II. Ji
ments où Ton compte plus de 3 dessiatines de terre arable pour un habitant, et jusqu'à 17 dessiatines par tête, en y ajoutant les prairies ; tandis qu'il y en a d'autres qui comptent à peine 1 dessiatine de sol productif, les prairies com prises. {Voir les tableaux statistiques, pages 118, 174, 176^ 178 et 262 du I" volume.) Il est naturel que dans ces contrées, où le sol productif manque à la population, une partie de cette dernière ou émigré dans les contrées qui ont plus de terrains que de bras pour les cultiver, ou bien cherche ses moyens de subsistance dans les diverses branches d'industrie ; ordinairement on a recours à l'un et à l'autre expédient.
Cette nécessité de chercher des ressources subsidiaires dans l'industrie peut se manifester aussi quelquefois dans les gouvernements qui abondent en terres arables , msds qui manquent de débouchés pour leurs produits , de sorte que les habitants, et surtout les basses classes de la population, ne seraient pas à même do subvenir à tous leurs b^ soins et de payer leurs impôts , s'ils n'avaient pas recours à quelques industries étrangères à leur état d'agriculteurs» Mais il y a une autre circonstance très-importante et d'une influence plus générale qui augmente le besoin de l'indus^ trie en Russie , et peut , jusqu'à un certain point , favoriser ses progrès ; c'est la rigueur de notre climat et la longueur de nos hivers. La saison des travaux agricoles étant, chet nous, beaucoup plus courte que dans les pays occidentaux ^t méridionaux , le cultivateur a beaucoup plus de temps libre à sa disposition. Dans les pays à climat tempéré, à popt^ation condensée , où il y a beaucoup de petites villes, où le 9iommerce intérieur est très-actif , le paysan , dont les travaux champêtres se prolongent depuis le commencement (hi mois de mars jusqu'en novembre, peut aisément , peMant les trois ou quatre mois d'hiver, utiliser son temps, comme nous avons eu déjà l'occasion de le fme
obiservfer, soit à porter ses produits au marché , soit à chercher et à couper du bois , soit à engraisser du bétail , soit à se louer comme charretier pour le transport des marchandises, soit à d*autres branches subsidiaires de l'économie rurale. Qiet nous ces ressources sont , dans la plupart des contrées, beaucoup plus limitées, tandis que la ^stagnation des travaux des champs dure beaucoup plus longtemps. Oi?, quelle perte de forces productives et quelle cause d'appauvrissement n'en résulterait-il pas , si , à défaut de toute industrie , sur les 60 millions de population de la Russie d'Europe , plus de 80 millions restaient inoccupés pendant les six ou sept mois de chômage des travaux agricoles !
Ce sont des motifs puissants qui militent en faveur de nos intérêts industriels, et c'est cette situation particulière à la Russie, jointe à l'abondance et à la variété de nos produits , ainsi qu'à l'intelligence naturelle et , pour ainsi dire , Instinctive de notre peuple, qui a donné la première impulsion à notre industrie, et lui a imprimé un cachet particulier et, en quelque sorte, national. C'est de ces circonstances particulières à la Russie et de notre organisation communale, dont nous nous sommes déjà occupé dans le !•' volume, qu'est née notre industrie de village, laquelle , à llnverse des autres pays, a précédé de beaucoup celle des villes , et a pfis d'elle-même un très-grand développement , sans le concours des mesures douanières et d'autres moyens forcés ou artificiels.
Nous avons , de bien ancienne date , des villages trèspopuleux , où tous les paysans sont ou tisserands, ou tanneurs , ou cordonniers , ou serruriers , ou couteliers , ou menuisiers, ou fabricants d'autres articles de commerce. C'est cette industrie qui a pris, en quelque sorte, un caractère national, qui est si appropriée aux mœurs et aux coutumes de notre peuple, qui s'adapte si bien à l'organisation
patriarcale de nos communes rurales, cette base fondamentale de notre ordre social, qui n'enlève pas de bras à l'agriculture , qui ne détourne pas le paysan de sa vie de famille , qui n'entraîne pas à sa suite les graves inconvénients et les funestes conséquences de l'agglomération et de la concentration des classes ouvrières dans les grandes villes, qui ne produit pas le prolétariat, ce fléau des sociétés modernes; c'est cette industrie des villages, disonsnous, qui mérite avant tout et au plus haut degré d'être conservée et particulièrement protégée.
Ici se présente naturellement la question de savoir jusqu'à quel point l'industrie manufacturière, dans sa plus grande acception, est indispensable ou utile en Russie, et comment elle peut se concilier avec nos intérêts agricoles cl s'approprier à notre organisation sociale, ainsi qu'à notre situation économique'
Nous nous estimerons très-heureux , si les observations qui suivent peuvent contribuer à répandre quelque lumière sur cette question qui est , sans contredit , une des plus importantes pour la prospérité à venir de ce grand Empire, mais en même temps une des plus compliquées et des plus difficiles à résoudre.
Pendant les premières phases de notre organisation sociale et du développement de nos forces productives, l'industrie des villages , telle qu'elle existait d'ancienne date, suffisait à nos besoins et à notre situation économique.
Les principaux produits de notre sol, tels que les céréales, les lins, les chanvres, les suifs, les bois de construction, ainsi que nos cuirs , nos toiles à voiles et nos cordages, s'écoulaient avec facilité dans notre commerce extérieur; nous recevions en échange les denrées coloniales, les vins, les boissons spiritueuses, les tissus fins et tous les articles de luxe , et cet état de choses n'avait rien de contraire à nos intérêts ; mais, depuis le système continental , les in-
térêts commerciaux et industriels de l'Europe, en général, et de la Russie, en particulier, ont changé de face et de direction. L'Angleterre qui était, et qui est même encore jusqu'à présent, le principal débouché, pour les produits de notre sol, a cherché et trouvé d'autres sources d'approvisionnement, et, en adoptant un système de protection en faveur de son agriculture, de son industrie et de ses colonies, elle imposa de fortes taxes sur plusieurs des principaux articles de notre exportation. La France, de son côté, adopta, depuis la révolution de 1793, un système de douanes on ne peut plus prohibitif, et très-préjudiciable à notre commerce d'exportation.
Au retour de la paix, toutes les branches d'industrie, et celle du coton en première ligne, ont pris sur le continent européen un très-vaste développement. L'extension prodigieuse de l'usage des cotonnades produisit une grande révolution dans l'économie, sociale et dans les intérêts industriels et commerciaux de tous les pays. Au milieu de ce mouvement général et de cette transformation des intérêts matériels, la Russie ne pouvait pas longtemps rester passive et indifférente aux changements qui s'opéraient dans ses rapports commerciaux avec les autres contrées de l'Europe, au préjudice de ses intérêts. Voyant, d'un côté, les chances de débouchés pour ses produits s'amoindrir, tant par suite de revirements survenus dans l'économie sociale des autres pays, que par la concurrence croissante des produits transatlantiques, qui sont venus lui disputer les marchés de l'Europe, et, de l'autre, le besoin des produits manufacturés à l'étranger s'accroître, de plus en plus, par suite des progrès de la population et du bien-être des classes plus aisées, la Russie a dû chercher dans l'extension de son industrie un nouveau moyen de donner plus de développement à ses forces productives.
C'est sous llnfluence de ces circonstances que fut adopté,
en 1892, le système prohibitif qui succéda, sans aucune transition, à Fessai momentané du tarif modéré de 1819.
Un grand pays ; comme la Russie , renfermant en luimême tant de ressources, ne pouvait pas se condamner à rester stationnaire dans le développement de son industrie, à ne point profiter des nouvelles inventions , découvertes et perfectionnements dont s'est enrichie l'intelligence humaine dans toutes les branches de la fabrication, mais il ne s'ensuit nullement que nous dussions entrer dans la lioe, sans prendre en considération l'ensemble de notre économie sociale, et courir la chance de tous les inconvénients que la surexcitation des intérêts industriels a produits dans d'autres pays. Nous devons, au contraire, il nous semble, profiter de l'expérience des autres en l'appropriant à notre situation spéciale et à la nature de nos ressources.
N'ayant pas la prétention, comme nous l'avons déjà dit, de poser doctoralement des principes à suivre, nous nous bornerons ici à énoncer, sur ce sujet, en termes généraux, notre opinion, que nous soumettons au jugement de nos lecteurs. Elle se résume en peu de mots : En protégeant notre industrie manufacturière, nous ne devons pas pou£H ser cette protection jusqu'au point de vouloir tout fabriquer nous-mêmes , et repousser tout ce que fabriquent les autres ; prétention qu'aucun peuple ne pourrait avoir^ sans se faire du tort à lui-même. En concentrant l'activité des ha-r bitants et les ressources qui sont entre leurs mains sur les branches d'industrie qui sont le plus appropriées aux besoins du pays, ainsi qu'aux moyens dont il peut disposer et qui ont par conséquent le plus de chances de succès, on obtient des résultats plus sûrs et plus durables qu'en les dispersant, pour avoir voulu faire trop à la fois. Les capitaux et le crédit sont les deux grands leviers de l'industrie; là , où l'un ou l'autre de ces leviers manque , l'industrie ne peut se maintenir que dans une situation précaire. C'est
un £ait qui ne poiu^rait être et qui n'a jamais été contesté. Or» si, même dans les pays qui abondent en capitaux et où le cvédit est dans une situation très-satisfaisante, il serait mal avisé d'entreprendre et d'eXciter, par des moyens forcés, toutes les branches d'industrie a la fois, Tinconvénient serait encore plus palpable dans un pays où les capitaux sont rares, et les ressources du crédit particulier très-limitées; et c'est le cas où se trouve la Russie , comme tous les pays , qui sont encore dans les premières phases du développement de leurs forces productives. Beaucoup de nos fabricants^ ne possédant pas assez de capitaux pour suffire aux revirements de leurs établissements , travaillent avec des matières premières, achetées à 12 ou 15 pour 100 plus cher qu'au comptant, ce qui rend, indépendamment d'autres causes, nos articles manufacturés très-chers, et les sacrifices, que leur fabrication exige des consommateurs, plus sensibles (1). A l'exception de quelques articles, tels que certaines qualités de toiles, les draps ordinaires et quelques espèces de soieries, on peut admettre, sans la moindre exagération, que, dans tous les achats qu'on fait à Saint- Pétersbourg et à Moscou, le rouble argent remplace exactement le florin monnaie de convention, comparativement au prix de ces objets en Allemagne, ce qui fait une différence de 60 à 100, et il y a beaucoup d'articles, qui se payent 80 pour 100, et souvent même le double plus cher»
Pour se faire une juste idée de la situation de notre industrie manufacturière et de ses chances d'avenir, il faut se rendre compte, non-seulement de toutes lès circonstan-
(1) Noos tcfODB sans doute à Moscoa, à Saint-Pétersbourg et dans quelques autres foyers dlndustrie des fabricants riches qui possèdent de grands établissements et qui travaillent avec leurs propres fonds; mais ce sont d'heureuses exoepQoi à la r^e générale.
ÎOO INDUSTRIE.
ces qui peuvent la favoriser, mais aussi de celles qui lui sont contraires.
La rigueur de notre climat et la longueur de nos hivers, qui ont beaucoup contribué à développer chez nous l'industrie des villages, favorisent également l'établissement de différentes fabriques; car l'ouvrier, qui est en même temps agriculteur, et qui n'a que faire de son temps pendant la plus grande partie de l'année , peut se contenter d'un salaire plus modique que celui dont le travail dans les fabriques est l'unique moyen de subsistance. D'un autre côté, lé bon marché des articles de première nécessité, que le pays produit en abondance , rend aussi la main-d'œuvre moins chère. Notre peuple est très-intelligent; il possède à uii haut degré l'esprit d'imitation et se façonne aisément à toute espèce de métiers. Telles sont les seules circonstances naturelles qui favorisent en Russie le développement de l'industrie. Nous sommes loin de vouloir contester leur imporlance, mais ces avantages sont contre-balancés, surtout lorsqu'il s'agit d'industries plus compliquées et plus savantes, par d'autres circonstances défavorables, dont nous avons tantôt mentionné les principales, savoir : La rareté des capitaux et le taux élevé de l'intérêt ; Les grandes distances et les difficultés des communications qui entravent le transport des matières premières et le débit des marchandises ;
La cherté des agents de fabrication, tels que mécaniques , produits chimiques et matières colorantes qui viennent de l'étranger ;
La cherté du fer, qui rend très-dispendieuse la construction de toutes les mécaniques, ainsi que la confection des outils nécessaires à l'industrie ;
La cherté du combustible dans quelques contrées industrielles , où l'on est obligé de le faire transporter de trèsloin, ce qui est d'autant plus sensible que nous avons peu
de courants et de chutes d'eau, qu'on pourrait utiliser comme force motrice, et qu'on est ordinairement obligé de recourir à la vapeur, qui est, comme on sait, un moyen très-dispendieux, surtout lorsqu'il faut, comme c'est le cas chez nous, faire venir les machines de l'étranger (1);
Enfin , l'état de culture de nos classes bourgeoises : la plupart de nos fabricants manquent d'instruction et des connaissances nécessaires pour diriger leurs établissements d'une manière rationnelle, et pour profiter de toutes les améliorations et de tous les perfectionnements dans les procédés, tant chimiques que mécaniques, ce dont il résulte une grande perte de temps et de travail, qui augmente les firais de fabrication.
A tout cela il faut encore ajouter :
!• Que, parmi nos entrepreneurs de fabriques, il y abeaucoup de propriétaires qui , ayant embrassé cette carrière en amateurs, sans avoir reçu l'instruction industrielle nécessaire , pour les diriger eux-mêmes avec l'intelligence du métier, sont ordinairement obligés de les faire administrer par des gérants négligents ou infidèles, et qui, étant pour la plupart peu instruits eux-mêmes dans cette partie, commettent toute espèce de fautes, chèrement payées, et n'apportent jamais le même degré d'intérêt, de zèle et d'activité qu'un fabricant de profession, qui fait ses affaires lui-même et s'épargne aussi par là les frais superQus et souvent assez considérables de l'entretien d'un administrateur (2) ;
(t) II n'y a, en Russie, que très^peu d'établissements où Ton construit des machines à vapeur, et l'extension de ces établissements est entravée, comme nous l'avons déjà fait observer, par la cherté du fer.
(2) Parmi ces propriétaires entrepreneurs de fabriques, on pourrait en citer quelques-uns doués de hautes capacités , qui ont embrassé cette carrière avec toute rintelligence du métier et pourraient rivaliser avec les industriels les plus distingaés derétnmger, mais ce sont des cas individuels et exceptionnels.
m . INDUSTRIE.
S"* Que la plupart de nos grands établissements sont obligés de chômer, faute d'ouvriers pendant la siÙ9on de$ travaux desi champs ; ce qui augmepte également les frais de fabrication ; car il en résulte une. perte considérable sur les intérêts du capital de fondation et sur les frais généraux de l'administration ; .
3"* Que» pour certaines branches d'industrie» l'ouvrier qui interrompt, pendant plusieurs mois» son travail manufactu* rier» pour retourner à ses travaux des champs, ne peut pas acquérir la même aptitude -et la môme dextérité que ' celui qui s'exerce constamment dans telle ou telle fabrication (1) ; '
4'' La nécessité où se trouvent nos industriels de faire ve^ nir de l'étranger des contre-maîtres, des dessinateurs^ des coloristes, des mécaniciens, etc.^ qu'on ne peut engager qu'en leur payant de gros salaires, et d'avoir auprès deleura fabriques de petites fonderies pour la confection des moules » et des ateliers pour la réparation des outils et des méea* niques , car même dans nos foyers d'industrie il y a trèspeu d'établissements pour la confection des instruments mécaniques, et pour la réparation des pièces de machines, comme on en voit en pays étrangers, et surtout en Angle-. terre dans toutes les villes munufacturiôres. • .
Nos ouvriers dans les fabriques se partagent en deux classes : les uns sont salariés , et les autres travaillent à la corvée dans les fabriques des propriétaires de terres* €6 travail, non salarié, mais quelquefois aussi assez mal fait^
(1) Cette situation mixte de nos ouvriers, qui sont en même temps cultivateurs» nous préserve du prolétariat, qui est devenu la plaie de beaucoup d'autres pa^s, et de ces crises violentes qui se manifestent si souvent dans les contrées manufacturières, lorsqu'un certain nombre d'ouvriers est mis sur le pavé par suite do quelque stagnation dans l'Industrie ; mais elle n'en présente pas moins, an point de vue de l'économie industriello, les hiconvénlents que noua venons de eigaaltr.
INDUSTRIE. SOa
laisse souvent le propriétaire de rétablissement dans quelques illusioris au sujet des frais dé fabrication.
Aussi arrive-t^il assez fréquemment que les propriétaires deS' fabriques, où le travail se fait sous le réjgiitie de la corvée, sollicitent eux-mêmes la peïmisâiôn de céder à FËtat le surcroît de la population attachée à leurs êtablisseinents et qui leur est à charge. Dans ce cas, le gouvernement colonise les ouvriers affranchis ou leur laisse le choix d'entrer dans la classe de la bourgeoisie.
De toutes ces considérations nous croyons pouvoir déduire que la Russie ne se trouvant pas dans une situation assez favorable pour égaler ou dépasser les autres pays dans la eaMère de l'industrie manufacturière ^ né réunissant pas les conditions requises pour devenir, avant tout, un pays manufacturier, nous devons nous attacher à activer, de préférence, les branches d'industrie qui s'adaptent le plus à la situation dé notre pays éminemment agricole, qui se combinent le mieux avec l'industrie de nos villages, et qu'en général il faut surtout protéger^ chez nous , les industries pour lesquelles notre sol produit en abondance les matières premières. C'est une règle générale ^ qui est applicable à tous les pays ^ mais plus spécialement encore à la Russie. Ici nous prévoyons une objection, que d'ailleurs nous avons souvent entendu faire par des personnes qui n'aiment à juger que d'après les faits ^ sans se rendre compte des causes qui les produisent. « Voyez, » disentelles, « ce que c'est que la théorie de l'économie politique ; « elle pose comme règle que l'on doit protéger de préférence « les industries qui s'exercent avec les matières premières « que produit le sol du pays* Or, l'expérience a prouvé « que l'industrie cotonnière a fait d'immenses progrès eh « Russie , tandis que la fabrication des tissus de lin , qui « semblait si naturelle à ce pays , loin de progresser, est « plutôt en,décadence. »
Ce raisonnement est très-spécieux; il est surtout très* commode pour ceux qui, jugeant superficiellement les choses, aiment à trancher en peu de mots les questions les plus compliquées, parce qu'ils ne se donnent pas la peine de les étudier; mais il perd considérablement de sa valeur, quant aux conséquences qu'on veut en déduire, lorsqu'on le soumet à un plus mûr examen.
Il faut, avanttout, faire observer que, en économie politique, il n'y a pas de principes absolus, également applicables à tous les pays, à tous les temps et à toutes les circonstances. L'économie politique est une science d'observation> consacrée à l'examen des faits qui se manifestent dans la création des richesses et des causes qui les produisent. Les principes qu'elle admet sont eux-mêmes le résultat de l'expérience et sujets , comme tous les principes, à des exceptions qui n'infirment pas la règle générale. L'étude de l'économie sociale , comme de toutes les sciences morales et politiques, doit être guidée et corroborée par l'expérience et la pratique. La théorie et la pratique ne s'excluent pas l'une l'autre, elles doivent, au contraire, se prêter un mutuel concours. Celui qui ne fonderait son jugement que sur les faits qui lui tombent sous les sens» sans se rendre compte des causes qui les produisent et de toutes les circonstances qui s'y rapportent, risquerait, tout aussi bien et peut-être même plus souvent, de se tromper, en en faisant une fausse application à des circonstances tout à fait différentes , que celui qui prendrait la théorie pour règle invariable sans consulter la pratique et l'expérience.
En ce qui concerne la comparaison faite entre l'industrie du coton et celle du lin, la différence de la situation de ces deux industries en Russie, dont l'une tout exotique prospère, et l'autre tout indigène et se rattachant au sol tombe presque en décadence , s'explique par des causes excep*
tionoelles très-naturelles d'ailleurs , lesquelles n'invalident nullement le principe sage et juste en lui-même qui donne la préférence aux industries auxquelles le pays même offre les matières premières. Le coton, comme plante textile, unit les grands avantages de la finesse et de la légèreté des filaments à la facilité avec laquelle il se prête au filage à la nâécanique, jusqu'aux numéros les plus fins, et reçoit toutes les empreintes et toutes les couleurs.
C'est grâce à ces avantages et au bon marché des tissus de coton qui en est la conséquence , que ces derniers ont remplacé en grande partie les tissus de lin et envahi tous les marchés. A mesure que l'usage des cotonnades pénétrait dans les habitudes de toutes les classes de la population, l'industrie linière a dû s'en ressentir de plus en plus, et elle se trouve en souffrance, depuis une vingtaine d'années, non-seulement en Russie, mais aussi dans tous les autres pays, l'Angleterre seule exceptée, qui a su faire tourner à son profit l'invention du filage du lin à la mécanique. Notre industrie linière se trouve , par les mêmes raisons , dans une situation encore plus désavantageuse que celle des autres pays. L'Allemagne, par exemple, qui fait, d'ancienne date, un commerce de toile très-considérable, peut encore , tant bien que mal, placer l'excédant de sa production dans les pays étrangers. Quoique ce commerce ait, depuis quelque temps, beaucoup perdu de son importance, les États de Vassociation douanière allemande exportent encore, en toiles de toute espèce, une valeur d'environ 10 millions de roubles argent, tandis que nous n'en exportons que pour une valeur de 800,000 à 900,000 roubles. Ainsi notre industrie linière , limitée dans ses débouchés par la consommation indigène qui s'est arrêtée dans son développement, à la suite de l'envahissement des marchés intérieurs par les cotonnades, ne pouvait pas se sentir encouragée à augmenter sa produc-
tioD (1). Tout au contraire rinâustrie.cotx)imière^ placée à l'abri de toute concurrence, sous la protection d*un tarif prohibitif, à vu s'élargir devant elle, dans â'éno^mes proportions, les marchés indigènes dont elle garde' le monopole. Aussi a-t-elle attiré vers elle la plus grande masse des capitaux. Peut-on après cela s'étonner que Tune de ces industries languisse, tandis que l'autre prospère? peutron surtout s'en prévaloir à juste titre contra le principe qui donne la préférence aux industries auxquelles le pays offre la matière première ? Mais examinons le mérite intrinsèque des industries qui travaillent sur les matières premières indigènes et de celle tout exotique du coton, sans nous laisser éblouir par le succès que cette dernière ne doit qu'à un concours de circonstances éminemnient favorables.
Malgré la concurrence que lui fait le coton, notre indusr trie linièrc se soutient pourtant encore. Elle pourvoit^ preiH que en totalité, à la consommation indigène , car nouA n'importons que pour une valeur d'environ 500,000 roubles de toiles étrangères ; tandis que , malgré un tarif trèsprohibitif, l'importation des cotonnades s'élève à près de 4 millions de roubles (la valeur moyenne de Timportatioii triennale, pendant les années 1848-1850, était de 3,860,000 roubles argent). Nos toiles ordinaires sont livrées au com^ merce , à des prix si modiques qu'elles n'auraient aucune concurrence à redouter sur les marchés indigènes, quand môme les droits qui frappent cet article à l'entrée seraient réduits au minimum. Ce qui le prouve le mieux, c'est que, indépendamment des toiles à voile, nous exportons en toiles diverses connues, dans notre commerce, sous les noms de
(1) Nous aurons, par la suite, l'occasion de revenir sur ce sujet et de signaler les moyens qui nous semblent les plus propres à relever notre Industrie Unlère*
ft^USTRIE. 207
Ramndaùk (1) 61 Ae toiles flamandes, une valeur de plus de 500^ 000 roubles, malgré les droits assez considérables qui frappent ces loUès à leuï* entrée dans les pays étrangers. Dans cette exportation on voit même figurer les articles pttur nappes î^our tine valeur de 60,000 à 70,000 roubles (en 1849 pour 97,000 roubles). Il en est à peu près de tnème des tissus de laine; nos draps ordinaires , jusqu'au prix de t rouble 50 kopecks Tarehine = 8 francs 44 centimes le niètre, sont, relativement à ce prix, si bien tissés et si durables que les draps étrangers ne pourraient pas soutenir la concurrence sur les marchés indigènes. Nous exportons même, dans le commerce avec l'Europe, 15,000 à 20,000 archines de draps grossiers (en 1848, 27,840 ar- •chiû6s) ; et la fabrication des qualités moyennes est aussi en progrès. Or, il est certain, et même les partisans les plus prononcés de notre industrie cotonnière ne pourraient le nier, que nous ne parviendrons jamais à placer nos tissus de coton sur les marchés de l'Europe, quand même les tarife des droits d'entrée, dans les autres pays, seraient réduits aux taux les plus modérés possibles, et que même, sur les marchés indigènes , nos* cotonnades ne pourront jamais soutenir la concurrence de l'industrie étrangère, sans là protection de droits très-élevés. La Chine et quelques autres contrées limitrophes de l'Asie sont les seuls débouchés extérieurs pour nos cotonnades, et ce commerce, quoique favorisé par la situation géographique de ces contrées qui n'ont pas de relations directes et très-suivies avec d'autres pays, est assçz limité. On a même été obligé de le stimuler, pendant quelque temps, par des primes d'exportation. Nous n'expédions en moyenne pour tous les
(1) On dé^gne sous ces dénominations certaines toiles de ménage fortes et épaisses, qui ont, de tout temps, joué le rôle principal dans notre commerce de toiles avec les pays étrangers.
pays de l'Asie, en cotonnades de toutes espèces, qu'une valeur de 2,150,000 roubles , tandis que la moyenne de l'exportation de nos draps s'élève à environ 2,750,000 roubles (en 1847, 3,121,000 roubles).
Tous ces rapprochements prouvent qu'une industrie, qui se base sur les matières premières indigènes, repose toujours sur des éléments plus solides que celle qui n'emploie que les matières exotiques.
Nous ne voulons nullement en inférer que l'industrie cotonnière ne mérite pas d'être protégée. Depuis que l'usage des cotonnades s'est tellement répandu dans tous les pays et dans toutes les classes de la population qu'elles sont presque devenues un article de première nécessité, la Russie ne pouvait pas se condamner à rester, pour cet article , tributaire de l'étranger. Nous n'avons eu en vue, dans cette courte déduction des faits, que de rectifier quelques jugements erronés ou exagérés, quant à Tutilité réelle de cette industrie et au degré d'importance qu'on doit lui assigner. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir plus en détail sur cette question, en nous occupant plus spécialement de chacune des principales branches de notre industrie , et nous commençons ici par celles qui se rattachent plus directement à l'économie rurale.
Distillation de l*eaurde-i)ie.
La rigueur de notre climat commande impérieusement l'usage des boissons spiritueuses. A l'exception des contrées vînicoles du midi de la Russie, l'eau-de-vie est presqu'un article de première nécessité pour le bas peuple : elle est même, en quelque sorte, indispensable à son régime hygiénique.
Importante en elle-même, comme branche d'industrie, par le développement qu'elle a pris, la distillation de Teaude-vie a encore, en Russie, une importance particulière au point de vue de nos intérêts agricoles. Dans les provinces, qui abondent en céréales et qui ont peu de débouchés pour les produits de leur sol , c'est la principale et quelquefois presque l'unique ressourcede revenu pour les propriétaires de biens-fonds , soit qu'ils tiennent eux-mêmes leurs propres distilleries , soit qu'ils vendent leurs grains aux distillateurs de leur contrée. Ces provinces fournissent aussi de l'eau-de-vie à celles où la cherté des grains ne permet pas de donner une grande extension à cette industrie.
On n'a pas de données exactes et complètes sur la con sommation de l'eau-de-vie dans toute la Russie , mais oû peut l'évaluer approximativement.
Dans toutes les contrées où le bas peuple est habitué à l'usage de l'eau-de-vie, la consommation de cet article dépend, avant tout, du prix auquel il se vend dans le commerce de détail, et ce prix est déterminé, non seulement par les frais de production, mais aussi, et le plus souvent dans une bien plus forte proportion , par le système d'imposition , tant sous le rapport de la quotité de l'impôt que sous celui du mode de sa perception. Par cette raison, la consommation relative de cet article en Russie varie considérablement, dans les différentes possessions de l'Empire, selon le régime d'imposition auquel elles sont assujetties.
Les gouvernements de la Grande-Russie et ceux de la Sibérie se trouvent, d'ancienne date, sous le régime des fermes, et, dans toutes ces provinces, qui embrassent une population d'environ, 38 ^ millions , l'eau-de-vie , se vendant par les fermiers , à un prix beaucoup plus élevé que dans le reste de l'Empire, la consommation en est aussi beaucoup plus restreinte. Dans les provinces appelées privilégiées, qui embrassent les gouvernements de l'ouest et