DE LA FORMATION
suivant de Saussure, sur le sommet du Mont-Blane ; ▼oici ce qu'il dit à cet égard : a Dés qu*il s'élève un <c vent un peu fort, ce vent déchire ce vernis, soulève « ces écailles et les fait voler à une très-grande han- « teur. n s'y joint des neiges en poussière que le vent « entraine encore plus facilement. On voit alors, des « vallées voisines, une espèce de famée que l'on pren- <c drait pour un nuage qui s'élève de la cime en sui- « vaut la direction du vent. Les gens du pays disent « alors que leMont-Blanc fume sa pipe (*). J'aivu cette année le névé recouvert de semblables croûtea de glace au bas de la Strahleck. On conçoit que sur les plus hautes cimes l'évaporation ait à-peu-près seule prise sur les neiges; mais comme l'air est habituellement à une température trop peu élevée , il ne s'en absorbe qu'une faible partie, et l'on devrait s'attendre à les voir s'accumuler indéfiniment, si les vents n'en enlevaient une bonne partie. Aussi suffit-il du plus léger vent pour soulever cette neige fine et l'emporter dans toutes les directions.
L'action dissolvante du soleil sur les neiges augmente en raison inverse de la hauteur ; mais ici encore il faut tenir compte de la position des cimes ; sur les flancs septentrionaux les neiges sont plus persistantes que sur les flancs méridionaux ; elles se transforment moins facilement en glace. C'est essentiellement sur
(*) De Saussure, Voyage dans lc$ Alpes, T. 4, p. 203 § 2013.
DES GtAClEaS. 139
les hauts plateaux ou les mers de glace proprement dites, que s opère la transformation du glacier. De toute la masse de neige qui y tombe annuellement , une partie est absorbée par levaporation ; une trèsfaible partie s'échappe à letat liquide par les canaux souterrains ; mais la partie la plus considérable se transforme en glace au moyen de la fonte opérée à la partie supérieure, Feau servant à cimenter les couches inférieures, qu elle transforme en glace en se congelant avec elles. Il est rare que dans les lieux trèsélevés la couche annuelle entière soit transformée en glace. Cette transformation de la neige en glace ^ je voudrais pouvoir dire cette glacification progressive de la neige, est cause que certains passages inaccessibles pendant toute l'année deviennent praticables pendant les derniers mois de Tété. Tel est entre autres le glacier de Saint-Théodule , au col de Saint-Jacques , qui ne peut être franchi qu'aux mois d'août et de septembre. Encore à cette époque toute la neige n'est-elle pas fondue ; c'est pourquoi il convient de prendre ses mesures pour le passer avant que la chaleur de midi ait ramolli la croûte extérieure de la neige qui , le matin, est ordinairement assez dure pour pouvoir être fran^ chie sans danger et surtout sans fatigue.
La neige qui tombe sur l'extrémité inférieure des glaciers est loin d'avoir la même importance pour le mécanisme de leur mouvement. Elle se fond ordinairement avant d'avoir eu le temps de passer à l'état
140 BE LA FOUfATION
de glace oompacte ; c'est ce qui fût qu'an printemps^ après la fonte des neiges, on retrouve ordinairement les blocs de la sorfiBu» du glacier aussi dégagés de glace qu'ils Tétaient en automne. Si, au contraire, une partie de la neige avait formé une nouvelle couche de glace dans cette partie du glacier, on devrait les trouver plus ou moins enfoncés danscette glace, c<Mnmecelaarédlement lieu dans les régions supérieures. La hauteur à laquelle la neige tombée sur les glaciers se transforme en glace n'est point une ligne constante , comme nous l'avons vu au Chap. 3 ; elle varie dans les divers glaciers, et m^e dans un seul et même glacier, suivant les années. Dans les glaciers qui descendent au midi, et où l'influence des rayons solaires agit d'une manière plus intense , cette ligne est sensiblement plus élevée que dans les glaciers qui débouchent au nord. De même si un hiver a été très-neigeux et que le printemps qui succède offre de firéquentes alternances de chaud et de froid , toute la neige n'aura pas le temps de se fondre sur place ; mais il s'en transformera une partie «i glace, qui s'acheminera avec la masse entière du glacier vers la partie inférieure.
Ce qui prouve en outre que les glaciers se forment presque exclusivement dans les hautes régions, c'està-dire au-dessus d'un niveau qui ne peut guère être de moins de 7,000 pieds, mais qui souvent est bien plus élevé, c'est que l'on rencontre souvent, à des hauteurs très-considérables, enclavés entre des glaciers.
DES GLACIERS. t4i
de vastes espaces couverts de verdure , qui jamais, de souvenir d'homme^ n'ont été envahis par la glace. Or, s'il était vrai , comme on l'a prétendu , que la glace des glaciers se reproduisît mr pUm par la* congélation de la neige qui y tombe pendant l'hiver, on ne concevrait pas pourquoi la neige qui tombe en aussi grande abondance sur ces espaces non recouverts par les glaciers , ne se transformerait pas également en glace , et pourquoi les glaciers se trouveraient de préférence dans les vallées (*).
Mais, me direz-vous, du moment que la neige fond pendant le jour, et que Veau qui est résultée de cette fonte se congèle pendant la nuit^ toutes les conditions que vous avez assignées à la formation des glaciers , c'est-à-dire à la tranrformation de la neige en glace se trouvent réunies ; et, cela étant, pourquoi ne se formerait-il pas des glaciers à des niveaux inférieurs à celui des hauts névés ? Je suis loin de prétendre qu'on ne rencontre pas quelquefois, au printemps, des glaces en des endroits où^ une année auparavant, l'on avait observé des neiges. Souvent les guides des Alpes
(*) Je sais très-bien que par l'action réfrigérante 'de ses couches inférieures le glacier active pendant la nuit la congélation de Teau résultant de la fonte de la neige qui gît à sa surface ; mais cette influence ne saurait être d'aucun effet sur la formation même des glaciers, puisqu'à l'époque où s'opère dans nos Alpes la fonte des neiges hivernales, c'est-à-dire pendant les mois d'avril, de mai et de juin , la température tombe naturellement presque toutes les nuits au-dessous de 0*.
142 DE LA FOBMATION
VOUS disent en vous faisant voir une tache de neige isolée à une grande hauteur : ce sera l'année prochaine une glacière. Cependant ce cas n'en est pas moins fort rare, et il ne se présente jamais que dans les régions trèsvoisines des hauts névés. L'opinion de Saussure à cet égard me paraît assez juste, quoiqu'il ne l'appuie d'aucun exemple. Voici ce qu'on lit au § 540 de ses voyages dans les Alpes : c( Si , à la fin d'un hiver abondant en « neiges , une grande avalanche s'arrête dans un ence droit que sa hauteur ou sa situation tient à l'abri « des vents du midi et de l'ardeur du soleil, et que l'été « suivant ne soit pas bien chaud , toute cette neige <( n'aura pas le temps de se fondre ; sa partie inférieure, « imbibée d'eau, se convertira en glace ; l'on verra des « neiges permanentes et même des glaces dans un en- « droit où il n'y en avait point auparavant. L'hiver « suivant, de nouvelles neiges s'arrêteront dans cette « même place, et leur masse augmentée résistera ence core mieux que la première fois aux chaleurs de « l'été. Si donc on a quelques étés consécutifs qui ne « soient pas bien chauds , et qui succèdent à des hic( vers abondans en neiges, il se formera des glaciers (cdans des places où l'on ne se souvenait pas d'en « avoir vu. »
J'ai vu de petits glaciers de cette sorte sur le flanc septentrional du Mont-Gervin , à une hauteur d'environ 8,000 pieds ; tandis qu'au dessus il y avait une grande, tache de névé très-grenu , dont la surface était
à peine assez solide pour nous permettre de nous y laisser glisser. Ces glaciers , qui ne me parurent pas être de bien ancienne date, reposaient sur un fond peu incliné et n'avaient qu'une faible épaisseur ; leur glace était moins compacte que celle des grands glaciers ; aussi l'influence des années chaudes s'y fait-elle sentir, diton , d'une manière plus sensible que sur les grands massifs de glace.
La présence de ces petits glaciers qu'on pourrait af^eler bâtards y ne saurait infirmer l'opinion que j'ai émise au commencement de cet ouvrage, savoir, que le berceau de tous les glaciers est dans les hauts névés et en particulier dans les mers de glace, dont ils ne sont que les émissaires destinés à transporter dans les régions inférieures l'excédant^ de leurs neiges , qu'ils transforment, sous l'influence d'une température plus élevée et d'alternances plus fréquentes de chaud et de froid , en glace de plus en plus compacte. Cette explication est également justifiée par le fait de l'augmentation de plus en plus grande des grains de névés, que je crois pouvoir envisager comme le noyau ou la forme primitive de ces gros fragmens ou prétendus cristaux de glace de l'extrémité inférieure des glaciers. Enfin une dernière preuve, la meilleure de toutes, nous est fournie par le mouvement des glaciers. Si les glaciers se formaient sur place , ou , en d'autres termes , si la neige qui tombe à leur surface pendant l'hiver se transformait en glace, conune c'est le cas dans les