Tiâchendorf, de Evangeliorum apomjphorum origine et
foule de cas, au lieu de modeler les croyances
sur les faits, on a arrangé les faits d’après les
croyances.
Dans le principe, on n’avait pas douté que Jésus- Christ ne fût le fils de Joseph et de Marie. Joseph étant de la tribu de Juda et de la famille de David, on pouvait assurer de ce point de vue que Jésus était bien du sang royal, ainsi que devait l’étre le Messie. L’origine de Marie n’est indiquée dans aucun des Évangiles canoniques. La tradition était par conséquent entièrement libre de la faire naître dans la tribu qu’elle voudrait. On jugea convenable de supposer qu’elle appartenait û celle de Lévi. Ce choix ne fut pas fait au hasard ; il fut dicté par le désir de réunir en Jésus les prérogatives de la royauté et celles du sacerdoce. C’est vraisemblablement dans cette pieuse intention que les Montanistes prétendaient que la mère du Sauveur était de la race sacerdotale. Mais cette opinion, qui pouvait paraître fort orthodoxe aussi longtemps que, Joseph étant regardé comme le père de Jésus le Seigneur appartenait par lui à la tribu de Juda et à la famille de David, devint une hérésie dès qu’il fut irrévocablement admis qu’il n’y avait aucun lien de parenté entre Jésus et Joseph; et comme Jésus, en tant que le Messie, devait être de la race royale, il fallut de toute nécessité que sa mère fût de la tribu de Juda et de la fa-
ÉVANGILES APOCRYPHES ORTHODOXES 339 mille de David, puisqu’il ne tenait à l’humanité que par elle. Cette nécessité logique ne parait pas avoir été aperçue de longtemps 1 ; on se contentait, pour rattacher Jésus-Christ à David, des généalogies de Joseph rapportées dans le premier et le troisième des Évangiles canoniques, quoique en réalité elles ne prouvent rien pour l’origine du Seigneur; mais elle n’échappa pas à saint Augustin, qui soutint avec la plus grande énergie que la famille de la sainte Vierge devait être de la tribu de Juda 2.
Ce fait, fondement de la croyance chrétienne tout entière, puisqu’il nous certifie que Jésus était bien le Messie annoncé par les prophètes, prit place dès lors dans la légende de la sainte Vierge. L’auteur de l’Évangile de la Nativité de Marie n’eut garde de l’oublier. C’est par là qu’il entre en matière, ainsi que je l’ai déjà lait remarquer. « La bienheureuse et glorieuse Marie, toujours vierge, de la race royale et de la famille de David », tels sont les premiers mots de cet écrit.
L’Évangile de la Nativité de Marie ne reproduit qu’en partie le Protévangile, en le modifiant toutefois d’après des croyances qui s’étaient développées
t. Pour Tertullien cependant Marie descend de David, De carne Chrish, § ÎI.
2. Contra Faustum, lib. XXUI, § t ot 0, cité plu9 haut, p. 272 et 273.
depuis que celui-ci avait été composé. Un autre Évangile latin, plus complet, embrasse à la fois les légendes relatives à la sainte Famille et à Marie, et celles qui concernent l’enfance de Jésus. Il est par conséquent une sorte de combinaison du Protévangile et de l’Évangile de Thomas l’Israélite. L’auteur de ce nouvel Évangile apocryphe avaitil ces deux écrits sous les yeux ? c’est fort probable ; mais s’il les suit en général, il ne se borne pas à les reproduire littéralement. Cet Évangile n’est ni une traduction latine, ni même un simple remaniement des deux autres. Il en diffère en plusieurs points : il y manque des légendes rapportées soit dans l’Évangile de Jacques soit dans celui de Thomas, et on y en trouve d’autres qui leur sont inconnues ; en général les récits y sont plus développés.
Peut-être pourrait-on expliquer les rapports qui existent entre cet Évangile et les deux autres, en supposant que son auteur a voulu corriger les écrits de Joseph et de Thomas d’après les vues nouvelles qui régnaient de son temps, et en même temps les compléter en y ajoutant les légendes que ceux-ci avaient omises ou qui, plus probablement, s’étaient formées depuis.
Quoi qu’il en soit, ce nouveau recueil de légendes est désigné le plus ordinairement sous le nom d’Évangile du Pseudo-Matthieu, par celte raison, que dans la plupart des manuscrits, il est
ÉVANGILES APOCRYPHES ORTHODOXES 311 donné pour une traduction latine d’un ouvrage écrit en hébreu par saint Matthieu, bien que, dans un certain nombre d’autres manuscrits, il soit attribué à saint Jacques, le frère du Seigneur, le même auquel on rapporte la composition du Protévangile *. Dans les manuscrits de la première catégorie, il est précédé de deux lettres, l’une adressée à saint Jérôme par deux évêques, Chromatius et Héliodore, et l'autre adressée par saint Jérôme, sous forme de réponse, à ces deux évêques Chromatius et Héliodore annoncent à saint Jérôme qu’ils avaient trouvé dans des livres apocryphes, des détails sur la naissance de la sainte Vierge et sur la
1. Dans les manuscrits ou il est attribué à Joseph, il y a, à la place des deux lettres 'dont il va être question, une courlo préface qui est présentée comme écrite par Joseph lui-méine, et dans laquelle il y assure qu’il a vu, de ses propres yeux, les événements qu'il raconte. On s’accorde à reconnaître que les manuscrits dans lesquels il est donné pour l’oeuvre de saint Matthieu, sont plus anciens que ceux dans lesquels il est attribué à Joseph. C’est un des manuscrits de cette dernière catégorie que Thilo a fait imprimer dans son Codex apocryphus Novi Testamenti; M. Tischendorf, au contraire, a choisi un de ceux de la première.
2. Dans quelques manuscrits, ces deux lettres sont en tète de l’Évangile de la Nativité do Marie. Mais, comme on le verra par l'analyse que je vais en donner, elles se rapportent bien plutôt à l’Évangile du Pseudo-Malthieu qu’à l’Évangile de la Nativité de la Vierge. Thilo les joint cependant à celui-ci; mais M. Tischendorf, qui avait d’abord suivi cette opinion dans son de Evangeliorum apocryphorum origine et tisu, les joint à l'Évangile du Pseudo-Malthieu dans ses Evangelia apocrypha.
naissance et l’enfance du Sauveur; mais qu’ils avaient hésité d’y ajouter foi , dans la crainte d’étre trompés par des inventions des hérétiques. Tandis qu’ils réfléchissaient là-dessus, ajoutent-ils, deux hommes de Dieu, Arménius et Virginius, leur avaient appris que lui, Jérôme, possédait un livre écrit en hébreu par le bienheureux Évangéliste Matthieu, et contenant le récit de la naissance et de la jeunesse de la Vierge aussi bien que do la naissance et do l’enfance du Sauveur. En conséquence, ils le prient de le traduire en latin et de leur communiquer celte traduction qui, en leur faisant connaître ce qui est vrai, les mettra en mesure de confondre les impostures des hérétiques.
Saint Jérôme leur répond que ce livre est en effet l’œuvre de saint Matthieu qui l’avait écrit en hébreu, pour qu’il restât inaccessible à la foule et no fût connu que des hommes pieux; mais que, un manichéen du nom de Seleucus l’ayant publié en le défigurant, il n’y avait pas d’inconvénient à le traduire ; qu’il y voyait môme cet avantage de le faire connaître tel que l’apôtre l’avait écrit et de démasquer les erreurs qu’y avait introduites l’hérésie.
Ces lettres *, destinées à servir de préface à
1. Dans d’autres manuscrits', on trouve, à la place de la lettre de saint Jérôme que je viens do rapporter, une réponse toute différente. Dans celle-ci, saint Jérôme n’attribue plus ce livre à
ÉVANGILES APOCRYPHES ORTHODOXES 343 l’Évangile du Pseudo-Matthieu, avaient pour but évident de le recommander à la piété des fidèles, en lui donnant un certificat d’authenticité. La fausseté n’en est pas douteuse; mais, comme Borberg le fait remarquer ', le faussaire a fait preuve d’une habileté peu commune en les mettant sous les noms de Ghromatius, d’Héliodoro et de saint Jérôme.
Les deux premiers ne sont nullement des personnages fictifs. Ghromatius était évêque d’Aquilée et Héliodore d’Altinum. Ils étaient l’un et l’autre en correspondance suivie avec saint Jérôme qui leur dédia sa traduction des divers livres bibliques qui portent le nom de Salomon, et son commentaire sur Ilabacuc. C’est sur leur demande qu’en 390 il traduisit en latin le livre de Tobie. Cette circonstance a probablement inspiré au faussaire l’idée de faire demander à saint Jérôme par ces deux évêques
saint Matthieu; il le donne pour l'œuvre de Seleucus, et il reconnaît qu’il contient bien des fables. Mais, fait-il remarquer, comme en réalité de grands miracles ont dû entourer la naissance et la jeunesse de la Vierge, il ne voit pas de danger pour la foi à s'édifier de la lecture de ceux qui y sont rapportés. Cette lettre serait-elle la plus ancienne et aurait-elle été remplacée par l’autre, parce qu’on ne la trouvait pas suffisante pour recommander et faire valoir l’Évangile du Pseudo-Matthieu? J’inclinerais à lo croire. Dans tous les cas, elle n’est pas plus authentique que la précédente et que celle des deux évêques, Chromatius et Héliodore.