‹ Études sur les forces productives de la Russie (volume 2)Chapitre 17 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Avant d'entrer dans Tcxamen spécial de chacune des branches les plus importantes de notre industrie, il ne sera pas superflu d'arrêter un moment notre attention sur la situation particulière dans laquelle se trouve la Russie, relativement à ses intérêts industriels en général , et au degré d'importance qu'elle doit y attacher.

Dans le langage ordinaire, on distingue souvent les différents États en pays agricoles, manufacturiers ou commerçants. Mais cette classification ne peut avoir qu'une valeur très-relative; elle ne sert qu'à désigner, en quelque sorte, le degré d'importance qu'occupe, dans tel ou tel pays, chacune de ces trois branches de l'activité productive de l'homme, ou plutôt le degré de développement auquel y sont parvenus l'industrie ou le commerce ; car l'agriculture est toujours, et dans tous les pays , la base de leurs forces productives. Chaque peuple est plus ou moins agricole , plus ou moins fabricant, plus ou moins commerçant; mais, dans tous les pays d'une certaine étendue de territoire, les valeurs créées par la culture du sol dépassent de beaucoup en importance celles produites par le commerce et l'industrie manufacturière. Nous avons déjà cité, à ce sujet, l'exemple de l'Angleterre, pays industriel et Commerçant par excellence

INDUSTRIE. i89

(voir le P' volume de cet ouvrage , pages 308 et suivantes). Dans une contrée peu étendue , ou dans un petit État à population très-condensée, où le sol ne produit pas assez pour la subsistance de ses habitants , l'industrie et le commerce, favorisés par la situation géographique, par les circonstances locales , par les relations de cet État avec les pays voisins , ou par l'aptitude spéciale de ses habitants à tel ou tel genre de fabrication , peuvent prendre le premier rang pour l'importance et devenir la base principale de la richesse nationale , ce qui n'est guère possible pour des pays plus considérables.

Les États qui occupent une vaste étendue de territoire , et qui ont reçu en partage un sol très-fertile, peuvent, tant qrfils ont des débouchés faciles pour leurs produits , atteindre un certain degré de bien-être sans que l'industrie manufacturière y soit très-développée ; mais ils ne peuvent pas arriver à une prospérité plus ou moins générale par les progrès de leur industrie , si leur agriculture est en souffrance.

En général, dans les grands empires, il faut, pour le développement progressif et naturel de leurs forces productives, queTmduslrie.înanufactun^ j avec les prépar és de l'agriculture, mais non qu'elle soit \ favorisée au détriment de cette dernière ; et ce qui est vrai J sous ce rapport, pour tous les grands États, l'est encore davantage pour ceux qui, par leur situation géographique et topographique, et par la fertilité de leur sol, ont un caractère plus particulièrement agricole. Ceux des écono^ mistes modernes qui se sont constitués , avant tout , défen- J seurs zélés des intérêts industriels, font valoir les avantages ( que l'A^rrîgiiUiirp. rptirp. pl^is 0^1 mmng directemcat des j progrès de l'industrie. Ils citent pour exemple la prospérité de l'agriculture autour des villes industrielles ou dans les districts dans lesquels les établissements manufactu-

riers se trouvent en grand nombre. C'est un des arguments 7 dont les protecteurs , souvent trop exclusifs , des intérêts induslriels aiment le plus à se prévaloir, et ils ont parfaitement raison à leur point de vue. Nous sommes loin de vouloir contester le fait en lui-même ; mais nous ne croyons pas pouvoir admettre, sans réserve, les conséquences qij^'on voudrait en tirer pour l'économie des États en général. Oui, sans doute, les progrès de l'industrie exercent une influence favorable sur l'agriculture; niais cette influence est toujours plus ou moins limitée, plus ou moins locale, et ce qui est vrai pour un district n'est pas toujours vrai pour tout un pays, lorsque surtout il s'agit d'un grand , État qui occupe un vaste territoire , et qui se compose \ de plusieurs provinces très-différentes les unes des autres \ sous le rapport de leurs intérêts matériels. Cela n'est pas touiours^vrai , même lorsqu'il s'agit d'une seule province. Nous en voyons l'exemple en Russie. Les gouvernements de Moscou et de Wladimir, qui appartiennent d'ailleurs au nombre des moins étendus , sont les principaux foyers de notre industrie manufacturière, et pourtant l'économie ruralfe y est encore très-peu avancée. Ces deux gouvernements sont, à la vérité, rangés parmi ceux dont le sol est peu fertile et qui ont très-peu de prairies, ce qui arrête les progrès de l'élève du bétail, et diminue par conséquent les moyens d'engrais sur les terres de labour; mais ce serait précisément une raison de plus pour augmenter la fertilité du sol par une économie plus rationnelle, en cultivant plus de plantes fourragères^ en donnant plus d'extension à la récolte du foin par le dessèchement des marais, par des irrigations et par des prairies artificielles; d'autant plus que ces améliorations sont d'ailleurs encouragées par le prix élevé des grains , dont ces gouvernements ne produisent pas assez pour leur subsistance. C'est par ces moyens que les provinces de la

Baltique sont parvenues à mettre leur agriculture dans un état satisfaisant, malgré la qualité inférieure de leur sol, qui, dans son état naturel, n'est certainement pas plus fertile que celui des gouvernements de Moscou et de Waldimir.

Cette indifférence pour les moyens de relever l'agriculture, dans ces deux gouvernements, peul être attribuée, au moins en partie, au manque de capitaux, qui sont absorbés dans les différentes branches d'industrie; car il est assez naturel qu'on soit peu disposé à employer des fonds considérables à des améliorations qui ne peuvent porter leurs fruits que dans un temps plus ou moins éloigné , lorsqu'on trouve facilement à les placer à 10 ou à 12 pour 100 dans une filature ou une fabrique de calicots. Mais, quand même on pourrait contester cette influence défavorable de l'industrie manufacturière sur l'agriculture des gouvernements de Moscou et de Wladimir, il reste au moins un fait qui est incontestable , c'est que , sauf quelques contrées immédiatement attenantes aux principaux foyers d'industrie, elle n'a eu aucune influence favorable sur l'économie rural ede ces gouvernements.

Dans les grands États, l'industrie n'est jamais également répartie sur toute leur surface. Elle est presque toujours concentrée dans certaines régions, souvent même trèspeu étendues. Dans les contrées qui avoisinent ces foyers de l'activité industrielle, l'agriculture peut, sans doute, retirer des avantages considérables de la facilité qu'elle y trouve pour le débouché de ses produits. Ces avantages peuvent même s'étendre avec la facilité des communications; mais il n'en reste pas moins vrai que leur extension est toujours limitée et souvent même entravée par des cir^constances locales, et que les provinces, plus spécialement agricoles , très-éloignées de districts manufacturiers et qui ne trouvent de débouchés pour les produits de leur sol que dans le commerce d'échange avec les pays élran**"

gers, sont désintéressées dans cette question. Leurs intérêts peuvent même être en souffrance , si l'industrie manufacturière est protégée outre mesure à leurs dépens, c'estrà-dire si elle les oblige , pour toujours , ou au moins pendant Irès-longlemps, à acheter très-cher tous les articles fabriqués dans le pays et les prive en même temps de leurs moyens d'échange dans le commerce extérieur. Les sacrifices que cet état de choses leur impose sont d'autant plus sensibles , si la cherté des marchandises qu'elles consomment ne s'étend pas seulement aux articles de luxe, mais aussi aux objets de première nécessité. Le tribut que ces provinces agricoles payent, en ce cas-là, à l'industrie manufacturière, est pour elles sans aucune compensation.

Ces observationsn'ont nullement pour but de déprécier les avantages de l'industrie manufacturière , qui peuvent avoir leur importance, même pour les grands États où les inté- . rets agricoles doivent prédominer. Nous ne nous dissimu-^ Ions pas que, précisément dans les pays très-étendus, il y a telle ou telle contrée, telle où telle province, qui doit apporter le tribut de ses sacrifices à la prospérité de la commune patrie ; mais ces sacrifices doivent avoir un certain terme avec un but bien défini, et ne pas dépasser certaines limites; car, s'il est dans l'intérêt de l'État de protéger l'activité industrielle de certaines contrées ou provinces , il est également dans son intérêt de ne pas appauvrir les autres dont le bien-être ne repose que sur la prospérité de leur agriculture. Nous n'envisageons ici la question de l'industrie qu'au point de vue général d'une économie politique bien entendue ; nous n'avons pas la prétention de poser des principes généraux et invariables sur des questions qui ont été souvent discutées et controversées par des publicistes beaucoup plus savants et plus habiles. Tout en guidant nos lecteurs dans l'examen de nos études et de nos opinions , nous ne cherchons qu'à nous rendre compte à nous-même

des diverses circonstances qu'il faut prendre en considéralion, lorsqu'il s'agit de mettre en balance les intérêts agricoles , industriels et commerciaux d'un grand pays , et de préciser plus ou moins le degré d'importance que l'on doit «assigner à chacun de ces intérêts.

Après cette digression générale sur l'importance relative des intérêts agricoles et de ceux de l'industrie , nous retournons à l'objet principal de nos investigations, c'est-àdire à l'examen des conditions particulières dans lesquelles se trouve la Russie sous le rapport du développement de ses forces productives par le concours de l'activité industrielle de ses habitants.

L'empire de Russie est si vaste , il embrasse dans ses limites tant de provinces très-étendues qui diffèrent essentiellement les unes des autres, sous le rapport de leur situation géographique, de leur climat, de leur sol, de l'état de leur économie rurale , de la variété de leurs produits^ de la densité et du caractère de leur population , du degré de leur bien-être, de la nature même de leurs forces productives, des éléments de leur prospérité et des circonstances locales qui peuvent favoriser de préférence telle ou telle branche du travail, national, qu'il faut le considérer, au point de vue de l'économie sociale , comme une réunion de plusieurs pays dont chacun a un autre ordre d'intérêts matériels à ménager et à exploiter. Cet assemblage d'intérêts si divers , répandus sur une immense surface , ouvre un vaste champ aux échanges du commerce intérieur et au développement de différentes branches d'industrie.

Prise dans sa totalité, la Russie d'Europe est un dei^pays les moins peuplés , puisqu'elle ne contient que 65ft habitants par mille carré ; mais elle renferme des coairées où la population est déjà très-agglomérée et en disproportion avec l'étendue du sol productif. On a vu , par le tableaux qui se trouvent dans le I" volume , qu'il y a des i gouveme-

Page 1