K VA NT. ILES AP0CHYPI1ES JIDAISANTS IÎ
mais encore, ce qui est un indice plus manifeste de la source à laquelle a été pris le mysticisme ascétique de l’Évangile égyptien, on l’y retrouve avec les expressions bizarres et les formes de langage qui appartiennent à Philon et qui n’appartiennent qu’à lui. Nul autre ne s’était encore avisé de voir dans les premiers chapitres de la Genèse l’histoire de la chute de l’âme dans le monde sensible, de faire d’Ève, de la femme, le symbole du corps humain, et de partir de là pour expliquer comment l’âme rentrera dans son état primitif, purement spirituel, en se débarrassant du sensible auquel elle est attachée dans l’existence actuelle. Toute cette théorie est reproduite, et dans le même langage, dans l’Évangile des Égyptiens. Quand nous foulerons aux pieds les tuniques de peau dont nous avons été couverts après la chute, ce vêtement qui nous a été donné parce que nous avions honte d’être nus, quand le corps sera devenu semblable à l’àme, que l’union de l’âme au corps, du mâle à la femelle n’existera plus, que la femme, c’est-à-dire le corps, n’enfantera plus, ne produira plus la génération et la mort , que ses œuvres seront détruites, alors nous ne mourrons plus, nous serons redevenus comme avant la chute, des esprits purs ; ce sera le royaume du Seigneur. Et pour préparer cette transformation, que faut-il faire?
Se nourrir de toute herbe, manger du fruit de
tout arbre du paradis, c’est-à-dire cultiver l’àme et ne l’occuper que de ce qui peut la faire vivre, et en même temps s’abstenir de l’herbe qui a de l’amertume, ne pas manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, c’est-à-dire repousser tout ce qui pourrait resserrer les liens de l’âme et du corps, et retenir la première dans sa prison, dans son tombeau, comme disait Philon, en empruntant une expression de Platon.
Aller chercher l’explication de cette théosophie dans le pythagorisme ou dans toute autre théosophie grecque, comme l’a fait, entre autres, Schneckenburger, c’est se perdre en de vaines hypothèses. La théosophie de l’Évangile des Égyptiens ne présente réellement d’analogie qu’avec Philon, et d’un autre côté, tandis qu’on ne saurait comprendre comment le judéo-christianisme aurait été mis en contact avec quelque système grec, on s’explique très-bien comment il en vint à s’unir avec le philonisme.
On ne saurait douter que la théosophie philonienne ne se fût conservée à Alexandrie, au milieu d’un cercle de Juifs éclairés. Peut-être Apollos en avait fait partie, avant d’embrasser le christianisme. L’Évangile des Hébreux ou tout autre Évangile de cette famille, apporté en Égypte, attira-t-il l’attention de quelques-uns de ces disciples de Philon? Ou bien encore quelque Ébionite, amené à Alexandrie, se laissa-t-il séduire par cette théoso-
ÉVANGILES APOCRYPHES JUDAISANTS 131
phie singulière et voulut-il l’incorporer à son Évangile ? On ne saurait décider de quelle manière s’opéra l’union ; mais la possibilité n’en peut être douteuse. C’est à Alexandrie qu’elle se fit. Le titre d’Évangile des Égyptiens ou selon les Égyptiens en est un indice irrécusable.
Cet apocryphe paraît avoir eu de grands succès. Les diverses fractions des Ébionites semblent l’avoir également adopté. Nous savons, en effet, par Clément d’Alexandrie, que Jules Cassien, le chef des Docètes , comme il l’appelle , tenait cet écrit pour un livre saint. Tel était sans doute aussi le sentiment des Ébionites Docètes, dont on peut le regarder comme le plus célèbre représentant. Nous savons, d’un autre côté, par la seconde épître de Clément Romain, que ceux des Ébionites qui repoussaient le docétisme n’avaient pas cet apocryphe en moins haute estime que les autres. Il est, en effet, admis comme Écriture Sainte par l’auteur de cette épltre, qui est un adversaire décidé de cette hérésie qu’il combat à plusieurs reprises *.
D’autres sectes encore firent usage de cet Évangile % attirées sans le moindre doute par le ea-
1 . Par exemple, dans ce passage : « Jésus-Christ, quoique d'une nature spirituelle, s’est fait chair, et, sous cette chair, nous a appelés, o 2° Epître de Clément Romain, chap. 9.
2. Clément d’Alexandrie nomme, à côté des Docètes, les Encratiles, Stromat., lib. III, cap. 6, 9 et 13, et Épiphane les
ractère mystique très-prononcé qu’il devait aux emprunts faits à la théosophie de Philon. Le mysticisme, et l’ascétisme qui en est inséparable, formaient une sorte de terrain commun, sur lequel les partis les plus opposés sur bien des points essentiels pouvaient à cette époque se réunir et se tendre la main.
L’Évangile de Cérinthe ne semble avoir été que l’Évangile selon les Hébreux, modifié seulement dans quelques-unes de ses parties. Telle est l’opinion d’Épiphane. Cérinthe et ses partisans se servaient, à ce qu’il rapporte, de l’Évangile de Matthieu, mais mutilé, «ro pipouç xoù où;) ôXoj *. Ailleurs, il est vrai, le même écrivain ecclésiastique donne l’Évangile de Cérinthe pour un de ceux dont Luc parle dans le prologue de son Évangile, et dont il s’était proposé, dit Épiphane, de confondre les erreurs et les mensonges, en rétablis-
Sabelliens, Hæres., lxii, î *. Schneckenburger, ibid., p. îî et 23
1. Épiphane, Hæres., xxvni, § 3 et 5 ; xxx, § U: Philastrius, Hæres., 36.
ÉVANGILES APOCRYPHES JUOAISANTS sant l’histoire évangélique dans toute sa vérité *. Mais ce n’est là qu’une affirmation gratuite, accommodée à l’histoire fantastique qu’il raconte de l’origine de nos quatre Évangiles canoniques, et, par conséquent, sans la moindre valeur, tandis que, quand il dit que l’Évangile de Cérinthe était celui de Matthieu, mais tronqué et arrangé, il rapporte un fait qui pouvait lui avoir été transmis fidèlement et qu’il était d’ailleurs encore possible de son temps de vérifier. Il faut ajouter que les Carpocratiens, qui 'professaient sur la personne du Sauveur les mêmes opinions que Cérinthe, les appuyaient, comme lui, sur le même Évangile de Matthieu *, et en parlant des Carpocratiens, Épiphane se trouvait en présence de faits dont il avait pu lui-même être témoin.
Origène et Ambroise sont les deux seuls anciens écrivains ecclésiastiques qui parlent d’un Évangile de Basilide, et encore ces deux témoignages ne peuvent compter que pour un seul, car Ambroise reproduit tout simplement les paroles d’Origène , sans y rien ajouter, et probablement aussi sans avoir pris d’autres informations. « Basilide, dit Origène, osa écrire un Évangile et lui donner son nom *. »
t. Épiphane, Hæres ., li, § 7.
î. *0 lÙv xat Kapwcxa*; rtj> aÙTw £pc»|Mvoi £f,ô«v 77 xp*
«&roî< ECwi-pftXîw. Épiphane, Hæres., xxx, § \Â.