‹ Études sur les forces productives de la Russie (volume 2)Chapitre 27 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

rincxactitude dans la mesure , défectuosités que nous avons déjà mentionnées.

Les toiles de ménage, qui se vendent sans apprêt, sont tissées ordinairemenl parles femmes, dans les chambres habitées. Mais les tisserands de profession ont bientôt reconnu les inconvénients de ce mode de fabrication, et ils travaillent ordinairement dans des bai'aques munies de fenêtres, qu'on appelle mvietielki, et qu'on construit habiluellemcnt près des courants d'eau. Tantôt c'est un seul paysan qui construit ces baraques ou ateliers, et les loue 2 roubles argent par hiver pour la place d'un ouvrier; tantôt ce sont plusieurs tisserands qui les construisent à frais communs , et tirent au sort les fenêtres qui doivent tomber en partage h chacun des intéressés.

Il n'y a pas, en Russie , d'écoles de tisserands proprement dites. Le tissage et le filage s'apprennent simultanément en famille; ainsi, par exemple, à Wéliko-Sélo, les nilcs, dès l'âge de sept ans, commencent à filer; puis on les emploie au dévidage, et à douze ans, on leur apprend à tisser des toiles de ménage ; à seize, elles commencent à tisser des toiles fines pour le cîommerce. Dans les contrées où le tissage se fait d'une manière professionnelle, les tisserands prennent en pension de jeunes élèves dont les parents leur payent 7 à 11 roubles = 28 à 44 francs, pour l'entretien et l'apprentissage pendant sept mois; mais, dans la plupart des cas, les apprentis sont, ju^ qu'à l'âge de treize à quatorze ans, employés à dévider le fil et à préparer les bobines, et reçoivent pour cela un salaire de 2 à 6 roubles argent par hiver. Les tisserands qui ont beaucoup de commandes, en prennent d'autres à gages qu'ils font travailler chez eux, et leur payent jusqu'à 23 roubles argent par hiver, en les nourrissant à leurs frais. Quelques propriétaires établissent dans lems terres des fabriques de toiles dans lesquelles ils admettent pour l'apprenti^age de

jaunes élèves, qu- ils emploient ensuite daiis leurs établisse^ luents, ce qui a en même temps une très-bonne influenoe sur la fabrication des toiles chez les paysans.

Les défauts qu'on trouve à nos toiles sont :

I" Le peu de consistance du tissu; défaut qui provient, non-seulement de la faiblesse des fils et de la légère construction des métiers à tisser, mais aussi de ce que les tisserands, pour aller plus vite en besogne, ne frappent pas, à dessein, assez fortement avec le battant. Les toiles tissées ainsi comptent ordinairement, dans une archine carrée, plus de fil dans la chaîne que dans la trame; tandis que les bonnes toiles présentent, dans le tissu, des carrés plus réguliers, et dans les toiles très-fines^ il entre mônie, sur un pouce carré, plus de fil dans la trame que dans la chaîne, Qjiielquefois aussi on prend un fil trop fin pour la trame, par rapport à celui de la chaîne. C'est ce qui devrait faire sentir le besoin de l'usage des verres grossissants pour l'examen des toiles à leur achat ;

2** Les traces courantes ou reprises qui proviennent tan^tôt de la faiblesse du fil, et tantôt de la négligence du tisse^^ rand^ qui n^ fait pas bien attention aux fils qui se rompent, et continue la besogne avant d'avoir renoué la chaîne ;

8° Les doubles fils dans la trame, défaut qui provient également de l'inattention dans le tissage ;

l"* Les nœuds ou taches qui proviennent de l'inégalité des fils ou du mauvais assemblage de plusieurs fils qui sç rompent à la fois ;

5*» Le duvet qui couvre le tissu, défaut qui provient de ce que le fil, n'étant pas assez bien tordu, se divise et devient cotonneux après le lavage et la cuisson, mais qui dépend plus encore du mauvais peignage. Il est notoire qu'à l'étranger on fait passer les tissus par-dessus des cylindres fortement chauffés, qui brûlent le duvet (ce qui s'appelle flambage) , ou bien on bat le fil avec des marteaux plats avant le tis-

sage , opérations qui sont rarement en usage en Russie ;

6** Enfin l'inégalité du tissu , qui vient tantôt de ce que la chaîne ne se trouve pas toujours dans une situation parfaitement horizontale, et tantôt de l'inattention ou de la négligence calculée de l'ouvrier qui tisse mieux aux deux bonis de la toile que dans le milieu de la pièce.

Le blanchiment et l'apprêt des toiles sont faits par les paysans d'une manière très-défectueuse et sans beaucoup de soin. Dans quelques contrées, on se sert de la chaux pour accélérer le blanchiment, et comme cet usage est pratiqué la plupart du temps sans discernement et sans les précautions nécessaires, la chaux corrode le tissu, et il arrive souvent que le linge, apprêté de cette manière, tombe en lambeaux lorsqu'il est resté longtemps en magasin.

Des blanchisseries bien organisées n'existent ordinairement qu'auprès des fabriques de toiles flamandes, de ravendouk et d'autres tissus de ce genre , dont la fabrication exige en général des arrangements et des appareils plus compliqués que celle des toiles de ménage ordinaires et des toiles fines préparées pour le commerce.

M. Karnovitsch , dont les soins éclairés ont rendu de grands services à l'industrie linière du gouvernement de laroslaw, et auquel cette industrie doit ses principales améliorations, a été le premier à établir chez lui une blanchisserie bien organisée, avec un établissement pour l'apprêt des toiles , à l'instar de ceux de Biclefeld, en Westphalic, d'où il a fait venir, à cet effet, un blanchisseur et un apprêteur. Guidé dans tout ce qu'il entreprend, non par l'intérêt exclusif de ses établissements, mais par l'intérêt général de notre industrie linière, M. Karnovitsch accepte pour l'apprêt et le blanchiment toutes les toiles qu'on lui envoie, et son principal but a été de familiariser nos paysans avec l'avantage des bons procédés dans ces dernières opérations (le l'industrie linière. Ne recherchant dans cette en-

treprise aucun bénéfice pécuniaire pour lui-même, il a fixé le prix de l'apprêt et du blanchiment à un taux modéré proportionné aux frais de cette opération ( 4 kopecks argent par archine) ; mais il est à regretter que nos tisserands aient jusqu'à présent montré peu d'empressement à profiter de cet établissement. Cela s'explique, comme le fait observer la commission d'enquête, par deux causes assez naturelles : 1" nos populations agricoles sont en général trop peu portées à adopter les améliorations qui changent leurs anciens errements et les procédés auxquels elles sont dès longtemps habituées; 2** le blanchiment et l'apprêt ordinaire sont faits par les femmes des paysans avec des appareils et des moyens si simples qu'il ne leur coûte presque rien : aussi les toiles apprêtées se vendent-^elles souvent presque au même prix que les toiles écrues. Les frais du blanchiment perfectionné, quelque modiques qu'ils soient, constituent pour eux une nouvelle dépense qui ne peut pas leur être indifférente. Quant aux avantages bien réels qu'ils pourraient retirer, avec le temps , de leur commerce de toiles en les livrant dans un meilleur état, ils n*ont pas assez de prévoyance pour savoir les apprécier. Il faut aussi considérer que nos paysans sont souvent pressés par les circonstances et le besoin d'argent, et obligés de se hâter de porter leurs toiles au marché, ce qui ne leur laisse pas quelquefois le temps nécessaire pour livrer leurs tissus au blanchiment dans les établissements fondés à cet effet, et pour attendre la fin de cette opération qui dure toujours quelques semaines.

A ces causes particulières de l'insuccès de l'entreprise de M. Karnovitsch nous devons en ajouter une plus générale qui se reproduit dans toutes les branches de notre industrie linière. Dans les pays étrangers , les établissements pour le blanchiment et l'apprêt des toiles appartiennent aux fabricants qui distribuent le fil aux tisserands et reçoi-

vent de ces deniîei*s les toiles écrues pour les btanohif , îeS apprêter et les livrer au commerce ; tatidis quei chez nous, ce sont les paysans qui font le métier de fabricants , et il eât assez naturel qu'ils trouvent préférable d'en effectuer eux-mêmes, tant bien que mal , toutes les opérations que de faire des avances d'argent comptant qui pourraient souvent les gêner. Si M. Karnovitsch achetait aux paysans les toiles écrues pour les ap];)rêter et les vendre pour son compte, son entreprise aurait, selon nous, plus de chances de succès.

Le blanchiment chimique par le chlore n'a commencé que depuis peu à s'introduire en Russie, et il y est encore très-peu en usage. C'est encore M. Karnovitsch qui a été le premier à organiser ce mode de blanchiment, pour l'utilité générale , dans sa fabrique de toiles à Talitsa, et cet essai a eu un succès qui dépassa toute attente. Au commencement, les paysans montraient quelque méfiance à l'égard du blanchiment chimique; mais, entraînés surtout par la célérité de ce procédé qui se termine dans le cotirl espace de quatre à neuf jours tout au plus, il^ y prirent goût, et cette entreprise a mieux réussi que tous les essais qu'on avait faits précédemment pour introduire chez nous un meilleur système de blanchiment.

Outre la célérité du procédé, le blanchiment chîmîcjue à l'avantage d'être tout à fait indépendant des variations atmosphériques, et l'expérience a prouvé qu'employé avec précaution et avec les connaissances nécessaires, il ne porte aucun préjudice à la consistance des toiles ; mais l'application aux tissus de lin en est plus difficile et exige plus de soins que le blanchiment des tissus de coton par ce procédé. Dans plusieurs pays, et nommément en Belgique et dans quelques contrées de l'Allemagne, on préfère encore le blanchiment ordinaire atmosphérique. Dans ces pays, le blanchiment ordinaire étant aussi beaucoup plus perfcd-

INDUSTRIE. ait

tionné, rapplication des procédés chimîqtîes ësl tiôè amélioration moins indispensable ; mais en Russie où, Côrtime nous l'avons déjà fait observer, le blanchiment et l'apprêt des toiles sont encore très-défectueux, et se font d'une manière très-négligée, où, pour accélérer ces opérations , an se sert encore , dans plusieurs contrées , de la chaux sans assez de précaution et au grand détriment de la solidité des tissus, le blanchiment au chlore , dans des établissements bien organisés à cet effet, peut avoir des conséquences très-favorables pour notre industrie linière.

Or, à toutes les défectuosités dans la fabrication que nous avons déjà signalées nous devons encore en ajouter une qui peut, de prime abords paraître très-secondairé , mais qui n'en exerce pas moins une influence préjudiciable sur notre commerce de toiles. Dans les pays étrangers, les pièces de toile sont pliées de manière qu'en les ouvrant on puisse examiner les deux bouts de la pièce et s'assurer si le tissu est égal. Chez nous , on a l'habitude de rouler les pièces de manière que , pour examiner l'égalité du tissu , il faut dérouler toute la pièce ; ce qui est souvent très-embarrassant pour l'acheteur.

La fabrication des toiles fines, et surtout de celles qui ont cinq quarts d'archine de largeur, à l'instar des toiles étrangères, se concentre principalement dans le gouvernement de laroslaw ; son siège principal est à Wéliko-Sélô, qui est aussi le point central pour le commerce des toiles de toute espèce. On en vend aux foires de cet endroit jusqu'à 60,000 pièces par an. Les toiles fines sont expédiées pour Moscou et Saint-Pétersbourg, et pour la foire de Nijni-Nowgorod ; et les toiles de ménage s'expédient principalement pour l'Ukraine ; une partie aussi pour la foire de Nijni. C'est à Wéliko-Sélo qu'a pris naissance la fabrication des toiles fines, il n'y a pas plus de vingt-cinq à vingt-sept ans. Avant cette époque, on n'y produisait que des toiles de mé-

m INDUSTRIE.

nage, connues dans le commerce sous le nom de noviny. On fabrique aussi des toiles fines dans le gouvernement de Kostroma, mais en petite quantité, et seulement chez quelques propriétaires. Les paysans de ce gouvernement s'occupent, de préférence, de la fabrication des toiles de ménage, tant pour leurs besoins domestiques que pour le commerce. Cette dernière espèce de toiles se fabrique dans les gouvernements de laroslaw, de Kostroma, de Wologda et dans beaucoup d'autres contrées. Pour les besoins domestiques, on en fabrique plus ou moins dans toute la Russie.

La fabrication des tissus damassés qui exige des appareils mécaniques plus compliqués constitue , en quelque sorte, dans l'industrie linière la transition d'une fabrication de ménage à l'industrie proprement dite, qui est du domaine des grands établissements industriels. Cependant les tissus damassés ordinaires sont encore du ressort de l'industrie de nos paysans. Prise dans sa plus grande acception, cette branche d'industrie appartient principalement au gouvernement de Kostroma; celui de laroslaw ne vient, sous ce rapport, qu'en seconde ligne. Le centre de cette branche de l'industrie linière se trouve dans le village de Wytschouha (gouvernement de Kostroma), et s'étend de là jusqu'à la ville de Kineschma. C'est dans cette contrée aussi que se trouvent les principales fabriques de linge de table lin appartenant au général Mengden et à MM. Mindowski et Konowalow. Les tissus damasses ordinaires pour les serviettes et les essuie-mains , de 24 aunes la pièce sur 1 verschoks = 0,371 aune de France (1) de largeur qui se fabriquent à Wytschouha et dans les environs, forment le gros de cette branche d'industrie. On emploie ordinairement , pour le

(1) Une archine conticnl 16 verschoks = 0,593 aune de France.

tissage d'une pièce, 10 écheveaux de fil, qui coûtent 86 kopecks à 1 rouble argent. La pièce se vend au prix de 1 rouble 14 à 1 rouble 28 7 kopecks. Quelquefois, le prix de ces tissus tombe à 1 rouble argent, de sorte qu'il n'y a pas beaucoup à gagner sur cette fabrication. Le tissage est fait principalement par les femmes des paysans qui reçoivent, lorsqu'elles travaillent par commande 13 à 17 kopecks argent par pièce. Une ouvrière diligente peut tisser trois à quatre pièces par semaine, et gagner, par conséquent, 6 7 à 11 7 kopecks argent par jour. Autrefois, ces tissus se vendaient au prix de 2 roubles à 2 roubles 30 kopecks argent la pièce ; mais les pièces contenaient ordinairement 30 archines sur | et même 1 archine de largeur. On trouve encore maintenant des pièces de tissus damassés de Wytschouha d'une meilleure qualité, de 27 archines de longueur sur 7 de largeur, qui se vendent au prix de 2 roubles 57 à 3 roubles 14 kopecks la pièce. Le tisserand reçoit pour une pièce de cette espèce, qu'il peut tisser en trois jours, 1 rouble 20 kopecks assignat , ce qui lui donne un salaire de 40 kopecks assignat ou 1 1 7 kopecks argent par jour. Ces tissus s'achètent aux bazars de Wytschouha, de Kineschmaet de Pless, de première ou de seconde main, par des Arméniens ou des marchands russes qui l'expédient pour l'Ukraine. On en envoyait autrefois des parties considérables en Amérique ; mais ce commerce a beaucoup diminué dans les derniers temps, ce qui provient en grande partie du mauvais blanchiment , de la fabrication défectueuse en général de ces tissus et de l'inexactitude dans la mesure pour la largeur et la longueur , circonstances dont l'industrie anglaise a profité pour nous supplanter.

Après les tissus damassés ordinaires de Wytschouha, se rangent, en première ligne, sous le rapport de l'industrie linièrê de ces contrées, le linge de table d'une fabrication plus perfectionnée, qui se vend à la douzaine et par assor-

SSO INDUSTRIE.

timent avec les nappes (les serviettes de la dimension d'une archine carrée et la nappe de 8 archines de longueur sut 3 archines de largeur). Ce linge de table est tissé sur des métiers avec appareils et assortiment {is priborami). On a essayé d'introduire dans la construction de ces métiers les perfectionnements adoptés dans d'autres pays; mais ces essais n'ont pas réussi. En revanche, on a commencé à introduire pour cotte fabrication les métiers à la Jacquard, ce qui est un progrès important dans cette branche d'industrie. Les tisserands travaillent ordinairement dans des baraques vitrées dont nous avons déjà fait mention, tantôt pour leur propre compte, tantôt par commande. Dans ce dernier cas, ils reçoivent 71 kopecks à 1 rouble argent pour une douzaine de serviettes, et 28 ^ à 34 | kopecks pour une nappe de 3 archines de largeur. Un bon ouvrier peut tisser une douzaine de serviettes par semaine, ce qui lui fait gagner 12 à 17 kopecks par jour, le dimanche non compté. Un tisserand, qui a son propre métier, gagne avec un aide jusqu'à 500 roubles assignat ou 142 roubles 86 kopecks argent par an, dont il paye 100 roubles assignat à son aide, et 50 roubles au dévideur qui prépare les bobines, de sorte qu'il ne lui reste que 350 roubles ou 100 roubles argent, sur lesquels il paye encore pour la cuisson du fil 5 kopecks assignat par écheveau. On emploie à cette fabrication du lil de moyenne finesse du prix de 13 à 17 kopecks argent l'écheveau. Une douzaine de serviettes de celte espèc(î se vend de première main au prix de 3 roubles* 14 kopecks à 3 roubles 71 kopecks la douzaine, et les nappes de 3 archines de largeur de 70 kopecks jusqu'à 1 rouble 14 kopecks l'archine de longueur. Cctle marchandise s'expédie à la foire de Nijni-Nowgorod, en Ukraine, et en partie aussi pour les pays étrangers.

Depuis dix à douze ans, on fabrique aussi, dans le gouvernement de Kostroma, beaucoup de linge de table mâle de

ëotoJi. On prend le fil de coton pour la chaîne et le fil de lin pour la trame. Cette espèce de tissu se fabrique beaucoup plus vite et se vend à beaucoup meilleur marché.

Le linge de table très-fin ne se fabrique que dans les grands établissements industriels organisés à cet effet ; mais cette industrie perd visiblement de son importance. Les trois fabriques principales de toiles et de linge de table fiii, dans le gouvernement de Kostroma, sont celles du général Mengden et des négociants Konowalow et Mindowski, dont le dernier s'occupe principalement de la fabrication des tissus de coton ; la fabrication des tissus de lin ne joue dans son établissement qu'un rôle secondaire. Toutes ces fabriques travaillent sur des métiers à la Jacquard. Les tissus les plus fins des fabriques de Konowalow et de Mindowski sont des essuie-mains qui se vendent à 14 roubles 86 kopecks la douzaine, et le linge de table dont la garniture de deux douzaines de serviettes avec une nappe de 8 archines sur 3 archines de largeur, se vend à 31 ^ roubles argent. Le tisserand reçoit, pour une nappe de 3 archines de largeur, 34 à 40 kopecks argent par archine de longueur, et pour une douzaine de serviettes, 1 rouble 28 kopecks à 1 rouble 41 kopecks argent. Un bon ouvrier, avec un aide, peut tisser 1 archine de nappe, et gagner 37 kopecks argent par jour. En tissant les serviettes, un seul tisserand peut gagner 23 à 26 kopecks argent par jour.

Dans la fabrique du général Mengden, on fait du linge de table très-fin. Cette fabrique occupe le premier rang dans notre industrie linière, tant sous le rapport de la perfection de ses tissus que sous celui de son organisation intérieure. Elle peut semr de modèle à tous les établissements de ce genre. Grâce à la bonne distribution du travail, à l'introduction de bons procédés pour la fabrication, et à une surveillance active et éclairée, cet établissement est à même de produire des tissus fins, que^

d'autres ne peuvent fabriquer qu'avec perte. Les produits de cette fabrique ont figuré à plusieurs expositions de l'industrie nationale, et ils ont attiré l'attention de tous les connaisseurs. Pour certaines espèces de tissus, on emploie du fil anglais à la mécanique n" 70 à 120, en y mêlant quelquefois du fil indigène du prix de 39 kopecks la livre =3 francs 82 centimes le kilogramme. Les tissus très-fins sont, pour la plupart, fabriqués par commande pour les marchands de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Le linge de table de moyenne qualité est envoyé dans l'intérieur, et principalement à Riga et à la foire de Nijni. On fabrique aussi dans cet établissement des toiles fines de 4,000 fils dans la chaîne, 7 archine de largeur. Ces toiles sont ordinairement tissées par les femmes de paysans. La plupart des tisserands sont des paysans appartenant à la terre du général Mengden. Il n'y a qu'un très-petit nombre de tisserands pris à gages , et tous les autres travaux de la fabrique sont exécutés par les paysans du propriétaire, leurs femmes et leurs enfants. Tous ces ouvriers reçoivent, outre la nourriture, un salaire qui n'est pas de beaucoup inférieur à celui des ouvriers libres ; et les métiers, avec tous leurs assortiments, appartiennent au propriétaire (1). Les tisserands, après avoir terminé leur apprentissage dans la fabrique, peuvent gagner de 26 à 36 roubles argent par an, pendant que leurs femmes, en s'occupant du tissage ou du blanchiment, gagnent 17 à 26 roubles argent, et chaque garçon de la même famille gagne encore environ 14 roubles argent par le dévidage et en préparant les bobines ; de sorte que la famille d'un

(1) On voit, d'après cela, qu'un établissement basé sur de pareils arrangements économiques, quelque bonne que soit d'ailleurs son organisation sous le rapport des procédés de fabrication, ne peut pas travailler à bon marché, car la maind'œuvre y revient assez cher.

paysan peut gagner en commun jusqu'à 250 roubles assignat ou 71 roubles 40 kopecks argent =285 francs. Cet établissement réunit le double avantage de répandre le bien-être dans la population de la contrée et d'exercer une très-bonne influence sur le progrès de notre industrie linière par l'exemple d'une bonne organisation et par l'introduction des bons procédés de fabrication.

Il y a aussi une grande fabrique de linge de table à laroslaw, appartenant au négociant Jakowlew, dont les tissus jouissent depuis longtemps d'une certaine réputation. - C'est le plus ancien établissement de ce genre en Russie. Il fut fondé en 1722. Il y avait une population de près de 2,000 individus attachés à cette fabrique : cette population a été rachetée par le Gouvernement, à la demande du propriétaire actuel et incorporée dans la classe de la bourgeoisie de la ville de laroslaw. Cet établissement a, en général, beaucoup perdu de son ancienne importance et ne travaille plus qu'avec des ouvriers libres. Il occupe cependant encore environ 150 tisserands.

Dans son état actuel , cette fabrique ne rapporte plus que de minces bénéfices. Ses bâtiments sont dans un état de délabrement qui exige de fréquentes réparations , et elle travaille encore d'après d'anciens procédés qui ne sont plus en rapport avec les progrès que cette branche d'industrie a faits dans les derniers temps. C'est un établissement en décadence, qui exigerait une réorganisation complète.

A Moscou il n'y a plus maintenant qu'une fabrique de linge de table de quelque importance. Elle appartient au négociant Kouzmine. Elle employait autrefois, pour les trois quarts de ses produits, du fil à la mécanique venant de l'étranger ; mais dans les derniers temps, ce fil a été remplacé, en grande partie, par le fil indigène. On y paye aux tisserands 1 rouble 14 kopecks argent pour une nappe

d'une aune de long et de 3 archines dp largeur. Un boB ouvrier peut tisser 1 archine et demie par jour, et gagner, par conséquent, environ 7 roubles argent = 28 francs par semaine. Pour une douzaine d'essuie-mains qui se vend 17 roubles argent, le tisserand reçoit 25 roubles assignat ou 7 roubles argent. ]^e tissage de la douzaine prend environ deux semaines, ce qui donne un salaire de 58 kopecks par jour, en décomptant le dimanche. Ce sont des frais de production assez considérables.

Le linge de table qui vient de cette fabrique appartient encore aux meilleurs produits de notre industrie liniôre , quant à la consistance et à l'égalité du tissu ; mais ils laissent beaucou[) à désirer sous le rapport de rap[)rét et du blanchiment.

Nous devons encore faire mention d'une nouvelle fabrique de linge de table et de toiles fines , établie depuis quelques années, près de Riga, par M. Janke, do^res produits, et surtout les toiles (ines, ont attiré YaHi/t du des connaisseui's à l'exposition de Sainl-Pétersbourjjcia Tannée 1819. Les toiles de cette fabrique, qui emploie prin(iipalement du lil anglais à la mécanique , se vendent au prix de 34 à 68 roubles argent la pièce de 48 archines; ce qui donne le prix de 70 kopecks à 1 rouble 41 kopecks =2 francs 80 centimes à 5 francs 64 centimes i'ai*chine. Ces toiles peuvent rivaliser avec les meilleures toiles de l'étranger. Le linge de table de la mémo fabrique appartient également aux meilleurs tissus de ce genre, mais le prix en est comj)arativement plus élevé.

Cet établissement, qui travaille maintenant avec plus de vingt métiers à la Jacquard , peut a(;({uérir, avec le temps , une grande imporlanc(î dans notre industrie liniôre.

Les commandes pour le linge de table très-fin avaient considéraJ;)lcment diminué dans les principales fabriques.

et notamment dans celle du général Mengden, à la suite de l'abaissement du tarif, survenu en 1842, pour les tissus de lin importés par voie de terre.

Cependant le droit de 1 rouble 20 kopecks par livre représentait encore , pour le linge de table très-fin , 20 à 30 pour 100 et pour le linge de table ordinaire 100 pour 100 et au delà; ce qui prouve que, sous le rapport du prix, même nos meilleures fabriques de linge de table ne peuvent pas encore soutenir, sans une forte protection, la concurrence de rindustric étrangère. Ce fait se manifeste également en ee qui concerne les toiles : en voici la preuve tirée du coraple-rendu de la commission d'enquête plus d'une fois nrientionnée :

Une pièce de toile de Bielefeld, qui coûte sur les lieux 18 roubles et pèse douze livres de Russie, payait en droit dFentiée, d'après le tarif qui était en vigueur jusqu'à la fin 'génemée 1880 (à 1 rouble 20 kopecks par livre), 14 roubles ne tip'^^cks ou 108 pour 100. En y ajoutant les Irais de cepeport, de commission, etc., montant à 2 roubles 50 kopeeiu, la pièce revenait au marchand de Saint-Pétersbourg à 29 roubles 90 kopecks, et se vendait 34 roubles 30 kopecks ; de sorte qu'il restait encore un bénéfice de 4 rou- Ues 40 kopecks ou de 14 f pour 100.

Une pièce de toile fine, qui a coûté à Bielefeld 70 roubles et pèse 10 livres, payait un droit d'entrée de 12 roubles éfoivalant à 17 pour 100. En y ajoutant, comme ci-dessus yrark transport, la commission, etc., 2roubles 50 kopecks, la pièce revenait à 84 roubles 50 kopecks , et se vendait 100 roubles argent ; elle donnait, par conséquent, au marflhaad de Saint-Pétersbourg un bénéfice de 15 roubles 50 kopedES ou de 18 7 pour 100. Jusqu'à l'année 1842, les toiles de toute espèce, arrivant par terre ou par mer, payaient sans distinction 1 rouble 85 kopecks par livre, ce qui équivalait presque à une prohibition ; car U n'y avait que les toiles

les plus fines qui pussent supporter, jusqu'à un certain point, de pareils droits.

Ces faits démontrent suffisamment que le système prohibitif, adopté en 1822, n'a pas beaucoup profité aux progrès de notre industrie liniôre, et que ce n'est que par la voie d'autres moyens, savoir par des améliorations dans les procédés et dans les appareils de la fabrication, secondées par une protection modérée qui n'exclut pas le stimulant de la concurrence, que cette industrie pourra marcher et se développer. Aussi la commission d'enquête s'eslrclle, dans le lemps, prononcée contre le retour aux droits prohibitifs du tarif de 1822 réclamé par quelques fabricants.

Le gouvernement a également reconnu l'inefficacité d'une protection exagérée, et le droit de 1 rouble 85 kopecks pour les toiles importées par mer et de 1 rouble 20 kopecks pour les toiles importées par voie de terre, sans distinction des qualités, a été réduit dans le nouveau tarif : pour les toiles ordinaires à 40 et à 60 kopecks, et pour les toiles fines à 60 kopecks et à 1 rouble selon qu'elles sont importées par terre ou par mer.

La commission d'enquête donne dans son compte-rendu les prix comparatifs suivants des toiles belges et des toiles russes :

Une toile de 2,600 ^^:ls dans la chaîne sur cinq quarts d'archine de largeur, qui coûte en Belgique 26 kopecks argent l'archine, revient dans le gouvernement de laroslaw à 34 jusqu'à 37 kopecks l'archine , ce qui fait une différence en plus de 30 à 42 pour 100.

Une toile de la môme largeur, de 3,400 fils dans la chaîne, coûte en Belgique 53 kopecks argent l'archine, et dans le gouvernement de laroslaw 65 à 85 kopecks ou 22 à 60 pour 100 plus cher.

Une toile de 4,200 fils coûte en Belgique 68 kopecks

Farchine, et à laroslaw, 1 rouble 14 à 1 rouble 43 kopecks, ou 68 à 110 pour 100 plus cher.

On voit, par le rapprochement de ces prix, que la différence augmente à mesure qu'on avance dans la finesse du tissu; car tandis qu'elle n'est que de 30 à 40 pour 100 pour les toiles de moyenne qualité , elle monte jusqu'à 100 pour 100 et au delà pour les qualités très-fines ; et que dans les régions supérieures de cette industrie, nous avons encore une grande distance à franchir pour atteindre les progrès de l'industrie étrangère.

' Cette différence de prix s'explique par la différence du coût de la main-d'œuvre. En Belgique, on paye au tisserand, pour le tissage d'une toile de 3,400 fils dans la chaîne , 12 kopecks par archine, et à Wéliko-Sélo, dans le gouvernement de laroslaw, 21 roubles assignat pour une pièce de trente archines, ce qui fait 83 kopecks assignat ou 23 1 kopecks argent par archine, ou le double du salaire du tisserand belge ; et ce dernier tisse mieux et plus vite. Il fait 1 7 archine par jour, tandis qu'à Wéliko-Sélo, où le tissage est fait ordinairement par les femmes des paysans, une ouvrière tisse rarement plus d'une archine par jour, de sorte que l'ouvrier belge, en gagnant seulement 17 7 kopecks par jour, fournit près de 50 pour 100 plus de besogne et une besogne mieux faite qu'une tisseuse russe qui gagne environ 26 à 28 kopecks par jour. C'est une preuve de plus que la main-d'œuvre est en Russie plus chère qu'à l'étranger, dès qu'il s'agit d'un travail plus fin qui exige une certaine aptitude de l'ouvrier ; tandis que le salaire d'un ouvrier ordinaire n'est nulle part à aussi bon marché, et cela se reproduit dans toutes les branches d'industrie. On peut en tirer la conséquence que notre industrie doit s'attacher de préférence à la fabrication des tissus ordinaires et de moyenne qualité, et ne s'engager qu'avec précaution et mesure dans celle des articles de luxe.

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