I. Revue germaniq., t. vm, p. 684 etsuiv
S. Il est possible aussi que ce renversement soit le fait des chrétiens, qui ne se firent que de fausses idées de l’origine et de l'histoire primitive du manichéisme.
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Le christianisme entra-t-il pour quelque part dans l’œuvre syncrétique de Manès? On le dit, mais ce ne fut certainement qu’une addition faite après coup à une doctrine déjà arrêtée. La religion chrétienne n’avait pas une assez grande importance de son temps, dans la Perse, pour qu’il pût croire nécessaire, quand il entreprit sa réforme religieuse, de l’associer aux religions qu’il trouvait établies autour de lui et qui avaient à ses yeux le prestige de l’antiquité et de la puissance. 11 est même probable qu’il ne connut le christianisme que pendant la proscription qui l’obligea à chercher momentanément un refuge dans la Syrie. Son système était alors arrêté, et s’il y ajouta quelques traits empruntés à la doctrine chrétienne, ce fut. sans le moindre doute, moins pour en étendre le cercle, que pour prouver que les conceptions religieuses les plus diverses pouvaient y rentrer.
Saint Augustin assure, il est vrai, que Manès se donnait la qualification d’apôtre de Jésus-Christ, en tête de ses lettres 1 . Rien n’est plus invraisemblable, ou, pour mieux dire, rien n’est plus contraire au système et aux vues d’un réformateur qui prétendait, non introduire ou répandre le christianisme dans son pays, mais fonder ce qu’il croyait
4. Omnes ejus epistolæ ita exordiuntur : Manichæus a postons Jcsu Christi. Augustin, Contra Fauftum, xni, § 4; Contra epiitol. fundament., § 5 et 6.
être la religion universelle, c’est-à-dire une religion embrassant, résumant et complétant toutes les religions particulières. Saint Augustin tenait ce renseignement des Manichéens avec lesquels il avait vécu. Mais le manichéisme s’était modifié en passant de la Perse dans les contrées où le christianisme dominait. Pour marquer qu’il donnait le dernier mot de tous les cultes antérieurs , Manès s’était peut-être appelé lui-même le disciple des fondateurs de tous ces cultes, de Zoroastre, de Gautama, de Bouddha, d'Hermès, de Jésus-Christ. Ses disciples, répandant sa doctrine au milieu des chrétiens, laissèrent dans l’ombre tous les autres noms invoqués par leur maître ; ils ne parlèrent que de celui de Jésus, ou du moins ils le mirent en première ligne, et l'on comprend pourquoi ; le nom du Christ était le seul qui fût en honneur et qui pût faire impression dans le nouveau milieu où la persécution les avait jetés. 11 se peut qu’ils eussent modifié dans ce sens les lettres vraies ou fausses de Manès, et qu’en les traduisant en grec ou en latin, ils n’y eussent laissé que le nom du Seigneur. C’est là ce qui aura trompé saint Augustin, qui ne pouvait puiser ses informations à d’autres sources.
La plupart des anciens écrivains ecclésiastiques qui rapportent que Manès s’appelait apôtre de Jésus-Christ, l’accusent en même temps d’avoir été assez téméraire pour se donner pour le Paraclet ou
ÉVANGILES APOCRYPHES ANTIJ UD A ISANTS 181 le Saint-Esprit, que le Seigneur avait promis d’envoyer à ses disciples *. Mais comment Manès aurait-il pu se dire à la fois l’apôtre de Jésus -Christ et le Saint-Esprit? S’il était l’un, il ne pouvait être l’autre. Il y a là une contradiction manifeste, ou, pour mieux dire, il y a un malentendu.
Que Manès se soit appelé le Saint-Esprit , ou mieux l’Esprit, c’est ce qui n’est pas douteux. Le mot même de Manès n’a pas d’autre sens. C’est le Maini des livres sacrés de Zoroastre *. Le père du manichéisme ne s’appelait pas d’abord Manès, il ne prit ce nom qu’au moment où il commença son œuvre de réformation religieuse. La tradition est unanime sur ce point 3.
1. ÈrsXu.r.« ■jàj 4 ntum; icxi mtüpa jrapaxXïiTCv laurov Xiysiv, xXâctv ti xitootcXov ’lr/roD XpixToO Ixutov èmcpn|j.gii, Êpiphane, Htsres., lxvi, § 19. Mxyn; 4 ixuTs» rira» « îmüjix, Cyrille de Jérusalem, Opéra, p. 228, Cateches., xvi, § 4. Eusèbe, Hist. eccles., lib. VII, cap. 31 . Augustin, Contra epistol. fundament., § 6.
I. Ce mot se trouve très-souvent dans ces livres, soit seul : main i, esprit (mens en latin), soit accompagné de qualificatifs : Cpento Maini, le Saint-Esprit, auhro-mnini, le méchant esprit (abriman). Eug. Burnouf, Comment, sur le Yaçna, p. 442. Ad. Pictel, le» Origines indo-européennes, t. n, p. 656.
3. C; rille dé Jérusalem raconte que le père du manichéisme s’appelait Cubrirus, et prit plus tard le nom de Manès, nom, ditil, qui, dans l'idiome des Perses, signifie discours, comme s'il avait voulu su donner pour un excellent orateur; Cyrille de Jérusalem, Opéra, p. 93. L’explication que donne Cyrille du nom de Manès manque d’exactitude; elle est cependant, en un certain sens, sur la bonne voie. Il serait curieux de savoir comment cette tradition était arrivée à la connaissance de l’évèque de Jérusalem. Epiphane, Hœres , lxvi, § 4 et 4.
Ce nom, l’emprunta-t-il aux Évangiles? Certainement non ; il le prit dans la langue sacrée de son pays. Il se- donna pour Manès (Mai ni, l’Esprit), quand il s’annonça comme un nouveau révélateur, comme un de ces hommes inspirés, qui, d’après une croyance très-répandue dans l’Orient, viennent, tous les mille ans, renouveler et purifier la foi des humains, retoucher les cultes antiques et ouvrir une nouvelle période, un Hazare.
Que plus tard ses disciples, répandus parmi les chrétiens, aient rapproché ce nom du mot Saint- Esprit employé dans les Évangiles et aient essayé de faire croire par ce rapprochement que la promesse de Jésus-Christ à ses apôtres s’était réalisée dans la personne de leur maître, je le veux bien ; ils trouvaient là un moyen de rattacher leur doctrine au christianisme. Mais la qualification d’Esprit que se donna le père du manichéisme , n’est pas plus d’origine chrétienne que son système.
Si le manichéisme se forma dans une. indépendance complète du christianisme, les événements ne tardèrent pas cependant à le transformer en une secte chrétienne. Manès mis à mort, ses disciples, chassés de la Perse par la persécution, se réfugièrent, pour la plupart, dans la Syrie; ils se répandirent de là dans l’Asie-Mineure, dans l’Égypte et dans l’Occident. Au milieu de populations dont les chrétiens formaient l’immense majorité, ils durent
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tenir compte du christianisme. Leurs propres principes leur en faisaient une loi. Leur théorie religieuse prétendait être la conciliation de toutes les religions ; elle devait embrasser la chrétienne aussi bien que toutes les autres. Le christianisme était d’ailleursj comme leur propre système, une doctrine delà délivrance. Il y avait dans cette communauté de but une cause de rapprochement. D’un autre côté, ne pouvant dans leur position nouvelle répandre leurs idées que parmi les chrétiens, ils durent naturellement lesprésenter sous la forme la plus propre à faire impression sur l’esprit de ceux qu’ils voulaient gagner à leur cause. Au milieu des mazdéens, le manichéisme était la doctrine de Zoroastre rajeunie, perfectionnée et complétée; au milieu des chrétiens, il fut l’interprétation parfaite de l’enseignement de Jésus-Christ. Ce revirement, plus apparent cependant que réel, était dans la nature des choses.
Les Manichéens écrivirent-ils alors des Évangiles ou remanièrent-ils, dans le sens de leurs principes, quelques-uns de ceux qui existaient déjà ? 11 ne le paraît pas : ce n’était pas d’ailleurs nécessaire. A en juger par ce qu’en rapporte saint Augustin, le seul des anciens écrivains ecclésiastiques qui les ait connus de près, ils attachaient peu d’importance aux récits de la vie du Seigneur et par suite aux livres qui les contiennent ; ils n’insistaient que sur
l’enseignement, qu’ils interprétaient, bien entendu, d’après leur propre système. 11 ne s’agissait lias pour eux de croire à ce que Jésus-Christ avait fait ; il faut, disaient-ils, faire ce qu’il commande ; le reste n’a pas de valeur. L’Évangile, c’est ce que le Christ a enseigné * .
11 faut ajouter qu’avec leur système arbitraire d’interprétation, et en rejetant comme des falsifications tout ce qui, dans les écrits sacrés, ne pouvait se plier à leur doctrine *, ils n’avaient pas besoin de composer des Évangiles. Tout livre leur était bou, dès qu’ils en retranchaient ce qui ne leur allait pas et qu’ils expliquaient ce qu’ils en gardaient comme ils l’entendaient. Aussi admettaient-ils les Épltres de saint Paul 3, quoique en réalité elles ne soient pas plus favorables à leur doctrine que les Évangiles.
Cyrille de Jérusalem assure cependant qu’ils avaient composé un Évangile de saint Thomas *.
1. Est nihil aluni quant prædicalio et mandalum Christi, dit le manichéen Faustus, dans Augustin, Optra, t. VIII, col. 129 c. Contra Faustum, v, I.
S. Dicentes falsa esse in Evangelio. Augustin, Opéra, t. VIII. col. 486 B. Contra Faustum, xvi, 33. Opéra, t. VIII, col. 489 C. Contra Faustum, xvn, 3. Paracletus, disait Faustus, ex Novo Testamento promissus docet quid acciporo ex eodem debeamus et quid repudiare. Contra Faustum, xxxn, § 6.
3. Paulum apostolum quem qpbiscum legnnt. Augustin. Opéra, t. III, col. 1334 A. De sermons montis. iib. I, § 63.
4. Ê^p*i)ixv x*l y. »t« ftup.«v Eùirj-pXiî». Cyrille de Jéru-
salem, Opéra, p. 66, 37, 98, Cateches., îv, § Ï2, et vi, § 8.
ÉVANGILES APOCHYI’HES ANTIJUDAISAXTS 185 Mais il se trompe , on peut même dire qu’il commet deux erreurs à la fois. L’Évangile de Thomas est antérieur au manichéisme. Il était connu d’Origène 1 2 et même d’Irénée qui ne le nomme pas, il est vrai, mais qui en cite une des légendes *. Et il faut ajouter que c’était , non l’Évangile de Thomas, mais les Actes apocryphes de cet apôtre, que les Manichéens recevaient comme un livre sacré. Nous le savons par saint Augustin, qui parle de l’importance qu’ils attachaient à ce livre 3 et qui en cite à trois reprises différentes une légende qu’ils en rapportaient 4 5 et qui en fait encore partie 3. Les Actes de Thomas n’étaient pas mieux d’ailleurs leur œuvre que l’Évangile apocryphe attribué à cet apôtre. Ce livre porte l’empreinte de la gnose des judéoclirétiens de la Syrie. Le Saint-Esprit y est représenté comme un principe féminin, de même que dans l’Évangile des
1. Evangelium quod appellatur secundum Thornam. Origène, Homil. / in Lucam.