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DES DIGUES LONGITUDINALES

rivières, c’est-à-dire, à faire des travaux qui ont pour objet de concentrer de plus en plus le cours des eaux dans un espace limité, à augmenter par conséquent * : ■

leurs vitesses d’écoulement, à leur faire prendre plus sûrement et plus fréquemment que par le passé des .hauteurs inaccoutumées, à aggraver en un mot tous les périls, et en môme temps à supprimer tous les avantages.

il n’est pas nécessaire, ce nous semble, de recourir à de minutieuses recherches historiques, pour conclure à peu près à coup sûr que si des villes comme Moulins, Nevers, Orléans, Tours, Angers, Nantes ont pu s’établir, se développer et conquérir irrévocablement leur prise de possession sur les points où etles se trouvent aujourd'hui, c’est que sans doute elles n’ont pas éprouvé, dans les périodes anciennes, et surtout aux époques de leur création, les assauts redoutables auxquels elles sont en butte de nos jours, et qui semblent devenir tfe plus en plus destructeurs.

Que pour une ville qui, en particulier, se serait trouvée dans des conditions commerciales et industrielles tout à fait exceptionnelles, ce phénomène eût été observé, nous le comprendrions; car les instincts commerciaux et industriels ont toujours plus de ténacité et de puissance pour se défendre que les instincts agricoles; mais que de tels faits se fussent produits sur la série entière des nombreuses cités qui avoisinent la Loire, c’est ce qu’il paraît à peu près impossible d'admettre.

Nous ne voulons pas dire pour cela que ces pays

près exclusivement à endiguer longitudinalement les

n'ont pas été anciennement inondés, nous n’affirmons pas non plus qu’ils l’ont été moins souvent et sous des hauteurs moindres que celles que nous observerions aujourd'hui, si, les digues n’existant pas, les crues pouvaient s'épandre librement; mais ils l’ont été sans trop de violence et avec des vitesses sensiblement moindres que celles qui sont provoquées de notre temps par l’établissement et surtout par la rupture des digues. Dans ces circonstances, les désastres des crues ont été peu de chose, leurs bienfaits ont été immenses, et l’inondation, en assurant la fertilité des terres, est devenue la meilleure garantie de la prospérité des villes. Il ne nous paraît pas possible d’expliquer autrement que par ces considérations cette accumulation de villes, de populations, de richesses, que présente dans toute l’étendue de son cours une vallée comme celle de la Loire.

Nous avons déjà parlé des effets de la fameuse crue de 1816, et nous ne reviendrons pas sur des détails qui sont connus du lecteur; mais le parallèle entre les faits qui ont eu lieu en amont de Roanne et ceux qui se sont produits à l’aval nous paraît apporter avec lui des conclusions décisives.

D’un côté, épanchement libre du liquide avec des vitesses modérées sur des plaines sans défenses, suivi de dépôts limoneux qui ont augmenté lu richesse productive du terrain.

De l'autre, déversement violent sur le sol des eaux tenues h de grandes hauteurs par des digues longitudinales, rupture de ces digues, courants rapides à la suite de ces ruptures, plus dévastateurs encore

que ceux du fleuve lui-mème, chargés de sables et de grèves au Heu de limon, et qui ont apporté, pour plusieurs années, une désolante stérilité là où régnait la veille une grande puissance de végétation.

Jusqn’Â ce jour la parfaite consolidation des digues n'a pu être obtenue.

Si encore il était permis d'espérer que les digues ne seront pas détruites, quelles seront réellement insubmersibles, la mesure ne serait mauvaise qu'à moitié; elle aurait sans doute pour résultat fâcheux d’empêcher la réalisation des bienfaits des crues, mais du moins elle servirait à contenir le fleuve et à préserver le pays de ses irruptions.

Mais, en ce qui concerne la parfaite consolidation des digues, l’expérience a prouvé que jusqu’à présent c’est là un espoir dont on se berce toujours et qui ne se réalise jamais.

Parmi les fortes crues qui, depuis quelques années, ont été observées dans la Loire, y en a-t-il une seule pendant laquelle des ruptures n’aient pas eu lieu sur plusieurs points?

« M. Polonceau *, dans sa brochure de 1847, fait « remarquer que les crues de la Saône et du Rhône « ayant, en 1840, coupé ou renversé plusieurs des « fortes digues en pierre qui bordent ce fleuve, on » se borna à les reconstruire avec plus de soin, ce t qui n’empêcha pas de nouvelles crues, survenues « en 1843, de les percer et renverser de nouveau. »

1 Rapport de M. l’ingénieur en chef Manès à l'Académie de Bordeaux sur le concours relatif aux inondations.

Qu'on ne s imagine pas, d’ailleurs, que ces acci- ■ dents sont, aux époques d’inondations, fort clairsemés le long des lleuves, et qu’on n’en compte que deux ou trois au plus par vallée, lii ne s’arrête pas malheureusement la désolante nomenclature des désastres produits par les eaux. Nous voudrions ne pas invoquer ici les tristes souvenirs de 1850, mais, en présence des grands intérêts de l’avenir, nous ne devons pas hésiter à rappeler les catastrophes et les douleurs du passé; disons donc quelles ont été, pour quelques-uns de nos fleuves, les principales ruptures.

Sur le Rhône, mettons en première ligne celle des remblais du chemin de fer aux abords de Tarascon, qui, en dévastant les campagnes, a du moins produit l'heureux résultat de sauver la ville; citons ensuite colle de la levée placée en tète de la Camargue, celle de la chaussée de la Parade, protectrice du Plan du Bourg; celles enfin de Boulbon, de Saint- Pierre de Mézourgue et de la Montagnelte.

Sur la Loire, nous comptons les ruptures de Jargoau, d Onzain, de la Varenne, d'Amboise, de Mont- Louis, de Limeray, de Vernou, de Vouvray, deSaint- Mars-la-Pile, de la Divate, de Mœung, d Onzener, de Boutrons.

Sur l'fsère, trois ruptures ont eu lieu en amont de , Grenoble, savoir : aux digues du Thouvet, de Crolles, de Froges; trois autres en aval do cette ville: à Fontanil, à Voreppes, A Moyrans. Sur ce fleuve, les digues de Meyrau seules ont résisté.

Cette affligeante liste na que trop d'éloquence :

elle prouve que la rupture des digues n'est ni une rare exception, ni un fait isolé; qu’il n’est malheureusement que trop vrai quelle constitue la règle générale; elle nous apprend que, dans les grandes crues, l’état normal des défenses longitudinales c’est d'être détruites, au grand détriment des oarapagnes auxquelles on a voulu donner une si calami- • leuse protection, . • . .

En vérité, nous le demandons, y a-t-il dans ces * vallées un seul des champs auxquels on erovail avoir assuré un abri qui n'ait été envahi ? Y a-tril un seul mètre superficiel que les digues aient préservé? Si donc nous ne pouvons empêcher la sub- , mersion, faisons du moins qu elle soit calme au lieu d'être torrentielle, et renonçons enfin à des travaux qu’il faudrait condamner s'ils n'étaient qu’inütiles, que nous devons maudire parce qu'ils centuplent les ruines.

En Lombardie , où le système d’endiguement existe depuis si longtemps, et où il a pu recevoir tout le perfectionnement nécessaire , des ruptures importantes do digues ont moyennement lieu tous les dix ans ; 1 ingénieur italien Lombardini en compte six depuis le commencement du siècle actuel.

La Russie, comme la France, a éprouvé à son tour» en 1850, les désastreux elïets des inondations. Là encore, les digues n’ont présenté qu’une barrière in- /' suffisante contre l'action des eaux, et d'immense» pertes ont été le résultat de leurs inévitables ruptures : . *

« On a maintenant, lisons- nous dans le Moniteur

« du 24 octobre, des détails sur la grande inonda- « tion qui a ravagé Astrakan, au commencement de « cet été. Les digues gigantesques, que des milliers « d'ouvriers avaient mis plusieurs jours à construire, « ne purent résister à l’effort des eaux du Volga, qui « augmentaient à chaque instant. Elles furent rom- « pues subitement, et l'eau se précipita avec une «violence inouïe sur la ville. Toutes les maisons «bâties en bois furent emportées et, en un clin « d’œil, il y eut onze pieds d’eau dans les rues. Des ' « centaines de personnes périrent, malgré les efforts «faits pour les sauver, et on a eu à constater des « pertes incalculables en marchandises. »

Ainsi, en France, en Italie, en Russie, partout, en un mot, où il y a des digues, il faut s’attendre à l’enregistrement périodique des plus terribles catastrophes.

Toutefois, nous conviendrons que si l’on n'avait eu, pour s’éclairer, que l'expérience de ces faits de date récente, on eût pu se laisser entraîner par tout ce qu’offre de séduisant la pensée de mettre à tout jamais de vastes surfaces de terrains à l'abri des inondations; nous comprendrions qu’on ne se crût pas obligé à devoir subitement s'arrêter en présence de quelques insuccès, et qu’avant d’abandonner un système qui avait éveillé de vives sympathies on se fût déterminé à attendre encore quelques années, pendant lesquelles on aurait pu découvrir les moyens de remédier à des imperfections, qu’on regardait comme des accessoires plutôt que comme des éléments essentiels de ce système.

Mais l'histoire des siècles précédents aurait dû apprendre à ceux qui se sont fait les propagateurs de l’endiguement longitudinal des fleuves tout ce . qu'il y a de chimérique dans de telles pensées. Les faits quelle a enregistrés dans ses annales, si on les avait sérieusement consultés, auraient condamné d'avance des prévisions qui ont toujours été démenties.

Désastres produits par la rupture des digues dans les siècles qui ont précédé le nôtre.

Le sujet que nous traitons est trop important * . pour qu'une revue rétrospective des malheureuses tentatives du passé ne nous paraisse pas digne de fixer notre attention. Sans entrer dans le détail de tous les exemples que nous pourrions invoquer, nous nous bornerons à en citer deux, aussi remarquables par 1 étendue des terrains auxquels ils s'appliquent que par les tristes conséquences qui s'y rattachent : nous voulons parler des endiguements de la Scarpe et de ceux des rivières de la Néerlande. Nous empruntons les documents relatifs au premier de ces cours d'eau à l’intéressant travail de M. Lamarle, inséré dans les Annales des ponls et chaussées *.

« La partie de la Scarpe, dit l’auteur, qui s'étend « depuis le fort de ce nom jusqu'au confluent dans « l'Escaut, établit, entre les principales villes du dé- « partement du Nord et les mines de Mons et de

• Année 1841. 2m' semestre, p. 130 et suiv.

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*21 b0rdcnt la ScarPe • ces marais, d'une ‘ n ne considérable, présentant une faible pente,

* urent privés des bienfaits du colmatage ; les eaux

; ~S d° ,a Scnrp°’ dans leur lit par iguement des rives, y déposèrent des allu-'

RUPTURES DES DIGUES. v 159

« vions. et plus tard le défaut d'entretien amena le « relèvement progressif du niveau des eaux et des «i digues. Les anciens cours d'eau ne pouvant plus^

« s'écouler naturellement dans la Scarpe, il fallut y « substituer des canaux artiliciels, dont les orifices «durent eux-mêmes être successivement reportés « vers l’aval. ' .

« Au bout d'un certain nombre d’années, ces in- v « convénients, développés par l'action lente de causes « sans cesse agissantes, auxquelles on n’opposait que «des remèdes inefficaces, acquirent une gravité « réelle; le mal empira, et la rivière, au lieu d'être, «comme autrefois, le réservoir naturel et le moyen «d’écoulement des enux du pays, devint une cause « constante de dommages pour les propriétés rive- « raines, et, dans certaines années, l’origine de «submersions complètes et de calamités géné-'

« raies. '

« Les canaux de dessèchement, malgré leurs pro- « longements successifs, devenaient insuffisants pour « écouler les eaux et le produit des filtrations à tra^

« vers les digues de la rivière; celle-ci, suspendue «entre deux massifs, dont la solidité diminuait cha- “ que année par les corrosions et les éboulements,

« coulait, en certaines parties, sur un lit plus élevé «que le sol même des marais voisins, et rompait « ses frêles barrières dans les hivers rigoureux.

« Alors une inondation générale, dont les eaux « s écoulaient rarement assez tôt pour permettre les *

« semailles, s'étendait sur toute la vallée: souvent « aussi, en été, des pluies continues ou une forté

« pluie d’orage suffisaient pour causer une submer- « sion complète et la destruction des récoltes.

« Aussi des réclamations pressantes attestaient- « elles chaque année les progrès du mal et la néces- « sité d'y porter un prompt remède.

« La navigation elle-même, dans l'intérêt de la- « quelle avait eu lieu autrefois le changement du ré- « gime des eaux, était devenue difficile et précaire.

« L'exhaussement des digues sur une base de lar- • geur invariable avait atteint ses dernières limites; - « des envasements nombreux, auxquels on ne pou- « vait plus remédier par la surélévation des niveaux,

,« venaient apporter chaque année de nouveaux « obstacles et causer de nouveaux retards.»

Tel est le triste tableau des effets produits dans la vallée de la Scarpe par l'endiguement de cette rivière. Et, qu’on le remarque bien, tous les symptômes que nous observons de nos jours s'étaient déjà montrés à cette époque, comme pour nous avertir de l'identité des conséquences que nous serions obligés de subir, par suite de lidenlité dans les travaux. Ainsi, insuffisance du lit réservé à la rivière entre les digues, filtration des eaux à travers celles-ci, nécessité de relever de plus en plus leur couronnement, et, malgré cette dernière précaution poussée jusqu'à ses limites les plus extrêmes, envahissement des eaux, enlèvement des récoltes, destruction même de cette navigation en faveur de laquelle on croyait avoir si bien opéré.

On dira peut-être que c’est par suite de la négligence qui a été mise à entretenir les travaux que ces

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fâcheux accidents ont été produits ; mais, répondrons-nous, est-il sage, dans nos entreprises, de n’avoir égard qu'à nos qualités et de ne pas faire la part des défauts inhérents à la nature humaine? Est-il certain que cette négligence des temps passés ne se reproduira pas à l’avenir? Quelle est la nation qui, à certaines époques de son existence, n’est pas tenue . . de compter avec les crises financières ? Quel est le pays assez heureux pour vivre dans une continuelle prospérité et ne jamais voir sur son horizon les nuages des mauvais jours? L’histoire est là pour répondre à toutes ces questions. Or, dans le système des digues longitudinales, et ce n’est pas là undeses moindres inconvénients, les exigences de l’entretien sont impérieuses au plus haut degré. Il n’est pas un oubli, pas une négligence qui ne puisse coûter fort - .

cher, parce que les forces contre lesquelles on a à lutter sont triplement menaçantes par leur puissance et leur vitesse, par leur étendue, par l’imprévu de leurs irruptions.

Mais les désastres qui se sont produits sur les bords de la Scarpe ne sont rien auprès de ceux qui, au commencement du quinzième siècle, sont venus fondre sur les provinces néerlandaises, après la rupture des digues du Waal et delà Meuse. Écoutons le récit de ces faits, présenté par M. l'ingénieur Jules Lacroix \

<r C’est à la fin du treizième siècle que les habi- « tants des rives des fleuves commencent à s’orga- « niser en syndicats ou directions, pour établir et

1 Annales des pouls cl chaussées, année 1846, 2“"' semestre, p. 206 et suiv.

« maintenir tout le long des cours d'eau des digues « insubmersibles.

. « Ce travail immense est exécuté avec une rapidité « merveilleuse pour l'époque : ainsi les directions '< de Betmve construisent leurs digues de 1225 à « 1290, le Delftland et le Schieland vers 1273, l'Al- « blasser-Waard vers 1277, le Wif-heerem-Landen « Vers 1284, et leZuid-hollandsche-Waard vers 1300.

« À la fin du quatorzième siècle tout était tera miné, et on avait construit plus de 700 kilomètres « de levées en terre insubmersibles, dont une partie « était défendue au pied par des fascinages.

« A la suite de ces travaux il se fait une révolution « brusque et complète dans le régime des fleuves et « dans l’existence des territoires riverains.

’ « Les inondations, qui avaient jusqu’alors débordé « librement et couvert de leurs eaux limoneuses et «fertiles de grandes étendues de terrains, devien- « nent hautes et terribles dès qu’elles sont limitées « par des digues; et quand elles parviennent à en «rompre quelqu’une, elles s’élancent comme la « foudre par cette brèche, et creusent, en tombant « sur les terres voisines, des gouffres de vingt et trente o mètres de profondeur; une grande partie de leurs « troubles se dépose dans le lit même des fleuves et « én exhausse le fond par des atterrissements con- « sidérables en amont et en aval des points dont « les sections rétrécies sont des minima.

« Les territoires riverains, jusqu'alors vivifiés par « les eaux et exhaussés par les limons des fleuves,

« dès qu'ils sont soustraits h leur influence et isolés

« par des digues insubmersibles, s'affaissent sur eux- « mômes comme une éponge imbibée d'eau qui se « dessèche peu à peu; cet affaissement est d’autant « plus sensible que leur nature est plus tourbeuse.

« Dès le quinzième siècle ils ne peuvent plus écou- « 1er librement leurs eaux pluviales : c’est alors « qu’apparaissent les premiers moulins employés à « ce service. Il faut aujourd'hui deux étages de ces « moulins pour régler les eaux dans la plupart des « polders primitifs du Schieland et du Delftland :

« on a calculé que le niveau de leur sol avait baissé « de plus de deux mètres depuis quatre siècles.

a Dans la nuit du 18 novembre 1421 , le Yaal a rompt Ses digues entre Gorcum et Dordrecht, sur « près de 1,000 mètres de longueur, se jette sur la a Meuse et l’entraîne avec lui dans le Hollands-Diep. « La rupture des digues de la Meuse eut lieu du côté « de la mer, vis-à-vis le Moerdick actuel. Cette inon- « dation terrible engloutit soixante-douze villages, « noya cent raille hommes, et détruisit de fond en « comble la plus grande partie du Zuid-hollandsche- « Waard.

« La rupture des digues, en donnant au Waal une <t plus grande embouchure, augmente la quantité o de ses eaux, au grand péril des contrées riveraines « et aux dépens du Rhin, du Leck et de l’Yssel, qui, « dès le dix-septième siècle, deviennent tout à fait « impraticables, et menacent de disparaître coinpléa tement si on ne vient à leur secours.

« C’est vers cette époque que l’esprit public com- « mence enfin à se préoccuper de grands ouvrages

« hydrauliques ayant pour but, non plus de con-v quérir par des digues des terres à l'agriculture,

« mais de rétablir un juste équilibre entre les dif— - « férents fleuves qui parcourent le territoire , d'a- « méliorer leur navigation, et d’assurer 1 écoulement « des grandes eaux , en leur rendant l’accès d’une « partie des terrains qui leur avaient été si impru- « dominent enlevés. »

Le lecteur comprendra, nous l’espérons, les motifs de l'insistance que nous mettons à entrer dans tous les détails qui se rapportent au système d’endiguement longitudinal. Lorsqu’on réfléchit que, depuis quelques années, on a donné, pour ainsi dire, tète baissée dans ce système, lorsqu’on est témoin des effrayantes calamités qu’il engendre, lorsqu’on est convaincu, comme nous le sommes, que tous ces désastres ne sont pas des accidents passagers et faciles à conjurer, qu'ils sont au contraire les conséquences les plus certaines, les plus inévitables de ce système, qu’ils lui sont inhérents, comme la lumière est inhérente au soleil, n’était-il pas nécessaire de prouver que ce n’est pas seulement de nos jours que les choses se passent ainsi, que, dans les siècles qui nous ont précédés, les mêmes causes ont invariablement engendré les mêmes effets, que toujours Vendiguement longitudinal a produit plus de ruines que de bienfaits? N’était-il pas nécessaire d'apprendre i\ ceux qui l'ignorent que, dans une nuit de terrible mémoire, la rupture d’une digue a suffi, pour engloutir soixante-douze villages, pour détruire de fond en comble d’immenses étendues de terrain,

pour noyer cent mille victimes? Ceci n’est plus une leçon de théorie, c’est de l'histoire, c’est de la réalité avec tout ce qu elles peuvent avoir de plus éloquent.

Si donc nous nous adressons à l’expérience du passé, elle nous apprend, comme celle de nos jours, . que la parfaite consolidation des digues paraît être une chose impossible. S’il en est ainsi, les plus fâcheuses éventualités subsisteront donc toujours, et ’’ non-seulement le mal ne sera pas évité , mais il pourra être à l’avenir, comme il a été autrefois, comme il rient d’être hier, considérablement aggravé, parce que les envahissements d’eau conséeu- • tifs aux ruptures des digues sont incomparablement plus désastreux que ceux qui sont produits par un fleuve débordant librement, sans entraves, par voie continue, mais lente, sans chute torrentielle, sans cette violence dévastatrice (pii caractérise une irruption instantanée.

L'insubmersîbilité des digues h’ a pas etc mieux obtenue que leur consolidation.

Quant à l’insubmersibilité des digues, elle n’est pas plus certaine que leur résistance, parce que la conséquence la plus immédiate du fait même de leur établissement est, pour une crue donnée, d’augmenter dans l’avenir les hauteurs qu elle prenait précé- : . dominent.

C’est avec beaucoup de raison que 1 ingénieur en chef Boulangé, dans le Mémoire déjà cité, présente à ce sujet les observations suivantes :

« Les solutions proposées, surtout lorsqu'elles

« consistent en digues insubmersibles, ne conviens « nent que pour des hauteurs d’eau déterminées, et « cependant il est dans la nature des choses que ces « hauteurs varient d'une manière imprévue par le « concours de toutes les circonstances qui occasion- « nent les crues extraordinaires.

« 11 en résulte très-souvent que, dans ces crues, « les digues, qu’on croyait insubmersibles, sont sub- « mergées, et que les eaux occasionnent alors beau- « coup plus de dommages que si elles avaient pu « s’étendre naturellement dans le fond des vallées. »

Peut-être, depuis les calamités de 1856, les idées sur l’efficacité de l’endiguement longitudinal se seront-elles modifiées ; mais à la veille même des inondations, elles suivaient leur ancien cours, et on ne supposait même pas qu’on pût faire autre chose contre les crues qUe de les retenir prisonnières entre deux levées supposées insubmersibles.

« On construit beaucoup de digues nouvelles, dit « M. Dausse, on en entretient, on en relève d’an- « ciennes plus étendues encore, le tout, comme on « sait, à grands frais pour l’État et pour les rive- « rains; mais après avoir plus ou moins longtemps à de la sorte préservé nos vallées et nos villes, voici « que des crues de plus en plus hautes surpassent «toutes les digues prétendues insubmersibles, et « commettent, en proportion même de leur hauteur, «< de plus terribles ravages.

« Non-seulement nul ne proteste contre la quali- « fication qui vient d'être rappelée, mais de vastes « projets, récemment adoptés, s’exécutent sous nos

SUBMERS1B1UTÉ DES DIGUES. 167

# yeux, suivant ce système de plus en plus domi- « nant.

« Et aujourd hui encore, en refaisant à la hâte les « digues emportées, ne va-t-on pas, sur ces points et a partout ailleurs, les relever de nouveau de quelques «pieds de plus, et peut-être, au demeurant, après « bien des discussions, en rester là ?

« Le moment n'est-il pas venu de montrer que le «système des digues insubmersibles est illusoire, « ruineux et funeste ?

« Et d'abord, avant daller si loin, d'urgence en « urgence, dans le malheureux système de l’endigue- « ment excessif des rivières, ne devrait-on pas se de- « mander s’il y a une limite assignable à leurs plus «grandes crues? question première et capitale, « presque puérile à force d'être naturelle, et que « pourtant je puis dire en toute sincérité n’avoir ja- « mais vu poser par personne. »

On peut juger, d'après ces observations, combien, dans notre pays, au moment où les inondations de 1856 sont survenues, nous étions entraînés à grands pas vers l’extension du système d'endiguement longitudinal. Et , chose remarquable , comme T indique avec juste raison M. Dausse, personne ne semble s'être adressé cette question, base fondamentale de ce système : Sommes-nous aujourd’hui en état d'assigner une limite aux plus grandes crues? Pouvons-nous répondre que des levées portées à une certaine hauteur ne seront jamais surmontées?

Or, il ne faut pas Se faire illusion à cet égard, le peu de bien qu’on peut attendre de ce système ne

sera effectivement réalisé qu’à la condition que la complète insubmersibilité des digues sera obtenue. Tandisquelorsque les eaux d’inondation s’épanchent librement, un peu plus ou un peu moins de hauteur dans la tranche débordée est à peu près insignifiante; il n’en est plus de môme à beaucoup près avec des digues longitudinales. L'empressement avec lequel , dans les moments de danger, les populations élèvent des bourrelets sur le couronnement des levées , ne prouve que trop cette vérité. Personne n'ignore qu’alors une surélévation de quelques centimètres . est suffisante pour devenir la cause déterminante de la rupture de ces ouvrages protecteurs et des plus ruineuses dévastations.

Il serait facile, en remontant aux siècles précédents, de faire voir combien la hauteur des inondations peut devenir supérieure à celles que nous observons de nos jours, et de montrer par conséquent combien nous sommes loin d’avoir donné à l'endiguement longitudinal tout le degré d’utilité qu'il exigerait. Mais sans avoir recours à ces anciennes époques, nous sommes aujourd’hui en possession de faits récents qui sont trop importants pour être passés sous silence, et qui pourront donner une idée de tout 'le travail qu’il faudrait entreprendre, indépendamment de celui déjà exécuté, si, persistant à conserver le système exclusif des digues longitudinales, l’administration essayait de rendre ce système efficace dans tous les cas.

SUBMERSIBILITÉ DES DIGUES.

Difficultés d’assigner une limite à la hauteur des crues et par conséquent à celle des digues.

Il n’est que trop bien démontré à tout le monde que les digues actuelles ont été impuissantes à conjurer les effets de la crue qui vient d’avoir lieu. Il faudrait donc, même pour cette crue, ou les porter à une distance du fleuve plus éloignée que la distance actuelle, c’est-à-dire renoncer à peu près à la totalité des ouvrages exécutés jusqu’à ce jour, ou, si l’on veut les maintenir en placé, les exhausser.

Supposons ces mesures prises et convenablement exécutées, sera-t-on pour cela à l’abri? Oui, si la crue

# actuelle a atteint l’importance des crues maxima ; non, si des crues plus intenses et plus redoutables encore peuvent survenir.

Or, cette dernière supposition n’a malheureusement rien que de très-admissible, et nous allons en

* donner la preuve.

En effet, l’inondation actuelle a été produite , à partir du bec d’Allier, par les eaux réunies delà Loire et de l’Ailier, augmentées ensuite, dans les parties inférieures du fleuve, par ses affluents successifs.

Dans quelle mesure le cours d'eau principal , la Loire, a-t-il participé à cette crue ? Cette mesure est donnée par une hauteur de 4m,85 au-dessus de l’étiage, observée au pont de Roanne; c’est le niveau le plus élevé qu'aient atteint les eaux en 1856. Or, la çrue de 1846, dont nous avons déjà entretenu le lecteur, est montée au même point à la cote 7m,42, et a par conséquent dépassé celle de celte année de 2“ ,57 .

On peut juger, d'après ces chiffres, de combien il s en est fallu que dans la haute Loire la crue actuelle du fleuve ait atteint celle de 1840. Qu'on substitue donc par la pensée à la cote 4* ,85 les diverses hauteurs comprises entre cette cote et colle de7m,42,vt ou aura une idée de tout ce qui aurait pu s'ajouter, à partir du bec d Allier, au volume déjà si considérable que roulait le courant principal, et du grand développe- ment qu’il faudrait donner au système ictuel des défenses pour le mettre eu rapport- avec les intensités des effets contre lesquels il est appelé à protéger le pays. ■ \ . •

On sera donc inévitablement conduit, à l’avenir, si on ne veut pas déplacer les digues et renoncer aux* travaux antérieurs, à les exhausser de plus en plus, à relever les ponts et les murs de quai, et comme avec tout cela on n’empèchera pas les eaux d entrer dans les villes, sinon d'une manière violente, du moins par les nombreux émissaires qui les font * communiquer avec le fleuve; comme l’endiguement, poussé à ses dernières limites, élèvera le niveau des inondations à des hauteurs inconnues jusqu’à ce jour, on arrivera à ce résultat que les étages inférieurs des maisons seront incessamment exposés à être envahis par les eaux ; que, sous peine de subir des perles fréquentes, il faudra à peu près renoncer à leur usage ; et qu'on aura ainsi porté une grave et funeste atteinte au modo de jouissance des propriétés bâties dans les villes.

Nous ne revenons pas d'ailleurs sur l’éventualité toujours menaçante de la rupture des digues, éven-

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