‹ Études sur les évangiles apocryphesChapitre 67 sur 222 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

D’Étienne à Paul et de celui-ci à l’auteur du quatrième Évangile, la séparation du christianisme et du judaïsme était allée en s’élargissant. Ce mouvement continua après le premier siècle; mais ce n’est plus dans l’Église, c’est au milieu d’un certain nombre de sectes gnostiques qu’il s’accomplit.

Considérées par rapport à leurs opinions sur l’Ancienne Alliance, ces sectes forment trois catégories distinctes. Dans la première, il faut placer Cerdon, Marcion et leurs disciples. Ces théosophes n’allaient guère plus loin que l'apétre des Gentils dans leur opposition au judaïsme. Tenant l’Ancienne Alliance pour une préparation de la Nou-

velle, ils pensaient qu’elle avait perdu touteautorité à l’avénement du christianisme, et qu’il n’y avait plus à compter avec elle. Dans la seconde catégorie, il faut mettre toutes les sectes gnostiquesqui, sans rejeter absolument l’ Ancien-Testament tout entier, ne voyaient cependant en lui que l’œuvred’unêtre divin d’un ordre inférieur qui souvent avait pris l’ombre pour la réalité, de sorte qu’à leurs yeux le mosaïsme était un mélange de vérités et d’erreurs. Des gnostiques de cette classe, à laquelle appartiennent les Valentiniens et le plus grand nombre desOphites, les uns avouaient les Écritures, comme dit Irénée, mais en en tordant le sens ', et la plupart des autres faisaient un choix, rejetant certains livres et en gardant d’autres, qu’ils altéraient toutefois, au rapport de Tertullien, et en en retranchant des passages et en y introduisant des additions1 2. Enfin, ceux de la troisième catégorie rapportaient l’ Ancienne Alliance à un esprit aveugle, ennemi de la lumière, dont l’unique dessein, en fondant une religion aussi erronée que celle de la famille d’Israël, avait été d’empêcher la manifestation de la vérité et de mettre obstacle à l’œuvre rédemptrice du Christ3.

1. Scripturas quidem conQlentur, interpretationes vero conversunt. Irénée, Adv. hæres., lib. III, cap. 18.

S. Tertullien, dt. Prcpsrript., g 17.

3. Ce que dit Néander ( Allg . Gesch. der kristl. Relig., t. I, p. 433 et 434) des gnostiques anti-judaisants s'applique surtout à ceux de cette troisième catégorie.

Les Évangiles des gnostiques anti-judaïsants paraissent avoir été fort nombreux ‘.On ne saurait s’en étonner. Les gnostiques ne pouvaient avoir le moindre scrupule, soit à remanier les livres canoniques, soit à composer eux-mêmes des écrits qu’ils donnaient pour des révélations. Pour plusieurs d’entre eux, la tradition chrétienne n’était qu’une enveloppe artificielle, dont ils revêtaient leurs propres systèmes pour en rendre la propagation plus facile. Une fraude pieuse leur coûtait d’autant moins, qu’ils n’y voyaient qu’un utile moyen de répandre la vérité. Les autres prenaient leur théosophie pour le christianisme véritable ; les croyances de l’Église n’étaient, à leurs yeux, qu’une forme populaire, qu’une exposition symbolique et voilée, appropriée à l’ignorance et à la grossièreté de la foule , de la doctrine chrétienne , dont ils posdaient seuls le sens véritable, et, dans cette persuasion, ils ne doutaient pas que leur science supérieure ne leur donnât le privilège d’arfanger, dans l’intérêt du salut des âmes, des écrits exotériques qui couvraient plus qu’ils ne révélaient l’enseignement chrétien, et d’en composer eux-mêmes d’autres plus propres, à leur sens, soit à préparer les profanes et les croyants du dehors à l’intelligence de la vérité, soit à expliquer aux initiés les vrais principes de la science qui sauve, t. Irénée, Adv. hœret., lib. I, cap.. 20.

Il ne parait pas que les gnostiques anti-judaïsants de la première catégorie aient eu d’autres Évangiles que des récensions diverses de notre Évangile de Luc, plus ou moins profondément modifié. Gela se comprend ; des sectaires qui prétendaient être les continuateurs de Paul, qui se donnaient pour ses fidèles disciples, ne pouvaient pas reconnaître d’autre Évangile que celui qui passait, d’après la tradition, pour avoir été écrit, sinon sous la dictée de l’apôtre des Gentils, du moins sous son influence et son inspiration. Il était dans l’ordre même des choses que l’Évangile de Luc jouât, parmi les gnostiques de cette classe, le même rôle que l’Évangile de Matthieu ' parmi les chrétiens judaïsants.

Les gnostiques de la seconde catégorie, du moins les Valentiniens, firent également usage de récensions diverses de notre troisième Évangile, probablement de celles qui avaient cours parmi lesMarcionites. lisse servirent aussi de l’Évangile de Jean, dans lequel ils trouvaient, en outre d’une tendance adjudaïsante plus prononcée que dans lesécrits de saint Paul, un grand nombre de locutions qui leur étaient familières et plus d’une vue théosophique voisine de quelques-unes de leurs doctrines. Ils ne semblent pas en avoir altéré le texte; mais, d’après Irénée et Tertullien, ils en altéraient le sens, c’est-à-dire qu’ils l’interprétaient tout autrement qu’on ne le

ÉVANGILES APOCRYPHES A.N'TI J UDAISANTS 41S faisait dans l’Eglise*. En outre, ces gnostiques, principalement les Ophites, avaient plusieurs Évangilesapocryphes entièrement différents de nos Évangiles canoniques. Ces écrits avaient été composés de toutes pièces par ces sectaires, soit d’après des traditions d’une origine inconnue qui étaient admises parmi eux, soit surtout d’après leurs propres doctrines qu’ils avaient eu soin de mettre dans la bouche de Jésus-Christ. Tous ces Évangiles apocryphes ont disparu avec les sectes qui s’en servaient. On n’en connaît qu’un très-petit nombre de fragments cités par d’anciens écrivains ecclésiastiques, entre autres par Épiphane.

Les gnostiques de la troisième catégorie ne paraissent s’être servi que d’Évangiles apocryphes, et ces Évangiles ne présentaient pas la moindre analogie, ou, pour mieux dire, formaient un contraste frappant avec nos Évangiles canoniques. C’était là une conséquence inévitable des doctrines

I. Alius (Marcion) manu scripturas, nlius (Valentin) sensus expositione intervertit. Terlullicn, de Fnrscript., § 38, comparez Ibid., | 17. « Ceux qui s'attachent aux erreurs do Valentin, dit Irénée, interprètent l’Évangile de Jean à leur guise, n Aie. hirre*., lib. III, cap. U. Origène, dans ses écrits sur l’Évangile de Jean, rapporte dos fragments considérables d’un commentaire do cet Évangile par le Valentinien Iléracléon. Il ne serait pas impossible qu’IIéracléon eût aussi composé un commentaire sur l'Évangile de Luc; on en a peut-être un fragment dans Clément d'Alexandrie, Strom., lib. IV, cap. 9; Néandcr, Allg. Gesch. der christl. Relig., t. I, p. 484 et suiv.

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professées par ces théosophes. Tous ces écrits, objets d’horreur pour l’Église, ont péri; il n’en reste plus un seul fragment; on en ignore même les litres, excepté pour un d’eux qui paraît, d’ailleurs, avoir été le plus connu, probablement parce qu’il était celui qui offrait l’opposition la plus marquée avec les croyances de l’Église.

Les Manichéens avaient aussi, dit-on, des Évangiles qui leur étaient particuliers; il n’en est parvenu aucun jusqu’à nous. Des écrivains ecclésiastiques du ive et du ve siècle en parlent souvent, il est vrai ; ils donnent même les titres de quelquesuns, mais ils n’en citent pas le moindre fragment et ne disent rien de leur contenu, évidemment ils n’en parlent que par oui-dire; ils ne les avaient jamais eus entre les mains.

11 s’agit maintenant de jeter un coup d’œil sur ceux de ces Évangiles sur lesquels il nous reste quelques renseignements, ou dont quelques fragments nous ont été conservés. Je suivrai dans cet examen la classification que j’ai établie, c’est-àdire que je parlerai successivement des Évangiles apocryphes des Marcionites, puis de ceux des Valentiniens et des Ophites, ensuite de ceux des Caïnites; j’essayerai enfin de déterminer ce qu’il faut penser de ce que les anciens écrivains ecclésiastiques nous disent des Évangiles manichéens.

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Un des plus célèbres Évangiles apocryphes antijudaïsants est celui dont se servaient les Marcionites, et qui est connu sous le nom d’Évangile de Marcion. On peut regarder comme un fait certain qu’il offrait les plus grandes analogies avec celui de Luc et qu’il n’en différait que par l’omission de quelques passages, par quelques additions en petit nombre, et par un certain nombre de variantes qui ne paraissent pas d’une grande importance.

Cet Évangile n’est pas parvenu jusqu’à nous; mais ou a cru pouvoir le reconstruire ex autoritate veterum rnonumentorum, selon l’expression d’Aug. Hahn# c’est-à-dire d’après ce qu’en disent quelques-uns des anciens écrivains ecclésiastiques. S’il est vrai, comme l’assurent Irénée et Tertullien, qu’il n’était que notre troisième Évangile canonique tronqué et modifié dans certaines parties, il n’y a, pour le retrouver, qu’à opérer dans l’Évangile de Luc les altérations que ces deux anciens écrivains ecclésiastiques ont signalée^. C’est ce qu’a fait Aug. Malm *. M. Volkmar a depuis

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