Voyez les textes grecs dans l'appendice n
ÉVANG LES APOCRYPHES JlïDAISANTS
La ressemblance est frappante. Faut-il en conclure que le passage de la XIXe homélie est nécessairement une citation de Jean, ix, 2 et 3? Je ne le pense pas.
Qu’on remarque d’abord que le texte de l’homélie est plus explicite que celui de notre quatrième Évangile. Il indique quelle est l’espèce d’œuvres que la puissance divine doit opérer en celte circonstance : c’est de guérir les péchés d’ignorance, et c’est par suite d’un péché d’ignorance commis par le père et la mère de l'aveugle que celui-ci est né avec cette infirmité. Rien de semblable dans le texte de saint Jean. Si cet homme est né aveugle, c’est tout simplement, d’après l’Évangile canonique, afin de donner à Jésus-Christ l’occasion de manifester sa puissance divine.
Si l’on tient compte de cette différence, on ne pourra s’empêcher de croire que le contexte des paroles du Seigneur n’ait été autre dans l’Évangile cité par l’auteur de la XIXe homélie, que dans notre quatrième Évangile canonique. Sans cela, les derniers mots de ce passage t üç àyvofa; iwgiv» Ta iiji.ap-nffjt.aTa (qui guérit les péchés d’ignorance) seraient incompréhensibles, et présenteraient une énigme indéchiffrable1.
1. Si l'on n’avait, pour s’éclairer, ce qui amène cette citation dans la xix» homélie, § îî, on ne se douterait jamais de la violation de quelle prescription mosaïque les parents de l’aveugle se sont rendus coupables.
ÉTUDES SUR LES ÉVANGILES Dans tous les cas, si ces paroles se lisaient réellement dans l’Évangile cité dans cette homélie, et ne sont pas une addition de l’auteur de ce dernier écrit, on est bien obligé de reconnaître que cet Évangile n’était pas celui de saint Jean, dans lequel elles ne se trouvent pas.
Supposons toutefois qu’elles aient été ajoutées par l’auteur de la XIXe homélie, qui aura voulu ex- » pliquer de quelle manifestation de la puissance de Dieu Jésus-Christ avait entendu parler? Les deux passages deviennent alors presque entièrement identiques. Les deux légères différences par lesquelles ils se distinguent l’un de l’autre ne valent pas la peine qu’on s’y arrête. Cette identité nous oblige-t-elle à voir dans le passage de la XIXe homélie une citation de Jean, ix, 2 et 3? Non, carrien ne nous prouve que ce récit, tel qu’il est dans notre quatrième Évangile canonique, ne se trouvât aussi dans un ou plusieurs des nombreux Évangiles qui circulaient à cette époque parmi les chrétiens de toutes dénominations.
Il est assez étrange que, quand il existait dans les premiers siècles tant d’Évangiles, on raisonne, chaque fois qu’il est question d’un acte ou d’une parole de Jésus-Christ, comme s’il n’y avait eu alors que nos quatre Évangiles canoniques. La plupart des faits et des enseignements rapportés dans ceux-ci pouvaient, devaient même, se rencontrer
ÉVANGILES APOCRYPHES JUDAISANTS 87 dans bien d’autres encore, et quand il s’agit d’écrits antérieurs au m® siècle, et surtout d’écrits appartenant à des sectes dissidentes, on ne saurait jamais affirmer avec certitude, à moins d’indications précises, que des citations de paroles du Seigneur, même conformes à des textes des Évangiles canoniques, aient été prises dans ces Évangiles.
Dans cet état de choses, et pour qui connaît les dissentiments profonds qui existaient entre les divers partis chrétiens du ue siècle, rien n’est moins probable qu’une citation de l’Évangile de saint Jean dans un ouvrage tel que les Homélies clémentines. Quand le récit de la guérison de l’aveugle de naissance pouvait être rapporté dans plusieurs Évangiles, quelle apparence qu’un judaïsant fanatique et exalté eût été l’emprunter précisément à celui qui est la condamnation la plus formelle du judéochristianisme?
Des considérations que je viens de présenter, je crois pouvoir conclure que les auteurs des Clémentines, et avec eux la fraction des Ébionites à laquelle ils appartenaient, ne faisaient pas le moindre usage de nos Évangiles canoniques et se servaient d’un Évangile qui leur était particulier. Que cet Évangile eût les plus grandes analogies avec celui de saint Matthieu, c’est ce qui ne peut pas même être mis en question. Toutes les citations qui en sont faites dans les Homélies clémentines,
sauf huit qui ne se retrouvent d’ailleurs dans aucun écrit canonique, s’accordent avec notre premier Évangile, sinon toujours textuellement, du moins dans les traits essentiels. Mais ce n’était pas cet Évangile canonique, puisqu’il renfermait des passages qui ne se trouvent pas dans celui-ci et qu’il en différait parfois dans la rédaction.
L’Évangile des Clémentines était-il l’Évangile des Hébreux, comme on le suppose généralement ? Je ne saurais le croire. Sans doute il en dérivait ; il appartenait à cette nombreuse famille d’Évangiles qui en sont sortis ; mais il s’en distinguait peut-être par des omissions, et à coup sûr par des additions. Je n’ai pas à en chercher bien loin la preuve. Le passage cité dans les Récognitions, vi, 9, dans lequel on a voulu voir, à tort, comme je l’ai montré, le passage de l’Évangile de saint Jean, ni, 5, diffère de ce même passage cité dans la première Apologie (§61) de Justin Martyr, par le mot û&xti qui y a été ajouté. Or la citation de Justin Martyr reproduit le texte de l’Évangile des Hébreux, et par conséquent ici l’Évangile des Clémentines ne lui était pas parfaitement identique.
La différence entre les deux Évangiles se bornait-elle là ? Ce n’est certes pas croyable. Quand sur les trente phrases, ou membres de phrases, qui nous restent de l’un et de l’autre, et sur lesquels nous pouvons les comparer, nous les trouvons dif-
ÉVANGILES APOCRYPHES Jl'DAlSAN'TS 8P férant une fois, la vraisemblance veut que nous établissions une semblable proportion de divergences sur un millier, au moins, d’autres passages qui nous sont inconnus.
A la preuve précédente, qui me parait positive, j’en ajouterai une autre qui n’a pas, il est vrai, le même degré de certitude, mais qui me semble des plus probables. Cette parole de Jésus-Christ, « Soyez des banquiers éprouvés », si souvent répétée par les Pères de l’Église, et citée également et à plusieurs reprises dans les Homélies clémentines * et dans les Récognitions*, ne se trouvait pas, d’après toutes les vraisemblances, dans l’Évangile des Hébreux. Je ne voudrais certes pas le conclure du silence de Justin Martyr ; s’il ne la cite pas, c’est peut-être parce qu’il n’a pas eu l’occasion de le faire. Mais saint Jérôme, qui connaissait l’Évangile des Hébreux, puisqu’il le traduisit en grec et en latin, la cite comme étant da Seigneur ’, sans faire remarquer qu’elle était dans cet Évangile, comme il le fait pour d’autres qui ont comparativement une moindre importance. Il y a plus ; parmi les nombreux passages de cet Évangile, dont il fait mention et qui paraissent ceux par lesquels il différait essentiellement de