étrangers ajoutent foi à ce qu'ils disent. Pour ma part, j'avais tant entendu dire et tant lu sur le discrédit qui s'attachait à la vie politique américaine, sur le fait que les meilleurs citoyens s'en tenaient éloignés, et que ceux qui s'y abandonnaient étaient des hommes indignes, que j'avais fini par supposer qu'il en devait être ainsi et qu'il fallait chercher les bons Américains ailleurs que dans la politique. J'eus ensuite le plaisir de dîner avec M. Bancroft, à Washington ; et, bien que cet historien ait, dans l'opinion de Sir Henry Maine, loué outre mesure l'harmonie pré-établie de la démocratie américaine, il avait,dans tous les cas, invité pour me rencontrer une demie-douzaine d'hommes politiques, qu'en Angleterre, nous déclarerions des membres du parlement, de la plus haute catégorie, tant à cause de leur maintien, de leurs manières, et de leur commerce sympathique, que de leur

intelligence et de leurs connaissances générales. J'ai découvert qu'en réalité l'habitude si répandue, en Amérique, d'appeler un politicien " tm voleur ", n'a pas une signification bien différente de celle qu'on attache, en Angleterre, au qualificatif de " menteur " appliqué à Lord Beaconsfield et à celui de " détraqué " appliqué à M. Gladstone. Cela veut dire tout simplement que l'individu qui s'exprime ainsi, diffère d'opinion avec l'homm^e politique en question et ne l'aime pas.

Ce n'est pas, du reste, que j'admette que le patriote américain à tous crins ait raison, lorsqu'il vous dit qu'il n'y a pas plus de corruption dans la politique et les administrations publiques aux Etats-Unis, qu'en Angleterre ; je crois qu'il y en a plus, que le niveau des deux est plus bas chez eux : et cela pour une cause sur laquelle j'aurai à revenir ci-après. Mais on exagère cette corruption, ce n'est pas le mal étendu et profond qu'on nous a représenté si souvent ; le mal n'a pas encore atteint un degré tel, que les bons éléments de la nation ne puissent l'extirper complètement, s'ils le veulent ; et ils le voudront. La vérité de ce que j'ai dit, relativement à l'excellence et à l'heureux fonctionnement des institutions

américaines, reste donc entière et n'est aucunement atténuée par ce qui précède.

De plus, la société américaine n'est aucunement exposée au danger d'une révolution. Je ne prétends pas que les Etats-Unis échappent à l'action de toutes les causes qui peuvent conduire à une révolution ; je veux dire que leur situation est bien supérieure, sur ce point, à celle des vieux pays d'Europe, et, je crois que ce qu'ils ont de bons éléments leur donnera les moyens d'échapper au danger, si tant est qu'ils en soient quelque peu menacés, eux aussi, et, dans l'avenir comme dans le présent — l'avenir pour lequel quelques observateurs signalent ce danger comme si certain et si formidable. — Lord Macaulay a prédit qu'un temps viendrait oîi l'on verrait régner aux Etats-Unis, le même état de choses que nous constatons aujourd'hui en Angleterre , que les villes se rempliraient, que toutes les terres seraient occupées. " Et alors^ disait-il, la division entre les riches et les pauvres^ s''ktablira sur la même échelle que chez nous et sera tout aiissi embarassante " Il oubliait que les Etats- Unis n'ont pas ce qui, certainement, chez nous, fixe et accentue la division entre les riches et les pauvres, la distinction de classes. Non seulement, il n'y existe pas de distinction entre

nobles et bourgeois, entre une aristocratie et une classe moyenne, les Américains n'ont même pas de degrés entre le bourgeois et le laboureur ou l'artisan, entre une classe moyenne et une basse classe. Ils n'ont aucune base sui laquelle ils pourraient échaffauder de telles distinctions et les faire accepter. Leur domesticité se recrute parmi les Irlandais, les Allemands, les Suédois et les Nègres. En dehors de la domesticité, et dans la limite des carrières qu'il peut être appelé à remplir, un Américain passe facilement d'une besogne à une autre, de la pauvreté à la richesse et de la richesse à la pauvreté. Aucune des positions qu'il peut occuper ne lui paraît dégradante et ne le fait décheoir socialement. La pauvreté est pour lui un inconvénient et, il la considère plutôt désagréable qu'humiliante. Quand l'émigrant d'Europe fait souche dans sa nouvelle patrie, il devient semblable à l'Américain.

On peut donc dire que les Américains, lorsqu'ils ont conquis leur indépendance, n'avaient pas les éléments d'une division de classes et qu'ils n'ont pas de mérite de ne pas l'avoir inventée. Mais je ne soutiens pas la thèse que les Américains doivent recevoir des éloges pour les institutions qu'ils se sont données, je

constate seulement que ces institutions fonctionnent bien. Si l'on considère, cependant, combien les distinctions de rang et de classe sont prisées dans le monde,combien les hommes sont prompts à les adopter, combien les Américains eux-mêmes, indubitablement, sont susceptibles d'en sentir l'attraction, on devra reconnaître que les fondateurs de la République ont fait preuve de beaucoup de bon sens en se défendant de toute velléité de les créer à l'origine de leur vie nationale, et que leurs descendants ont également droit à nos éloges, d'avoir échappé ou résisté à la fantaisie de les inventer depuis lors. Evidemment, les Etats-Unis ne se sont pas constitués en des circonstances semblables à celles de l'époque féodale, mais en l'âge moderne ; non pas dans les conditions d'une époque favorable à la subordination, mais dans celles d'une époque d'expansion. Leurs institutions n'ont fait que se plier à la forme et à la pression de l'état de choses qui régnait alors. Une époque féodale, une époque de guerre, de défense et de concentration, a besoin de centres de pouvoir et de propriété, et elle consolide la propriété en y adjoignant les distinctions de rang et de classe. La propriété devient plus honorable, plus solide ; et, dans les âges féodaux, cela est bien, car sa facile trans-

mutation serait une source de faiblesse. Mais dans un âge d'expansion, quand il est entendu que chaque homme doit avoir autant de chances que ses voisins, à réussir et à faire fortune, le plus facilement la propriété change de maître, mieux cela vaut. L'envie avec laquelle on regarde son possesseur diminue et la société n'en a que plus de sécurité.

En dépit de tout ce que l'on dit sur le culte du tout puissant dollar, en Amérique, je crois que les riches y sont regardés avec moins d'envie et de haine qu'ils le sont en Europe. Pourquoi cela ? Parce que leur situation est moins stable, parce que le gouvernement et la législation ne les prennent pas plus au sérieux que les autres hommes, n'en font pas des grands seigneurs et ne leur aident pas à fonder des familles patriciennes et à les perpétuer. Chez nous, les principaux propriétaires du sol sont déjà des barons, et chaque homme riche aspire â devenir un grand seigneur, s'il est possible. C'est pourquoi un gentilhomme campagnard anglais se considère comme faisant partie de l'ordre de la nature ; le gouvernement et la législation justifient, chez lui, cette prétention.— Que le prix du blé tombe si bas, que ses dépenses en soient fortement diminuées, il vous

dira que si cela continue, il ne pourra plus vivre en gentilhomme campagnard ; et chez nous, toutes les personnes bien élevées lui donneront leurs sympathies et seront contrariées. Un Américain dirait " Et pourquoi continuerait-il à vivre en gentilhomme campagnard ? " Les journaux conservateurs aiment à nous donner comme argument, en faveur des lois sur la chasse, que sans ces lois, un gentilhomme campagnard ne consentirait pas à vivre sur son domaine. Un Américain dirait : " Et qu'importe ? " Peut-être qu'à une oreille anglaise, tout cela peut sembler brutal. Le fait est que l'Américain ne prend pas son homme riche aussi au sérieux que nous prenons le nôtre ; il n'en fait pas un baron, et si on lui proposait la chose, elle lui paraîtrait absurde. Je suppose que M. Winans, ce millionnaire américain qui, chez nous, ajoute forêt de cerfs à forêt de cerfs, et ne souffre pas qu'un fermier de ses domaines possède un simple petit agneau, regarde sa manière d'agir comme une manifestation colossale 6.'' humour américain, " illustrant " les absurdités du système anglais de propriété et de privilèges. Demandez à M. Winans s'il ne veut pas travailler à l'introduction aux Etats- Unis, des lois de chasse de l'Angleterre, et il vous répondra, avec un rire joyeux, que l'idée

est ridicule, que ces folies britanniques ne sont bonnes que pour la consommation locale.

L'exemple de la France ne doit pas nous induire en erreur. Là, pourrait-on nous dire, les institutions sont républicaines, et cependant la division et la haine entre les riches et les pauvres sont intenses. Cela est vrai, mais en France, bien que les institutions soient républicaines, les idées et la morale ne le sont pas. En Amérique, ce sont non seulement les institutions qui sont républicaines, mais la morale et l'idéal qui prévalent le sont aussi. L'idéal et la morale d'une classe moyenne raisonnable et décente. Les éducateurs du peuple sont imbus de l'esprit de cette classe. En France, si vous pouviez lire dans le cœur des journalistes et des romanciers populaires, qui sont-, pratiquement, les éducateurs du peuple, de l'autre côté de la Manche, vous trouveriez que leur idéal, c'est un régime du Barry ou Pompadour, sous lequel, eux-mêmes joueraient le rôle de Faublas. Avec la prévalence de cet idéal, cette vision d'objets pour la possession desquels la richesse est désirable, les détenteurs de la richesse deviennent haïssables à la multitude qui peine et endure ; et c'est ainsi que la société est minée. Là se trouve un des inconvénients dont ont à souffrir les Français, en

raison de leur culte de la grande déesse Lubricité, auquel ils sont voués (i).

(i) Dans un chapitre relatif aux mœurs, en France et en Angleterre, de son excellent et impartial ouvrage " French and E?iglish ", M. P. G. Hammerton relève cette accusation de M. Arnold. " Les affirmations étranges de publicistes anonymes et irresponsables, dit-il, méritent à peine notre attention, mais j 'ai toujours profondément regretté, que plusieurs auteurs bien connus et spécialement Matthew Arnold, aient laissé leur patriotisme se manifester par de semblables accusations. En 1885, M, Arnold a écrit sur l'Amérique, un article dans le Nineteerith Ceyitury et a pris la peine de sortir de son vSujet, pour dire que les Français sont actuellement voués au culte de la grande déesse " La Lubricité.'* C'est là un de ces racontars sur la France qui obtiennent facilement créance en Angleterre, parce qu'ils flattent le désir patriotique des Anglais de se sentir meilleurs que leurs voisins d'Outre-Manche. . . .

f''Ai-je jamais connu un Français dont on pût dire qu'il était véritablement voué au culte de la lubricité ? — Oui. J'en ai connu un absolument adonné à ce vice .... J 'ai connu un cas semblable en Angleterre, également. Appliquée à ces deux hommes, l'expression de M. Arnold serait absolument juste. Mais cet état d'âme qui constitue une sorte d'insanité, de monomanie, est rare.""" Sont-ils tous strictement vertueux, en France? " continue M. Hamerton, qui a vécu longtemps en ce paj-s. ' ' Non — Sont-ils tous strictement vertueux, en Angleterre ? Non. " Et

dans le parallèle qu'il établit plus loin, il démontre qu'il n'y a que de légères difiérences dans les mœurs des deux pays. Seulement, dit-il, en résumé, l'Anglais a cet orgueil de vouloir être un peuple moral, et ni les comptes-rendus des Cours de divorce, ni les témoignages des médecins (en ce qui se i apporte, surtout, à l'armée), ni ce qu'il peut voir de ses yeux

La richesse, en France, excite une haine d'autant plus violente, qu'on la conçoit comme le moyen de satisfaire des appétits de l'espèce la plus vile et la plus égoïste.. Mais en Amérique, Faublas n'est pas plus l'idéal que Cariolan. On ne conçoit pas plus la richesse comme l'agent des plaisirs d'une classe de libertins, que comme l'agent de la magnificence d'une classe de nobles. On la conçoit comme une chose que presque tous les Américains peuvent atteindre et dont presque tous les Américains feront un usage convenable. Sa possession, dès lors, n'inspire aucune haine et — je retourne à la thèse avec laquelle j'ai commencé — l'Amérique ne court pas le danger d'une révolution. On nous représente la division entre riches et pauvres, comme une cause de révolution qui bientôt, sinon de suite, agira là comme ailleurs ; et cependant nous voyons que cette cause ne présente pas, là, les caractères que nous sommes habitués à lui trouver ailleurs.

Un peuple homogène, un peuple qui s'est constitué en l'ère moderne, à une époque d'expansion et qui s'est donné des institutions qui conviennent parfaitement à cette ère et à cette

même, dans nos rues, ne le convaincra qu'il n'est pas moral. Le Français, lui, n'a pas cette prétention et s'en moque, (N. d. T.)

époque et qui lui vont parfaitement — un peuple qui n'a pas à redouter au dehors la guerre, ni à l'intérieur, une révolution, — tel est le peuple des Etats-Unis. Nous devons admettre qu'il a résolu avec succès le problème politique et le problème social. Reste, je le sais, le problème humain dont la solution demande aussi à être considérée, mais j'y reviendrai plus loin.

Ce que je soutiens, présentement, c'est que, politiquement et socialement, les Etats-Unis constituent une nation qui vit dans des conditions naturelles et qui a conscience de vivre dans de telles conditions. Bénéficiant de cet état de santé et d'une conscience saine, le peuple américain juge avec la sûreté d'un peuple sain ; sur tout ce qui se rapporte à son état politique et social, il voit clair et il voit droit. Ainsi, lorsque Sir Henry Maine et M. Scherer nous disent que " la démocratie est simplement une forme de gouvernement ", nous pouvons leur faire observer qu'aux Etats-Unis, c'est une forme de gouvernement dans laquelle le peuple se sent à l'aise, et bénéficie de conditions naturelles, grâce à laquelle, conséquemment, il voit les choses clairement et sous leur vrai jour.

L'intérêt que nous prenons à étudier le peuple anglais des Etats-Unis, provient surtout.

nécessairement, de la portée que ce que nous y trouvons pourrait avoir sur nous-mêmes, peuple anglais de ces Iles. J'ai rapporté franchement ce qui m'a le plus frappé et m'a paru le plus neuf dans la condition de la race anglaise aux Etats-Unis. J'avais dit, avant mon voyage, que je supposais que le Philistin des Etats-Unis appartenait à une variété de Philistins plus joviaux que notre Philistin anglais, parce qu'il n'a pas, pour le rabougrir et k détordre, la pression des Barbares à laquelle ce dernier est sujet. Mais, je ne prévoyais pas jusqu'à quel degré cette jovialité supérieure, le naturel des conditions dans lesquelles il vit et l'absence de cette pression, porteraient le Philistin américain. Je continue à me servir de mon vieux nom de Philistin^ parce qu'il me paraît qualifier exactement la masse de la population en Amérique, de même qu'il convient à l'important groupe central de la nation anglaise. Mais, dans ma bouche, ce nom est à peine un reproche, tant je me rends compte de la nécessité de l'existence du Philistin, si volontiers je reconnais ses mérites, tant je trouve de ce type en moi-même. Le Philistin américain, cependant, est bien plus différent de son frère britannique que je ne l'avais supposé tout d'abord. Et cette différence pour- (II)

rait être, pour nous, Anglais du vieux continent, le sujet d'une courte étude fort profitable. Je vais en dire quelques mots :

Certainement, s'il est une chose entre toutes, que le monde entier répète à notre sujet, par le temps qui court, une chose dont la vérité ne peut être contestée, c'est que nous agissons comme un peuple qui ne pense pas avec logique et qui ne voit pas les choses sous leur véritable jour. Je sais que les journaux libéraux, autrefois, se plaisaient à dire que ce qui caractérisait les membres de notre bourgeoisie, c'était " leur intelligence droite et virile, perçant les sophismes, ignorant les lieux communs et donnant aux illusions conventionnelles leur valeur réelle. " Il y a plusieurs année de cela, je me suis senti alarmé, en voyant le Daily News et le Morning Star^ tels Sédécias, le fils de Chenaanah, s'amuser ainsi, à confectionner des cornes de fer (i) pour notre classe moyenne et lui crier " Allez et prospérez ! " et mes premiers efforts, comme écrivain sur des questions d'intérêt public, furent stimulés par le désir de protester, de même que Michée, fils d'Imlah,

(i) Un théologien -^^fU^n-^-f^-àJUji^ , me dit que le roi Achab, ayant, un ]our, consulté sédécias, celuici, faux-prophète, l'assura qu'en s 'armant de cornes de fer, il triompherait de ses ennemis. i-J^- . d , T

contre ces assurances décevantes des faux prophètes. Et, bien que, comme Michée, j'aie reçu, à maintes reprises, des soufflets sur la joue, ma persévérance n'a pas fléchi ; à l'Institut Royal, j'ai exposé comment nous avions l'air de gens qui s'agitent vainement et battent l'air de leurs bras ; à Liverpool, j'ai signalé, comme notre lacune principale, le manque de lucidité. Maintenant, tout le monde affirme la même chose sur notre compte : que nous marchons avec hésitation, parce que nous sommes incapables de prendre une décision, et que nous ne prenons pas de décisions parce que nous ne saurions que devenir après. Si notre politique étrangère n'est pas celle " du Philistin britannique, avec ses goûts et ses aversions, ses effusions et ses confusions, ses syncopes de chaleur et de froid, son manque de dignité et de cette stabilité qui résulte de la dignité, son absence d'idées et de la stabilité qui provient des idées "" alors, il faut l'admettre, tout le monde, au temps présent, commet une grave erreur.

Mais laissons là nos affaires étrangères ; il me serait inutile de traiter ce sujet, puisque ce que je voudrais démontrer, est admis par chacun. Parlons plutôt de nos affaires intérieures. Prenons, par exemple, l'état actuel de notre chambre des Communes. Est-il possible de

trouver quelque chose de plus confus et de plus à contre-sens ? Cette assemblée s'est jetée dans des embarras inextricables et semble incapable de reprendre son état normal. Les membres de la chambre, eux-mêmes, peuvent passer assez agréablement leur temps à déguster les incidents personnels qu'un tel état de confusion ne manque pas de faire naître à profusion, et trouver un peu d'excitation, lorsque les mêmes circonstances forcent M. Gladstone, et cela arrive très souvent, à déployer ses merveilleuses ressources. Mais pour un Anglais de sens judicieux, en dehors de la chambre, ce spectacle est tout simplement afiâigeant et humiliant ; le sentiment qui s'éveille en lui n'est pas un sentiment de plaisir, en présence des dons admirables du vieux chef libéral, mais un sentiment de dégoût de ce que ce grand homme doive les exercer ainsi. Chaque jour oil les séances de la chambre sont suspendues, les citoyens bien pensants éprouvent une sensation de soulagement ; chaque jour où elle siège ils sont remplis d'appréhension. Au lieu de constituer une influence bienfaisante, car tel devrait être le rôle d'une pareille assemblée, la chambre des Communes, à l'heure qu'il est, exerce une influence malsaine ; elle donne un exemple qui ce redresse, ni ne corrige aucun

des défauts de la nation, mais qui, au contraire, les encourage. Ce qu'il y a de mieux à faire, à présent, c'est peut-être de détourner les yeux, autant que possible, de la chambre des Communes ; celui qui la voit constamment piétiner sur place, dans une désolante confusion, se sent porté à emprunter le style fulminant des prophètes hébreux courroucés et à l'appeler " un étonnement, un objet de mépris et une malédiction. "

Ainsi donc, nous ne pouvons pas dire de notre plus haute institution, la Chambre des Communes : Elle fonctionne actuellement, comme les institutions américaines, facilement et avec succès.

Passons maintenant à l'Irlande. Je ne demanderai pas si nos institutions fonctionnent aisément et avec succès dans cette île ; poser une telle question serait une plaisanterie trop amère et trop cruelle. Ces détestables procès qui se sont déroulés, l'année dernière, devant les tribunaux de Dublin, suggèrent le mot sombre et fatal qui s'applique à tout ce qui touche à l'Irlande : Anti-naturel^ anti-naturel^ contre nature ; c'est là le mot qui me vient irrésistiblement à l'esprit, quand je songe à l'Irlande. Là, tout est contre nature, la manière d'agir des Anglais qui gouvernent, la manière

d'agir des Irlandais qui résistent. Mais c'est du fonctionnement de nos institutions anglaises dans l'île sœur, que je veux m'occuper pour le moment. Il n'est pas naturel que l'Irlande soit gouvernée par Lord Spencer et M. Campbell Bannerman ; aussi peu naturel qu'il le serait pour l'Ecosse, d'être gouvernée par Lord Cranbrook et M. Heally. Il n'est pas naturel que l'Irlande soit gouvernée sous l'autorité de L'acte des Crimes. Mais, répond le gouvernement, il y a nécessité. Hé bien, si cette malheureuse nécessité existe, il n'est pas naturel que les journaux irlandais aient la liberté d'écrire comme ils écrivent,et les députés irlandais de parler comme ils parlent — qu'ils aient la liberté d'enflammer et de pousser à l'exaspération l'esprit d'un peuple séditieux et de provoquer la continuation de cette malheureuse nécessité. — La nécessité de l'application de L'acte des Cri7nes implique la nécessité d'un gouvernement absolu. Avec notre système rapiécé d'administration, nous cherchons à faire croire que l'Irlande est gouvernée constitutionnellement. Mais elle n'est pas gouvernée constitutionnellement, et, personne ne suppose qu'elle l'est, si ce n'est ce gobeur-né de toutes les mauvaises plaisanteries, le Philistin britannique. Les Irlandais eux-mêmes, qui sont les

personnages absolument intéressés dans cette affaire, ne s'y laissent pas prendre, nos subterfuges ne font pas naître chez eux le moindre mouve ment de gratitude et ne produisent pas le moindre adoucissement. Et, de ce fait, les difficultés qu'éprouverait un gouvernement absolu se trouvent centuplés.

Le fonctionnement de nos institutions étant ainsi entravé, est-ce que le fonctionnement de nos esprits sur cette matière est plus aisé et plus naturel ? Je me représente un Américain, — ses institutions et ses habitudes de pensée étant ce que nous avons vu — nous écoutant parler politique et discuter la situation tendue qui prévaut en Irlande. " Certainement, diraitil, ces gens-là sont en presence de considérables difficultés, mais ils ne les envisagent jamais directement, ils ne pensent pas avec rectitude." Qui n'admire pas les hautes qualités de Lord Spencer? Je suis tout-à-fait prêt, pour ma part, à admettre que pendant une période déterminée, il peut non seulement requérir la mise en force de VActe des Crimes^ tel qu'il a été voté, mais encore des pouvoirs de répression plus Ç:Slcq.c&s pour une période déterminée ; oui ! — Mais après ? Lord Spencer a-t-il une claire vision des considérables et profonds changements qui devront être effectués en

Irlande, avant qu'un type de société prospère puisse s'y développer ? A-t-il seulement un plan pour l'avenir, un idéal, ou, se contente-t-il de rêver qu'un temps viendra, alors qu'il pourra aller rendre visite à Lord Kenmare ou à quelqu'autre grand propriétaire foncier de ses amis ; y trouver tous les fermiers prospères, déférents, pa^-ant ponctuellement leurs rentes, et la société irlandaise rétablie sur son ancienne base ? Il peut tout aussi bien espérer voir Strongbow revenir à la vie ! Qui de nous n'aime pas et n'estime pas M. Trevelyan et n'augure pas les plus grandes choses de son avenir? Comme tous ses amis ont applaudi lorsque, se retournant vers les exaspérants députés irlandais qui avaient l'injure à la bouche, il leur a dit qu'il était " uw gentleman anglais " ! Si l'on y songe, cependant, il a dit simplement aux députés irlandais qu'il appartenait à cette caste que l'Irlande ne désire pas avoir chez soi et qui ne peut lui faire aucun bien. L'Angleterre, la chose est certaine, a donné à l'Irlande beaucoup de ce qu'elle a de pire, mais elle a aussi donné, sans parcimonie, de ce qu'elle a de mieux. L'Irlande a eu une quantité suffisante de nos gentlejnen anglais, avec leur honnêteté, leur courage personnel, leur imposante tenue, leurs bonnes intentions

et leur horizon borné. Ce dont elle a besoin, c'est d'hommes d'état ayant justement les qualités que le gentleman anglais typique ne pos- •sède pas : souplesse, esprit ouvert, appréciation large des hommes et des choses.

Partout, nous trouverons dans notre entendement, une sorte de protubérance qui l'incline à côté du champ réel de sa vision et lui enlève, ainsi, toute sa valeur. De la catégorie moyenne des Pairs qui écrivent au Times^ sur la Réforme de la chambre des Lords, on ne peut guère s'attendre peut-être " à ce qu'ils comprennent les signes du temps présent. " Mais, le duc d'Argyle, lui-même, exposant sa manière de voir au sujet de la question agraire en Ecosse, fait l'effet de quelqu'un qui voit, pense et parle dans une autre planète que la nôtre. Un homme, enfin, aussi bien doué que M. John Morley, s'en prend à la chambre des Lords, et déclare carrément qu'il est absolument opposé à l'existence d'une seconde chambre ; or, — si telle chose existe qu'une démonstration en politique— le fonctionnement du sénat américain démontre qu'une seconde chambre bien composée, est le besoin urgent et la sauvegarde d'une démocratie moderne. Et, n'est-ce pas une tournure d'esprit bizarre, chez un homme de la force intellectuelle de M. Frederic Har-

rison, que celle qui l'a porté — pas tant, peutêtre, dans l'exubérance de l'énergie juvénile, à se peser pour la course de la vie, en prenant sur ses épaules un grotesque vieux pédant français— mais, d'avoir, en son âge mûr, insisté pour se charger également des protestants dissidents, et, maintenant qu'il devient vieux, de ne rien trouver de mieux à faire que d'ajouter à ce fardeau, celui de la Société de la Paix ! Et quelle perversité encore chez M. Herbert Spencer, au moment même oii les négligences du passé et les besoins du présent amènent les hommes à coopérer, et portent un ensemble de citoyens, en son caractère collectif et corporatif à'' Etat, à agir en vue du bien public ; quelle perversité de saisir cette occasion, pour promulguer une doctrine extrémiste de l'individualisme, et, non seulement de traîner luimêm e ce cheval mort, le long de la voie publique, mais de persuader à M. Auberon Herbert, de consacrer ses jours à le fouetter ! Ainsi, nous pensons d'une manière inexplicable, parce que nous vivons dans une situation tendue et qui n'est pas naturelle. Nous sommes semblables à des gens dont la vision est faussée, parce qu'ils regardent à travers une atmosphère trouble et dissolvante ; ou, dont les mouvements sont disloqués par des crispations résul-

tant d'une contrainte contre nature. Demandons-nous maintenant, nous plaçant au point de vue de gens qui désirent tout simplement découvrir la vérité, comment des hommes qui verraient clair et penseraient juste agiraient, comment un Américain, par exemple — dont la vision et le jugement ont, je l'ai dit, sinon sur tous les sujets, au moins, en général, sur ce qui se rapporte aux questions sociales et politiques? ces qualités de clarté et de justesse — comment, dis-je, un Américain agirait relativement aux trois confusions que j'ai mentionnées comme échantillons des nombreuses confusions au milieu desquelles nous nous débattons : la confusion de nos affaires étrangères, la confusion de notre chambre des Communes, la confusion de l'Irlande. Quand nous aurons découvert la manière naturelle de procéder dans ces trois cas, demandons-nous, avec la même sincérité, d'où provient cette lésion de l'esprit qui empêche la plupart d'entre nous d'y voir juste, et aussi, où se trouve le remède.

L'affaire Angra Pequena a été dernièrement, la cause de nombreuses et amères récriminations, et cela de tous côtés, contre Lord Granville, chargé de la direction de nos affaires étrangères. Je n'augmenterai pas le nombre des critiques. Rien n'est arrivé que ce qui

devait arriver. Il y a longtemps, j'ai fait remarquer que ce n'est pas Lord Granville luimême qui décide de la direction à imprimer à notre politique étrangère et qui donne la formule des déclarations du gouvernement à ce sujet, mais un pouvoir derrière Lord Granville. Lui et ses collègues appelleraient ce pouvoir, le pouvoir de l'opinion publique. En réalité, c'est l'opinion de cette grande classe qui dirige chez nous et sur laquelle, jusqu'à présent, les gouvernements libéraux ont toujours compté pour se maintenir. — J'ai nommé les Philistins, ou la classe moyenne. Ce n'est pas, je le repète, avec Lord Granville, dans son état naturel, et conscient de sa force, que les gouvernements étrangers ont affaire, mais avec Lord Granville attendant pieusement pour voir comment le chat va sauter — et ce chat, c'est le Philistin britannique. Lorsque le prince de Bismark a des questions à régler avec Lord Granville, il s'aperçoit que leurs relations ne sont pas celles d'un esprit avec un autre esprit, qu'il n'a pas affaire à un égal intelligent, mais à un chaos de préférences et d'antipathies, de craintes et d'espoirs, d'intrigues de bourse, d'intérêts de missionnaires et de journaux, d'intérêts de tous genres — qu'il a affaire, en somme, à de l'ignorance derrière son intelligent égal. Si ignorante

•que %oit notre classe moyenne, ses volitions relativement à la politique étrangère, seraient plus intelligibles et plus consistantes, si elles étaient énoncées par un porte-parole appartenant à la même classe. Dans la bouche d'un noble comme Lord Granville, qui n'a ni la manière de penser, ni les habitudes, ni les idéaux de la classe moyenne et qui, tout de même, veut agir comme son représentant, elles ont tous les désavantages; le noble Lord ne peut pas même rendre justice à l'esprit philistin, tel qu'il est, et dont il s'est fait l'interprète, il ne le comprend pas bien et le traduit sans conviction et sans effet. Alors que la maison et la parenté des Murdstone tonne contre lui, du Cap, (et encore, avec Lord Derby comme interprète) et que l'inexorable prince de Bismark tonne contre lui, de Berlin, il arrive tout naturellement, comme conclusion, que Lord Granville tord ses mains adroites et s'écrie d'un ton lamentable : " Tout cela n'est qu'un malentendu ! " Plus pitoyable encore, peut-être, a été le cas de Lord Kimberly, après le désastre de Majuba Hill. Qui pourra jamais l'oublier, le pauvre homme, étudiant les figures des représentants des intérêts dissidents et s'exclamant : " Une pensée me frappe tout à coup ! Ne nous rendrons-nous pas coupables .

du péché d'efïusiou de sang ? " Voilà où nous ont conduits la tradition de Lord Somers, l'oligarchie whig de 1688, et tout le Panthéon de Lord Macaulay.

J'ai dit qu'une source de force pour l'Améjique, dans les questions politiques et sociales, était le caractère homogène de la société américaine. Un homme d'Etat américain interprète avec d'autant plus d'ejEfet, l'esprit de ses compatriotes, qu'il est en sympathie avec cet esprit, qu'il le comprend et qu'il en est luimême animé. Il faut bien admettre que si, dans notre pays, la classe moyenne est réellement l'inspiratrice de notre politique étrangère, cette politique serait au moins soutenue avec plus d'énergie, si elle avait un Philistin pour porte-parole. Je crois donc que la vraie morale à tirer de ce que je viens de dire, pourrait peut-être se formuler ainsi: notre politique étrangère serait améliorée, si toute notre société était homogène.

Quant à la confusion qui règne dans notre chambre des Communes, à quelles causes, en dehors de règles défectueuses de procédure, peut-on l'attribuer? D'abord et surtout, au tempérament et à la manière d'agir des députés irlandais, cela ne fait aucun doute. Mais, en laissant de côté, pour un instant, cette cause

de confusion, tout le monde peut voir que la chambre des Communes est beaucoup trop nombreuse et qu'elle se charge d'une foule d'affaires qui sont plutôt du ressort d'assemblées locales. Ce qui fait que la confusion ne fait qu'augmenter , car la population devient de plus en plus dense et plus éveillée à l'idée de ses intérêts, les affaires se multiplient et le nombre des membres de la chambre, qui se sentent portés à s'en mêler, devient de plus en plus grand. Est-ce que le remède à ce mal ne serait pas de suivre l'exemple des Etats- Unis, d'avoir une chambre des Communes beaucoup moins nombreuse et d'abandonner une grande partie de sa besogne à des assemblées locales, élues, comme la chambre des Communes le sera elle-même, désormais, par le suffrage des citoyens ayant feu et lieu.

J'ai souvent répété qu'il semble que nous ayons surtout besoin, en Angleterre, à l'heure qu'il est, de trois choses : plus d'égalité, de l'éducation pour la classe moyenne et un système municipal complet. Un système de législatures locales n'est que le complément naturel d'un système municipal. Ces assemblées seraient élues, comme il convient, par des circonscriptions ni trop étendues, ni trop restreintes, ni nécessairement de populations

égales, mais qui posséderaient certains caractères communs les rendant suffisamment homogènes et cohérentes. Ces unités nous viennent tout de suite à l'esprit, dans les provinces de l'Irlande, les Terres-Hautes {Highlands) et les Basses-Terres [Loivlands) de l'Ecosse, le nord et le sud du Pays de Galles, les groupes de comtés anglais, tels ceux qui forment actuellement les circuits judiciaires ou ceux qui sont connus sous les noms de East Anglia^ et, Midla7ids. Personne ne supposera que j'aie la prétention de fixer des limites définitives de districts ; j'indique seulement telles unités qui pourront faire concevoir au lecteur, sur quelles bases, les législatures locales dont je parle seraient établies. Les affaires de ces districts seraient réglées plus avantageusement et avec plus de connaissance de cause, dans des chambres de ce genre qui constitueraient, en outre, des écoles excellentes pour ceux qui se destinent à la vie publique et dont le nombre va toujours croissant ; enfin la chambre des Communes se trouverait allégée d'une partie de sa besogne.

La tension qui règne en Irlande s'apaiserait aussi ; et cela, par des moyens sûrs et naturels. Il y a des Irlandais qui, désespérés de l'état actuel de leur pays, réclament une Irlande

indépendante et autonome, ayant son parlement à Dublin, son ministère des affaires étrangères et sa diplomatie, son armée et sa marine, son cours monétaire et son tarif. Ceci est manifestement impraticable. Mais, ici encore, voyons ce que fait un peuple qui, dans la politique, voit clair et voit juste, observons ce qui se passe aux Etats-Unis. Le gouvernement de Washington se réserve les affaires d'intérêt général et concernant la nation tout entière, telles que celles que je viens d'énumérer et qui ne peuvent être abandonnées sans que l'on renonce, en même temps, à l'unité de l'empire. Il ne permet pas à son vaste sud et à son immense ouest de se constituer en parlement méridional et en parlement occidental. Des provinces trop étendues, comme la Virginie, par exemple, ont été divisées. Les différents Etats n'en forment pas moins des unités réelles et importantes, chacun possédant sa législature et le contrôle libre, en dedans de ses frontières, de toutes les affaires qui ne tom/-'2'^ ^ pas sous l'autorité du parlement fédéral. Le gouvernement des Etats-Unis n'intervient, en dernier ressort, que pour maintenir l'ordre. Supposons qu'un système semblable soit appliqué à l'Irlande. Il y a là quatre provinces formant quatre unités naturelles ou peut-être

— si l'on jugeait avantageux d'unir Munster et Connauglit — trois seulement. Le parlement de l'Empire serait toujours à Londres, et l'Irlande y enverrait des représentants. Mais, en même temps, chaque province irlandaise aurait sa législature et le contrôle de ses propres affaires. Le landlord anglais, dorénavant, ne déciderait pas la question de la tenure des terres, dans une province irlandaise ; le protestant britannique n'interviendrait plus dans les questions relatives à l'Eglise et à l'école. En dehors des questions d'un intérêt général pour l'Empire et, aussi longtemps qu'il ne surviendrait pas de désordres pouvant nécessiter l'inter\'ention militaire, le gouvernement de Londres laisserait l'Irlande se gouverner seule. Lord Spencer et M. Campbell Bannerman reviendraient en Angleterre. Le château de Dublin serait le palais législatif de la province de Leinster. La question des terres, les lois de chasse, la police, les affaires ecclésiastiques, l'éducation, tout cela, pour la province de Leinster, serait décidé et réglé par le peuple et la législature de Leinster ; et ainsi pour Ulster, Munster et Connaught. En Angleterre et en Ecosse, ce serait la même chose relativement aux mêmes questions, les législatures en disposeraient.

Mais il y a plus. Tout homme qui observe le fonctionnement de nos institutions, voit quelle tension et quelles frictions y créé, actuellement, le fait que nous possédons une seconde chambre composée presque exclusivement de grands propriétaires terriens et représentant presque exclusivement les sentiments et les intérêts de cette classe de grands propriétaires. Dans les conditions de l'époque moderne et de notre vie actuelle, personne, sûrement, ne songerait jamais à établir une chambre sur de telles bases. Mais nous nous permettrons de faire mieux que d'énoncer simplement ce truisme, nous oserons nous demander quelleespèce de seconde chambre, un peuple qui verrait clair et juste, organiserait tout naturellement, dans les conditions de l'époque moderne et de notre vie actuelle. Et, nous trouverons,, grâce à l'expérience des Etats-Unis, que les législatures locales qui seraient, ainsi que nous venons de le voir, le remède naturel à la confusion qui règne à -la chambre des Communes, et à la confusion qui règne en Irlande, auraient encore ce mérite de nous fournir la meilleure base possible pour la constitution d'une seconde chambre. Le Sénat des Etats-Unis est peutêtre, de toutes les institutions de la grande République, la plus heureusement organisée,

celle dont le fonctionnement est le plus parfait. La législature de chaque Etat de l'Union élit deux sénateurs, à la seconde Chambre du Congrès national de Washington. Les Sénateurs sont les Lords — nous pourrions conserver ce titre, pour désigner les membres de notre seconde chambre, cela vaudrait mieux sûrement ; il nous est familier depuis tant de générations.— Chacune des législatures de la Grande Bretagne et de l'Irlande élirait les membres de la Chambre des Lords. Les législatures coloniales y enverraient aussi des députés, et ainsi, de la manière la plus simple et en même temps la plus efficace, nous nous rendrions au désir actuel et de l'Angleterre et de ses colonies, d'entrer dans une union plus étroite, en même temps qu'à celui des colonies de se trouver représentées au Parlement impérial. Il est probable qu'on trouverait expédient de transférer les représentants des universités à la seconde Chambre. Aucun plan pour la création d'une seconde Chambre, au temps présent, ne tiendra debout, à moins qu'il ne soit basé franchement sur Télection et la représentation. Tout projet de former une seconde chambre, dont les membres seraient nommés, soit par la Couronne, soit par l'élite de la noblesse, les hauts fonctionnaires, les grands négociants et

les banquiers, les hommes éminents dans les sciences et les lettres, tout projet de ce genre serait fantastique. Il ne résulterait, probablement, de ces nominations, aucune seconde chambre acceptable. Mais, certainement, le pays n'en serait pas satisfait et ne lui donnerait pas sa confiance ; conséquemment on déclarerait que l'institution est futile et impropre à fonctionner.

Ainsi, nous avons découvert ce qui paraîtrait à quelqu'un qui verrait clair et penserait juste, le meilleur moyen de sortir de nos pires embarras. Mais il est fort peu probable qu'on reconnaisse dans notre pays, l'excellence de ce moyen et qu'on le mette en pratique ; et pourquoi cela ? Parce que, en tant que nation, nous avons si peu de lucidité, nous voyons si peu clair et pensons si peu juste. Et pourquoi, encore, en est-il ainsi ? C'est parce que notre société est si peu homogène. Notre basse classe a encore à montrer ce qu'elle peut faire en politique. Les politiciens à l'état ascentionnel, commencent déjà à la flatter avec une assiduité servile, leurs éloges, toutefois, sont prématurés,la basse classe est trop peu connue ; notre haute classe et notre classe moyenne, nous les connaissons. Elles ont, chacune, leurs prétendus intérêts qui sont bien différents des intérêts généraux de la

nation. Le seul fait d'être divisés en classes obscurcit notre vision. En l'époque moderne, nous vivons avec un système si intense de castes, une société si compliquée, à l'encontre de l'ordre naturel, que toutes les opérations de notre esprit en sont entravées et faussées. Je retourne à ma vieille thèse : l'inégalité est notre fléau. Les grands obstacles dans notre route vers le progrès, ce sont l'aristocratie et le protestantisme dissident. On pensera que ceci est une épi gramme ; hélas, c'est bien plutôt un truisme.

On dit souvent que c'est d'une société aristocratique comme la nôtre, que les artistes et les hommes de lettres ont le plus à gagner. Mais ime institution ne doit pas être jugée, en raison des bénéfices que tel ou tel individu peut en retirer, elle doit l'être d'après l'idéal qu'elle propose. L'aristocratie anglaise — s'il m'est permis de revenir à des paroles qui, bien que répétées souvent, ont toujours leur valeur, parce qu'elles sont vraies — l'aristocratie anglaise propose un faux idéal qui matérialise notre classe supérieure, vulgarise notre classe moyenne et brutalise notre basse classe. Elle entraîne les jeunes gens dans une fausse voie, elle rend les mondains, plus mondains, les esprits bornés, plus bornés, les attardés, plus

attardés. Même aux imaginatifs, pour lesquels lord John Manners croit qu'elle est une amie sûre, elle constitue plutôt un obstacle qu'un secours. Johnson a bien dit : " Tout ce qui fait prédominer le passé, le lointain ou V avenir sur le présent^ nous avance da^is la dignité d'' êtres pe7isants. " Mais, qu'est-ce qu'un duc de Norfolk ou un comte de Warwick, vêtu d'un complet de drap ou d'étoffe ordinaire, et se rendant à ses affaires ou à ses plaisirs, dans un cabriolet ou en chemin de fer, tout comme chacun de nous ? L'imagination elle-même les prierait de débarrasser la voie et de nous laisser les Norfolk et les Warwick de l'histoire.

Je dis ceci, sans une ombre de haine, et, au contraire, avec de l'admiration, de l'estime et de l'affection pour plusieurs membres de l'aristocratie. Mais l'action du temps et des circonstances est fatale. Si l'on recherche ce qui est réellement désirable, ce qu'il est expédient de faire, on ne se contentera pas de substituer une seconde chambre élective, à la chambre des Lords actuelle, on ira beaucoup plus loin. Toute confiscation, toute atteinte portée à ce qui est légitimement possédé, (hors les cas d'abus graves) est condamnable. Mais on souhaiterait, si l'on se mettait à souhaiter, l'extinction des titres après la mort des titulaires et le

partage de la propriété par une rigoureuse loi de succession. Notre société, alors, serait homogène et, ce n'est que par ce moyen qu'elle peut le devenir.

Mais l'aristocratie ne court pas grand danger. " — Je suppose, Monsieur, me disait l'autre jour, un ministre protestant dissident, que vous avez trouvé, lors de votre séjour en Amérique, que ce que l'on nous envie le plus, là-bas, c'est notre grande aristocratie. " C'était son opinion sincère, que les Américains nous envient notre aristocratie ; et, c'est probablement l'opinion sincère de notre classe moyenne, en général— ou, tout au moins, que si les Américains ne nous envient pas cette possession, ils devraient nous l'envier. — Et mon ami, un membre du grand parti Libéral qui maintenant, je suppose, a presque fini de jeter dans le désarroi, la sœur de son épouse défunte, pauvre femme ; (i) mon ami, dis-je, a la main et le cœur remplis, en autant qu'il s'agit de politique, de la question de l'abolition de l'église établie. Il a hâte de se mettre à l'œuvre, afin d'amener un

(i) Allusion probable à la loi sur les mariages entre beaux-frères et belles-sœurs, qui se discutait à la Chambre des Communes, croyons-nous, au temps où cet article de M. Arnold a paru dans le Ninetee?ith Century (N. d. T.)

changement qui, s'il était était désirable, (je ne crois pas qu'il le soit) est encore loin de la frontière des réformes réellement urgentes.

M. Lyulph Stanley, le professeur Stuart et Lord Richard Grosvenor attendent, prêts à lui venir en aide, et peut-être que M. Chamberlain lui-même, dirigera l'attaque. J'admire M. Chamberlain comme homme politique, parce qu'il a le courage — et c'est un courage plein de sagesse— d'indiquer, dans toute leur étendue, les réformes dont nous avons besoin, au lieu de les atténuer. Mais, comme Saul avant sa conversion, il ne respire que menaces et carnage contre l'église établie et peut-être conduira-t-il à l'assaut contre elle. C'est un formidable assaillant, cependant, je crains qu'il ne se brise les ongles contre les murs de la place. Si l'Eglise épiscopale a pour elle la majorité, elle se maintiendra nécessairement. Dans tous les cas, cette institution, avec toutes ses fautes, a le mérite qui fait la grande force des institutions— elle propose un idéal noble et attachant, l'égalité est ce qu'elle professe, si elle ne la pratique pas toujours. Elle inspire une vaste et profonde affection et possède, en conséquence, une force immense. Elle ne subsistera probablement pas dans le Pays de Galles ; elle ne se maintiendra pas, non plus, probablement, en

Ecosse. Dans le Pays de Galles, elle ne devrait pas, je crois, être maintenue. En Ecosse, je regretterais son abolition ; mais les églises presbytériennes sont faites pour le séparatisme, tout comme les étincelles s'envolent en haut. Quoiqu'il en soit, c'est par le vote des législatures locales, que l'abolition de l'église établie se fera vraisemblement, car cette mesure, requise dans certaines provinces, n'est pas d'un intérêt général pour tout le pays. En d'autres termes, l'effort en vue de l'abolition devrait suivre l'effort en vue de réformes plus importantes et ne pas le précéder. Je doute, cependant, que M. Chamberlain et M. Lyulph Stanley m'écoutent quand je plaide ainsi la cause qu'ils soutiennent eux-mêmes ; on trouve si peu de lucidité en Angleterre ; ils diront que je suis l'esclave des prêtres.

Il est un homme, qu'avant tous les autres, j'aurais été heureux de voir siéger au Parlement, pendant les dix dernières années, et y conquérir une influence considérable qu'il pourrait exercer, dans les circonstances actuelles — M. Goldwin Smith. Je ne dis pas qu'il n'était pas trop aigri contre l'Eglise établie ; dans mon opinion, il l'était trop. Mais avec une remarquable lucidité, et une grande pénétration, il a vu de quelles réformes nous avons

besoin dans d'autres sphères, et il a compris dans quel ordre, selon leur importance relative, ces réformes devraient être étudiées. Ses manières d'agir, ses facultés, son caractère, étaient tels que, seul peut-être, parmi les hommes de la même profondeur de vues, il eut pu faire peser et accepter ses idées par nos ministres, alors qu'au milieu de toutes les tentations et des offres de toutes les faveurs, on était sûr de le voir rester fidèle à ses convictions, " inébranlable, inaccessible à la séduction, sans peur et sans reproches. " Je considère qu'il aurait constitué au parlement, une véritable puissance pour le bien, s'il était devenu aujourd'hui, comme il aurait pu le devenir, un de ses leaders. Son absence de la scène, sa retraite au Canada, sont une perte pour ses amis, mais une perte encore plus grande pour son pays.

A peine inférieur en influence au Parlement même, nous avons le journalisme. M. John Morley, ne me paraît pas en état d'occuper au Parlement, la situation que M. Goldwin Smith y aurait, je crois, occupée. Si, comme Protésilas le conseille dans un de ses poèmes, il contrôle sa passion hystérique (le danger constant des hommes de lettres, sur la plate-forme électorale et à la Chambre) et se souvient de mani-

fester " la profondeur et non le tumulte de son âme, " il sera puissant dans cette assemblée ; il s'élèvera, il arrivera au pouvoir ; mais il ne fera pas pour nous, ce qu'il me semble que Goldwin Smith y aurait fait. Il y a en lui, trop du partisan. En revanche, dans le journalisme c'est une figure unique, comme aurait été, j'imagine, M. Goldwin Smith aux Communes. Journaliste, M. John Morley a donné les preuves d'un esprit qui savait saisir et comprendre les signes des temps. Il avait toutes les idées d'un homme à connaissances profondes, et seul, peut-être, parmi ses égaux, il était assez adroit pour donner cours à ces idées dans la presse. Mais M. John Morley a abandonné le journalisme. Il y a beaucoup de talent au Parlement, il y en a beaucoup dans le journalisme ; mais il n'y a personne, ni dans l'une ni dans l'autre de ces institutions, pour exposer les signes de notre temps, comme ces deux hommes auraient pu les exposer. J'ai le regret de le dire, il faut que les signes du temps, dans la sphère politique et la sphère sociale, trouvent le moyen de se manifester, eux-mêmes, au public, le mieux qu'ils le pourront. Et quel organe impuissant pour accomplir cette tâche, que la littérature, si on la compare au Parlement et au journalisme !

Que les signes du temps présent, soient exposés au public d'une manière ou d'une autre, cela est certainement nécessaire ; et c'est pourquoi dans cette digression, j'ai essayé de m'en occuper. Mais le problême politique et social, ainsi que les penseurs le désignent, ne doit pas nous occuper tellement qu'il nous fasse oublier le problème humain. Ces problèmes se touchent, mais ils ne sont pas identiques. Je reconnais la confusion qui règne dans notre politique et dans notre vie sociale ; ce qu'est notre Parlement, à l'heure qu'il est, je le vois et le déplore. Cependant, nulle part ailleurs qu'en Angleterre, pas en France, pas en Allemagne, pas en Amérique, il ne serait possible de trouver des hommes politiques assez bien qualifiés — si capables de procédés sincères, de confiance mutuelle et de fidélité à leur parole — pour rendre possible un règlement comme celui qui vient d'être effectué, à propos des projets de lois sur les Franchises et la Rédistribution des Sièges.

Platon a énoncé cette vérité profonde : Uhomme qui inédite le bien doit porter son esprit sur plusieurs choses à la fois. Combien la société, aux Etats-Unis, est homogène, j'ai fait de mon mieux pour le montrer ; jusqu'à quel point leurs institutions fonctionnent faci-

lement et naturellement, je l'ai indiqué ; j'ai dit également combien, sur certaines questions des plus importantes, les Américains voient clair et pensent juste. Cependant, voilà que Sir Lepel Griffin (i) prétend qu'il n'y a pas un pays s'appelant civilisé, la Russie exceptée, où l'on ne préférât vivre, plutôt qu'en Amérique. Dans les choses politiques, je n'ai pas une grande confiance en Sir Lepel Griffin. J'espère qu'il administre dans l'Inde, quelque district où une connaissance profonde de l'essence et du fonctionnement des institutions n'est pas nécessaire. Mais, je suppose qu'on peut le considérer comme un interprête fidèle des goûts de cette classe nombreuse d'Anglais, que M. Charles Sumner nous a appris à appeler la classe des geiitlemen. Ainsi donc, un Anglais de cette classe préférerait vivre en France, en Espagne, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Suisse, en Italie, plutôt qu'aux Etats-Unis, malgré notre communauté de race et de langue avec les habitants de ce dernier pays ! Cela veut-dire que, dans l'opinion de nos gentlemen^ le problème humain, au moins, n'est pas résolu d'une manière satisfaisante aux Etats-Unis, quoi qu'il en soit du problème

(i) Dans The Great Republic (Londres 1884) (N. d. T.)

politique et du problème social. Nous devrions certainement diriger notre attention sur leur solution du problème humain, surtout lorsque nous nous trouvons en présence d'une semblable objection ; et quelque jour, bien que pas à présent, nous nous en occuperons et chercherons à savoir ce que vaut l'objection. J'ai donné des hôtages aux Etats-Unis, je suis lié à eux par le souvenir de témoignages de sympathie constants et de hautes manifestations de bienveillance. Je n'aimerais pas être obligé de reconnaître qu'ils sont, de tous les pays portant le nom de civilisés, en dehors de la Russie, celui où l'on aimerait le moins à vivre.

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