II. ftO
brede bras. D'un autre côl^, les investigations faites en Allemagne, tant par ordre des gouvernements de différents États que par les sociétés industrielles , ont jprouvé que le filage à la main peut se soutenir au moins jusqu'à un cei^ tain point» à côté de la filature à la mécanique, qui s'applique ordinairement aux tissus destinés au commerce en gros y et non aux toiles de ménage consommées dans le pays par les classes agricoles qui fabriquent , pour la plupart, elles-mêmes les tissus nécessaires à leur usage domestique. La filature mécanique présente, d'ailleurs, quelques difficultés pour les numéros très-élevés, et même» en Belgique, où toutes les branches de l'industrie linière sont très-avancées, on préfère encore le filage à la main pour les tissus très-fins. Cependant, il est impossible de prévoir jusqu'à quel point la filature mécanique peut encore se perfectionner sous ce rapport. On a vu, à la dernière exposition universelle de Londres, de beaux assortiments de fils provenant des filatures de Leeds, qui allaient jusqu'au n" 300. En revanche, il y avait du fil de Courtrai jusqu'au n" 1,200 pour la chaîne et jusqu'au n* 1,600 pour la trame, ce qui peut être considéré comme le dernier mot du filage à la main ; de sorlc que, pour les tissus très-fins, cette dernière conserve encore toute sa supériorité ; mais on ne doit pas se dissimuler que ces numéros superfins ne satisfont qu'une faible partie des besoins de la consommation , et que la filature à la mécanique , arrivée déjà au n° 300, peut envahir une grande partie du domaine de cette branche importante de l'industrie linière. D'un autre côté, on s'est également persuadé , après des recherches consciencieuses sur cette importante question , que le filage manuel était encore lui-même susceptible de maintes améliorations qui pourraient le mettre plus en état, par Féconomie du temps et le perfectionnement du produit du travail , de soutenir la concurrence de la filature mécanique.
et queies écoles de filage, surtout pour les qualités supérieures , étaient le meilleur moyen pour atteindre ce but. Depuis que cette question a été éclaircie en Allemagne parFétude et l'expérience, on a commencé à introduire de plus en plus la filature à la mécanique, et à fonder en même temps des écoles de filage à la main ; et il a été constaté qu'une fileuse formée à une école bien organisée file beaucoup plus vite et beaucoup mieux qu'une fileuse ordinaire et peut, par conséquent, gagner beaucoup plus.
En Allemagne, la filature à la mécanique a fait, dans les derniers temps, des progrès très-rapides. Ainsi, par exemple, en Prusse, il n'y avait encore, en 1837, que quatre filatures, avec 10,300 broches, et en 1846, on en complaitdéjà quatorze avec 45,000 broches ; de sorte que le nombre de ces dernières a augmenté, dans l'espace de neuf ans, dans la proportion de 10 à 45 (1), et les filatures actuellement existantes doivent atteindre au moins le nombre de 50,000 broches. En Autriche , il y avait, en 1843, d'après la statistique officielle , huit filatures avec 20,800 broches. Le nombre actuel de ces dernières doit être au moins d'environ 30,000, et il doit y en avoir au moins autant dans le reste de l'Allemagne, de sorte qu'on peut évaluer approximativement le nombre actuel des broches dans toute l'étendue de l'Allemagne, l'Autriche comprise, à environ 110,000.
En Angleterre, on comptait en 1850, d'après les données statistiques de cette année, 364 filatures (dont 22 réunies avec les métiers à tisser) avec 1,025,031 broches. Cette extension de la filature a fourni à l'Angleterre le moyen de faire un grand commerce de toiles et de fils de Un à la mécanique. L'exportation de ce dernier article s'é-
(1) Voir Dieterici « MUtheihmgen Zweiter Jahrgang, » page 97.
levait, en 1844, à 23,970,600 livres = 717,78S pouds, dont plus de la moitié (13 î millions de livres) pour la France, et environ un cinquième pour l'Allemagne. Celait le point culminant de ce commerce. Depuis cette époque, l'augmentation des droits d'entrée en France et le développement rapide de la filature mécanique dans ce pays, qui en fut la suite, amenèrent un décroissement sensible dans l'exportation du fil de l'Angleterre qui est descendue successivement àll,722,200 livres (chiffre de 1848); mais, à partir de 1849, elle a repris un mouvement ascendant. Le chiffre de l'exportation de cette année était de 17,264,000 livres.
En France, on comptait déjà, en 1846, plus de 1S6,000 broches, et le ministre de l'agriculture et du commerce a déclaré, à cette époque, que leur nombre serait porté sous peu à 200,000.
En Belgique, on comptait, à la même époque, environ 60,000 broches, et le nombre en doit être maintenant beaucoup plus considérable.
Ainsi, on peut porter l'état actuel des filatures à la mécanique pour le lin, en Angleterre et sur le continent, à environ 1,400,000 broches, comme minimum, ce qui suppose, en admettant 3 pouds par an pour une broche, l'emploi de 4,200,000 pouds de lin (c'est à peu près la moyenne de notre exportation pour cet article), et un produit de 2,940,000 pouds de fil , en décomptant un déchet de 30 pour 100 (1).
(1) En Autriche, on compte pour une broche près d'un quintal ou 100 livret (= 137 livres de Russie), qui donnent 20 livres de déchet et 80 livres de matière à filer, dont 30 livres de lin et 50 livres d'étoupe propre au filage à la mécanique; la filature donne encore un déchet de 12 ? pour 100 sur le lin, et de 20 & 36 pour 100 sur Tétoupe ; de sorte que le produit net en fil ne serait que de 03 à OG livres de lin brut. Mais dans les numéros moins élevés le déchet est moins considérablo, de sorte que nous avons cru pouvoir adopter la proportion de 70 livres de fil sur 100 livres de lin brut.
A côté de cette extension de la filature à la mécanique , tant en Angleterre que sur le continent , notre industrie linière n'aurait aucune chance de se relever, si nous nous abstenions de profiter, à notre tour, comme ont fait tous les autres pays, de la nouvelle invention qui a enrichi l'industrie anglaise.
Outre les avantages qui doivent résulter pour notre industrie linière de l'extension de la filature à la mécanique, elle contribuerait beaucoup, comme nous l'avons déjà fait observer, à améliorer la préparation et l'assortiment de nos lins, et à donner à notre commerce de lin en général une meilleure direction.
Ce qui s'oppose le plus au prompt développement de cette nouvelle branche de l'industie linière, c'est le manque de capitaux ; car elle exige une mise de fonds très- considérable, et elle ne réussit ordinairement que lorsqu'on l'entreprend sur une grande échelle.
La construction des machines à filer le lin étant plus compliquée que celle de la filature de coton , elle coûte beaucoup plus, et comme la filature à la mécanique exige que la matière première soit de bonne qualité et très-bien assortie, il en résulte qu'on obtient dans la préparation du lin brut beaucoup moins de lin et plus d'étoupe ; et l'expérience a prouvé que , pour obtenir des résultats favorables d'un pareil établissement, au point de vue économique , il est indispensable d'utiliser également l'étoupe pour le filage, ce qui exige deux assortiments de machines, un pour le lin et un autre pour l'étoupe, par conséquent, une plus grande mise de fonds.
En Autriche, on compte, pour l'établissement d'une filature de lin , 80 à 100 florins = 50 à 63 roubles argent par broche; tandis que, pour une filature de coton, on compte en moyenne, lorsqu'il n'y a pas de déboursés extraordinaires poui' de grandes constructions hy-
$40 INDUSTIUE.
drauliques , 12 florins = 8 roubles 15 kopecks par broche (1).
D'après cette évaluation fondée sur l'expérience , on devrait compter, en Russie , pour l'établissement d'une filaturc de lin, vu la cherté du fer et des constructions mécaniques , au moins 60 à 65 roubles argent par broche (2); mais en admettant seulement 50 roubles, cela donnerait, pour une filature de moyenne dimension de 10,000 broches, 500,000 roubles. Pour atteindre le chiffre de 100,000 broches qui emploieraient environ 300,000 pouds de lin, ou à peu près la vingtième partie de la matière brute consommée dans le pays , il faudrait une première mise de fonds de 5 millions, et environ 1 7 million pour le capital de revirement. Il est évident que , dans un pays où les capitaux n'abondent pas, une industrie qui exige une mise de fonds aussi considérable ne peut se développer que très-lentement avec le concours des sociétés d'actionnaires et des encouragements accordés par l'État.
La première filature de lin à la mécanique qui fut éta* blie en Russie, il y a une vingtaine d'années , est celle de la fabrique d'Alexandrovsk , près de Saint-Pétersbourg, appartenant au Gouvernement ; mais elle ne travaille que pour les besoins de cet établissement , surtout pour la fabrication des toiles à voiles. La première filature entreprise pour le compte de l'industie privée fut celle de M. Élizaroff, à Wiazniki, dans le gouvernement de Wladimir; mais, établie sur une petite échelle, et travaillant, à ce qu'il paraît, avec des mécaniques défectueuses, elle n'a pas pros*
(1) Voir la statistique ofllclellc de rAutrichCi publiée en 1845.
(2) La filature de 1,000 broches, établie en dernier Heu par M. Mert^ago dans le gouvernement de Moscou, a coûté 79,000 roubles argent, ou 41 J roubles par broche, sans compter la construction des bâtiments et sans le coût de la machlno & Tapeur.
péré, et elle a été depuis peu entièrement abandonnée (1). \ La filature de M. Wright, à Saint-Pétersbourg, qui filait au commencement des numéros plus ou moins fins, ne fournit maintenant qu'environ 5,000 pouds de fil employé dans rétablissement même à la fabrication de différents tissus ordinaires destinés pour l'Amérique. Indépendamment des établissements ci-dessus mentionnés , il y en a encore deux ou trois , d'ancienne fondation , mais de peu d'importance, et qui sont aussi , en partie , tombés en décadence.
Tous ces établissements ont d'abord commencé à filer des numéros fins , et ont fini par réduire leur fabrication au gros fil destiné aux toiles à voiles , aux toiles flamandes et autres tissus ordinaires, ce qui provient de l'imperfection des mécaniques.
Une société d'actionnaires avait également entrepris l'établissement d'une filature de lin à la mécanique , à Sain^ Pétersbourg, mais celte entreprise n'a pas réussi par suite de la défectuosité des mécaniques et des mécomptes dans le plan d'organisation. En 1841, il s'esf formé, à Riga, une nouvelle société d'actionnaires pour l'établissement d'une grande filature qui échoua également par suite de la mort du banquier Wermann qui était le promoteur principal de cette entreprise.
Tous ce« essais manques ont arrêté dès le principe l'essor de cette branche d'industrie , mais ils ne prouvent rien pour son avenir. D'autres pays ont passé par les mêmes épreuves, et la plupart des filatures fondées sur le continent à une époque où cette industrie commençait à se perfectionner en Angleterre , ont eu à peu près le même sort.
(1) Tel a été à peu près le sort de toutes celles des filatures de lin sur le continent qui ont été établies à une époque où celte industrie n'était pas encore sufilsamment perfectionnée.
Maintenant qu'on est à môme de profiter de tous les perfectionnements qu'on a introduits depuis une vingtaine d'années dans le filage mécanique , toute entreprise nouvelle de ce genre doit réussir, pourvu qu'elle soit basée sur un plan bien conçu, mise à exécution avec des moyens suffisants et placée;^dans des circonstances favorables à la parlie économique de l'établissement.
En Russie, le prix plus élevé des appareils et des machines peut être largement compensé par l'avantage d'avoir sous la main, et à bon marché, la matière première. Nous sommes sous ce dernier rapport, relativement au lin, vis à vis de l'Angleterre, dans la même situation que l'Angleterre est vis à vis de nous, relativement au coton. Il faut aussi y ajouter en notre faveur le bas salaire des ouvriers employés dans les filatures.
Il y a donc tout lieu d'espérer que les trois nouvelles filatures qui viennent d'être établies dans les gouvernements de Moscou et de Wologda réussiront mieux que toutes les précédentes, et qu'elles donneront une bonne impulsion au développement de cette industrie, que le Gouvernement s'est montré très-disposé à encourager de son mieux. Il l'a prouvé par la protection accordée aux nouveaux établisse* ments dont il vient d'être fait mention.
On peut considérer comme une des principales conditions de réussite, la situation de ces établissements dans des contrées où ils peuvent avoir du lin de première main, et où se trouve en môme temps concentrée l'activité de notre industrie linière. C'est ce qui fait désirer que des filatures mécaniques s'établissent bientôt dans le gouvernement de laroslaw.
Quant aux encouragements qu'on peut attendre de la part du Gouvernement , la protection douanière est un de ceux qui se présentent nciturellement en première ligne ; mais ce genre de protection serait pour le moment tout à
fait illusoire. Nos fabriques de toiles ne se servent, jusqu'à présent, que très-rarement du fil à la mécanique ; le fil filé à la main suffit aux besoins de notre industrie linière, tant qu'elle suit ses anciens errements : aussi l'importation de cet article de l'étranger est-elle très-minime. L'emploi du fil à la mécanique ne peut se généraliser en Russie qu'avec l'extension de ce système de filage dans le pays. En France, la filature mécanique n'a pris un grand essort qu'à la suite d'une augmentation sensible des droits d'entrée sur le fil de lin survenue en 1842 ; mais , vers cette époque , l'emploi du fil à la mécanique était déjà si répandu qu'on en importait de l'Angleterre seule plus de 13 millions de livres.
Quant à l'influence que la filature à la mécanique pourrait avoir en Russie sur le bien-être des classes nombreuses qui s'occupent du filage à la main , les inconvénients qui pourraient en résulter ne se présentent que dans un avenir très-éloigné, et ne sauraient jamais atteindre la gravité qu'ils peuvent avoir dans d'autres pays.
On a vu, par les calculs précédents , qu'il y a plus de 5 millions de pouds de lin destinés au filage. Pour faire passer cette quantité par la filature à la mécanique , il faudrait avoir environ 1,500,000 broches, c'est-à-dire à peu près 50 pour 100 de plus que n'en possède l'Angleterre. En Russie, parles raisons déjà indiquées, les filatures à la mécanique ne peuvent s'introduire et s'étendre que trèslentement, et elles ne peuvent jamais remplacer que dans une certaine proportion le filage à la main, qui se soutient encore , même dans les pays où le filage mécanique a déjà fait de très-notables progrès.
Le fil à la mécanique ne sera , pendant bien longtemps, employé chez nous qu'aux toiles flamandes , au linge de table et à quelques autres tissus de moyenne finesse destinés pour le commerce, et le filage à la main continuera à
alimenter, comme par le passé, la fabrication des toiles de ménage à l'usage des classes les plus nombreuses de la population, ainsi que des tissus très-fins. En même temps la filature à la main pourra aussi se perfectionner chez nous, lorsqu'on aura établi de bonnes écoles de filage dans les contrées où se concentre notre industrie linière, objet dont l'administration des domaines de l'État s'occupe déjà depuis quelque temps.
On file, en Russie, au fuseau et au rouet. Les résultats de Tune et l'autre méthode dépendent beaucoup de l'aptitude de la fileuse et de sa dextérité. On file au rouet beaucoup plus vite, mais le fil est ordinairement moins égal. Le fil au fuseau est meilleur pour les tissus très-fins, et ©n le préfère ordinairement pour la chaîne ; mais pour le gros de la fabrication , le rouet offre plus d'avantage, et il s'introduit de plus en plus là où l'industrie linière est plus avancée. Dans le gouvernement de laroslaw, depuis quinze ou vingt ans, le rouet remplace de plus en plus le fuseau, tandis que dans le gouvernement de Kostroma et dans beaucoup d'autres, c'est encore le fuseau qui est généralement le plus en usage. L'une et l'autre de ces méthodes peuvent se perfectionner par l'apprentissage dans des écoles bien organisées , et à la suite des améliorations qu'on doit introduire dans te peignage, dont nous avons déjà fait mention plus haut.
La négligence avec laquelle le filage se fait dans la plupart des cas, te peu de soins qu'on apporte à l'assortiment des fils, et les petites tromperies que les fileuses se permettent quelquefois dans la préparation des écheveaux livrés au commerce, qui contiennent tantôt moins de fils qu'ils doivent en avoir, et tantôt du fil moins fin à Fintérieur, sont autant d'empêchements aux progrès de notre industrie linière. Les fabricants sont obligés de faire une plus grande provision de fils pour en assortir les dif-
férentes qualités , et choisir celles qui leur conviennent. Ils perdent encore sur la différence qui se découvre dans le dévidage , tant sous le rapport de la qualité que sous celui du nombre de fils dans les écheveaux, et il leur reste beaucoup de fil de rebut qu'ils ne peuvent pas employer. Toutes ces données, recueillies dans les contrées où se trouvent les principaux foyers de notre industrie linière, et jointes à Texpérience des autres pays, prouvent que Tuti- Kté de l'introduction et de l'extension des filatures de lin en Russie ne saurait plus être révoquée en doute ; car ce serait le moyen le plus efficace d'écarter les inconvénients qui viennent d'être signalés. La filature à la mécanique contribuerait en même temps à améliorer le filage à la main , et donnerait en général , comme nous l'avons déjà fait observer, une meilleure direction au commerce du lin et du fil.
Le tissage des toiles à la mécanique est une des inventions nouvelles dont l'importance et l'utilité n'ont pas encore été suffisamment constatées par l'expérience. On préfère encore assez généralement le tissage à la main aux métiers ordinaires. Il est possible qu'avec le perfectionnement des machines appliquées à cette fabrication , ces dernières prennent la place du travail manuel, comme cela est déjà arrivé, en grande partie , pour les filatures; mais c'est une question d'avenir qui ne peut avoir maintenant pour la Russie qu'un intérêt secondaire. Il n'existe pour le moment, en Russie, que deux fabriques de toiles à la mécanique, celle d'Alexandrowsk, près de Saint-Pétersbourg, appartenant au gouvernement, et celle de M. Wrigt, à Saint-Pétersbourg ; toutes les deux ne produisent maintenant que des toiles à voiles et d'autres tissus ordinaires, et en assez petite quantité. M. Mertwago vient d'organiser tout récemment un nouvel établissement pour le tissage des toiles à la mécanique, à Wiblovo, près de Moscou ; mais comme , en gé-
néral, ce système de tissage ne joue encore qu'un rôle secondaire dans notre industrie liniëre, nous n'aurons à nous occuper ici que du tissage à la main sur les métiers ordinaires (1). Ces métiers sont construits parles paysans d'après d'anciens modèles, et se vendent au prix de 3 à 5 roubles argent, selon la largeur des tissus auxquels ils sont destinés , et selon le nombre des remises qui y sont ajoutées. On en confectionne aussi de plus ordinaires , à un prix plus modique. Un bon ouvrier a besoin de dix à quinze jours pour construire un métier, et peut gagner 2 à 2 ~ roubles argent par semaine. Les parties métalliques des métiers, que les paysans font aussi eux-mêmes, sont ordinairement mal confectionnées. En général, toute la construction en est assez défectueuse. On a encore peu profité des améliorations adoptées dans d'autres pays; et cette mauvaise construction des métiers à tisser exerce une influence très-défavorable sur les progrès de l'industrie linière. Ils sont ordinairement trop légers, et pas assez solides pour bien étendre la chaîne. Quelquefois aussi la faiblesse du fil oblige les tisserands à ne pas donner à la chaîne la tension nécessaire, et c'est ce qui est souvent cause du peu de consistance de nos toiles. A cela, il faut encore ajouter qu'en Russie, les métiers sont ordinairement conservés dans des pièces habitées et fortement chauffées, ce qui les détraque en en desséchant le bois ; tandis qu'à l'étranger, on a soin de les garder dans des hangars, des magasins ou d'autres pièces sans planchers qui conservent toujours un peu d'humidité. Pour remédier à cet inconvénient, nos tisserands aspergent quelquefois le plancher pendant ic
(1) Avant le tissage, on fait passer le fll h la cuisson, au savon ou h la Icssivo, pour le rendre plus souple et pour lui ôlcr la colle ({ul s'y trouve; et cette opération, qui tient en même temps lieu d'un premier degré de blanchiment, se fait aussi quelquefois avec un manque de soin qui nuit i\ la solidité du ûl.
INDUSTRIE. 3n
tissage; mais cela ne préserve pas les métiers lorsqu'ils sont hors d'usage. Les peignes de tisserand sont ordinal-* rement en jonc, et souvent même tout simplement en bois. Les peignes en cuivre et en acier ne commencent à s'introduire que dans les meilleures fabriques de toiles. Les paysans ne comprennent pas encore l'avantage de ces peignes métalliques, et ils les trouvent très-chers (ils coûtent près de trois fois autant que les peignes en jonc) (1). Cependant, pour le tissage des toiles larges et des grandes pièces de linge de table , les tisserands commencent à se servir des peignes de cuivre. L'encollage de la chaîne avant le tissage se fait souvent aussi d'une manière trèsnégligée. On ne voit nulle part des appareils perfectionnés pour celte opération , à l'instar de ceux dont on se sert dans d'autres pays, et qui sont indispensables, surtout dans les grands établissements.
Les métiers à la Jacquard ont déjà été introduits en Russie dans les principales fabriques de linge de table damassé, et commencent même à s'introduire parmi les paysans qui s'occupent du tissage du linge de table fin. Pour les tissus damassés ordinaires, on préfère encore généralement les anciens métiers. L'introduction des métiers à la Jacquard a été, dans les derniers temps , de plus en plus favorisée par l'abaissement du prix de ces métiers. (A Moscou, les métiers de cette espèce, de simple construction en bois, se vendent au prix de 11 à 17 roubles argent la pièce, et ceux en fer d'une construction perfectionnée , de 29 jusqu'à 46 roubles, selon le nombre des aiguilles). C'est aussi à partir de cette époque que la fabrication des tissus de lin damas-
(1) On paye les peignes selon le nombre de dents ; un peigne en jonc d'une centaine de dents revient à 6 et même à 10 kopecks argent, et un peigne métallique à 17, môme à 23 kopecks; mais en revanche ces derniers sont beaucoup plus durables.
ses a fait en Russie les plus sensibles progrès. Tant qu'on ne se servait, pour le linge damassé , que des métiers ordinaires avec les appareils usités pour les dessins, on ne fabriquait que'des toiles de qualité très-inférieure. Le linge de table fin, fabriqué en Russie était une espèce de rareté, et ne se vendait qu'à des prix exorbitants. Maintenant on en fait déjà de très-beau dans plusieui's fabriques, et le piix do cet article a considérablement baissé.
Les dimensions qu'on donne, en Russie, aux différentes espèces de toiles, quant à la longueur des pièces et à la largeur du tissu, sont très -variables et changent d'une localité à l'autre; il n'y a pas de règle ni d'usance bien établies. Ce n'est que pour les toiles à voiles, les ravendouk et les toiles flamandes, que les dimensions en usage sont invariables , grâces aux mesures prises par le gouvernement, et qui datent encore du temps de Pierre-le- Grand. Pour les toiles fines qui se vendent par pièces, on a, en quelque sorte, adopté la largeur de | archine (= 0,74 aune de France ) ; mais depuis quelque temps , on a commencé à se départir de cette règle. On économise de plus en plus sur la largeur, et il est rare maintenant de trouver des toiles devant avoir ^ archine ou 20 verchoks^ qui aient même 19 verchoks de mesure exacte. On les fait ordinairement de 17 à 18 verchoks. Les toiles qui avaient auparavant 1 archine, ou 16 verchoks de mesure exacte, n'ont maintenant que 14 verchoks de largeur. Il en est de même de toutes les autres espèces de toiles ; et qui plus est, les tisserands ne sont pas toujours très -consciencieux sur la mesure de longueur que la pièce doit contenir. Cesabus de confiance et l'absence d'une usancc bien établie ôtent au commerce de toile toute espèce de régularité, et lui font le plus grand tort, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Il serait bien à désirer qu'on parvînt à faire comprendre à nos tisserands qu'il serait dans leur propre intérêt d'adopter de
bonne foi certaines règles, et de ne pas s'en départir arbitrairement. Quant à la finesse des toiles, on n'en juge qu'à la vue. L'usage des petits instruments optiques, qui sont si simples dans leur construction, et qui servent à l'étranger à déterminer avec précision le nombre des fils que contient la chaîne, est presque encore inconnu. On ne les a introduits que dans quelques-uns des principaux établissements.
Les toiles de | archine se fabriquent de la finesse de 2,100 à 5,600 fils dans la chatae, et se vendent au prix de 17 kopecks à 2 roubles argent l'archine. Le gros de la fabrication consiste dans les toiles de 2,400 à 2,600 fils dans la chaîne. Les toiles très-fines, de 4,000 à 5,600 fils, sont rarement fabriquées pai' les paysans pour leur propre compte ; cette fabrication se trouve concentrée à Wéliko- Sélo, dans le gouvernement de laroslaw. Même dans les établissements appartenant aux propriétaires de terres, on fabrique rarement des toiles de plus de 3,600 fils dans la chaîne, sur { archine de largeur.
Voici, d'après les renseignements recueillis en 1844 par la commission d'enquête , à Wéliko-Sélo , le compte des frais de la fabrication d'une pièce de toile de 30 archines de longueur sur f archine de largeur, et de la finesse de S,400 fils dans la chaîne.
48 écheveaux de fil pour la chaîne à 45 kopecks
assignat
48 éeheveaux de fil pour la trame à 50 kopecks Le salaire du tisserand, à 20 kopecks par archine Le lavage du fil, à 3 kopecks par écheveau. . Le dévidage à 3 ^ kopecks par écheveau. . .
Le blanchiment, à 4 kopecks par archine. .
Autres petits frais
roubles. luipeck^.
roubles assi-
Total des frais. . . .
gnat, ou 8 roubles 29 kopecks argent =: 33 francs 46 centimes.
En admettant pour la vente le prix le plus modéré de 110 kopeeks assignat l'archine, ce qui donne pour la pièce 33 roubles , il resterait au fabricant un bénéfice net de 4 roubles assignat, ou de près de 14 pour 100,
Voici encore, d'après les mômes renseignements, le compte des frais pour la fabrication d'une pièce de toile de 30 archines sur 7 de largeur, de 4,800 fils dans la chaîne :
rooMrs. kopcckr.
40 écheveaux de fil pour la chaîne , à 4 4 5 kopecks
assignat 46 »
50 écheveaux de fil pour la trame, à 425 kopecks. 62 50
Salaire du tisserand 50 »
Lavage du fil à 3 kopecks par écheveau 2 70
Dévidage à 6 kopecks par écheveau 5 40
Blanchiment à 4 4 kopecks par archino 4 20
Autres menus frais 4 40
Intérêts du capital à 5 pour 400 8 60
Total des frais 4 83 roubl. 50 kopecks assignat, ou 52 7 roubles argent = 240 francs.
En admettant, pour le prix de vente, 200 roubles assignat (1 rouble 2 kopecks argent Tarchine), il resterait au fabricant un bénéfice net de 16 roubles 50 kopecks assignat , ou de 9 pour 100 (1).
Un bon tisserand peut tisser par jour 5 à G aunes de toile de la finesse de 2,400 fils dans la chaîne , ce qui lui fait gagner, en comptant 20 kopecks par archine , 1 rouble à 1 rouble 20 kopecks assignat = 28 7 kopecks à 34 7 kopecks argent, ou 1 franc 14 centimes à 1 franc 37 centimes par jour. Quelquefois on paye jusqu'à 30 kopecks par ar-
(0 En donnant ce calcul tiré du compte-rendu de la commission d'enqtidte , nous devons faire observer que les toiles do cette flnesse et de ce prix, qui égalerait le prix des meilleures toiles étrangères, se fabriquent très-rarement en Russie, et plutôt en guise d'essai et pour la montre que pour le commerce, et que nous n'en avons Jamais rencontré.
chine, ce qui donne un salaire de 1 rouble 50 à 1 rouble 80 kopecks assignat = 43 à51 ^ kopecks argent, ou 1 franc 72 centimes à 2 francs 6 centimes par jour.
Pour les toiles de ménage à l'usage des paysans, qui se vendent au prix de 5 à 7 roubles assignat, la pièce de 30 archines, ce qui répond au prix de 4 f à 6 y kopecks argent l'arcbine, un tisserand ne gagne que 50 kopecks assignat = 14 7 kopecks argent, ou 57 centimes par jour, en recevant 1 rouble 50 kopecks assignat, pour une pièce de 30 archines, qu'il peut tisser en trois jours.
Dans quelques contrées du gouvernement de laroslaw, là où il y a peu de terres arables, les paysans s'occupent du tissage l'année durant; mais le plus généralement, ils ne consacrent à cette occupation que sept ou huit mois de l'année^ Dans beaucoup de contrées, ce sont ordinairement les femmes qui tissent. On y emploie même souvent de jeunes filles et de jeunes garçons. Les tissus fabriqués ainsi par des mains débiles et peu exercées manquent souvent d'unité et de consistance.
Dans le gouvernement de laroslaw, où la fabrication des toiles est le plus avancée, il y a des villages où le lissage se fait d'une manière professionnelle ; chaque tisserand instruit son fils dans le métier, et le lui abandonne entièrement dès qu'il arrive lui-même à un certain âge. Aussi les toiles fabriquées dans les contrées où prédomine cet usage ont-elles plus de consistance, et jouissent d'une meilleure réputation.
Dans les contrées où l'on cultive beaucoup de lin , les paysans tissent ordinairement leur propre lin filé dans la famille, et lorsqu'ils n'en récoltent pas assez, ils en achètent. D'autres ne tissent que par commandes, et reçoivent le fil du fabricant ou du propriétaire de l'endroit. Ces tissages par commandes donnent souvent lieu à des contestations, à cause de l'inégalité des écheveaux et de