I. Les yeux ouverts (données auto-anamnestiques
M. Gressot
n’aperçoit plus alors qu’un ,,carré qui tourne, tout emmélé, qui semble basculer de 45° autour de son centre lorsque les yeux s’arrêtent sur son coin supérieur droit, qui paraît glisser vers le bas de l’écran quand nous retirons ce dernier vers le haut, et dont enfin l'effacement est progressif.
Sept secondes après l'examen libre de la pie-grièche: ,,Ça commence à venir, tout noir sous le ventre, la tête comme une tache claire‘‘; puis les contours se précisent, mais l’oiseau seul est vu, sans l’arrière-plan, et disparaît après 20”. — Sur une nouvelle image subjective le passereau apparaît beaucoup mieux, au milieu d’un carré homogène qui, à l’inclinaison latérale de la tête, réagit dans le même sens qu’une IC, et se montre solidaire des mouvements oculaires. Cependant, la surface de l’image n’est pas modifiée par la distance de lécran.
La fixation du carré jaune donne une image violette, à point central bleu clair, dont la surface diminue légèrement quand on l’éloigne de l’écran. Au second essai, les dimensions ne paraissent pas modifiées par la distance. L’examen libre est négatif. Image monoculaire, transférée à l’œil gauche, du carré jaune après fixation: ,, Un tout petit carré violet qui est arrivé de la droite en sautillant, il m'a fallu unmoment pour le voir, il suit mon regard‘ et disparaît après quelques secondes. — Les yeux clos après la fixation, il apparaît un carré de même taille et de même couleur que le précédent, et qui arrive comme lui de la droite vers le centre du champ visuel, en sautillant.— Image monoculaire du disque jaune, transférée à l’œ1l gauche: ,,Beaucoup de petites étoiles qui tournent.‘ — Même épreuve avec le carré jaune: Après 4” surgit un petit carré violet, qui suit le regard et que supprime l’occlusion des paupières. — Image monoculaire du carré jaune, transférée cette fois à l’œil droit: résultat négatif; l’occlusion des paupières, par contre, fait distinguer ,.une toute petite tache violette‘. — La pie-grièche ne donne pas d'image monoculaire croisée.
B. IE spontanées :
Elève inattentif, il n’aurait pas été rare que, préoccupé par l’angoisse d’une punition, il se vît lui-même en retenue, et s’absorbât dans la contemplation de cette image autoscopique. Il lui serait aussi arrivé d'observer des IE sur le tableau noir. Chatouillé par le vif désir de ,,boire un verre‘, il peut voir une bouteille apparaître en noir sur le mur de sa chambre. Un jour, après avoir pensé depuis quelques instants à une promenade avec son amie, il lui sembla se ,,voir avec elle sur la route. Il pourrait aussi apercevoir sa propre image isolée: ,,Ça a beau bouger, être noir, je reconnais les contours, ma tournure.‘ Au stand de tir où il a fort envie d'améliorer ses piteux résultats, il aurait distingué plusieurs fois une palette gris foncé, marquant au milieu du noir de la cible, le ,,5°° tant désiré.
Toutes ces scènes ou images se détachent, noires elles-mêmes, sur un fond noir. Il s’agit, plus exactement, de deux nuances de gris foncé, les formes paraissant plus sombres que le fond. Le sujet voit ce à quoi il pense, sans plus prêter attention à ce qui l'entoure; il lui est, en particulier, impossible de préciser si le fond sur lequel éclosent les images prend des contours déterminés, par exemple ceux d’une plage circulaire ou quadrangulaire. Les personnages ont en général une taille d'environ 10 cm. Jamais la scène n’est animée, le sujet ne se souvient pas d’avoir jamais vu une de ces ombres exécuter un mouvement, mais l’ensemble de la vision ,,tremblotte, a la bougeotte‘‘, obéit à de légères et rapides vibrations qui sont loin toutefois d’en rendre le contenu méconnaissable.
Les images sont toujours localisées sur un fond, le plus souvent sur une paroi; que cette dernière se trouve plus près ou plus loin, elles n’en sont ni plus grandes, ni plus petites ; elles n’ont jamais flotté entre l’œil et le mur. Enfin, la perception est favorisée par certaines colorations du fond: ,,Il y a sur le vert, sur le bleu et même le
rouge, que j’ai de la peine à voir, j'ai beau bien penser ; mais le blane et le noir sont très faciles pour ça.“
5° Le pouvoir restreint d’introspection du sujet ne nous à pas permis de pousser l’analyse des états psychologiques qui conditionnent les phénomènes décrits. Il affirme avoir constamment pensé aux choses avant de les voir surgir: ,,Je vois les choses quand j’y pense fortement, quand j’en ai une forte envie, quand ça me travaille.‘ Il y pense en outre, on le voit, avec une intensité spéciale: ,,I1 faut que je puisse me concentrer‘, précise-t-il encore.
6° Certaines particularités de son attitude le signaleraient à son entourage pendant la durée des phénomènes: ,,J’ai le regard perdu, je suis dans la lune. Quand j'ai une combine qui me travaille, il m'arrive même de m’arrêter de manger. Des fois ça reste longtemps‘, et ses familiers doivent intervenir pour le distraire de cet état. En tout cas, la disparition des images est brusque et due à un déplacement de l'attention. Le passage de cet état de conscience particulier à celui de vigilance ne peut toutefois être comparé aux réveils terminant ses accès de somnambulisme.
IT. Lex yeux clos (anamnèse et observations):
,, En fermant les yeux, je peux voir ce à quoi je pense‘, affirme la recrue, et.encore: ,;, Dès que je ferme les yeux, je vois quelque chose, sitôt que c’est devenu complètement noir en dedans, même si je ne pense à rien du tout.‘ Mis immédiatement à l’épreuve, il voit l’entrée d’une caverne. Il raconte ensuite qu'avec un frère, qui possèderait la même faculté, il joue parfois à décrire les visions qu'ils laissent se succéder à plaisir. Un soir qu’ils revirent tous deux une charrette attelée d’un cheval, à propos desquels un incident était survenu dans la journée, il aurait suffi que l’un assurât distinguer quelque détail, pour que l’autre l’aperçut à son tour (induction réciproque). Là-dessus, nouvel essai: survient un cheval, dont la compression des globes oculaires ,,brouille“, mais ne supprime pas la perception. Les images sont projetées à une distance de 25 à 30 cm; elles ont une hauteur d’environ 5 em.
Durant environ 30 minutes, nous avons noté la succession des images qui se présentaient au sujet; celui-ci se trouvait assis dans une demi-obscurité, les yeux fermés et le visage dans les mains. Nous rapportons le déroulement des phénomènes d’après les indications fournies à mesure par le jeune homme, et en soulignant ses propres remarques. Les temps inscrits entre parenthèses mesurent la durée de l’image.
; Un bouquet d’arbres ... un poteau télégraphique et un vélo ... au bord d’un champ de blé (1”)... une armoire en verre avec des outils dedans . .. un fourneau à gauche ... de temps en temps je bouge les yeux, ça fait un petit à-coup et puis on voit autre chose . .. (le vide pendant 45”)... un tas de cailloux, un arbre un peu plus loin (30”) ...2—3 arbres en suivant, un banc (40”) .. . une tache d’eau, une petite gouille…. chaque fois que ça bouge de l'œil, on dirait que ça a changé quelque chose (le vide pendant 30”)... un bord de haie... une vieille baraque (compression des globes oculaires : l’image se trouble, mais n’est pas supprimée) . . . le bord d’un jardin, avec un arbre au coin ...; les arbres que j'ai vus n'étaient pas tous les mêmes, des ronds, des pointus; .. . une vieille baraque, à! y en a une pareille en sortant de mon village; depuis un moment ça a beau changer, je vois tout le temps des baraques; . .. des barrières au bord d’un champ . . . 2—3 arbres, une route . . . à présent un cimetière, avec la barrière, la porte... de nouveau une petite cahute, un tas de pierre . .. non, à ne me rappelle rien . . . une sorte de véhicule arrêté au bord d’un vieux chemin . .. un petit bouquet de buisson, un hydrant dessous . ..; j'y pense pourtant pas, je ne sais pas pourquoi il vient des combines comme ça; . .. de nouveau une grosse baraque . . . de nouveau le devant d’une ferme, la barrière, il y a des animaux devant, des chevaux . .. une fontaine avec un arbre, une espèce de vieux coin de mur . . . un jardin bien garni . . . rien, tout noir ...; j'ai beau pas inventer, je revois toujours la même chose : un buffet avec une armoire en verre, des outils dedans ... un poteau de croisement . . . des arbres, des arbres . . . le bord d’une barrière (se frotte les paupières comme pour chasser l’image) . . . des champs d'herbe . . .*
Ici nous coupons court. Le sujet assure que les images se succédaient, en général, presque sans interruption, et que jamais une image nouvelle ne se serait formée en
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utilisant les éléments en désagrégation de la précédente, celle-ci étant complètement effacée lorsque la suivante surgissait. Les points de suspension os notre protocole est parsemé peuvent donc traduire quatre moments: durée de 1 image, temps d’effacement, latence entre deux images successives, temps de formation de la nouvelle image.
IIT. IE volontaires :
Nous avons essayé d’en observer. Assis face à la paroi noire d’une salle de radioscopie, le sujet pense intensément à son amie, le regard à l'infini: au bout de quelques secondes, l’image de la jeune fille lui apparaît, haute d'environ 10 em, noire, mais le soldat y reconnaît bien ,,la chevelure, le contour‘. — Second essai: une bouteille — on connaît les goûts du sujet — apparaît en grandeur naturelle.
Ce résultat acquis, nous faisons l’obscurité dans la pièce. Les yeux ouverts, occupé uniquement à surprendre l’éclosion éventuelle d’une image, le jeune homme ne voit rien. Mais l'instant d’après, en imaginant une scène domestique, — ,,ma mère est prête de flanquer une triquée à mon petit frère‘ —, il voit sa mère tenir son cadet par le bras, scène qui s’évanouit dès qu’en commençant de le questionner sur sa nature, nous avons détourné son attention.
Appréciation sommaire : IE expérimentales du second degré. — Fréquentes IE spontanées correspondant au second degré de Fischer-Hirschberg. Les images se succédant automatiquement dès que le sujet ferme les yeux, diffèrent des images fantaisistes décrites par Joh. Muller, en ce qu’elles ne montrent aucune transformation de la réalité ; quoiqu’une composante interprétative alimentée par les irrégularités du champ gris-noir ne soit pas exclue, il est significatif à cet égard que la compression des globes oculaires, pourtant génératrice de phosphène, n’exerce pas d'influence sur la composition des images.
Appendice.
Manifestations de rêve éveillé chez un jeune soldat :
22 ans, manœuvre, peu intelligent, paresseux, à l’irascibilité accrue à la suite d’un traumatisme crânio-cérébral. Les yeux brillants, à fleur de peau, rappellent ceux de certains eidétiques basedowoïdes décrits par Jaensch. Cette particularité somatique, jointe à la vive mémoire visuelle du jeune homme, nous engagea à entreprendre son examen eidétique.
1° Quoique le sujet affirme voir souvent ce dont il parle ou ce à quoi il pense, il paraît mal comprendre la distinction entre image esthésique et image mentale. Prié de penser intensément à la maison paternelle, il regarde fixement une paroi de bois mal éclairée — la scène se passe dans une baraque militaire — et prétend y voir le bâtiment, incolore, de la grandeur d’une carte postale; les rapports de l’image avec les mouvements oculaires sont mal déterminés.
2° Se trouvant seul, il s’absorbe fréquemment, surtout en marchant, dans une rêverie à contenu professionnel, et ,,voit‘* alors au bord de la route les machines, les outils, éléments de ses représentations. Le grand jour, le soleil, favorisent ce phénomène. Cependant, plus le caractère esthésique des images décrites paraît se fortifier, plus la perception du milieu réel semble s’atténuer. Preuve en soit qu’un jour, circulant à bicyclette et bifurquant sur une route imaginaire prise pour le chemin réel, le Jeune homme eut la surprise de culbuter dans un talus.
3° La précision de sa mémoire visuelle lui permet-de se représenter une machine agricole avec toutes ses pièces, et d'opérer non pas rationnellement, mais empiriquement sur sa représentation, comme sur une maquette, les transformations ou améliorations qu’il souhaiterait voir réalisées. Ces images mentales et d’autres semblables sont localisées dans l’espace, à une distance de 1 à 2 m: il arrive qu'une paroi joue le rôle d'écran de projection.
4 Quoique le sujet prétende ,,revoir avec les yeux‘ les vignettes qu'il à examinées librement, il reconnaît que les images ainsi obtenues ne sont pas comparables aux
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