Épiphane, Hœres., xxvi, g
ÉVANGILES APOCRYPHES A. VT IJ CD A ISA NT S I7i formules mystiques à l’usage des initiés. Sous le voile, d’ailleurs fort transparent, qui les couvre, il n’est pas difficile de discerner la doctrine qu'elles supposent. Le fond en est, comme dans l’Évangile d’Ève, un panthéisme mystique, et le trait qui en est spécialement relevé dans ce passage, c’est le quiétisme. Ce n’est pas par des œuvres, en engendrant des fils au prince de ce monde, comme il est dit ici d’une manière figurée, que l’âme qui est du nombre des célestes monte au ciel ou se réunit au principe divin de toutes choses ; c’est en se recueillant en elle-même. La méditation intérieure lui fait seule connaître ce qu’est l’être et lui apprend en même temps qu’elle appartient, elle aussi, à cet être.
Les Grandes et les Petites Interrogations de Marie, ’EptoTrfoeiç Mapîa; puyaXai , et ’Epwnr/m; .Mapîa? jAixpcd, étaient deux écrits probablement particuliers aux Ophites Sélhiens, secte gnostique qui avait encore, au rapport d’Épiphane, en outre des Révélations d’Adam, X-oxxXirisi!; toO ’A<ïau., des Évangiles attribués à des apôtres A en juger par ce qu’en dit ce Père de l’Église, le livre des Grandes Interrogations de Marie aurait été fort analogue à l’Évangile d’Ève, et par le ton général,
I. Épiphane, Hoeres., xxvi, g 8. Ces Évangiles sont entièrement inconnus.
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et par le style, et par la doctrine. 11 est impossible de rapporter les quelques traits qu’il en indique; tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il y était principalement question, sous des images obscènes, de l’origine, de la purification et du salut des âmes.
C’est probablement aussi à quelque branche des Ophites qu’appartenait un écrit portant le titre de Naissance de Marie, réwa Mapîa ;, et contenant, à ce qu’assure Epiphane, des choses horribles et détestables *. Le seul fait qu’il en rapporte est cependant plus ridicule qu’horrible. C’est la fable absurde, répandue parmi les païens, que les Juifs adoraient une tête d’âne 2. D’après cet écrit de la Naissance de Marie, Zacharie aurait été mis à
1. Èv w î«tv« t« xxi d)i8pi* vmto6«>.Xovt«; r.vx ixtïnt I.vyv uoik. fcpi-
phnne, Hæres., xxvi, § \ ï.
î. Josèphe, Contra App., lib. II, cap. 4. Cette fable est rapportée par Tacite. Il raconte que les Juifs, dans leur fuite à travers le désert, étaient prêts à mourir de soif, quand ils aperçurent une troupe d'ânes sauvages s’enfoncer dans un bois. Moïse les suivit à la piste, et jugeant à la verdure et à la fraîcheur de l’herbe qu’il y avait de l’eau, il chercha, et bientôt il découvrit une source abondante. Les Juifs y apaisèrent la soif qui les dévorait. Quand la Judée fut en leur pouvoir et que Jérusalem et le temple furent construits, Moïse consacra dans le sanctuaire la figure de l’animal qui l’avait conduit à la découverte des eaux qui avaient sauvé le peuple tout entier d'une mort certaine et terrible. Tacite, Historiœ, lib. V, § 3 et 4. Dans l’Occident, où, pendant longtemps, on prit les chrétiens pour une secte juive, l’accusation d'adorer une tête d’âne leur fut aussi adressée. Dans l'Octaviut, § 9, elle se trouve dans la
ÉVANGILES APOCRYPHES ANTIJ UDAISAN'TS 173 mort, parce qu’ayant aperçu, un jour qu’il offrait l’encens dans le temple, l’homme à tête d’âne qu’on y adorait et qui ne s’était pas soustrait assez rapidement à ses regards, il aurait divulgué cet odieux mystère. Ce conte n’a pu prendre place que dans un écrit antijudaïsant.
Si l’on ne savait de quels écarts l’esprit humain est capable, une fois qu’il est sorti de la ligne de la droite raison, on serait tenté de prendre pour des fables ce que les anciens écrivains ecclésiastiques racontent des gnostiques appelés Caïnites. Ce n’est pas sans doute qu’Irénée et Épiphane aient toujours bien compris les sentiments professés par cette secte ; il n’en est pas moins vrai que le système qu’elle soutenait est un renversement complet des opinions les plus approuvées. Après tout, cependant, jl n’est que le terme extrême d’une idée qui, en elle-même, semble bién fondée.
Les chrétiens qui voyaient dans le christianisme
bouche de Cécilius, le défenseur du paganisme. Audio eos turpissimæ pecudis, caput asini consecratum inepta nescio qua persuasione venerari.
une religion cosmopolite, propre à l’humanité tout entière, et non une religion nationale, enfermée dans le cercle fort restreint des enfants d’Israël, devaient considérer, avec saint Paul, l’ Ancienne Alliance comme une préparation de la Nouvelle. Cette doctrine fut repoussée avec indignation par les chrétiens judaïsants, qui ne voulaient ni rompre avec la synagogue, ni voir dans le christianisme autre chose qu’une forme nouvelle, plus parfaite, du mosaïsme. On connaît, du moins dans ses traits généraux, la lutte qui éclata entre les deux partis. Tandis que les judaïsants traitaient saint Paul d’apostat ', de prédicateur de mensonge4, de suppôt de Satan, ceux du parti contraire accusaient les judaïsants d’étouffer la vérité chrétienne ; quelques-uns allaient même jusqu’à regarder l’ Ancienne Alliance, non plus comme une préparation du christianisme, mais comme une religion d’un ordre inférieur; non plus comme une manifestation incomplète de Dieu, mais comme l’œuvre imparfaite d’un principe subordonné. On ne s’arrêta pas là. Le judéochristianisme s’opposant au triomphe du spiritualisme chrétien, ou du moins au triomphe de ce que certains gnostiques prenaient pour le
4. Tov àtroorcXtv àTrcorâmv xoXc&ot. Théodore! , Fabul. h(Pret lih. II, cap. 4.
2. Tcÿ t’x&poO àvôj/WTTov avcou&v riva xai <pXuxpo*$r< ^t^aaxxXîav. démentis Romani homiliœ XX, éd. Dressel, p. 4.
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spiritualisme chrétien, on en conclut que les principes dont il partait étaient la négation de la vérité, et, par conséquent, que le judaïsme était une religion fausse et le Dieu de l’Ancien-Testament le contraire du vrai Dieu, c’est-à-dire le Prince du Mal.
De ce point de vue qui fut celui des Caïnites, tous les personnages qui, dans l’ Ancien-Testament, sont présentés comme opposés aux prescriptions mosaïques ou comme condamnés, au nom de Jéhovah, par les prophètes, durent apparaître comme des hommes poursuivis par le Père du Mal, et, par conséquent, comme de véritables adorateurs du bien et de la vérité. Les rôles se trouvèrent ainsi renversés. Caïu fut le type de la vertu; Abel, au contraire, celui de l’erreur et de la perversité. Les habitants de Sodome et de Goinorrhe, Coré, Dathan , Abiron, devinrent de saints personnages. Dans cètte singulière réhabilitation, Judas Iscariolh se trouva relevé de l’anathème qui pesait sur lui. Cet homme, qui avait vendu son maître, ne fut plus un traître ; il fut tenu pour un instrument de salut. Plus versé que les autres apôtres dans la connaissance de la vérité, il savait qu’il était avantageux, nécessaire au triomphe du bien, que le Christ mourût sur la croix. Il prit en conséquence l’héroïque résolution de rendre inévitable cet utile sacrifice. Mettant au-dessus de ses devoirs de disciple la cause de l’humanité tout entière, il jugea néces-
saire de prévenir les hésitations du Christ, qui, au moment suprême, lui semblait chanceler. Il le livra aux chefs de la synagogue, pour que le sacrifice s’accomplît et que le monde fût sauvé 1 .
Judas devint ainsi l’apôtre de prédilection des Cahutes. Comment en aurait-il été autrement, puisque, en provoquant sciemment et volontairement la mort du Christ, il avait été, à leurs yeux, l’agent le plus actif du salut du monde? Ils composèrent un Évangile sous son nom, tô Eùayy&iov toù ’lou&a *. Irénée en parle3; il remontait, par conséquent, au moins à la fin du second siècle. Théodore! en fait également mention *. Mais aucun de ces anciens écrivains ecclésiastiques n’en rapporte le moindre passage. Il est certes à regretter que ce monument de la folie humaine ait complètement disparu. 11 aurait dû être conservé avec soin comme un témoignage, plein d’instruction, des égarements dans lesquels on peut se perdre, quand on s’abandonne en aveugle au dogmatisme théologique.
On peut conjecturer avec quelque vraisemblance que cet Évangile relevait la personne de Judas, et qu’il contenait surtout un récit de la Passion et des
4. Tertullien, de Prœscript., § 47; Irénée, Adv. hœres., lib. I, cap. 31.
ï. Épipbane, Hœres., xxxviii, § 4.
3. Confectionem affermit hujusmodi Judæ Evangelium illud vocanles. Irénée, Adv. hœres., lib. I, cap. 31.