Épiphane, Urrres, xlvii
ÉVANGILES APOCRYPHES ANTIJUDAISANTS 1W dait se rattacher à saint Paul ; c’est sur les épltres de cet apôtre qu’il appuyait son enseignement Il était dans l’ordre de3 choses qu’il ne voulût pas reconnaître d’autre Évangile que celui de Luc, qui passait pour avoir été écrit sous l’inspiration de l’apôtre des Gentils. Et si l’exemplaire dont il se servait, n’était pas entièrement conforme à ceux qui étaient répandus dans les diverses Églises, quoi de plus naturel que d’admettre qu’il avait remanié lui-même cet Évangile dans l’intérêt de ses opinions? Ce n’est là sans doute qu’une présomption; mais elle est assez vraisemblable pour qu’on ne puisse s’étonner qu'elle ait été admise pendant longtemps, sans contestation aucune et comme un fait acquis*.
Cette explication ne laisse pas cependant que d’offrir des difficultés considérables.
Et d’abord, même en admettant que cet Évan-
4. Marcion avait, sous le titre d’ kmrzOjx.it, un recueil do dix épilres de Paul, rangées dans cet ordre : épîlre aux Galates, les deux aux Corinthiens, cello aux Romains, les deux aux Tliessaloniciens, celles aux Éphésiens, aux Colossiens, à Philémon et aux Philippiens. Il est probable que celle aux Galles avait clé mise en tête des autres, parce que Paul y exprime plus fortement qu'ailleurs ses sentiments d’opposition au judéo-christianisme. Il faut ajouter que plusieurs de ces épitres avaient été remaniées en quelques passages. Épiphane examine aussi ces altérations, Hœres, xlii, § il. Epiphanii opéra, éd. Aligne, t. I, col. 719-726, et 773-812.
2. s II n'a songé, dit Richard Simon, qu’à ajuster l’Évangile de Luc aux préjugés de sa secte. » Hist. critique du telle du Aoue. Testant., p. 133.
gilc eût ôté une altération de celui de Luc, faite de propos délibéré et dans l’intention de le rendre conforme aux principes gnostiques do l’école à laquelle appartenait Marcion, ce n’est pas cet hérétique qu’il faudrait rendre responsable de cette falsification. Son maître Cerdon paraît s’en être servi avant lui *. C’est ce que nous apprend Terfullien, ou, pour parler plus exactement, l’auteur inconnu des huit derniers chapitres du Traité de Prœscriptionibus. » Cerdon, nous dit-il, ne reconnaît que l’Évangile de Luc; encore ne le reçoit- il pas dans son intégrité I. * * 4. »
Peu importe toutefois le nom du gnostique qui aurait ainsi arrangé notre troisième Évangile. La véritable question est de savoir si, en effet, les différences qui se trouvaient entre celui-ci et l’Évangile dont Marcion faisait usage, peuvent s’expliquer comme le résultat de modifications faites dans l'intérêt des opinions de la secte dont cet hérétique fut le représentant le plus célèbre. Il s’agit donc d’examiner ces différences. Ce travail a été fait. Je vais
I. Cerdon passe, à tort ou à raison, pour le maître de Marcion. Co qui est certain, c’est qu'il lui est antérieur. Irénée, Aile, hœrcs., lib. III, cap. 4.
ï. Tertullien, de Prœscripl., cap. 51. De même que le fit plus tard Marcion, Cerdon n’admettait ni toutes les épitres qui portent le nom do Paul, ni dans leur intégrité celles qu’il rece-
vait. Il est probable que 1' kmerüMn de Marcion était aussi le
recueil des épitres de Paul admises par Cerdon.
ÉVANGILES APOCRYPHES ANTI JUDAISANTS 151 en mettre les traits principaux sous les yeux du lecteur; ils suffiront pour le convaincre que ces altérations n’avaient pas été faites dans un intérêt do parti.
11 n’est pas inutile de remarquer, avant tout, qu’il manquait dans l’Évangile de Marcion plusieurs passages de Luc, qui entrent en plein dans les sentiments de cet hérétique. Je citerai entre autres Luc,x i, 5i ; xi», 30 et 34; xx, 9-16. Ces passages contiennent des déclarations très-sévères de Jésus- Christ contre les Juifs, et l’annonce positive de leur déchéance du privilège de peuple élu. Marcion insistait fortement sur l’abrogation de l’ Ancienne Alliance; c’était là un des points fondamentaux de son système ; il aurait par conséquent trouvé dans ces passages des arguments trèssolides en faveur do sa thèse. Les aurait-il exclus de son Évangile, s’il l’avait en effet formé, comme l’en accusent Irénée et Tertullien, en modifiant celai de Luc ?
II est vrai qu’il y manquait aussi plusieurs passages de Luc, qui contredisent son système, et qu’il aurait pu avoir quelque intérêt do laisser de côté. On ne peut cependant admettre qu’ils aient été retranchés dans celte intention, car on trouve dans cet Évangile bien d’autres passages analogues ou contenant des indications identiques, et l’on se demande pourquoi Marcion, Cerdon, ou tout autre
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gnostique de cette école qui aurait fait ce remaniement de l’Évangile de Luc, s’il avait retranché les premiers, aurait conservé les seconds. Il aurait bien certainement fait disparaître ceux-ci aussi bien que ceux-là, ou du moins il aurait modifié ceux qu’il ne rejetait pas, de telle sorte qu’ils ne pussent fournir d’auguments contre son système, et il se trouve qu’ils sont reproduits sans aucune altération.
La présence des passages de ce genre dans l’Evangile de Marcion sape à la base l’assertion d’Irénée, de Tertullien et d’Épiphane. Quelques exemples le mettront en une complète évidence.
Les deux premiers chapitres de Luc ne faisaient pas partie de l’Evangile de Marcion. Il ne les y avait pas admis, dit-on, parce qu’il avait intérêt à dissimuler le fait de la naissance de Jésus. Marcion et toute l’école à laquelle il appartenait, soutenaient en etfet que le Christ ne s’était pas uni à la matière, considérée, dans leur système, comme la source du mal, qu’il n’avait eu qu’un corps apparent, qu’il n’était pas né par conséquent de la même manière que le reste des hommes et qu’il était resté en dehors des conditions ordinaires de l’existence humaine. Les deux premiers chapitres de Luc donnant un démenti formel à cette doctrine, n’est -on pas autorisé à supposer qu’ils avaient été éliminés à dessein de l’Évangile de cette secte? C’est dans le môme intérêt, ajoute-t-on, qu’on
aurait fait disparaître du verset 19 du chapitre vin de Luc ces mots : « Et ses frères vinrent vers lui. » — Mais alors pourquoi laissa-t-on dans cet Évangile ceux-ci (vin, 29): « Ta mère et. tes frères sont là »? A quoi bon retrancher les premiers, si on n’éliminait pas également les seconds, qui impliquent le même fait et ne sont pas moins contraires à l’opinion des Docètes sur la naissance et la nature surhumaine de Jésus?
Ce serait aussi dans une intention dogmatique qu’on aurait retranché ce fragment du verset 4 du chapitre vii de Luc, fragment qui n’était pas dans l’Évangile de Marcion : « Le fils de l’homme est venu mangeant et buvant. » 11 y a dans ces paroles, fait-on remarquer, une condamnation de l’ascétisme : c’est pour cela qu’on les a bannies de cet Évangile. — Mais alors, pourquoi y avait-on laissé le reproche que les pharisiens adressent à Jésus de fréquenter les gens de mauvaise vie et de manger avec eux (Luc, xv, 2), et la question qu’ils lui font touchant ses disciples qui ne jeûnent pas, comme le font ceux de Jean-Baptiste (Luc, v, 33), et la mention du grand ‘festin que lui donna Lévi (Luc, v, 29)?
Si l’on ne trouve pas dans l’Évangile de Marcion ce que Jésus dit de Jonas, donné en signe aux Juifs, de la reine de Saba et des Ninivites qui s’élèveront au jour du jugement contre la généra-
ISl ÉTUDES Sun LES ÉVANGILES
tion présente des enfants d'Israël (Luc, xr, 29-32), c’est, dit-on, parce que dans cette école gnostiquo on n’avait pas jugé convenable de laisser dans la bouche de Jésus un appel h l’Ancien Testament, dont elle n’admettait pas l’autorité. — Mais alors pourquoi y avait-on conservé le verset 3 du chapitre vi de Luc, dans lequel le Seigneur justifie sa conduite par l’exemple de David, et le verset 27 du chapitre vu, où il en appelle, à propos de Jean- Baptiste, à une prophétie de l’Ancien Testament ?
Si l’on avait changé ces mots de Luc (xiii, 28) : « Quand vous verrez Abraham, Isaao et Jacob, et tous les prophètes clans le royaume de Dieu, » en ceux-ci : « Quand vous verrez tous les justes dans le royaume de Dieu, » par suite des préventions de cette secte gnostique contre l’ Ancienne Alliance et de ses tendances antijudaïques, n’aurait-on pas aussi fait disparaître de la parabole de l’homme riche et de Lazare le nom d’ Abraham dans le sein duquel le pauvre est porté par les anges après sa mort (xvr, 22 et 23 )?
Que conclure de ces rapprochements, dont il serait inutile de donner d’autres exemples, sinon que les différences par lesquelles cet Evangile se distinguait de celui de Luc, ne sont pas le résultat d’un travail d’épuration, auquel ce dernier aurait été soumis par un gnostique de l’école à laquelle appartenaient Cerdon at Marcion, dans le but de le
ÉVANGILES APOCRYPHES ANTIH'DAISANTS 155 mettre en harmonie avec ses principes dogmatiques? L’auteur d’un remaniement de Luc, entrepris dans cette intention, s’y serait pris autrement ; il aurait apporté plus de soin et plus de suite à l’exécution de son dessein; il ne se serait pas borné à retrancher de notre troisième Évangile canonique quelques-uns des passages contraires à ses opinions ; il les aurait fait disparaître tous. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il n’avait pas l’intention de le faire, et qu’il ne s’était pas proposé d’accommoder cet Évangile à son système.
11 faut donc renoncer à chercher dans une intention dogmatique la cause des lacunes et des variantes par lesquelles l’Évangile de Marcion parait s’ètro distingué de celui de Luc. Comment alors expliquer les rapports manifestes qui se trouvent entre ces deux Évangiles ? Contrairement à l’opinion des anciens écrivains ecclésiastiques qui faisaient dériver l’Évangile de Marcion de celui de Luc, dont il aurait été une copie altérée et mutilée, on a proposé dans ces derniers temps de voir dans celui de Luc une édition augmentée de celui do Marcion. C’est déjà dans ce sens que va l’hypothèse de Semler sur ce dernier Évangile. D’après cc célèbre critique, il remonterait plus haut qu’on ne l’avait admis communément, et il aurait pris naissance dans le cercle des chrétiens qui se rattachaient à l’apôtre saint Paul. Il n’est pas besoin do
ÉTUDES SUR LES ÉVANGILES dire que le principal argument en faveur de cetle nouvelle manière de considérer l’Evangile de Marcion, se tire du caractère fortement paulinien de cet écrit. Gela ne saurait suffire pour la mettre audessus de toute contestation. Cependant un certain nombre de critiques, entre autres, Loffler, Ch. Schmidt, Berthold et Gieseler, paraissent plus ou moins disposés à l’adopter.
Cette hypothèse est, en un certain sens, le point de départ de celle de Schwegler, qui en est comme le complet développement. Dans sa forme primitive, l’Evangile dont se servait Marcion, aurait été un évangile paulinien et antijudaïsant et aurait porté le titre d’Evangile du Seigneur, ’EuayytViov toj Kuplou, titre sous lequel Marcion d’ailleurs le désigne et sous lequel il aurait été connu jusqu'à lui. Quelque chrétien du parti de la conciliation l’aurait plus tard augmenté ou complété, en y insérant des fragments empruntés à des évangiles judaïsants. C’est à ce mélange que notre troisième Évangile canonique devrait le caractère indécis qui le distingue des trois autres. Cependant l’Évangile du Seigneur se serait conservé sous sa forme primitive dans le parti antijudaïsant. Marcion l’y aurait trouvé, -et, naturellement, il l’aurait adopté comme un document ancien, respectable et authentique \
I. Schwegler, Das nachapost. Zeilaller, t. I, p. 26) cl suiv.
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Que penser de cette hypothèse ? Le plus simple est de s'en tenir au jugement que Schwegler luimême en porte. 11 reconnaît qu’elle manque, aussi bien que celle d’I rénée et de Tertullien, de preuves historiques, et que le seul mérite qui la recommande, c’est d’être plus simple, plus vraisemblable, plus capable de rendre compte des ditlérences qui se remarquent entre l’Evangile de Luc et celui de Marcion4. Jusqu’à un certain point il a raison, et s'il n’y avait qu’à choisir entre cette explication et celle, des anciens écrivains ecclésiastiques, on ne pourrait s’empêcher, ce me semble, de se prononcer pour la première qui soulève en définitive bien moins de difficultés que la seconde. Mais on n’est pas obligé de nécessité logique, en rejetant l’une, de recevoir l’autre.
Il me paraît que le plus sûr est de prendre l’Évangile dont se servait Marcion, et dont Cerdon, et probablement bien d’autres anlijudaïsants s’étaient servis avant lui, pour une copie imparfaite de notre troisième Évangile. Par quelles causes, et par suite de quel concours de circonstances cette copie était-elle imparfaite et avait-elle été adoptée dans celte forme parmi les antijudaïsants? Il n’y a pas une seule donnée historique, ni un seul indice interne qui puissent nous mettre sur la voie d’une
< . Schwegler, ibid., p. 883 el Î8i.
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explication certaine, incontestable. Le champ des conjectures s’ouvre ici tout large. Il est permis à chacun de le parcourir dans le sens qu’il lui plaira. Qu’en rapportera-t-il? des hypothèses et rien de plus. Quant à nous, il nous suffit de savoir que, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, aussi bien parmi les orthodoxes que parmi les dissidents, on a retouché plus d’une fois, sous les prétextes les plus futiles, le texte des livres saints, pour ne pas nous étonner de trouver plusieurs récensions de l’Évangile de Luc Ces récensions diverses s’étaient accli-
4. Richard Simon, avec la sincéiité narvo qui le caractérise et qui recommande encore aujourd'hui la lecture do ses écrits, cilo quelques exemples fort extraordinaires d’altérations introduites dans les Évangiles par des membres de l'Église catholique. « Il y a eu aussi des catholiques, dit-il, qui l’ont altéré (l'Évangile de Luc) en quelques endroits. Ils no voulaient pas qu’on lût dans les Évangiles ce qui ne s’accommodait point avec leurs préjugés. C'est pourquoi ils en ôtèrent l'endroit où il est dit (cliap. xix, vers. 41) quo Jésus-Christ pleura sur la ville do Jérusalem, parce que les pleurs leur paraissaient une faiblesse indigne de Notre-Seigncur. Saint Épipliane, qui cite ces paroles (Ancor , | 31), observe qu’elles se trouvaient dans les exemplaires qui n’avaient point été corrigés, et par là il nous apprend quo les Grecs ont quelquefois pris la liberté de corriger leurs exemplaires et d’en ôter ce qui ne leur plaisait point. < (.es orthodoxes, dit ce Père, ont retranché ces mots, y étant poussés
par la crainte, et n’en concevant ni la fin ni la force » Si
nous nous en rapportons au témoignago de saint Hilaire (i U Triait., lib. X), on no lisait point dans plusieurs exemplaires grecs et môme latins de saint Luc 1rs versets 43 cl 44 du chapitro xxn. Il est parlé en ce licu-là de l’ange qui vint consoler Jésus-Christ et de la sueur de sang qui coulait do son corps. C’est ce que saint Jérôme semble aussi confirmer (Adv. Pelagian. , lib. II). « Les
ÉVANGILES APOCRYPHES AN’TIJ UDAISANTS 139 matées, si l’on peut ainsi dire, en divers lieux, et ou comprend très-bien comment ceux qui s’étaient accoutumés à faire usage d’une d’elles purent la prendre de bonne foi pour le texte primitif de Luc et la croire préférable aux autres copies, peutêtre plus complètes, mais qui devaient leur sembler interpolées *.
Apelles, le plus remarquable des disciples de Marcion, est aussi accusé par les anciens écrivains ecclésiastiques d’avoir accommodé les Évangiles à son système. Evangelia jmrgavit, « il a expurgé les Évangiles, » dit de lui Origène *. Jérôme le place parmi ceux qui ont composé de faux Évangiles *. Mais Épiphane semble dire que c’était, non sur un Évangile mutilé, mais sur l’interprétation
Grecs avaient pris la liberté d'ôlerde leurs exemplaires ces (leux versets, pour la même raison qu’ils en avaient ôté l'endroit où il est dit que Jésus-Christ pleura Ce défaut ne peut donc ve-
nir que de quelques superstitieux, qui croyaient que Jcsus- Chrisl n'était jamais tombé dans une si grande faiblesse. » llisl. crit. du texte du Nouo. Testant., p. 135 et 136. Jjnsénius avait déjà fait la même remarque : II;rc crasa videntur a quibusdam, qui verebanlurCbristo tribuere lam insignia bumanæ infirniilulis argumenta. Concord, ecangel., cap. 137.
|. Aux différents ouvrages sur l'Évangile de Marcion déjà indiqués, je crois devoir ajouter un mémoire d’un ancien professeur de la Faculté de théologie catholique de Tubinguo : ÀVitisdie Cntersuchungen über Marrions Evanyrlium ron. D. Gratz. Tubing., 1818, in-lî. Ce travail, quoique déjà ancien, mérite encore d’élre consulté.
î. Origenis opéra, éd. Râle, 1557, t. I, p. 881.