DOMMAGES PRODUITS PAR LES VITESSES
pas plutôt leur vitesse qui est la cause la plus efficace de tous les dégâts? Qu’importe, en effet, qu’une terre qui doit être envahie par l'inondation soit recouverte par une tranche de liquide de quatre mètres, au lieu de l'être par une tranche de deux. Si la récolte doit être perdue dans l'un de ces cas, elle ne le sera pas moins dans l’autre. Une fois qu’une certaine hauteur des eaux est atteinte, tout le mal qui doit se produire sur les terres envahies est consommé, et, à la condition que les eaux seront calmes à mesure qu elles continueront de monter, ces terres, loin de souffrir davantage, pourront , au contraire, recevoir une couche de limoD d'autant plus épaisse que le liquide qui le renferme sera plus abondant. Malheureusement, au moment des crues, les eaux, au lieu de s’épancher tranquillement, arrivent avec rapidité, et leurs courants ont d’autant plus de violence que la crue monte davantage ; alors ce ne sont pas Seulement des pertes de récolte qu'on a à déplorer, mais de profonds bouleversements du sol, qui enlèvent à celui-ci sa substance la plus riche, qui déracinent les arbres et renversent les maisons; alors encore ce ne sont plus des limons qui se déposent, mais des sables, parce que les lois de la gravité veulent que les diamètres des particules abandonnées par les eaux soient d’autant plus grands que les vitesses de transport, au moment oii le dépôt a lieu, le sont elles-mêmes davantage.
A la vérité, il faut reconnaître que plus la masse des eaux sera considérable, plus l'inondation aura d’étendue, plus nombreuses seront les surfaces en-
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values. Mais si l’on a bien présentes à lu pensée les observations que nous venons d’exposer dans la première partie de ce chapitre, cet envahissement, sous la condition que les vitesses seraient modérées, produirait un bien plutôt qu'un mal : les terres y gagneraient de nouveaux et fertiles engrais; les villes seules, que frappe le péché originel de leur établissement dans des régions trop basses, en souffriraient, et il faudrait recourir pour elles à des mesures exceptionnelles. Mais, ù part cet inconvénient, auquel il n'est pas impossible de trouver un remède, de grandes masses d'eaux tranquilles ne feraient que hâter le colmatage naturel des vallées, et le mal momentané quelles engendreraient serait amplement compensé dans les années suivantes. L'envahissement, nous le répétons, n'a donc en soi rien de dangereux , il est réparateur ; ce sont les vitesses, ce sont elles seulement qui détruisent.
L analyse dans laquelle nous venons d'entrer contient, à vrai dire, tout le secret des mesures à prendre contre les inondations, secret fort simple selon nous, et qui depuis longtemps n on serait plus un pour les hommes, s'ils avaient pris la peine de réfléchir sur la véritable nature de ce phénomène, secret dont toute l’explication consiste dans ces trois mots : amortir les vitesses. Ce n’est pas encore ici le lieu de développer toutes les conséquences de celte pensée; mais il en est une qui rentre directement dans le sujet que nous traitons en ce moment et dont nous allons entretenir le lecteur t parce quelle va nous faire comprendre que, si les crues sont utiles
EMMAGASINEHENTS DEAU. 127
par leurs dépôts limoneux, elles ue le sont pas moins peut-être par les volumes d'eau qui les composent.
Nécessité d'emmagasiner une partie de ces eaux.
En effet, s'il est incontestable que plus les masses d'eau apportées par les crues sont considérables, plus aussi les vitesses sont menaçantes; et si, d’un autre côté, il y a un immense intérêt à ce que les vitesses soient amorties, on comprendra spontanément qu’un moyen infaillible d’obtenir ce dernier résultat sera de diminuer l’importance des écoulements eu temps de crue, but facile à atteindre par la création de vastes réserves d’eau dans les régions .montagneuses des vallées.
Notre inteution, nous le répétons, n est pas d’exposer encore les divers effets produits par ces réserves sur l'écoulement même de la crue ; mais, indépendamment de leur utilité directe dans l'action générale de cet état de crise, utilité sur laquelle nous insisterons dans ce qui doit suivre, ces volumes d’eau ainsi emmagasinés, ces volumes d’eau que la crue nous a donnés, que nous n'aurions pas eus sans elle, vont devenir, entre des mains intelligentes, la source d importantes améliorations agricoles, et seront de nature à réduire dans une grande proportion les difficultés de la navigation de nos fleuves en basses eaux. C’est de ces deux sortes de résultats que nous avons l’in tenliou d'entretenir maintenant le lecteur, et les détails dans lesquels uous allons entrer ne feront que corroborer, nous l'espérons, les convictions
que nous cherchons à faire naître sur l'utilité des crues.
Il ne faut pas avoir longtemps porté son attention sur la distribution annuelle de la pluie, dans un lieu quelconque de la terre, pour reconnaître que cette distribution est loin d'être régulière. D’abord elle ne lest pas quant à la fréquence, et, le serait-elle à ce point de vue, que les considérations relatives aux intensités dans les débits viendraient troubler cet apparent équilibre. Même dans les lieux où il tombe, sinon plus fréquemment, du moins plus abondamment de l’eau dans la saison chaude que dans la saison froide, cet excès est loin d’être suffisant pour toutes les sortes de récoltes. Que de fois ne nous arrive-t-il pas en été d'implorer l'eau du ciel, et, par contre, que de fois, au printemps et en automne, ne nous plaignons-nous pas que nos rivières reçoivent trop d'eau !
La première pensée qui se présente à l'homme, en réfléchissant sur ces anomalies, c'est peut-être qu’il serait â désirer qu'une distribution plus uniforme s’observât dans le phénomène de la pluie.
Mais est-il bien certain que ce nouvel équilibre dans les conditions hydrauliques du globe serait préférable à l’équilibre actuel? Cette plus grande régularité dans la chute de la pluie pourrait bien être un avantage plus apparent que réel. On l a dit souvent, le mieux est l'ennemi du bien, et c'est surtout dans les œuvres de la création que cette maxime doit être appliquée. Nous ne connaissons pas encore assez bien les raisons des phénomènes naturels pour que
EMM AG AS1NF.M ENTS D EAU.
nous puissions être certains que nos aspirations vers un meilleur état des choses ne sont pas de funestes illusions. S’il faut de l'eau pour activer le développement de la végétation, il faut un temps sec pour mûrir les récoltes; or, comme dans un môme lieu tous les produits agricoles ne germent pas, ne se développent pas, ne mûrissent pas aux mômes époques, comme d une année à l’autre des retards de quinze, vingt et trente jours peuvent s’observer dans les diverses phases de la végétation, cette régularité tant souhaitée pourrait bien n’engendrer que du désordre, cette alternance calculée du sec et de l’humide, qui réussirait peut-ôtre une fois, pourrait bien n ôtre en général qu’une série de contre- temps agricoles. Ainsi, outre que duns la pratique, si l’action de 1 homme peut s’exercer sur les effets produits, elle n’a qu’une très-faible influence sur les causes, sachons reconnaître qu'au point de vue rationnel il nous est bien difficile de décider si nos tendances vers certaines améliorations ne seraient pas, au contraire, une aggravation des maux que nous voudrions éviter.
Résignons-nous donc à accepter dans leur essence et leur manifestation les phénomènes naturels tels que Dieu les a faits. Mais, nous venons de le dire, si l'homme n'a que fort peu d’action sur les causes, il peut en exercer de grandes, de très-puissantes sur les effets. Laissons donc les cataractes du ciel se déverser sur la terre à l’époque des grandes pluies, n’essayons pas de faire que les eaux s’échappent en moins grande quantité de l’Océan, ou restent
en plus grande abondance dans l'atmosphère , pour n arriver sur la surface de notre globe qu’en plus petits volumes; ne luttons pas avec la science de Dieu, - mais appliquons-nous à mettre à profit celle des hommes, et tirons-en tous les avantages que peut lui faire rendre le (lambeau de notre intelligence.
Pour en revenir à la question spéciale qui nous occupe, rappelons ce que nous disions tout à l’heure, savoir : que d’abondantes réserves d’eau, créées dans les parties supérieures des bassins de nos rivières, produiraient une incontestable atténuation dans les effets des crues. Or, en ceci, notre intervention peut s’exercer tout entière, elle n’a pour limite qu'une sage appréciation du point où il faut savoir s arrêter. Mais ce premier résultat obtenu n’est pas le dernier mot de l’utilité que nous pouvons retirer de ces travaux; les eaux ainsi soustraites à l’écoulement général des crues, ces eaux qui, abandonnées à ellesmêmes, n’auraient produit que des désastres, vont devenir, si nous savons en faire un emploi judicieux, une nouvelle source de prospérité.
Utilité de ces emmngasinemeuts pour les irrigations.
Supposons un instant que, soit dans l’artère principale d’un (leuve, soit dans les diverses vallées qui sont ses tributaires, on ait créé des retenues susceptibles de tenir en réserve 200 millionsde mètres cubes, et doublons seulement laquantité d’eau qui, dans le cours d'un été, pourra successivement être emmagasinée dans ces réservoirs, et épanchée ensuite , à diverses reprises, vers les parties inférieures du bas-
EMMAOÀSINEMENTS DEAll. 131
sia. C’est donc un volume de 400 millions que nous aurons à notre disposition; prenons-en la moitié seulement, et réservons-la pour des irrigations. Si on limite à quatre mois, en moyenne, la durée nécessaire des irrigations en France, uos 200 millions de mètres cubes donneront lieu à un écoulement régulier, pour chacun des jours de ces quatre mois, de 1,000,007, soit, à très-peu de chose près, 20 mètres cubes parseconde, avec lesquels on pourrait espérer d'urroser 20,000 hectares. Ce chiffre paraîtra d’autant moins exagéré, qu’aujourd hui on compte moyennement en France qu’un mètre cube d’eau par seconde suffit à 750 hectares. Or, il importe de faire observer que ce qui nuit beaucoup aux irrigations dans notre pays, c’est l’irrégularité dans le débitdes canaux; mais cet inconvénient ne serait pas ici à redouter, parce que des retenues aussi considérables que celles dont nous parlons permettraient de réaliser une grande constance dans le régime des eaux d’arrosage.
Si l’on remarque que tout le versant océanique de la région pyrénéenne ne compte que 13,800 hectares irrigués, distribués ainsi qu’il suit:
Basses-Pyrénées. . 3,000 h.
Hautes-Pyrénées. 5,500
Ariégc 1,300
Haute-Garonne 4,000
on comprendra sans peine la haute utilité d’un travail qui, indépendamment de tous ses autres avantages, aurait celui de porter immédiatement les sur-
faces arrosées dans un seul bassin à plus du double de l'étendue quelles occupent aujourd’hui.
Nous ne devons pas d’ailleurs négliger de faire observer que les rigoles à exécuter à la suite de nos réservoirs, traversant dans leur trajet de nombreux affluents secondaires, pourraient recevoir, presque sans frais, une partie de leurs eaux, ce qui aurait pour effet d’apporter un important accroissement au volume de liquide consacré aux irrigations.
« Partout, dit M. de Gasparin1, où un vallon, re- « cevant les eaux d’une vaste surface de collines, « laisse échapper, lors des pluies ou des orages, un « torrent passager qui souvent dégrade les terres * inférieures; partout où un ruisseau, trop peu « abondant pour être utile, peut être retenu, et ses « eaux mises en réserve pour le besoin, la création «d’un réservoir peut devenir une source de ri- « chesses. »
On peut voir, dans l’ouvrage de M. Nadault de Buffon sur les irrigations, ce que dit cet ingénieur de l'intérêt qu'aurait la France à mettre la culture des prairies dans le rapport de 1 à 2 avec les terres cultivées à la charrue. Ses observations sont de nature à faire comprendre combien il importe à notre richesse territoriale que l’étendue des terres irriguées reçoive de notables augmentations.
Quant aux frais de cette opération, ils seraient nuis pour les réservoirs d’eau, puisque ces ouvrages seraient exécutés sur les crédits destinés à un autre ob-
1 Cours d'agriculture.
EMMÀGÀSINEMENTS d'eau. 133
jet : il n'y aurait donc qu’à s’occuper de l’exécution des canaux ; or, comme la plus-value des terrains qui recevraient les bienfaits de l'irrigation serait considérable, on aurait ainsi créé un important capital, dont une faible fraction serait certainement suffisante pour l’exécution des rigoles et des ouvrages d'art qu elles exigeraient.
Pour bien fixer les idées sur l’importance des améliorations agricoles que peuvent procurer les irri- 1 ‘ ■
gâtions, il ne sera pas inutile de présenter ici un résumé de quelques-uns des résultats obtenus. Nous ne pouvons mieux faire, à cet égard, que de recou- . rir aux indications fournies par M. Hervé-Mangon»
« Pour abréger, dit cet ingénieur, nous choisissons « au hasard parmi les faits innombrables que nous « pourrions citer.
« Dans les arrondissements de Semur et d’A vallon a les terres se louent, dans les terrains granitiques ,
« de 12 à 30 fr., et dans ceux du lias de 30 à 70 fr. ;
« les mêmes terres arrosées acquièrent une valeur de « de 45 à 100 fr. pour les premières, et de 75 à 180 fr.
« pour les secondes. Les frais d’établissement des tra- « vaux d'irrigation sont évalués en moyenne à300fr.
« par hectare.
« Dans les environs d’Autun, des terrains qui ne « valaient que 900 fr. l’hectare ont monté à 5,000 fr.
« en cinq années. En Bretagne , des landes que l’on * vendait 300 fr. valent 3,000 fr.
« M. d'Angcville, à Lauprès (Ain), a fait des irriga- « tions dans des conditions tout à fait exceptionnelles « et des plus désavantageuses, puisque ses travaux
13 1 ÉTUDKS SIR I ËS INONDATIONS.
« ont coûté plus de 800 fr. par hectare. Néanmoins « l'argent employé est placé à plus de 10 pour 100.
« Les grèves de la Moselle, qui sont sans valeur « avant l'irrigation, arrivent en peu d’années à valoir « 5,000 fr. l’hectare.
« Un canal, construit en Auvergne par M. Herbeys, «pour dériver une partie des eaux de la Severaisc, «arrose environ 1,800 séterées de terres. La séterée « de terre se vendait, avant l'établissement du canal, « 40 fr. ; elle vaut maintenant 800 fr. Ce canal , de « 28 kilomètres de longueur, n’a pas coûté plus de « 100,000 fr., et a permis de créer une valeur de « 1,368,000 fr.
« Dans différents travaux d’irrigation exécutés par « M. Pareto, on a dépensé 165 fr. 66 par hectare. « L’augmentation moyenne du revenu net par hectare « a été de 66 fr. 25 cent. Ce résultat a été régulière- « ment constaté. C’est un placement fait à près de 42 « pour 100.
« En Sologne, les prés non irrigués donnent de « 1,600 à 2,000 kilogrammes de foin par hectare ; les « prés arrosés en fournissent de 4,500 à 8,000.
« Terminons enfin par un exemple de travaux exé- « cutés sur une grande échelle, et où l'irrigation se « développe avec tous les caractères d’une vaste en- « treprise publique: c'est dans la Campine belge.
« Les bruyères de la Campine se Vendaient, en « 1830 ou 1835, de 15 k 20 fr. l'hectare. Ce prix « s'éleva, en 1810, dans la prévision delà prochaine « exécution des travaux, à 40 fr. Aujourd'hui, le prix « de l’hectare est de 250 à 400 fr., déduction faite des
KMMÀGASINEMENTS D’EAU. 135
« sommes avancées par l’État pour les travaux pré- « paratoires. Le prix des terrains incultes s’est donc a accru de plus de 200 fr. par hectare, grâce aux tra- « vaux préparatoires, ce qui donne, pour 25,000 hec- « tares, une augmentation vénale de plus de 5 mil- « lions.
«Cette augmentation, ajoute avec juste raison « M. Hervé-Mangon, ne donne, du reste, qu’une me- « sure tout <\ fait insuffisante des résultats des tra- « vaux d’irrigation. Pour arriver à une estimation « exacte de leur importance, il faut évaluer les pro- « duits qu’ils permettront de créer annuellement. En « supposant, ce qui est certainement fort au-dessous << de la vérité, que chaque hectare de prairie ne nour- « risse qu’une tête de gros bétail, la formation, en « Campine, de 25,000 hectares de prairies, suffirait « pouraugmenter la production de viande, en Belgi- « que, d’une quantité supérieure au chiffre eonsidé- « rable de 1 importation actuelle de cette denrée.
» Mais ce n’est pas tout encore : les fumiers des ani- « maux nourris au moyen des nouvelles prairies exerceront sur la culture des terres labourées envi- ■
« ronnanles une influence dont chacun appréciera « la valeur, sans qu’il soit nécessaire de rappeler les « chiffres que les agronomes admettent à cet égard.
« De sorte que non-seulement les 25,000 hectares de « prairies que nous prenons pour base de nos calculs - « nourriraient 25,000 têtes de gros bétail, mais on- « core augmenteraient, dans une énorme proportion,
« le produit annuel en céréales des terres voisines. En « ajoutant la valeur de ces deux productions natu-
« relies, on arrive à la véritable estimation de l’ac- « croissement de la richesse publique produit par les « travaux d’irrigation de la Campine. Cette dernière « remarque est d’ailleurs tout à fait générale, ets’ap- « pliquc à tous les cas que nous avons énumérés ; de t> sorte que l'accroissement direct de revenu, que nous « avons pu seul faire entrer en ligne de compte, doit « être augmenté dans une forte proportion pour te- « nir compte de l’accroissement indirect dû û l'amé- « lioration des cultures voisines. »
On comprendra sans peine que nous ne saurions avoir l'intention d’entrer ici dans les divers détails qui se rattachent à la mise à exécution d’un projet pareil à celui que nous venons d'indiquer, car de telles études ne constituent pas essentiellement le but que nous poursuivons dans cet écrit; mais cette question incidente a, comme on voit, un rapport très-direct avec l’utilisation qu’on peut faire des excédantsd'eau fournis parlescrues, et, à ce titre, nous devions en dire assez pour faire apprécier tout ce qu’il peut y avoir de fondé en théorie, de réalisable dans la pratique, dans ce mode d’emploi des eaux surabondantes.
Pour la création de forces hydrauliques.
A ce même point de vue, il importe de faire observer que les réservoirs étant placés en des points dont l’altitude aurait une certaine importance , les eaux conduites pour l’irrigation trouveraient sur le terrain plus de pente qu'il n'en faut pour arriver à leur destination. On pourrait donc sur leur parcours
ËMJfÀGASINEMENTS DEAU. 137
établir une série de chutes, dont l'intérêt social aurait d'autant plus de valeur que ces chutes fonctionneraient précisément avec leur maximum de puissance dans les sécheresses, c’est-à-dire au moment même où l’action de toutes les autres vient à se ralentir, et même à s'arrêter tout à fait. Supposons que la portion de pente ainsi utilisée représente en totalité une hauteur de 100 mètres, ce qui à coup sûr n’a rien d'excessif, et que les trois quarts seulement des 20 mètres cubes ci-dessus profitent de cette chute ; il en résulte que cette fraction des eaux d’arrosage serait animée d une puissance de 20,000 chevaux-vapeur, et nous ne croyons pas sortir des limites d'une évaluation très-modérée en appréciant à 8 ou 9 millions la valeur ainsi créée.
Tels sont, au point de vue agricole et industriel, les divers avantages qu’on pourrait retirer de cette masse d'eau surabondante des crues, de celte eau si féconde en ravages, aujourd'hui qu’elle est abandonnée à elle-même, et pourtant si riche en bienfaits, si nous savons en tirer parti. N'avions-nous pas raison de dire que tout n’est pas désastre dans les crues, et qu'il dépend de l'homme d’y trouver la source de nouvelles > . prospérités ?
Pour l'amélioration de la navigation des rivières en basses eaux.
Mais ce n’est pas tout, car sur les 400 millions de mètres cubes dont nos réservoirs nous permettraient de disposer en été nous n’en avons pris que 200 pour les irrigations ; il nous en reste donc encore tout au-
138 ÊTUftES SlrR LF.S INONDATIONS,
autant qui, appliqués à la navigation de nos fleuves, peuvent nous rendre d'importants services.
Tandis que la Loire peut débiter à Orléans 10,000 mètres cubes par seconde, à lY*poque des fortes crues, elle n’en fournit plus que 30 en étiage moyen, et même on la vu descendre jusqu’à 24. Tandis que, dans les grandes inondations, la Garonne débite à Tonneins 10,500 mètres cubes, M. Hauingarten nous apprend qu’au même point l’écoulement en étiage est réduit en moyenne à 50 mètres cubes, et qu’il peut même s’abaisser jusqu’à 37.
La comparaison de ces nombres suffit pourdonner une idée des énormes différences qui existent entre les débits d’étiageet ceux des crues; leur rapport est de 1/333 pour le premier de ces fleuves, de 1/210 pour le second. Que résulte-t-il de cet état de choses? que nos rivières sont réellement dépourvues d’eau en été, etquechaque année la navigation est obligée de subir de fâcheuses interruptions. Voyons maintenant quelles ressources nous fourniraient à cet égard nos grandes retenues d’eau. Les 200 millions dont nous pouvons disposer, après avoir fait la part des irrigations, s’ils étaient employés dans l’intervalle d’un mois, fourniraient un volume régulier de 77 mètres cubes par seconde; ils feraient donc plus que tripler le débit de la Loire en basses eaux, et porteraient celui de la Garonne à deux fois et demi sa valeur. Cette ressource, combinée avec l’exécution de travaux ayant pour objet la création d’un bon lit d étiage, aurait, très-probablement pour résultat de faire disparaître partout les chômages d’été sur nos fleuves. Nous n’a-
vous pas de renseignements assez précis sur la durée de ces chômages dans la Loire pour assurer que ces moyens, qui dans tous les cas atténueraient le mal ,dans une forte proportion, seraient suffisants pour le conjurer entièrement, mais nous pouvons être plus affirmatif pour ce qui concerne la Garonne. M. Baumgarten a en effet constaté, dans ses études sur ce fleuve, que la navigation n'est réellement gênée que lorsque les eaux sont en contre-bas de la cote 0V»0 à l'échelle de Tonneins, ce qui n’arrive que pendant vingt-deux jours en moyenne par an. Or, les 50 mètre d’étiage, réunis aux 77 fournis parles réservoirs, donneraient un total de 127 mètres cubes; et connue dans cet état de la rivière les eaux atteignent à Tonneins la cote 0m,f>2, on conclut de ce rapprochement que la navigation pourruit désormais s'effectuer sans entraves sur ce fleuve pendant le cours de l'année entière.
Ainsi, l'amélioration de nos lignes navigables pendant la période des sécheresses, voilà un nouveau bienfait que les eaux d’inondation, sagement utilisées, nous permettraient de réaliser.
Utilité de* crues pour conserver In navigaliou dans la partie maritime du lit des lieu ves.
Mais il existe dans les crues un autre grand principe conservateur, dont l'intelligence ne se révèle pas spontanément au vulgaire, et que, par ce motif, nous croyons devoir exposer ici avec quelques détails; nous voulons parler de ce qui se passe à l’embouchure de nos rivières dans la mer.
Lorsqu’on porte son attention sur cette partie du cours des eaux, lorsqu'on remarque quelle est encombrée par de vastes dépôts, lorsqu’enfin on reconnaît que les fleuves en général ne débouchent à la mer que par des passes fort étroites, on est naturellement porté à penser que ces dépôts proviennent des sables et des vases que les rivières charrient pendant les hautes eaux, et on se sent entraîné vers cette conclusion que si, dans les diverses circonstances que nous venons d’étudier, tout semble utile dans les crues, il n'en est plus de même dans le cas actuel; de sorte qu’au point de vue de la facilité des communications des fleuves avec la mer elles sont de véritables fléaux, et qu’il serait à désirer qu'on pûtobtenirune large diminution dans leur intensité.
Certes, il n’y a rien en apparence que de trèslogique dans cette manière de raisonner, et, pour notre part, nous ne sommes pas surpris qu’elle ail entraîné plusieurs convictions. Mais si nous entrons dans le détail des actions diverses qui s’exercent à l’embouchure des fleuves, si nous étudions avec soin ce qui s’y passe, soit pendant l’absence des crues, soit immédiatement après leur passage, nous verrons se développer une série de faits qui, non-seulement ne corroborera pas l’idée qu’on se fait généralement des apports fluviatiles, mais qui sera en contradiction flagrante avec l’opinion que nous venons d’ex^ poser : nouvel exemple de la prudence avec laquelle nous devons chercher à nous rendre compte des causes finales des phénomènes naturels, et des erreurs où pourrait nous conduire une étude peu ap-
profondle des lois d équilibre qui exercent leur action à la surface du globe.
Et d'abord, lorsqu'on parcourt avec un œil attentif les rivages de l'Océan, on peut remarquer que partout où la mer rencontre un obstacle elle le heurte incessamment et finit par le briser, que partout où elle peut librement s’étendre elle forme de vastes dépôts. La destruction non interrompue des falaises du littoral, l’entassement des galets sur certaines plages où ne débouche aucun cours d'eau, les lignes mobiles et si menaçantes des dunes, sont les témoins irrécusables de ce que nous avançons ici. 11 y a donc une énergique puissance de transport dans les Ilots de la mer; et, en effet, Brémonticr n évaluait pas à moins de 1,200,000 mètres cubes la quantité de sable que l'Océan dépose annuellement sur les côtes de Gascogne.
Que devons-nous conclure de ces laits? qu'à l’embouchure des lleuves deux forces sont en présence:
1 une venant des eaux douces du continent, qui transportent des vases et des sables, mais qui, de nos jours, n'ont pas assez de puissance pour charrier jusque-là des graviers, même de la plus petite dimension;
1 autre détruisant avec énergie les roches massives et parsemant leurs volumineux débris sur le littoral. Certes, il n’en faut pas davantage pour l’aire comprendre de quel côté se trouve la plus grande puissance de transport, et pour faire naître la pensée que si la mer reçoit quelques apports du continent elle les lui rend sans doute avec usure.
Mais, dira-t-on, dans ces deux mouvements d'os-
filiation dont se compose chaque marée, le flot et le jusant, 11e faut- il pus admettre que si l'un porte des dépôts vers la terre, l'autre les ramène vers la mer? Le second détruira donc ce qu a fait le premier, et, ces deux forces antagonistes s’anéantissant mutuellement, l'effet définitif du fleuve persistera, et cet effet sera d'autant plus considérable que la masse des eaux limoneuses le sera elle-même davantage, c'està-dire que les crues seront plus fortes.
Quelque séduisant que paraisse ce raisonnement, il 11e saurait prévaloir contre les faits; or la puissance de ceux-ci est telle qu’on est contraint de reconnaître qu’une pareille explication ne serait qu'une grande erreur. En effet, si le jusant détruisait les effets du flot, il faudrait que les 1,201), 000 mètres cqbes de sable annuellement apportés sur les côtes de Gascogne rentrassent dans la mer; or la marche progressive des dunes prouve assez qu ils restent sur le continent. Si l’effet des crues était réellement encombrant, il faudrait que les embouchures des fleuves fussent plus libres en été qu'en hiver: or cest le contraire qui arrive; il faudrait que les passes fussent d autant plus obstruées que les écoulements des fleuves auraient été plus abondants : or c'est toujours après les fortes crues qu’elles sont plus profondes et plus faciles à franchir. C'est qu’en réalité il n'est pas exact de dire que les deux courants de flot et de jusant sont égaux, il n'est pas vrai qu'il y a équilibre entre leurs effets : le premier l emporte de beaucoup sur le second ; le Ilot, eu un mot, a plus de puissance pour atterrir la terre ferme que n’en a
le jusant pour la déblayer. Et pourquoi les choses se passeut-elles ainsi ? parce que la vitesse du courant de flot est beaucoup plus considérable que celle du courant contraire. Si en effet on étudie, vers l'embouchure d'un fleuve, la Loire par exemple, entre Nantes et la mer, la marche ascendante et descendante de la marée1, on se convaincra que, tandis que la masse liquide apportée par le flot 11e met que trois heures pour atteindre son niveau le plus élevé, celte même masse, descendant avec le jusant, en exige neuf pour revenir au point le plus bas. L'aller met donc trois l'ois moins de temps pour s’effectuer que le retour; il marche donc trois fois plus vite que lui, et voilà pourquoi il porte vers le continent une plus grande quantité de dépôts que la retraite des eaux, avec ses vitesses amorties, 11e peut en restituer à 1a mer; voilà pourquoi aussi le jusant, n’étant pas aidé eu été par les eaux douces des rivières, réduites à cette époque à leur étiage, laisse s'accumuler les dépôts que le flux a apportés; voilà pourquoi enfin les grandes crues, qui dans l’hiver viennent puissamment en aide au jusaut, déblayent et approfondissent les passes et restituent aux embouchures la part du lit quelles avaient perdue pendant les périodes d étiage.
M. l'ingénieur en chef Bouniceau *, qui a étudié avec beaucoup de soin cette question des embouchures, a décrit avec une grande précision les effets
1 Annales des ponts et chaussées, année 1848, 2““' semestre,
* Navigation des rivières à marées, p. 68.
des marées et des courants océaniques sur les côtes et dans la partie maritime du lit des rivières. Nous ne pouvons mieux faire, pour compléter et sanctionner les développements qui se rattachent à ce sujet, que de reproduire ici le passage suivant de son ouvrage :
« Lorsque la mer est peu agitée, le flot n'emporte « avec lui qu'une petite quantité de sable et de vase, « qu’il détache de la barre et des bancs sur lesquels « il opère sa course. Lorsque la mer est très-agitée, « au contraire, les eaux chargées de troubles, par « suite de l'agitation des vagues, emportent en outre « ceux qui sont détachés par les courants, les sables « les plus gros se déposent dans la partie inférieure « de la rivière, et la barre, qui est généralement for- « mée de ces gros sables, n’est quelquefois que Irès- « peu reportée vers l’amont; les sables moins lourds « sont portés jusqu’à quelque distance dans l'inté- « rieur, et l’on ne rencontre plus que de la vase très- « légère dans les dernières régions atteintes par le « flot.
« Des dépôts se forment ainsi dans presque toute « la longueur parcourue par la marée ; le jusant n’en « remporte ensuite qu’une partie, et la marée sui- « vante, en passant sur ce qui est resté en dépôt, en « enlève quelques parties et les remonte plus haut « dans la rivière, de sorte que les vases les plus té - « nues arrivent à une grande distance à l’amont. « Chaque marée augmente ainsi la quantité des dé- « pôts qui se forment, jusqu'à ce qu'une crue de la « rivière détache toutes ces alluvions, les emporte jus-
« qu’à la mer et les dépose à son embouchure. Il ré- « suite de là que la puissance du flot pendant les « basses eaux de la rivière est supérieure à la puis- « sance du jusant augmenté des eaux douces et aidé « parla pente naturelle du lit; que pendant les crues, « au contraire, la puissance du flot est inférieure à « celle du jusant augmenté des eaux douces et favo- « risé par la ponte du lit. On voit donc que le jusant « ne serait pas seul capable de maintenir toujours « ouverte l’entrée d une rivière, si des crues considé- « râbles ne venaient de temps à autre produire leur « effet. Sur nos côtes , le jusant ne fait qu’entretenir « incomplètement le passage, jusqu'à ce qu’un hiver « vienne le rétablir, nettoyer le lit des rivières et le « rendre capable de former pour l’été suivant un « vaste réservoir, qui fait les fonctions de bassin de « retenue et de chasse. Si les eaux douces, et princi- « paiement les crues, ne prêtaient de celte manière « leur secours au jusant, si, par une cause quelcon- « que, leur cours se trouvait interrompu, les rivières, « dont l’embouchure se trouve chargée d’alluvions, « seraient bientôt remplies par l’action de la mer et a deviendraient promptement des terrains propres à « la culture. On a eu un exemple frappant d'un pareil « effet dans la rivière de la Somme. Un canal latéral « à celle rivière avait été construit depuis Abbeville « jusqu'à Saint-Valéry. Ce canal ayant une largeur « suffisante pour l'écoulement des eaux de la rivière, « on crut devoir barrer celle-ci aux environs d'Ab- « beville et détourner ainsi les eaux douces de leur
« roule ordinaire : l’encombrement du lit de la
« Somme fut une conséquence presque immédiate de « ces dispositions. »
Les observations que M. Bouniceau a faites sur les côtes de France ont été aussi l’objet des études de Henry Palmer sur celles d Angleterre :
«Si les encombrements, dit l’ingénieur anglais,
« provenaient des hautes terres à un degré sensible,
« les quantités qui se déposent de temps en temps a devraient être quelque peu proportionnelles aux « quantités do pluie qui tombent aux mêmes époques,
« parce que le même volume de matières descendues « des hautes terres cl charriées A travers la partie su- « périeure du lit maritime doit être réglé en quantité « par la quantité d'eau qui le transporte. Mais c'est « un fait hors de doute que les accumulations de « sable qui existent dans le voisinage de ltuncorn « (en amont et en aval de ce lieu) sont d’autant plus « grandes que les eaux douces venant des hautes « terres sont moins considérables, et telle est leur a augmentation dans les grandes sécheresses, qu elle « est très-nuisible pour ceux qui naviguent dans la « partie supérieure du lit maritime. On peut remar- « quer alors que les atterrissements croissent d'une « manière progressive jusqu’à l'arrivée d'une crue « qui emporte l'excès des dépôts accumulés. »
On peut joindre à ces témoignages ceux des ingénieurs Lamblardie, Stevenson, Cordier, et surtout celui qu’a exprimé M. l’ingénieur en chef Marchai dans son mémoire sur les alluvions à l’embouchure des fleuves '.
' Annale* des ponts et chaussées, 1854, lf,sem.,p. 190 et suiv.
A toutes ces preuves de l’importance des apports maritimes et de l’efficacité des crues pour en combattre les effets qu'il nous soit permis d’en ajouter une dernière, que nous puisons dans la création des puissantes dunes du littoral, et qui, bien quelle n'ait pas encore été signalée, nous parait devoir être considérée comme une des plus décisives.
Ce n’est pas seulement au point de vue de celte grande quantité de matières que la mer jette chaque année sur le continent qu'il faut considérer les dunes; on doit aussi voir dans leur existence une confirmation remarquable du principe que nous avons fait connaître ci-dessus, et en vertu duquel la puissance du flot pour atterrir est supérieure à la puissance contraire du jusant. 11 faut, avons-nous dit, que celui-ci soit secondé par les crues pour que l'équilibre soit maintenu et que les embouchures des rivières ne soient pas définitivement obstruées. Or, dans le golfe de Gascogne, il n’est pas un seul des cours d’eau, qui de l inlérieur des terres se dirigent à peu près perpendiculairement vers cette partie du littoral, dont l'écoulement n’ait été profondément altéré. Les dunes ont eu assez de puissance pour élever les barres des embouchures à des hauteurs exceptionnelles; de là cette série d’étangs, disposés suivant une ligne parallèle au rivage de la mer, et comme suspendus sur ses eaux, qui marquent invariablement le terme de Ions les écoulements intérieurs. C'est que dans celte contrée la faculté éminemment absorbante des terrains sableux de la surface, la très-faible déclivité de ces terrains, ont été un obstacle au développement
et à 1 intensité des crues; le flot a donc toujours pu dominer, les atterrissements ont grandi, la nappe des étangs s’est étendue, les crues déjà faibles des rivières ont dès lors cessé d’arriver jusqu’aux embouchures; celles-ci, lorsqu’elles n’ont pas complètement disparu, ont été remplacées par le simple écoulement du tropplein des étangs faisant fonction de réservoirs régulateurs, et la barrière formée sur ces rivages par les sables de la mer a vu successivement disparaître les lacunes qui sans doute à l'origine brisaient de distance en distance la continuité de son cours.
Ainsi les crues, indépendamment des divers avantages qu elles peuvent nous procurer par leurs limons et par un emploi judicieux de leurs eaux surabondantes, ont en outre reçu la mission providentielle de lutter aux embouchures des rivières contre les envahissements de la mer cl de maintenir un équilibre sans lequel les relations entre la terre ferme et l’Océan auraient bientôt disparu.
Et maintenant que les caractères essentiels du phénomène des inondations nous sont bien connus, maintenant que nous pouvons apprécier les avantages et les inconvénients de ce phénomène, nous nous trouvons en mesure de nous prononcer sur l’utilité ou les dangers que peuvent offrir, soit les travaux entrepris dans le passé, soit les mesures proposées pour l'avenir. C'est ce dont nous allons nous occuper daûs les études qui vont suivre.