‹ Études sur les États-Unis [microforme]Chapitre 10 sur 14 · ENCORE UN MOT SUR LES ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

ENCORE UN MOT SUR LES ETATS-UNIS

Pendant que j'étais À Chicago, l’année dernière, on m'a demandé si Lord Coleridge n’écrirait pas nn livre sur l'Amérique. Je me suis permis de répondre pour lui, en toute confiance, qu’il ne ferait rien de la sorte.

Pas à Chicago seulement, mais presque partout où je “is allé, on s’est enquis si, moi-même, je n'avais pas l'intention d'écrire un livre sur l'Amérique. On peut répondre pour soi-même avec plus de certitude que pour ses amis, et, j'ai toujours répondu qu’assurément telle n'était pas mon intention. Ecrirc un livre sur l'Amérique, après un simple tour comme celui que j'ai fait dans ce pays, et sans un bagage plus considérable d’études préparatoires et d'observations locales que celui que je possède, me paraîtrait une impertinence.

Il y a fort longtemps que j'ai lu le fameux

ouvrage de M. de Tocqueville sur la Démocratie en Amérique. J'ai le plus grand respect pour M. de Tocqueville ; mais le souvenir que j'ai gardé de son livre, c’est qu’à mon goût, il est trop rempli d’abstractions et, de plus, qu’il est écrit dans un style que plusieurs écrivains français ont adopté, mais que je trouve fatigant, —un style coupé par petits paragraphes, se donnant l’air de déductions rigoureusement scientifiques, sans la réalité de la chose. —Il est fort probable que je suis injuste envers M. de Tocqueville. Ma faiblesse dans la haute spéculation est bien ccnnue, et, j'ai l'intention de relire son livre sur la Démocratie, quand j'aurai visité l'Amérique une seconde fois et que les années m’auront apporté, peut-être, plus d'esprit philosophique. Le fait que je ne suis pas entièrement satisfait, même, de l’ouvrage de M. de Tocqueville, prouvera, dans tous les cas, jusqu’à quel point j'estime que c’est une chose sérieuse, d'écrire un livre satisfaisant sur les Etats-Unis.

Avant mon voyage en Amérique, et alors que je ne m'attendais nullement à jamais faire ce voyage, j'avais publié sous le titre, Ur mot sur d'Amérique, non pas un livre, mais quelques modestes observations relativement à ce que je croyais que pouvait être la civilisation aux

Etats-Unis; j'avais sous les yeux un article d’un journal de Boston, affirmant que, si jamais je visitais ce pays, j'y trouverais telles et telles choses. Or, prenant cet article pour texte, je faisais observer que, d'après tout ce que j'avais lu et en autant que j'en pouvais juger, c'était plutôt telles et telles autres choses que j'indiquais, que je m'attendais à y découvrir. Je disais que d’une aristocratie telle que nous la possédons ici, j'étais, naturellement, sous l’impression que je n’en trouverais aucune trace aux Etats-Unis ; que vraisemblablement, aussi, j'y constaterais, dans une grande mesure, l’absence de notre basse classe ; mais, que je comptais que ma vieille et familière amie, la classe moyenue, régnait sur le pays tout entier. Et alors, m’armant de ces phrases joviales qui sont propres, quelquefois, à rompre un peu l'ennui de graves recherches de ce genre, j'exprimais l'opinion que l’on ne devait guère posséder, en Amérique, que nos Philisins, sans notre aristocratie et avec très peu de not< populace.

Un Américain d’un esprit distingué et d’une parfaite candeu:, dont je ne voudrais, pour aucune considération, trahir le nom à ses com: patriotes, lut mes observations.et me dit, à leur sujet, des choses qui me frappèrent beaucoup :

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“Oui, affirma-t-il, vous avez raison et votre

supposition est juste. Ce que vous trouveriez

là-bas, en général, ce seraient des Philistinisy Comme vous les appelez, sans votre aristocratie et sans votre populace. Seulement, j'ajouterai que vous trouveriez aussi autre chose que cela, certains faits que vous ne mentionnez pas et que peut-être vous ne pouvez pas connaître sans visiter les Etats-Unis, mais que vous not :riez, si vous veniez en contact aveceux. ” Mon ami était un vrai prophète, Quand je vis les Etats-Unis, jé reconnus que l'opinion que j'avais hasardée n’était pas, il est vrai, erronée, mais qu’il fallait y ajouter quelque chose, pour la complèter. Je ne voudrais pas que mes amis d'Amérique ou mes compatriotes, ici, en Angleterre, crussent que mon article Ux mot sur l'Amérique contenait ma pensée entière et définitive, relativement au peuple des Etats- Unis. Je vais leur communiquer les impressions nouvelles et modifiées que je dois à l’expérience, en toute bonne foi, comme je l’ai fait pour mes anticipations premières, aussi simplement et franchement que possible. Lorsque j'aurai visité les Etats-Unis de nouveau, vu les immenses régions de l’ouest et relu Pouvrage classique de M. de Tocqueville sur la Démocratie, peut-être ma vision se sera-t-elle agrandie

Ne ;

et mes impressions présentes auront-elles encore été modifiées par de nouvelles idées. S'il en est ainsi, je promets d'en faire ma confession, comme il convient ; 1On pas même, alors en écrivant un livre sur les Etats-Unis, mais, en publiant un bref essai sur ce grand sujet, “Un dernier mot’ qui, ainsi que ses prédécesseurs, sera un entretien sincère et à cœur- Ouvert, avec les lecteurs de cette revue.

Je suppose que, par nature, je ne suis pas disposé à attacher aux “institutions ” autant d'importance, que le font la plupart des gens. Les Américains pensent beaucoup de bien de leurs “institutions” et en parlent beaucoup.

Je suis porté, par ma nature, à appeler toutes ces sortes de choses, machinertes, et à m’occuper plutôt des hommes et des caractères. Mais avant d’aller aux Etats-Unis, je n'avais jamais vu un peuple favorisé d'institutions paraissant expressément et absolument faites pour lui et, en conséquence, je n'avais pu appécier convenablement les résultats d’un semblable état de choses.

Sir Henry Maine, dans un écrit admirable qui, bien qu’il ne soit pas signé, trahit son auteur par ses rares et si caractéristiques qualités de style et de pensée—Sir Henry Maine, nr ; Quaterly Review, adopte et répète à

Ne 2 LU time nee —

plusieurs reprises, cette proposition de M.

Scherer que “ Za Démocratie n'est qu'une fornte de gouvernement.” Il s'ingénie à tourner en ridicule une phrase de l’Æzstoire des Etats- Unis de M. Bancroft, où il est dit de la démocratie américaine “ gw’elle poursuit sa marche ascendante, uniforme et majestueuse, comme les lois de l'être, sûre d'elle-même comme les décrets de l'éternité.” Admettonsla manière de voir de Sir Herry Maine, et refüsons à la démocratie américaine, le droit à une ambition aussi maguifique. N’acceptons pas, non plus, comme mieux fondée, cette affirmation de la Déclaration de l'indépendance, que ‘“ fous les hommes ont êté créês égaux et ont reçu de leur créateur, certains droits inaliénables, au nombre desquels sont la vie, la liberté et la poursuite du bonheur.” Admettons que ces droits naturels sont une fiction, que le hasard et les circonstances ont contribué tout autant à faire les Etats-Unis ce qu’ils sont, qu’une prévoyance mûrie et des desseins préconçus ; admettons encore que le joug de l'Angleterre, que les Américains ont secoué, n’était pas le gouvernement oppressif et tyrannique que les démagogues supposent, et, que le mérite des rebelles n’a pas été celui d’opprimés se levant contre des tyrans, mais celui de jeunes gens intelli-

gents se débarassant de gardiens stupides et gêneurs qui ne les Comprenaient pas et les traitaient mal,

Accordons tout cela, si vous le voulez, mais, en faisant cette concession, ne perdons pas de vue le point réellement important qui est celui ‘+ que les institutions des Etats-Unis leur vont parfaitement bien st que cette harmonie, cette concordaïice produit pour eux de magnifiques résultats. Si vous observez le jeu des institutions américaines, il vous vient à l'esprit la vision d’un individu vêtu d’habits qui lui vont à merveille, lui laissant toute TJ’aisance, toute la grâce de ses mouvements. Ils sont amples 1à où il faut de l'ampleur, et bien ajustés là où il vaut mieux qu'il- soient bien ajustés. Le gouvernement central des Etats- Unis tient entre ses mains toutes les fonctions qui doivent être exercées au siège du pouvoir central, pour que la nation conserve une unité réelle; mais, ces fonctions seules et aucune autre. Les législatures d'Etats et les municipalités donnent au peuple la liberté absolue d’administrer ses propres affaires et constituent, en outre, une école permanente et précieuse où s’acquiert l'expérience pratique. Il se trouve encore—pour en revenir à notre comparaison— que ce merveilleux complet s'adapte naturel.

lement à la croissance de celui qui le porte et se prête à tous les agrandissements, au fur et à mesure qu’ils deviennent nécessaires. Je parle de l’état de choses qui prévaut en Amérique, depuis l’abolition de l'esclavage, de celui qui, à l’époque où nous sommes, frappe l'œil de l'observateur.

Il y a dans les institutions américaines, des points qui prêtent à la critique. On pourrait penser, par exemple, qu’il vaudrait mieux que le terme d’office dn président fût de plus longue durée'et que les ministres siégeassent au Congrès, ou possédassent la confiance du Congrès. On pourrait dire encore, que les lois relatives au mariage devraient être votées au Congrès, pour la nation tout entière, et ne pas varier selon le bon plaisir des législatures de chaque Etat. J'ai été frappé, moi-même, des inconvénients qui résultent du fait qu’un citoyen ne peut représenter au Congrès, que son propre district ; c’est ainsi qu’un homme, comme Wendell Phillips, s’est trouvé exclu de cette assemblée, parce que Boston n’a pas voulnt le réélire. C’est comme si M. Bright, ne pouvant se faire élire membre du Parlement britannique, à Rockdale, se trouvait dans l’impossibilité d’avoir à sa disposition, aucune autre circonscription. Mais ce sont là des questions de

machinerie—pour me servir d'une expression à moi—qui ne doivent pas nous faire perdre de vue que le fait capital, en ce qui concerne les institutions des Etats-Unis, consiste dans leur adaptation parfaite au peuple américain et dans leur fonctionnement aisé et naturel. S'il ne nous est pas permis de dire avec M. Beecher que ce peuple “ à du génie pour ! ’organtsation des Etats”, il faut admettre que, dans sa propre ‘organisation, il a bénéficié d’une bonne fortune tout à fait exceptionnelle.

Oui, ce qu’on appelle, dans le jargon des publicistes, le problême politique et le probléme social, le peuple des Etats-Unis me semble lavoir résolu, ou, si l’on veut, la Fortune l’a résolu pour lui, avec un succès indéniable.

D'une conquête ou d’une invasion du dehors, les Américains sont suffisamment forts pour n'avoir rien à redouter. Quant à leurs affaires intérieures, la première chose à rappeler, c’est qu’au fond, ils ne font qu’un seul peuple avec nous et que, comme nous, ils ont de l'esprit de conduite. On assure qu’il y a beaucoup de corruption parmi leurs politiciens, dans les administrations publiques, dans l’administration municipale et dans l'administration de la justice. Ce qu’en dit Sir Lepel Griffin nous ferait croire que l'administration de la justice

en particulier, est si absolument corrompue, qu'un individu qui a un procès n’a qu’une chose à faire, remettre à son avocat la somme nécessaire pour acheter les juges et qu’alors, le gain de sa cause est assuré. Les Américains eux-mêmes se servent d’un langage si énergique, lorsqu'ils peignent la corruption qui prévaut chez eux, qu'ils ne doivent pas être surpris, si les étrangers ajoutent foi à ce qu'ils disent. Pour ma part, j'avais tant entendu dire et tant lu sur le discrédit qui s’attachait à la vie politique américaine, sur le fait que les meilleurs citoyens s’en tenaient éloignés, et que ceux qui s’y abandonnaient étaient des hommes indignes, que j'avais fini par supposer qu’il en devait être ainsi et qu’il fallait chercher les bons Américains ailleurs que dans la politique. J'eus ensuite le plaisir de dîner avec M. Bancroft, à Washington ; et, bien que cet historien ait, dans l'opinion de Sir Henry Maïne, loué outre mesure l'harmonie 1 ‘é-établie de la démocratie américaine, il avait, dans tous les cas, invité pour me rencontrer une demie-douzaine d'hommes politiques, qu’en Angleterre, nous déclarerions des membres du parlement, de la plus haute catégorie, tant à cause de leur maintien, de leurs manières, et de leur commerce sympathique, que de leur

intelligence et de leurs connaissances générales. J'ai découvert qu’en réalité l'habitude si répandue, en Amérique, d'appeler un politicien “ 4# voleur ”, n’a pas une signification bien différente de celle qu'on attache, en Angle. terre, au qualificatif de ‘“ menteur ” appliqué à Lord Beaconsfeld et à celui de “ détraqué ” appliqué à M. Gladstone. Cela veut dire tout simplement que l'individu qui s’exprime ainsi, diffère d'opinion avec l'homme politique en question et ne l’aime pas.

Ce n’est pas, du reste, que j'admette que le patriote américain à tous crins ait raison, lorsqu’il vous dit qu'il n’y a pas plus de corruption dans la politique et les administrations publiques aux Etats-Unis, qu’en Angleterre ; je crois qu’il y en a plus, que le niveau des deux est plus bas chez eux : et cela pour une cause sur laquelle j'aurai à revenir ci-après. Mais on exagère cette corruption, ce n’est pas le mal étendu et profond qu’on nous a représenté si souvent ; le mal n’a pas encore atteint un degré tel, que les bons éléments de la nation ne puissent lextirper complètement, s'ils le veulent ; et ils le voudront. La vérité de ce que j'ai dit, relativement à l'excellence et à l’heureux fonctionnement des institutions

américaines, reste donc entière et n’est aucune: ment atténuée par ce qui précède,

De plus, la société américaine n’est aucunement exposée au danger d’une révolution, Je ne prétends pas que les Etats-Unis échappent à l’action de toutes les causes qui peuvent conduire à une révolution ; je veux dire que leur situation est bien supérieure, sur ce point, à celle des vieux pays d'Europe, et, je crois que ce qu’ils ont de bons éléments leur donnera les moyens d'échapper au danger, si tant est qu’ils en soient quelque peu menacés, eux aussi, et, dans l'avenir comme dans le présent — l'avenir pour lequel quelques observateurs signalent ce danger comme si certain et si formidable. —Lord Macaulay a prédit qu’un temps viendrait où l’on verrait règner aux Etats-Unis, le même état de choses que nous constatons aujourd’hui en Angleterre , que les villes se rempliraient, que toutes les terres seraient occupées. ‘ Z alors, disait.il , la division entre les riches et les pauvres, s'établira sur la même échelle que chez nous et sera tout ausst embarassante” Il oubliait que ‘es Etats- Unis n’ont pas ce qui, certainement, chez nous, fixe et accentue la division entre les riches et les pauvres, la distinction de classes. Non seulement, il n’y existe pas de distinction entre ,

nobles et bourgeois, entre une aristocratie et une classe moyenne, les Américains n’ont même pas de degrés entre le bourgeois et le laboureur ou l'artisan entre une classe moyenne et une basse classe, Ils n’ont aucune base sur laquelle ils pourraient échaffauder de telles distinctions et les faire a7cepter. Leur domesticité se recrute parmi. les Irlandais, les Allemands, les Suédois et les Nègres. En dehors de la domesticité, et dans la limite des carrières qu’il peut être appelé à remplir, un Américain passe facilement d’une besogne à une autre, de la pauvreté à la richesse et de la richesse à la pauvreté. Aucune des positions qu’il peut occuper ue lui paraît dégrauante et ne le fait décheoir socialement, La pauvreté est pour lui un inconvénient et, il la considère plutôt désagréable qu'humiliante. Quand l’émigrant d'Europe fait souche dans sa nouvelle patrie, il devient semblable à l'Américain.

On peut donc dire que les Américains, lorsqu’ils ont conquis leur indépendance, n'avaient pas les éléments d’une division de classes: et qu’ils n’ont pas de mérite de ne pas l'avoir inventée. Mais je ne sou.icrs pas la thèse que les Américains doive ; recevoir des éloges pour les institutions q1. ils -< sont données, je

‘ Constate seulement que ces institutions fonetionneut bien. Si l'on considère, cependant, combien les distinctions de raug et de classe sont prisées dans le monde,combien les hommes sont prompts à les adopter, combien les Améri. cainseux-mêmes, indubitablement, sont susceptibles d’en sentir l'attraction, on devra recon. naître que les fondateurs de la République ont fait preuve de beaucoup de bon sens en se défendant de toute velléité de les créer à l'origine de leur vie nationale, et que leurs descendants ont également droit à nos éloges, d’avoir échappé ou résisté à la fantaisie de les inventer depuis lors. Evidemment, les Etats-Unis ne se Sont pas constitués en des circonstances semblables à celles de l’époqu? féodale, mais en l’âge moderne ; non pas dans les conditions d’une époque favorable à la subordination, mais dans celles d’une époque d'expansion. Leurs institutions. n’ont fait que se plier à la forme et à la pression de l'état de choses qui régnait alors. Une époque féodale, une époque de guerre, de défense et de concentration, a besoin de centres de pouvoir et de propriété, et elle consolide la propriété en y adjoignant les distinctions de rang et de classe. La propriété devient plus honorable, plus solide ; et, dans les âges féodaux, cela est bien, car sa facile trans-

mutation serait une source de faiblesse. Mais dans un âge d'expansion, quand il est entendu que chaque homme doit avoir autant de chances que ses voisins, À réussir et À faire fortune, le plus facilement la propriété change de maître, mieux cela vaut. L'envie avec laquelle on regarde son possesseur diminue et la société n'en a que plus de sécurité,

En dépit de tout ce que l’on dit sur le culte du tout puissant dollar, en Amérique, je crois que les riches y sont regardés avec moins d’envie et de haine qu’ils le sont en Europe. Pourquoi cela ? Parce que leur situation est moins Stable, parce que le gouvernement et la législation ne les prennent pas plus au sérieux que les autres hommes, n’en font pas des grands seigneurs et ne leur aident pas à fonder des familles patriciennes et à les perpétuer. Chez nous, les principaux propriétaires du sol sont déjà des barons, et chaque homme riche aspire à devenir un grand seigneur, s’il est possible. Cest pourquoi un gentilhomme campagnard anglais se considère comme faisant partie de l’ordre de la nature ; le gouvernement et la législation justifient, chez lui, cette prétention.—Que le prix du blé tombe si bas, que ses dépenses en soient fortement diminuées, il vous

dira que si cela continue, il ne pourra plus vivre en gentilhomme campagnard ; et chez nous, toutes les personnes bien élevées lui donneront leurs sympathies et seront contrariées. Un Américain dirait “ Et Pourquoi continuerait-il à vivre en gentilhomme campagnard ? ”’ Les journaux conservateurs aiment à nous donnet Comme argument, en faveur des lois sur la chasse, que sans ces lois, un gentilhomme cam- Pagnard ne consentirait pas à vivre sur son domaine, Un Américain dirait : Et qu’importe?” Peut-être qu’à une oreille anglaise, tout cela peut sembler brutal. Le fait èst que l'Américain ne prend pas son homme riche aussi au sérieux que nous prenons le nôtre ; il n’en fait pas un baron, et si on lui proposait la chose, elle lui paraîtrait absurde. Je suppose que M. Winans, ce millionnaire américain qui, chez nous, ajoute forêt de cerfs à forêt de cerfs, et ne souffre pas qu'un fermier de ses domaines possède un simple petit agneau, regarde sa manière d’agir comme une manifestation colossale d’Aumour américain, ‘“ illustrant ” les absurdités du système anglais de propriété et de privilèges. Demandez à M. Winans s’il ne veut pas travailler à l'introduction aux Etats- Unis, des lois de chasse de l'Angleterre, et il vous répondra, avec un rire joyeux, que l'idée

est ridicule, que ces folies britanniques ne sont bonnes que pour la consommation locale.

L'exemple de la France ne doit pas nous induire en erreur. Là, pourrait-on nous dire, les institutions sont républicaines, et cependant la division et la haine entre les riches et les Pauvres sont intenses, Cela est vrai, mais en France, bien que les institutions soient républicaines, les idées et la morale ue le sont pas. En Amérique, ce sont non seulement les institutions qui sont républicaines, mais la morale et l’idéal qui prévalent le sont aussi. L'idéal et la morale d'une classe moyenne raisonnable et décente, Les éducateurs du peuple sont imbus de l'esprit de cette classe. En France, si vous pouviez lire dans le cœur des journalistes et des romanciers populaires, qui sont, pratiquement, les éducateurs du peuple, de l’autre côté de la Manche, vous trouveriez que leur idéal, c’est un régime du Barry ou Pompadour, sous lequel, eux-mêmes joueraient le tôle de Faublas. Avec la prévalence «e cet idéal, cette vision d’objets pour la possession desquels la richesse est désirable, les détenteurs de la richesse deviennent haïssables à la multitude qui peine et endure ; et c’est ainsi que la société est minée. Là se trouve un des inconvénients dont ont à souffrir les Français, en

= y + me z = nee ge ge mn uen me cm éme

raison de leur culte de la grande déesse Lubricité, auquel ils sont voués (1).

(1) Dans un chapitre relatif aux mœurs, en France et en Angleterre, de son excellent et impartial otvrage ‘‘ French and English’, M. P. G. Hammerton relève cette accusation de M. Arnold. ‘‘ Les affirmations étranges de publicistes anonymes et irresponsables, dit-il, méritent à peine notre attention, mais j'ai toujours profondément regretté, que plusieurs auteurs bien connus et spécialement Matthew Arnold, aient laissé leur patriotisme se manifester par de semblables accusations. En 1885, M. Arnold a écrit sur l'Amérique, un article dans le Nineteenth Century et a pris la peine de sortir de son sujet, pour dire que les Français sont actuellement voués au culte de la grande déesse ‘‘ Za Lubricité.' C’est là un de ces racontars sur la France qui obtiennent facilement créance en Angleterre, parce qu'ils flattent le désir patriotique des Anglais de se sertir meilleurs que leurs voisins d'Outre-Manche. ...

«Ai-je jamais connu un Français dont on pût dire qu'il était véritablement voué au culte de ia lubricité ? — Oui. J'en ai connu un absolument adonné à ce vice....J’ai ccnnu un cas semblable en Angleterre, également. Appliquée à ces deux hommes, l’evoression de M. Arnold serait absolument juste. Mais cet état d'âme qui constitue une sorte d’insanité, de monomanie, est rare»‘‘ Sont-ils tous strictement vertueux, en France ? *’ continue M. Hamerton, qui a vécu longtemps en ce pays. ‘‘ Non — Sont-ils tous strictement vertueux, en Angleterre ? Non. ”’ Et dans le parallèle qu’il établit plus loin, il démontre qu il n’y a que de légères différences dans les mœurs

es deux pays. Seulement, dit-il, en résumé, l’Anglais a cet orgueil de vouloir être un peuple moral, et ni les comptes-rendus des Cours de divorce, niles témoignages des médecins (en ce qui se rapporte, surtout, à l’armée), nice qu’il peut voir de ses yeux

La richesse, en France, excite une haine d'autant plus violente, qu’on la conçoit comme le moyen de satisfaire des appétits de l'espèce la plus vile et la plus égoïste. Maisen Amérique, Faublas n’est pas plus l'idéal que Cariolan. On ne conçoit pas pl''s la richesse comme l’agent des plaisirs d’une classe de libertins, que comme l'agent de la magnificence d’une classe de nobles. On la conçoit comme une chose que presque tous les Américains peuvent atteindre et dont presque tous les Américains feront un usage convenable. Sa possession, dès lors, n’inspire aucune haine et—je retourne à la thèse avec laquelle j'ai commencé —l’Amérique ne court pas le danger d’une révolution. On nous représente la division entre riches et pauvres, comme une cause de révolution qui bientôt, sinon de suite, agira là comme ailleurs : et cependant nous voyons que cette cause ne présente pas, là, les caractères que nous sommes habitués à lui trouver ailleurs.

Un peuple homogène, un peuple qui s’est coustitué en l’ère moderne, à une époque d’expansion et qui s’est donné des institutions qui conviennent parfaitement à cette ère et à cette

même, dans nos rues, ne le convaincra qu'il n’est pas moral. Le Français, lui, n’a pas cette prétention et s’en moque. (N. d.T.)

époque et qui lui vont parfaitement—un petple qui n’a pas à redouter au dehors la guerre, ni à l’intérieur, une révolution, — tel est le peuple des Etats-Unis. Nous devons admettre qu'il a résolu avec succès le problème politique et le problème social. Reste, je le sais, le problème humain dont la solution demande aussi à être considérée, mais jy reviendrai plus loin.

Ce que je soutiens, présentement, c’est que, politiquement et socialement, les Etats-Unis constituent üne nation qui vit dans des conditions naturelles et qui a conscience de vivre dans de telles conditions. Bénéficiant de cet état de santé et d’une conscience saine, le peuple américain juge avec la sûreté d’un peuple sain ; sur tout ce qui se rapporte à son état politique et social, il voit clair et il voit droit. Ainsi, lorsque Sir Henry Maine et M. Scherer nous disent que “ la démocratie est simplement une forme de gouvernement ”, nous pouvons leur faire observer qu'aux Etats-Unis, c’est une forme de gouvernement dans laquelle le peuple se sent à l’aise, et bénéficie de conditions naturelles, grâce à laquelle, conséquemment, il voit les choses clairement et sous leur vrai jour.

L'intérêt que nous prenons à étudier le peuple anglais des Etats-Unis, provient surtout,

nécessairement, de la portée que ce que nous y trouvons pourrait avoir Sur nous-mêres, peuple anglais de ces Iles. J'ai rapporté franchement ce qui m’a le plus frappé et m’a paru le plus neuf dans la condition de la race anglaise aux Etats-Unis. J'avais dit, avant mon voyage, que je supposais que le Philistin des Etats-Unis appartenait à une variété de Philistins plus joviaux que notre Philistin anglais, parce qu’il n’a pas, pour le rabougrir et le détordre, la pression des Barbares à laquelle ce dernier est sujet. Mais, je ne prévoyais pas jusqu’à quel degré cette jovialité supérieure, le naturel des conditions dans lesquelles il vit et l’absence de cette Pression, porteraient le Philistin américain. Je continue à me servir de mon vieux nom de Philistin, parce qu’il me paraît qualifier exactement la masse de la population en Amérique, de même qu’il convient à l'important 8Toupe central de la nation anglaise, Mais, dans ma bouche, ce nom est à peine un reproche, tant je me rends compte de la nécessité de lexistence du Philistin, si volontiers je reconnais ses mérites, tant je trouve de ce type en moi-même. Le Philistin américain, cependant, est bien plus différent de son frère britannique que je ne l'avais suppose tout d’abord, Et cette différence pour-

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rait être, pour nous, Anglais du vieux continent, le sujet d’une courte étude fort profitable. Je vais en dire quelques mots :

Certainement, s’il est une chose entre toutes, que le monde entier répète à notre sujet, par le temps qui court, une chose dont la vérité ne peut être contestée, c’est que nous agissons comme un peuple qui ne pense pas avec logique et qui ne voit pas les choses sous leur véritable jour. Je sais que les journaux libéraux, autrefois, se plaisaient à dire que ce qui caractérisait les membres de notre bourgeoisie, c'était “leur intelligence droite et virile, perçant les sophismes, ignorant les lieux communs et donnant aux illusions conventionnelles leur valeur réelle. ” I1 y a plusieurs année de cela, je me suis senti alarmé, en voyant le Das/y News et le Morning Star, tels Sédécias, le fils de Chenaanah, s'amuser ainsi, à confectionner des cornes de fer (1) pour notre classe moyenne et lui crier ‘“ Allez et prospérez ! ” et mes premiers efforts, comme écrivain sur des questions d'intérêt public, furent stimulés par le désir de protester, de même que Michée, fils d’Imlah,

(1) Un théologien frocepalien me dit que le roi Achab, ayant, un jour, consulté Sédécias, celuici, faux-prophète, l’assura qu’en s’armant de cornes de fer, il triompherait de ses ennemis. ( 4% ET

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