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DES CRUES

inondations t Qu’eût été l’ancienne Égypte sans les débordements du fleuve sacré? Cette terre fertile et jadis si florissante u'eùt été qu’un désert de plus ajouté à tous ceux qui l’entourent Ce 11e sera donc pas une chose inutile, pensonsnous, avant d’aller plus loin, que d'arrêter un instant notre pensée sur la nature et les conséquences des écoulements torrentiels des fleuves, de chercher à découvrir si, dans cette circonstance, de grands avantages ne viennent pas compenser quelques inconvénients. Peut-être reconnaîtrons-nous, comme nous venons de le faire pressentir, qu ils ont leur rang marqué dans l’ordre des nécessités providentielles; que c’est parce que nous n’avons pas assez réfléchi sur ces matières, que nous n’avons jusqu’à ce jour exécuté que d imprudents travaux ; que si nous parvenions, enfin, à bien connaître le véritable rôle que jouent les crues dans l’action générale des phénomènes naturels, notre intervention future* différente de celle du, passé, en conservant ce qui est bon, en combattant seulement ce qui est mauvais, aurait trouvé la source d’un immense bienfait dans ces mêmes causes qui nous paraissent aujourd hui ne pouvoir engendrer que des désastres,. Certes, en présentant quelques observations sur un pareil sujet, nous n'afficherons pas la prétention d avoir épuisé la matière ; il faut beaucoup de science pour pénétrer tous les desseins de la création, et, à cet égard, nous sentons que d’étroites limites nous resserrent. Mais notre contingent de remarques, quelque faible qu’il soit, aura peut-être

son grain d’utilité; ne se bornerait-il qu’à éveiller l’attention sur l’importance de ces études, qu’il serait l’indice d’un heureux retour vers la saine interprétation des phénomènes naturels, et nous avons 1 espoir que cette semence, tombée sur la terre fertile de l'intelligence humaine, ne tarderait pas à nous verser les trésors d'une abondante moisson.

Puissance fertilisante des limons des crues.

Si nous avons quelquefois tenu compte des désastres qui, dans des circonstances exceptionnelles, et de loin en loin, ont été produits par les inondations, nous sommes trop oublieux peut-être de faire entrer dans la balance les compensations annuelles et très-fréquemment répétées dont ce déversement des eaux noms a apporté et nous apporte encore les bénéfices par ses riches dépôts. Nous ne nous rappelons pas assez que, sans crue, le colmatage naturel ou artificiel n'existerait pas.

Aux époques de crise géologique qui ont coïncidé avec le surgissement des montagnes, les terres des vallées antérieurement ouvertes furent déplacées et transportées à des niveaux élevés, tandis que d’intenses courants, envahissant les vallées nouvelles, y amenèrent les débris des roches brisées pendant la tourmente. Ces grands mouvements du sol étaient nécessaires, afin que la dispersion de la terre cultivable fût répartie sur de grandes étendues. Mais sans les crues qui, après chaque crise, ont persisté dans nos fleuves, les vallées récemment formées, privées du précieux bienfait des dépôts limoneux, auraient

conservé la stérilité d’un champ.de pierres, et l’homme se serait retiré d’elles, comme il se retire du désert. Obligé d'établir au loin ses demeures, il n’aurait pu, parle fait même de cet éloignement, utiliser qu’avec peine les anciens débris jetés à profusion dans ces vallées, et en retirer les avantages qu’ils lui offrent aujourd’hui pour ses industries diverses, pour ses maisons et pour ses routes.

Les vastes plaines de la Crau, dans le département des Bouches-du-Rhône, sont un exemple frappant de ce que nous disons ici ‘. Une seule tourmente des eaux a traversé ce terrain; aussi n’y voit-on que des cailloux. Le bienfait de crues postérieures au premier écoulement torrentiel ayant fait défaut, un immense espace de vingt-cinq lieues carrées est voué à une désolante stérilité.

L'homme a cependant compris qu’il avait ici quelque chose à faire, et, depuis plus de deux siècles, il supplée avec succès, par un travail artificiel, à l’insuffisance des forces naturelles. Les eaux troubles de la Durance, amenées par des canaux sur ces dépôts de pierres, les recouvrent à chaque crue d'un bienfaisant limon; déjà de vastes espaces autour de la ville de Salon ont été rendus à la culture. Le progrès se continue d’année en année, et un jour viendra où les efforts intelligents de la volonté humaine auront caché sous de riches moissons l’œuvre incomplète de la nature.

Ces faits constituent malheureusement une trop

1 Voir notre notico insérée dans las Annales des /xmts et chaussées, année 1855, 2m'- semestre, p. 5.

rare exception, car si, dans ce travail d amélioration des vallées, les actions naturelles ont déjà beaucoup fait et sont prêles à faire encore davantage , nous ne pouvons en dire autant de 1 intervention de 1 homme. Cette intervention est à peine sensible, et un vaste champ de conquêtes reste encore ouvert à notre initiative et à nos efforts.

L'oeuvre de la création se poursuit en eflet tous les jours. Esquissée à grands traits à 1 origine par la main de Dieu, et garantie dans ses bases essentielles par cette promesse d’alliance perpétuelle faite à 1 homme, c'est-à-dire pari établissement definitif d un équilibré désormais conservateur dans ses effets, parce qu il a été déclaré immuable dans son principe, elle se continue incessamment dans ses innombrables détails avec le concours de l’humanité, sous la direction do la suprême sagesse. Et n est-il pas évident que s'il n'y avait rien à faire dans les détails, n’est-il pas évident que si l'homme, qui a été créé intelligent, n’était pas appelé à mettre la main à l'œuvre, le don même de cette intelligence n eût été qu’une stérile superfétation?

«Que serait-il arrivé, se dcmaudeM.Belgrand.dans * ses belles études sur l’hydrologie du bassin de la « Seine, si, très-anciennement, los crues troubles de «1 Yonne, de l’Armançon, de la Marne, avaient été o maintenues entre deux digues insubmersibles? « Très-probablement les riches plaines de Seignelay, (r de Saiut-f lorentin, de Vitry-lc-Français, seraient « couvertes de tourbières, de marais ou de graviers « stériles, comme les fonds des vallées de la Seine et

« de l'Aube, et en général de toutes les vallées per- « méables où il ne passe point de crues troubles *.»

Parcourons un instant les diverses régions agricoles de la France, et voyons comment la fertilité du sol est distribuée A leur surface. Et d'abord, sur le massif montagneux du centre, comme sur les faîtes des Alpes etdes Pyrénées, qui nous servent de limites, on chercherait vainement une grande puissance de production végétale. C'est dans les parties basses, dans les plaines qu’il faut descendre; c’est dans les contrées où l'épanchement des eaux a pu se produire avec un calme relatif qu'il faut porter ses regards, pourvoir se développer la richesse agricole dans toute son abondance et dans toute sa variété. Remarquons en outre quo c’est précisément au pied des escarpements les plus élevés que se trouvent les contrées les plus fertiles; tandis qu’au-dessous des terrains primitifs de la Bretagne, dont l'altitude est médiocre, le sol ne donne à l'homme que de faibles produits. Quelle puissance de végétation ne remarquons-nous pas dansla vallée de l'Alsace, qu’entourent les fades du Jura; des ballons des Vosges, de la Forêt noire; dans la Limagne, dominée par les cimes du Cantal, du Mont-Dor, du Puy-de-Dôme; dans la vallée de la Loire et dans la Beauce qui, comme la Limagne, reçurent jadis les épanchements du massif central ; dans le Grésivaudan, situé au pied des Alpes; dans, cette fertile vallée de la Garonne, dont les plans inclinés des Pyrénées concoururent, avec ceux des ver-

* Annales des ponts et chaussées , année 1852, 1" semestre,

sants du haut Quercy, du Rouergue, de la Montagne Noire, à recouvrir ce vaste et magnifique bassin des débris pulvérisés de leurs roches primitives !

Et si, entrant plus avant dans les détails, nous re- cherchons dans chaque région en particulier, riche ou pauvre, quelles sont les parties les plus fertiles entre toutes, c'est toujours dans les vallées que nous les trouverons, sur les surfaces planes ou peu inclinées qui, par la succession des dépôts limoneux, cachent à nos yeux la concavité primitive du sol.

Ainsi, nous le répétons, sans les crues qui, après les dernières convulsions de la nature en travail, sont venues répandre dans nos vallées leurs limons fertilisants, la surface de la terre, couverte de débris pierreux, n'aurait pu s’ouvrir au tranchant delà charrue; la plante nourricière de l’humanité n’aurait pu germer et livrer à la faucille ses riches épis.

Or, ce n’est pas seulement dans les temps anciens que ces phénomènes se sont produits. Ce qui s'est fait alors se continue de nos jours. Que de prairies qui ne doivent leurs abondantes récoltes qu’à des inondations périodiques! Que de terrains qui, sans les crues, ne deviendraient productifs qu’à force d'engrais et de labeurs !

Qu'on ne s’imagine pas qu’en parlant ainsi des bons effets produits, môme de nos jours, par les eaux des crues, nous nous sommes laissé entraîner par le désir de défendre une cause, vraie sans doute dans son principe, mais moins féconde peut-être que nous sommes disposé à le croire dans ses conséquences. Non, telle n’est pas l’induence à laquelle nous avons

cédé ; les observations qui vont suivre, les opinions des hommes capables sur lesquelles nous allons nous appuyer, convaincront le lecteur qu'il n'y a rien d’exagéré dans notre discours.

Si les statistiques enregistraient les bienfaits des crues aussi exactement quelles tiennent compte des désastres qu elles produisent, les idées à coup sûr prendraient sur ce point uneautre direction, surtout lorsqu'on s’apercevrait enfin que ces désastres doivent être encore plus attribués à des travaux inintelligents, entrepris et exécutés sans réflexion, qu’au phénomène même de 1 inondation, si on le laissait abandonné aux seules actions des forces naturelles.

Mais lorsqu’après le débordement d'un fleuve dans une vallée une commission d'expertise se rend sur les lieux pour étudier les effets produits, de quoi s'occupe-t-elle? de constater, autant que possible, tous les dégâts, presque jamais de mettre en regard les heureuses compensations. Les intéressés, qui attendent des indemnités, ne manquent pas de signaler à ces visiteurs tout ce que le passage des eaux a bouleversé ou détruit, mais il se gardent bien de donner à entendre, et il se pourrait d'ailleurs qu'ils ne le crussent pas eux-mêmes, que si beaucoup de terres ont perdu, il y en a aussi beaucoup qui ont gagné. Ajoutons que si le grand nombre est de bonne foi, quelques-uns, et ce sont toujours les plus habiles, poussés par une déloyale avidité, essayent de faire prendre le change sur la nature des effets produits.

Citons à ce sujet le passage suivant d'une note communiquée par M. l'ingénieur en chef Hausse à ' ’ • .* * - .

102 ‘ ÉTl’DÉS SUR LKS INONDATIONS.

l’Académie des sciences, dans la séance du 30 juin 1850:

u Lorsde ravant-dernière inondation de la plaioe «d’Avignon, les propriétaires, éperdus, jetèrent les « hauts cris et obtinrent de l'État d’abondants se- « cours; ce qui n empêcha pas que, les années sni- « vantes, le limon laissé par le Rhône leur donnât, « sam nul engrais, de merveilleuses recolles. Je liens « ce fait, ajoute M. Dausse.de M. l'inspecteur général « Mallet. »

Nous trouvons dans la crue de la Loire de 1810 un fait remarquable, qui peutservir de confirmation à celui que nous venons de citer.

Ainsi que nous avons eu occasion de le dire, en octobre 1840 une forte crue de la Loire a ravagé le pays situé au-dessous de Roanne, et, bieu que les désastres aient eu moins d étendue que ceux de la dernière inondation, l’évaluation des pertes appréciables, selon une remarque que nous avons déjà faite, n’en a pas moins atteint le chiffre malheureusement trop élevé de 40 millions.

Or, tandis que le fleuve portait ainsi la désolation au-dessous de Roanne, où les digues longitudinales précédemment construites furent violemment rompues, que se passait-il en amont de cette ville, dans les plaines du Forez? Là, point de digues longitudinales; les eaux purent donc s’épandre en liberté sur les plaines; d’ailleurs, ces eaux, retenues à leur extrémité aval par le barrage transversal de Pinay qui, sauf une ouverture de 20 mètres, ferme la vallée, naturellement resserrée en ce point entre deux ro-

chers, ces eaux , disons-nous, s'accumulèrent sans grande vitesse dans cet immense espace de 3,000 hectares, jusqu'à la ville de Feurs, où cessait le remous produit par la retenue de Finay.

Quelles ont été pour ces terrains les conséquences de cette inondation? Les voici telles que les fait connaître M. l'ingénieur eu chef Boulangé, dans un mé- , moire inséré dans les Annales des pouls et chaus-. sées'.

« L’accumulation des eaux sur ce point y a abattu ,

« un très-grand nombre de maisons, mais en meme « temps elle a dépose sur les terrains inondés une « couche de limon assez épaisse pour que, tout bien u compensé, il soit parfaite ment constaté aujourd'hui « qu’entre Feurs et la digue de Pinay l'inondation a « fait plus de bien que de mal. »

Or, si tel a été le résultat obtenu, malgré la destruction d’un très grand nombre de maisons, que serait-ce si, par de sages mesures administratives, la faculté de bâtir dans les parties inondables des vallées était soumise à une réglementation tutélaire ! Dans ce cas, on n'aurait pas compté un seul désastre, et on n’aurait connu la crue que par des bienfaits.

«Je pourrais, dit M. Dausse, dans la note à la- « quelle nous avons déjà fait un emprunt, je pour- « rais citer une vallée dans laquelle nos pères se « contentaient de fixer les berges, et puis, à une plus « ou moins grande distance de part et d autre, dér u lever des bourrelets de terre au-dessus des crqep

1 Anuée 1848, 2* semestre, p. 332.

« ordinaires. Entre les bourrelets et les rives on « plaçait les cultures qui craignent le moins une « immersion passagère ; derrière les bourrelets, les « cultures plus délicates. Les grandes crues, qui sont « les plus chargées de limons, couvraient tout. Sans « doute quelles avariaient les récoltes, mais comme « elles laissaient un engrais qui dispensait, les an- « nées suivantes, de fumer la terre inondée, les dom- « mages causés aux récoltes, une année sur dix ou « sur vingt, se trouvaient plus que compensés.

«(Anciennement, les lits délaissés qu'on trouve «. dans toutes les vallées se comblaient peu à peu et «< finissaient par devenir cultivables ; tandis qu’avec « les digues insubmersibles, ils demeurent d’éternels « marais, en même temps que les terres froides et «< basses sont dans l’impossibilité de s’élever jamais. « Je pourrais citer au besoin une presqu’île que les « crues ont colmatée d’clles-mêmes et exhaussée de k près d’un mètre en cinquante ans, et qui, au lieu « de joncs et vernais quelle donnait précédemment, « produit aujourd'hui des blés et des chanvres ma- « gnifiqucs, à peine atteints par les crues. »

M. l'ingénieur en chef Manès, dans le rapport qu'il a lu à l’Académie de Bordeaux à l’occasion du concours sur les inondations, cite un fait qui vient prêter un nouvel appui à l’opinion que nous émettons sur l'utilité des dépôts limoneux :

« Les effets qu’aurait la suppression des crues, « dit- il, sont prouvés, d’après ce que nous a assuré * notre collègue M. Petit-Laffitte, par ce qui a été « observé dans le bassin de la Garonne. Ce fleuve, à

« une certaine époque, étant resté longtemps sans « sortir de son lit, on constata alors que la riche « plaine de Meilhan avait perdu notablement de sa «fertilité, et même que la belle race garonnaise, « dont cette plaine est le principal berceau, s’était « affaiblie. »

« Les terrains les plus fertiles de nos vallées , dit « M.Hervé-Mangon en parlant des couches d’alluvion, « appartiennent à cette formation qui constitue une « portion de l’Égypte et des bassins du Rhin , de la « Garonne, etc. On ne saurait assez se préoccuper de « favoriser. le dépôt de ces alluvions précieuses dont « des travaux d’endiguement mal dirigés facilitent « trop souvent l’entraînement à la mer. »

Qu on nous permette une dernière citation ; ce ne sera pas la moins significative de toutes celles qui peuvent être invoquées à l’appui de la thèse que nous soutenons. ^

« Dans la partie inférieure de la vallée du Rhône, «dit encore M. Dausse, l’espace compris entre la « berge du fleuve et la haute levée qui couvre de « vastes terrains a un nom particulier, celui de se - « goneaux. Eh bien! ces segoneaux sont aujourd’hui, «rien que par l’effet du colmatage naturel, beau- « coup plus élevés que la plaine close, ils donnent a de beaucoup plus riches récoltes ; le fonds se vend « moitié plus et même deux fois plus que les fonds «préservés. Ce fait, avec beaucoup d'autres non « moins concluants, a été cité à l’Académie par l’un « de ses membres les plus éminents, M. de Gasparin,

iOfj ÉTUDES SUR LES INONDATIONS.

« dans un remarquable travail dont cette note n'est « qu'un faible écho1. »

Des faits analogues s’observent sur le Pô. Dans cette contrée, les espaces compris entre le fleuve et les maîtresses digues s'appellent galènes, « Or, dit « M. Baumgarten, on trouve que les terres livrées aux « inondations (les golènes) sont à 1“\20 au-dessus u de celles qui en sont garanties. » Ainsi, en Lombardie, comme sur les bords du Rhône, ce sont les terres inondées qui s’exhaussent et s'enrichissent. Ouant aux autres, elles restent stationnaires, soit au point de vue de leur niveau, soit à celui de leur fertilité; elles sont de plus exposées aux ravages qui, trop fréquemment, sont les conséquences des ruptures des digues. Tels sont les effets les plus certains de la protection qu’on cherche à leur donner à si grands frais.

§i les détails dans lesquels nous venons d'entrer ne sont pas suffisants pour détruire dans quelques esprits l'influence d’anciens préjugés, nous aimons à croire qu'ils auront plus d’effet sur ceux qui parcourront ces lignes avec le seul désir de chercher la vérité , sans parti pris d’avance en faveur de tel ou tel autre système. IN'ous espérous que dans les observations et les faits que nous venons d'exposer on trouvera le germe de quelques utiles enseignements.

Des divers degrés de fertilité de« alluvioos*

Présentons maintenant quelques observations sur la puissance fertilisante des dépôts fluviatiles.

4 Comptes rendus, séance du 22 janvier 1844.

Lorsque ces dépôts sont uniquement formés de cailloux, leur fertilité est presque nulle. La vaste plaine de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône, dont

nous avons déjà eu occasion d'entretenir le lecteur, nous eu offre, dans notre pays, un exemple remarquable. A peine voit-on surgir entre les pierres quelques brins d'herbes très-courts, pour lesquels, il est vrai, le bétail montre beaucoup d'avidité, mais dout la quantité est à peu près insignifiante. ISous avons eu occasion de voir, il y a une vingtaine d’années, dans la partie de cette plaine la plus rapprochée de la mer, quelques plantations d'amandiers qui semblaient devoir prospérer ; mais ce résultat n’avait été obtenu qu’en creusant dans la masse caillouteuse d’assez grands trous qu’on remplissait ensuite de bonne terre.

L’opinion qui considérait les dépôts exclusivement formés de sable siliceux comme stériles tend à se modifier de plus en plus; il est reconnu aujourd'hui que, sOus certaines conditions, et surtout avec de l’eau, ils peuvent produire d’exeellentes récoltes.

« Les dépôts purement sableux, dit M. Hervé-Man- «gon\ longtemps délaissés comme improductifs, «commencent à préoccuper sérieusement lattcn- «tion, depuis que les travaux de Brémontier ont « prouvé la possibilité de les fixer et de les planter « en pins, et que d’autres essais ont établi que l’on « pouvait, avec de l’eau, eu tirer un excellent parti. « Lu Belgique et eu Hollande, on voit des terrains de

1 Üiciionmiire <le$ arts et manufactures, article Agriculture.

« sables, ensemencés en spergule , fournir d’abon- « dantes récoltes de ce fourrage et se transformer « peu à peu, sous l’influence d’une culture éclairée, « en sols d’une qualité remarquable. »

A l’appui de ce qui vient d’être dit sur l'influence de l'eau pour activer la végétation des terrains siliceux, rapportons les faits intéressants cités par M. Baudrimont ’.

« Le sable siliceux, dit-il, n’est point par lui-même « un obstacle à la végétation.

« Le sol des landes est formé de sable siliceux, « mobile, où il ne vient spontanément qu’un très- « petit nombre d’espèces végétales, telles que diverses « bruyères, l’ajonc, le rumez acetosella, etc. Plusieurs i conifères peuvent y réussir, entre autres le pinu,s « maritima.

« Des expériences faites sur une échelle considé- « rable dans les environs de Bordeaux, notamment « par M. Fieffé et par M. Lemotheux, ont démontré «que toutes les cultures, même la culture maraî- « chère, pouvaient réussir dans ce sol lorsqu'il était « possible de l’arroser à volonté.

« M. Lemotheux, en profitant de sources qui lui « fournissent toute la quantité d’eau désirable, a dis- « posé une irrigation qui lui a permis de fonder de « véritables jardins potagers dans un sol qui passait « pour stérile et n’avait qu’une très-faible valeur. »

Complétons ce tableau parla description emprun-

1 Mémoire sur les courants intersticiels du sol arable, p. 40.

. Digitizêd-by Googl

têe à M. Pinondel de la Berloche des résultats obtenus dans la Campine belge 1 :

« Le sol de la Campine, dit cet ingénieur, est en « général un sable profond, souvent dénué de toute a végétation. La zone où le premier essai d’irrigation « fut tenté pouvait être considérée comme l’une des « plus stériles de la contrée; une partie même contt sistait en dunes mobiles souvent balayées par les «vents. J •

« Ce fut sur cette zone, d’une étendue de 1 40 hec- .

« tares, que l’on exécuta, au printemps et dans le « commencement de l'été de 1847, les travaux inté- «rieurs d’irrigation. Ces travaux, à la charge des «acquéreurs, mais qui, dans une pensée d’utilité « publique, furent dirigés par les ingénieurs du gotn ;

« veruement, consistaient dans l’ouverture des rigoles « secondaires d’alimentation et d’écoulement, dans « la confection des billons ou marchites, dans l’én- « semencement et l’application des engrais , enfin « dans la distribution des eaux destinées à créer le . .

« gazon de la prairie. * -

« Ils furent l’objet d’expériences multipliées, soit u pour la forme et la dimension des marchites, soit « pour les engrais à employer, soit pour le mode « d’appliquer les eaux dans les diverses saisons, soit 7 « enfin pour les dépenses nécessitées par les diffé- « rents procédés. Nous présenterons ailleurs la rela- « lion de ces expériences comparatives, qui appar- « tiennent plus spécialement à la partie agricole des

• Bulletin des séances de la Société nationale et centrale d’agriculture, mars 1848.

«irrigations; nous nous bornerons ici à constater » le résultat évident, actuel , merveilleux, qui avait « été la transformation, en quelques mois, de surfaces « dénuées de tonte végétation, de dunes mobiles en

u prairies admirablement fournies de l'herbe, de la « plus belle végétation et de la meilleure ([ualilé. p-Q-

< .es observations ont une importance que le lecteu r comprendra sans peine. Nous avons souvent entendu dire que si, dans quelques cas, la puissance fertilisante des dépôts fluviatiles était incontestable, il s<*n faiblit qu’il en fût toujours ainsi; que ces dépôts étaient très-souvent sableux, et par conséquent improductifs; quo ce notait donc qu'avec beaucoup de réserve qu il fallait entreprendre des travaux ayant pour objet d’en provoquer la conservation sur le sol.

Nous répondrons d’abord qu’il serait inexact de prétendre que les dépôts d’une nature purement siliceuse constituent une majorité pour nos fleuves ; ils ne sont au contraire qu’une rare exception. Nous rappellerons à ce sujet que les landes, qui sont û coup sûr les plus vastes amas de cette nature que nous ayons en France, ne doivent pas être considérées comme formées par des dépôts fluviatiles, mais comme devant surtout leur origine aux éjections marines. Nous ferons observer en second lieu que comme ces dépôts sont, par eux-mêmes du moins, les moins fertiles d entre tous, il convient en effet de les éliminer autant que possible. Si donc on prend des dispositions telles que les sables, et surtout les plus gros, soient exclusivement concentrés dans la

LISIONS FERTILISANTS DES CRUES. il 1

partie lorrentielle des écoulements, de manière à ' descendre avec elle jusqu'à la mer; si en môme temps les matières les plus ténues et les plus productives restent seules eu suspension dans les nappes liquides -V qui forment le débordement proprement dit, on aura fait disparaître cette nature d'inconvénients, tout en profitant des autres avantages. Or, nous pensons que tels seront en effet les résultats produits par notre • ; système de travaux, et nous mettrons bientôt le lec- ■

; leur en état de se convaincre de la vérité de cette assertion. * : *•*•

Ajoutons enfin que, dans les cas très-exceptionnels . où les dépôts actuels sont de nature sableuse, nonseulement les ouvrages que nous proposons d'exécuter auront pour première amélioration de diminuer le volume des particules sableuses déposées et d introduire h l’avenir dans leur masse l'incorporalion de quelques limons fertiles, mais qu'en outre ces ouvrages, consistant en partie dans la création de vastes réserves d'eaux qui, pendant la saison sèche, seront utilisées pour un système très-étendu d'irrigations, donneront les moyens de, distribuer l’élément liquide, pour ainsi dire à discrétion, sur les dépôts, siliceux, ce qui permettra, selon les remarques pré- * cédentes, de réaliser sur ces alluvions les avantages agricoles obtenus en Belgique, en Hollande et dans les landes du Bordelais. Au reste, la question, aujourd hui résolue par M. Ville, de l'absorption directe de lazote de l’air par les plantes, ajoute une précieuse sanction à la vérité pratique de ces faits, et réduit à néant les objections qu’il y a trois ans à peine on au-

rail pu être en droit de leur opposer au nom même de la science.

Il suit donc de là, qu’à l’exception des dépôts caillouteux, qu’on ne rencontre que dans une zone trèsrestreinte des pays montagneux et qui, de nos jours, ainsi que nous l’expliquerons dans le sixième chapitre, ne se forment plus nulle part dans les plaines basses de nos grandes vallées, tous les autres sans exception peuvent être utilisés ; qu'il y a donc intérêt à les conserver tous, et que ceux-là même dont la nature est purement siliceuse peuvent être avantageusement mis à profit à la condition que le système d’ouvrages entrepris soit disposé de telle manière que ces dépôts reçoivent, pendant les sécheresses, une partie des eaux que les fleuves, en temps de crue, laissent aujourd'hui descendre sans utilité jusqu’à leur embouchure.

En insistant, comme nous venons de le faire, sur l’utilité des dépôts, même sableux, nous avons rendu évidente la nécessité de chercher à provoquer la précipitation de tous les troubles quels qu’ils soient, sauf néanmoins à réaliser l’amélioration qui consiste à élaguer celles de ces substances dont les volumes élémentaires sont trop gros, et à ne retenir que les molécules qui descendent à un certain degré de ténuité. Ces observations sont très-propres à donner une idée de la généralité d’application de notre système, et elles nous dispensent d’entrer dans de longs détails sur la nature, différente suivant les bassins, des matières que les eaux pluviales entraînent avec elles, et sur le degré plus ou moins grand de fertili-

sation des limons, selon la composition des roches dont ils proviennent.

Ces diverses questions, outre qu’elles sont encore loin d'ôtre complètement élucidées par la science, se rattachent plus encore à l'agriculture qu’à l’hydraulique; elles intéressent plutôt le cultivateur, qui doit s’appliquer à tirer le meilleur parti des dépôts, que l’ingénieur appelé à en provoquer la formation. L’essentiel était de constater futilité des alluvions qui sont considérées comme les moins productives, et défaire voir que, môme pour l'exploitation de celleslà, les ouvrages que nous proposons sont susceptibles de venir puissamment en aide à l’agriculture.

Rappelons d’ailleurs que les dépôts les plus riches et les plus productifs sont en môme temps les plus remarquables par leur fréquence et par l’abondance de leur volume. Nous pouvons citer à ce sujet les eaux de la Durance, du Lot, du Tarn, de la Garonne, du Rhin.de la Meuse, du Rhône inférieur, et surtout celles de l’Ardèche, de la Drôme, de 1 Hérault. Nous reviendrons, à la suite de cet article, sur cet ordre de considérations.

Quant à la distribution qui se fait des matières terreuses entraînées par les eaux entre les différentes parties du cours des vallées, elle dépend essentiellement de la force de transport des lleuves en leurs divers points, sujet dont nous nous occuperons en détail dans le sixième chapitre.

L'état actuel de la science ne nous permet donc guère de traiter avec beaucoup de précision la question de la fertilité respective des alluvions, et nous

avonsexpliqué que, dans notre opinion, c’est un sujet dont l'exposition détaillée doit plutôt trouver sa place dans un traité d’agriculture que dans le présent écrit. Bornons-nous à dire, à un point de vue général, que les dépôts limoneux sont essentiellement composés de matières siliceuses et argileuses mélangées en proportions très-diverses : ainsi, le rapport de ces deux substances, qui n'est que de 1/12 dans le limon du Nil, prend la valeur 2/3 dans celui du Rhône, près Orange, et s'élève à 0,5 dans celui du Volga; les sels de chaux qui, dans ce dernier, font presque complètement défaut, sont représentés par 18 pour 100 dans le limon du Nil, et par 44 pour 100 dans celui du Rhône; quelquefois l'oxyde de fer entre daus la proportion de 0 pour 100, d'autres fois il n'est pas représenté; il en est de même des sels magnésiens. Le seul principe dont la présence soit constante dans les bons limons, et qui, quoique en quantité assez minime, semble devoir être la mesure la plus caractéristique de leur importance agricole, c’est le terreau, dont la proportion varie de 4 à 9 pour 100.

Or, puisque, malgré ces grandes variations dans la quotité de leurs éléments primitifs, les dépôts limoneux dont nous venons de parler sont tous fertiles à un haut degré, ne faut-il pas en conclure que la nature s'est réservé à cet égard une grande latitude, et qu elle a voulu conserver aux divers mélanges de terre, quelque excessives que fussent leurs dissemblances, une énergique fécondité. Car si la vertu des limons du Nil est proverbiale, si nous sommes bien fixés dans notre pays sur celle des limons du Rhône.

nous devons avoir une opinion non moins favorable des alluvions du Volga, fleuve que dans le moyen âge les populations ouraliennes et tatares appelaient J tel, ce qui signifie libéral, c’est-à-dire engendrant l’abondance.

Peut-être aussi serait-il sage, dans cet ordre de spéculations, de faire entrer en considération la diversité des climats. Telle combinaison de silice et d’alumine peut en effet très-bien convenir à certains degrés d’humidité et de température modérées, qui ne donnerait quede médiocres résultats dans les pays très-secs et très-chauds. Il nous semble, en effet, rationnel d’admettre qu'une grande quantité de matières siliceuses en Égypte, sous l’influence d’un soleil brûlant, hâterait considérablemeatla dessiccation des terres et des plantes, et serait un obstacle à peu près insurmontable au maintien de la vie végétale jusqu’à l’époque de la maturité, lie sorte que dans ce pays la remarquable fertilité des eaux du Nil devrait être attribuée, en grande partie du moins, à la très-faible quantité de silice que leurs troubles contiennent, de même que la proportion considérable de cette matière, répandue par les eaux du Volga sur des terres plus froides et naturellement plus argileuses, assurerait à la production végétale une grande prospé- * rité.

Ce qu’il y a de certain, c’est que, tandis que la proportion de cette substance constatée dans les limon» augmente aveclalatitude demanièreà ètredeipour 100 seulement dans le Nil, de 20 dans le bas Rhône, de 72 dans le Volga, celle d’argile diminue au con-

traire à mesure qu’on remonte vers les climats plus froids, et est représentée dans ces divers fleuves par les nombres respectifs 48, 33, 11. Nous devons nous borner à ces simples aperçus, et remettre la solution définitive de ces questions à une époque où des études plus nombreuses permettront de mieux appréeier l'influence respective des diverses natures de terres et de leurs mélanges sur la végétation, soit dans un même lieu, soit dans des lieux différents.

Observations sur les progrès annuels du colmatage.

Pour se faire une idée de la marche progressive du colmatage > il faut d’abord chercher à connaître la quantité de matières terreuses contenues dans les eaux des fleuves* en temps de crues. Nous allons rendre compte de ce que l’on sait à cet égard.

« Les eaux du Rhône, en 1844, dit M. Hervé-Man- « gon\ d’après les observations delà Commission « hydrométrique de Lyon, ont renfermé au maximum « 0\493 de dépôt par mètre cube ; au minimum , ■« 0k,007 ; en moyenne, 0k,139.

« L'eau de la Saône contient au plus 0k,100 de dé- « pôt par mètre cube; au moins 0\008, et en moyenne « 0\040.

«La plus grande quantité de matières tenues en « suspension dans les eaux de la Meuse, en décembre « 1849, a été de 0\ 474; la plus petite quantité, 0k,0i 4; « et la moyenne, 0k,100. »

' Dictionnaire des arts et manufactures, article Agriculture.

M. l’ingénieur en chef Marchai1 a trouvé que la

Seine, à Rouen', après des pluies continuelles qui avaient grossi et fait déborder les affluents, ne contenait que 0k,045 de matières terreuses par mètre cube; il évalue la moyenne, pour toute l’année, à la fraction 0,000023 par unité de volume.

Pour ce qui concerne la Garonne, nous rapportons les observations de M. Baumgarlen *:

« Pour me rendre compte, dit-il, de la quantité de « matières tenues ainsi en suspension, je faisais re- « cueillir tous les jours à la surface de l’eau, près de « Marmande, une quantité bien exactement mesurée « de -4,6 litres, qu’on laissait déposer tranquillement « pendant huit ou dix jours, puis on décantait et on « mettait le résidu sur un filtre que l’on pesait en- « suite quand il était bien sec; on avait ainsi le poids « en grammes contenu dans un mètre cube d’eau.

« Cette quantité n’a jamais dépassé le chiffre « 4\087 qui est celui obtenu le 8 août 1844; les seuls « autres jours, pendant huit ans, où elle a dépassé 2 « kilogrammes, sont le 13 octobre 1839, qui a donné «3k,124, et le 19 septembre 1813, qui a donné « 2k,375. »

M. Baumgarten conclut, pour ce qui concerne la moyenne, à un poids de 0\235.

La Garonne se distingue donc, à cet égard, des autres cours d’eau précédemment désignés. Ce fleuve est un de ceux dont les dépôts sont le plus abondants. La Durance peut lui être comparée. En gran-

1 Annales des ponts et chaussées, année 1854, 1*' semestre.

* Annales des ponts et chaussées, année 1848, 2"* semestre,

1 fS ÉTIDES SUR LES INONDATIONS.

des crues, dit M. IIcrvé-Mangon, l'eau de cette rivière tient en suspension 4k,l 79 de matières solides par mètre cube. Nous nous sommes convaincu que le Lot est dans le même cas. Le Rhône, dans sa partie inférieure, doit être rangé dans la même catégorie.

Mais il y a des cours d’eau qui contiennent une plu? grande quantité encore de terres limoneuses; nous avons vérifié que, dans certaines crues, le Tarn en renferme jusqu’à 7 kilogrammes par mètre cube. L’Àrdèche, la Drôme, l’Hérault, d’après ce que l’on sait de leur puissance de col matage qui, en quelques localités, est mesurée par une couche annuelle de 0",lG de hauteur, doivent atteindre tout au moins la même proportion.

Concluons de là qu’aux époques de fortes crues, quelques rivières comme leTarn, l’Ardèche, la Drôme, l’Hérault, contiennent 7, 8 et peut-être 10 kilogrammes de matières terreuses par mètre cube;

Que la Garonne, la Durance, le Lot, le Rhône inférieur en renferment à peu près h ;

Qu’on n’en compte que de 0\ 4 à 0k,5 dans la Meuse, et dans le Rhône à Lyon ;

Que sur la Saône la proportion descend à OMOO ;

Qu’enfin la Seine n’en contient que 0k,045, et que très-probablement l'Oise, l’Escaut , la Somme n’en possèdent pas davantage.

La connaissance de ces chiffres, combinée avec celle des localités où ces divers cours d'eau et leurs affluents prennent leur source, nous paraît propre à fixer les idées sur 1 importance relative des dépôts limoneux dans les diverses rivières de France.

LIMONS FERTILISANTS DES CRUES. i 10

Faisons maintenant connaître par un exemple le procédé à l'aide duquel on peut parvenir à se rendre compte de l’épaisseur annuelle moyenne des dépôts formés par les débordements d’un fleuve.

Appliquonsnos calculs à la Garonne, si bien étudiée par M. Baumgarten, et pour laquelle il nous a laissé de très-exacts cl très-précieux renseignements.

Cet ingénieur a constaté d’abord, à la suite d'expériences qui embrassent une durée de quinze années, que le nombre annuel moyen de jours pendant lesquels les eaux débordent est égal à neuf. Il nous apprend, en second lieu, que les débordements commencent, entre le confluent du Lot et la limite du département de Lot-et-Garonne avec celui de la Gironde, lorsque les niveaux arrivent à la cote 5m, 40, et que la moyenne annuelle des plus grandes hauteur du fleuve, déduite des mêmes quinze années d’observations, est de 8“, 02 <

Cela posé, les quantités de vase tenues en suspension, pour l'état des eaux correspondant à ces deux niveaux, étant à très-peu de chose près de 1 kilogramme dans le premier cas, et de 3 kilogrammes dans le second, nous prendrons une moyenne de 2 kilogrammes pour toute la durée du passage de l une à l'autre de ces hauteurs; d'ailleurs, la différence entre ces niveaux étant de 2“\02 , il s’ensuit que chacun des mètres superficiels qui se trouvent situés dans le champ de l’inondation sera recouvert d’une tranche d'eau de 1",31 de hauteur en moyenne, tranche qui contiendra 2k,62 de vase. Or, la densité de cotte vase étant égale, d’après M. Baumgarten, à 1,47, ce poids

correspond à un volume de 0me,0018; et parce que la base de ce volume est le mètre carré, la hauteur de la tranche déposée sera de ln,u,,8.

Nous aurions maintenant besoin de connaître un élément sur lequel il est à regretter qu’il n'ait pas été fait d'observations, c’est le temps nécessaire pour que les eaux débordées de la Garonne, avec la vitesse qui leur est propre, déposent la totalité de la vase qu’elles contiennent. Si ce temps est plus court que la durée de l'inondation, toute la vase ne se précipitera pas; s'il est au contraire plus long, le renouvellement plus répété des eaux permettra au dépôt d’acquérir une plus grande hauteur que celle mentionnée ci-dessus.

Nous sommes donc obligé d'introduire ici des chiffres hypothétiques, qui plus tard seront remplacés par les valeurs réelles fournies par des observations directes. Admettons, par exemple, que le temps dont il s'agit soit de trois jours: on en conclura que les neuf jours annuels de débordement donneront trèsprobablementle triple de 1“’", 8, c’est-à-dire 5mm, 4, de sorte que le relèvement séculaire du sol, eu égard à l’époque et aux données actuelles, aurait pour mesure une valeur de 0“,54.

D'ailleurs, ce relèvement ne sera pas uniforme sur toute l’étendue de la zone d'inondation; son intensité ira en diminuant depuis les rives du fleuve jusqu’à l’extrémité du périmètre mouillé, par le triple motif que c’est sur les rives que les eaux débordent plus souvent, quelles s'élèvent le plus au-dessus du sol, et que leur tendance à la précipitation agit avec le plus d’énergie. Il suit de là que la pente transver-

sale des vallées, qui se dirige naturellement du pied „ des coteaux vers les fleuves, tendra de plus en plus à disparaître et à être remplacée par une surface horizontale. Il pourra même arriver, par suite de la fortuilé des circonstances, et ce fuit se remarque très-souvent le long des cours d'eau, que l'unifor- • ' mité de l'inclinaison naturelle ou de l'horizontalité . dont nous parlons se trouvera rompue et que les dépôts, plus fréquents et plus nombreux sur les rives, élèveront le terrain de manière à lui donner sur une certaine étendue une pente inverse de la précédente. Cet effet est surtout singulièrement favorisé par le changement brusque de vitesse qui a lieu sur les rives entre les eaux torrentielles qui coulent dans le lit et celles relativement plus calmes qui constituent le débordement. Cet amortissement détermine avec une grande efficacité la précipitation des parties vaseuses les plus volumineuses, et il s’ensuit que lu proportion des dépôts qui restent dans les eaux déversées sur les plaines est toujours moindre que celle qui a été mesurée dans le lit même du fleuve.

Il n’est pas inutile de remarquer, à ce sujet, que c'est surtout à la circonstance que nous venons de décrire qu’il faut attribuer le fait en vertu duquel la direction des petits affluents, dans les plaines inondables, se maintient sur de longues étendues parallèle au courant principal. Ces faibles courants sont en effet naturellement obligés de suivre la ligne de jonction des deux pentes inverses dont nous venons de parler, soit jusqu’à leur réunion avec le fleuve ' lui-même, soit jusqu'à la rencontre d'affluents d'un

ÉTUDES SU K f.F.S INONDATIONS.

ordre supérieur. Quant à la déviation de ceux-ci, dans le sens du même parallélisme , elle est beaucoup moins prononcée parce que, d’une part, la plus forte inclinaison de leur thalweg, de l’autre, le plus grand volume de leurs eaux leur ont permis de surmonter plus facilement des obstacles, contre lesquels l’action plus faible des premiers est venue s’amortir.

Il est sans doute inutile de faire observer que l'exhaussement séculaire du sol que nous venons d’essayer de déterminer doit aller sans cesse en diminuant avec le temps, parce qu'à mesure que cet exhaussement s'effectuera, le nombre annuel des jours de débordement sera nécessairement moindre.

Nous devons placer ici une remarque au sujet de certains colmatages dont la rapide progression n'est nullement en rapport avec les quantités de vases contenues dans les eaux des fleuves sur les rives desquels ils se forment. Nous avons dit que dans les plus fortes crues, la Seine ne contient que 0k,tM5 de matières terreuses par mètre cube ; ce n’est guère que la 90®* partie de ce que donne la Garonne. Cependant, depuis l’époque encore très -récente où les travaux d’endiguement de la partie inférieure de ce fleuve ont commencé, la marche des alluvions a considérablement progressé, et il a été constaté qu’à la fin d’aoflt 1850 les terrains ainsi colmatés avaient une étendue de 1,100 hectares. Ce fait s'explique facilement, en remarquant avec M. Marchai que ce n’est pas à l’influence du fleuve, mais à celle des marées, qu’il faut principalement attribuer les effets

obtenus. La cause qui détermine les dépôts agit donc ici incessamment, elle se reproduit tous les jours ; d’ailleurs la mer contient au moins trois fois plus de troubles que la Seine, et, dans ces conditions, son action, bien que relativement très-faible chaque fois quelle s’exerce, produit définitivement dans l’année des effets qui, comparés à ceux de la Garonne, sont dans le rapport de (10 è l’unité.

Ainsi que nous l’avons dit, l'absence d’observations . complètes sur quelques points ne permet pas de ré- • , soudre avec une entière précision la question dont nous venons de nous occuper. Toutefois, il nous a paru utile d’indiquer, par un exemple, le sens suivant lequel elle doit être traitée et d’appeler ainsi l’attention sur les séries d’expériences qu’on devra ■ entreprendre pour arriver à une solution définitive. Nous pensons d'ailleurs que, malgré quelques incertitudes sur certaines déterminations numériques, les résultats que nous venons d’exposer fixeront les idées sur futilité des limons pour procurer dans beaucoup de cas l’exhaussement du sol ; ces résultats, rapprochés de ce que nous avons dit sur les ségoneaux du Rhône et sur les golènes du Pô, nous paraissent ne devoir laisser aucun doute à cet égard.

Enfin, on ne perdra pas de vue qu’en ce qui concerne les dépôts fluviatiles, ce n’est pas seulement par cet exhaussement du sol, mais encore et surtout par l’énergie qu’ils* communiquent à la production végétale qu’il faut les apprécier.

Des volumes d'ena Tournis par les crues et des dommages occasionnés par leurs grandes vitesses.

Après nous être occupé des limons fertilisants que les eaux des crues tiennent en suspension, après avoir donné une idée des nombreux avantages que leurs dépôts peuvent procurer aux vallées, soit en facilitant l’exhaussement des bas fonds, soit en renouvelant l'énergie vitale de la terre, portons notre attention sur les volumes d'eau que les pluies exceptionnelles versent à la surface du sol et dont les fleuves, devenus insuffisants, vomissent les masses amoncelées sur les terrains qui les entourent.

Certes , si nous n’écoutons que les premières impressions produites par ces effrayants écoulements, il sera difficile d'échapper au pénible sentiment d'anxiété que fait naître dans le cœur des hommes le spectacle de celte prise de possession de la terre par les eaux; et, sans doute, nous aurons peine à comprendre quindépendamment des dépôts utiles dont nous venons de parler, il puisse y avoir encore de nouvelles compensations dans ces prodigieux amoncellements de liquide. Toutefois , ne nous hâtons pas de conclure, examinons de plus près les faits, voyons bien tout ce qu'ils renferment, et peutêtre reconnaîtrons-nous que, si les phénomènes naturels, abandonnés è eux-mêmes, sont quelquefois une cause trop féconde de ruines, ils peuvent, par une sage intervention de l’homme, se transformer en de nombreux bienfaits.

Et d’abord, est-ce bien la masse des eaux, n’est-ce

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