‹ Études sur les maladies cérébrales et mentalesChapitre 47 sur 55 · DE L'ORIGINE PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE

Messieurs, les admirables travaux d'analyse, dont l'aphasie a été l'objet, nous ont familiarisés avec les termes images sensorielles, images motrices et avec la division correspondante des facultés intellectuelles relatives à la parole ou à l'écriture. Mais le langage ne constitue qu'une part restreinte, si importante qu'elle soit, de l'activité psychique. Aux images des mots il faut ajouter les images des choses, et l'analogie nous porte à supposer que, lorsqu'il s'agit de perceptions autres que celles de la parole entendue ou lue, d'actes autres que ceux de la parole articulée ou écrite, le mécanisme cérébral ne doit pas être absolument différent.

Si cette induction est légitime, nous sommes autorisés à attribuer les troubles de l'intelligence comme ceux du langage à des lésions sensorielles et à des lésions motrices, et il y a lieu de chercher dans le délire les caractères qui répondent à cette double origine.

L'action des troubles de la sensibihté, des altérations des images sensibles sur le fonctionnement cérébral, ne peut être sérieusement contestée. Les doctrines sensualistes l'ont seulement exagérée en la voulant exclusive. S'il était vrai qu'il n'y eût rien dans l'entendement qui ne provînt des sens, il est clair qu'il faudrait chercher dans ceux-ci l'origine des troubles de l'intelligence aussi bien que de son activité normale. Mais l'appareil psychique n'est pas seulement sentant, il est agissant et son activité, bien qu'intimement Hée aux impressions qu'il reçoit, n'est pas entièrement dépourvue de spontanéité .

(1) Lu au Congrès de médecine mentale le 6 août 1889.

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Chaque centre nerveux vit de sa vie propre et, dans une certaine mesure, indépendante. Les centres moteurs peuvent, à ce titre, être considérés comme créateurs d'une énergie psychique qui prend ses racines dans la vie organique de ces centres et qui n'est pas absolument subordonnée aux influences provenant des autres centres corticaux.

Le déterminisme purement psychologique de la volonté se trouve conséquemment limité, contrarié ou annihilé par l'autonomie des centres moteurs, autonomie méconnue par les sensualistes et qui est la condition physiologique du sentiment que nous avons de notre liberté intérieure (1).

L'indépendance relative des centres moteurs et sensoriels se manifeste tout particulièrement dans les états pathologiques, les faits d'aphasie démontrent que chacun d'eux peut être affecté dans ses fonctions sans que les autres le soient au même degré.

L'étude des maladies mentales a permis de constater des troubles sensoriels anesthésiques ou hallucinatoires, des troubles moteurs, inhibiLoires ou spasmodiques ne réagissant que faiblement sur l'ensemble des facultés psychiques, ou conduisant à des délires limités.

Déjà, à une époque où personne ne soupçonnait l'existence des centres moteurs corticaux, les cliniciens avaient été frappés de la coïncidence des troubles de l'intelligence avec ceux du mouvement. Suivant Falret, ces derniers existeraient chez la plupart des aliénés. La lésion fondamentale de la manie, dit Griesinger, consiste dans une perturbation de la force motrice de lame. Les rapports entre les névroses convulsives, Ihystérie, l'épilepsie, les chorées, la maladie des tics convulsifs (^) et certains troubles psychiques correspondants, rapports tels que ceux-ci ont pu être considérés comme l'équivalent de la convulsion, ont relié plus

(1) Manouvrier, 7?er. we philosophique, 1S84, t. XVII, p. 519 et 520.

(2) Guinon, article Tic eonviUsif du Diet. encyclopédique des scieiicea médicales.

CoTAP.D. M;ilri(!i::'S menUilu.i. ~7

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étroitement les troubles de l'intelligence avec ceux des mouvements. Les expve^aions convulsions mentales, idée spasniodique, impulsion intellectuelle (1) sont employées couramment dans notre science .

Dans une communication à la Société médico-psychologique (2), j'ai cherché à présenter d'une manière synthétique ces aperçus isolés et fragmentaires. J'ai essayé de déterminer les caractères distinctifs du délire, suivant qu'il se greffe sur des lésions psychosensorielles ou sur des lésions psycho-motrices et, conformément aux vues de Destutt de Tracy et de Maine de BiraU; de rattacher à ces dernières les altérations de la personnalité.

Je voudrais ajouter quelque précision à cette vue d'ensemble et, s'il est possible, déterminer plus exactement le rôle des éléments moteurs dans la genèse du délire .

11 faut, pour cela, bien préciser ce que l'on doit entendre par images sensorielles et images motrices. A priori, et si l'on s'en rapporte au schéma de l'aphasie, rien ne semble plus facile. En réalité, la question est des plus ardues.

De même que, malgré leur indépendance relative, les dilléfentes images verbales sont connexes et s'évoquent réciproquement les unes les autres, de même, dans les représentations mentales des objets du monde extérieur et dans les images motrices de nos actes, le moteur et le sensoriel sont tellement mêlés qu'il est extrêmement difficile de faire la part de ce qui appartient à chacune de ces deux catégories.

La perception suppose des phénomènes moteurs dont les résidus restent attachés à l'image sensible et les images motrices de nos actes se combinent intimement avec la représentation des objets que ces actes concernent.

Un autre élément de confusion provient du pouvoir moteur que nous exerçons sur les images sensibles elles-mêmes. Nous pouvons les évoquer, les mouvoir, les grouper, les disposer

(1) Bail, Encéphale, 1881.

(2) Cotai'd, Ann, rnédico-psijcliulogiques, 7= séi'ie^ t. IV, p. 87.

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comme nous voulons ; nous pouvons les grandir, les rapetisser, les déformer à notre guise.

Il y a, de plus, une motilité automatique de ces mômes images qui, indépendamment de tout effort volontaire, apparaissent, se combinent, s'imposent, agissent sur nous et malgré nous comme si elles étaient douées elles-mêmes d'activité motrice.

Maine de Biran cite un passage de Hume relatif à ce pouvoir que l'esprit mouvant exerce sur les idées aussi bien que sur les membres, et lui-même insiste sur les deux forces auxquelles est soumise la reproduction des idées, l'une aveugle et spontanée, l'autre volontaire et libre.

La plupart des psychologues, Ch, Bonnet, Ampère, Dugald' Stewart, etc., ne s'expriment pas moins formellement à l'égard de ces mouvements internes de la pensée.

C'est à cette activité motrice, volontaire ou automatique, qilê nous devons les brillantes créations de l'imagination ; c'est grâce à la même faculté que nous pouvons exécuter ces diverses constructions mentales que l'on désigne sous le nom de raisonnement. C'est encore la même faculté qui établit un lien entre le moi et le monde externe : par elle nous prenons possession du monde et par elle le monde extérieur réagit sur nous.

Le sens actif et moteur des termes qui s'appliquent à l'exercice de la pensée, visible dans les mots concevoir, comprendre, saù sir, etc., indique un sentiment instinctif et spontané de cette acli^ vite motrice qui préside aux opérations mentales. On dit del'inteU ligence qu'elle est vive, active, prompte, etc., ou bien qu'elle est lente et paresseuse ; on se sert des mômes termes qui qualifient les mouvements de notre corps et de nos membres. Dugald-Stewart comparait les saillies de l'esprit à des tours d'adresse bien exécutés. Gratiolet cite un remarquable passage d'Eugel dans lequel les mouvements de la marche, leur lenteur embarrassée, leur arrêt soudain, etc., sont mis en parallèle avec les lenteurs etleshésitatations de la pensée.

Il y a plus qu'une analogie, il y a des rapports tels que les deux

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ordres d'activité s'influencent réciproquement ; le mouvement musculaire est un excitant intellectuel, et l'exercice de la pensée réagit sur l'énergie musculaire.

Les expériences de M. Féré ont confirmé ce que l'observation empirique avait appris à cet égard.

Transportées dans la pathologie, les considérations qui précèdent vont nous aider à concevoir la nature de certains troubles psychiques.

De même que dans Tordre des mouvements apparents il y a des paralysies, des convulsions, des contractures, etc., de même il peut se produire des troubles analogues dans les mouvements de ces membres intérieurs par lesquels nous remuons les matériaux de nos pensées et qui sont véritablement les organes de l'intelligence.

C'est en effet, nous l'avons dit tout à l'heure, ce qu'ont établi empiriquement les cliniciens . On sait quelle importance Esquirol attachait aux lésions de l'attention volontaire. M . Baillarger n'a pas moins justement insisté sur le rôle de l'automatisme mental dans la folie (1). L'activité, qui à l'état normal préside au mouvement de la pensée, est altérée, diminuée ou remplacée par des états spasmodiques. Tantôt les images se détachent du moi qui ne peut plus les saisir, tantôt, par suite d'un automatisme morbide, elles se présentent sous forme d'obsessions, et tirent une valeur objective des éléments spasmodiques par lesquels elles s'imposent.

Les expressions paralysie psychique, convulsion intellectuelle, idée spasniodique, réflexe psychique ne sont donc plus de simples métaphores, mais l'expressiou exacte des faits.

Je ne veux pas chercher par quels procédés notre activité psycho-motrice agit sur les images psycho-sensorielles, si c'est par des mouvements des organes des sens analogues à ceux qui se produisent quand nous percevons des objets en mouvement, ou

(Ij Baillai'gci', De l'Automaiisine. (Ann. médleo-psjcli.)

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bien si c'est par des représentations motrices des actes par lesquels nous pourrions mettre en mouvement les objets correspondant aux images sensibles.

Je voudrais seulement faire sentir l'influence considérable des troubles moteurs dans un grand nombre de faits pathologiques se rattachant en apparence à une origine sensorielle.

S'il y a quelque vérité dans les considérations que je viens d'exposer, on doit en conclure que l'impossibilité d'évoquer les images, la perte de la vision mentale, symptômes si fréquents dans la mélancolie, s'expliquent par la paralysie psychique aussi bien que par l'anesthésie à laquelle on est d'abord porté à les attribuer.

Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, les deux ordres de troubles se confondent d'une manière inextricable.

Une connexion plus étroite encore entre le moteur et le sensoriel est créée par la présence dans les images sensibles ellesmêmes d'éléments moteurs qui entrent dans leur constitution intime. J'ai indiqué tout à l'heure comment, dans certains cas d'idées obsédantes, l'impulsion automatique se fusionnait avec l'image et lui donnait une sorte de vie extérieure au moi. Quelque chose d'analogue se produit à l'état normal. L'examen des images sensibles qui se rapprochent le plus des images motrices, l'examen des images sensibles des corps en mouvement m'aidera, j'espère, à faire comprendre ce à quoi je fais allusion.

Tous les philosophes s'accordent à reconnaître le penchant qui nous porte à reproduire, à imiter les mouvements, les sons, les actes dont nos sens ont été frappés (1). Le phénomène se manifeste avec la régularité d'un réflexe chez les malades atteints décholalie ou d'échokinésie '2). Les exemples les plus évidents se rapportent aux mouvements ou aux actes exécutés par nos semblables ; mais des phénomènes analogues à l'imitation se produi-

(t) Féré, Induction psijeho-motrice, dans Sensation et Mouiement, p. 13, (2) Gilles de la Tourette^ Arch. de neurologie, 1885,

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sent pour tous les objets même inanimés dont le mouvement est perçu par nos sens.

Ces réactions motrices, faiblement adhérentes au moi, en raison de leur caractère automatique, quelquefois même inconscientes, se rattachent au contraire par l'association la plus étroite avec les sensations qui en sont l'origine et les images sensorielles qui peuvent les renouveler. Elles tendent à s'objectiver en même temps que ces dernières.

Le pendule de Chevreul, les tables tournantes, les effets bien connus de certaines formes de vertige et surtout un grand nombre de faits de pathologie mentale démontrent avec quelle facilité nous sommes conduits à attribuer aux objets ou aux êtres extérieurs les mouvements involontaires qui se produisent en nous (1). Le sentiment de puissance qui accompagne ces mouvements se transporte dans le monde externe et ainsi se réalisent au dehors de nous les idées de force, de cause, de substance et môme d'existence.

Ce serait là l'origine des idées métaphysiques. Kant en avait bien pénétré le caractère subjectif ; Schopenhauer les faisait dériver de la volonté ; nous verrons tout à l'heure qu'elles paraissent en effet subordonnées à l'énergie psycho-motrice et aux altérations de son énergie, s'exaltant ou s'effaçant dans la même proportion.

Examinons donc les symptômes les plus ordinaires des affections mentales et voyons si les considérations dans lesquelles je viens d'entrer, sur la nature essentiellement motrice de l'activité intellectuelle, peuvent nous fournir quelque secours pour l'interprétation des phénomènes morbides.

Il n'est aucune forme de maladie mentale où les troubles de l'activité motrice se manifestent avec autant d'évidence que dans la manie.

Tous les auteurs ont décrit cette excitation pathologique qui

(1) Pierre Janet, VAuioincitisine^psrjchologique, p. 431,

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porte à la fois sur les mouvements extérieurs, sur la parole et sur le mouvement intérieur de la pensée. Le développement consécutif des idées de force, de talent, de puissance et de grandeur, ainsi que des sentiments de joie et de bonheur a été clairement indiqué par Pinel et par la plupart des observateurs. Le plus souvent, dans l'excitation maniaque franche, lorsqu'il n'y a pas d'éléments mélancoliques combinés, l'hyperkinésie est rapportée au moi, comme l'est l'activité volitionnelle normale. C'est le moi qui veut, c'est le moi qui assume la responsabilité des actes et s'en glorifie ; le sentiment de la personnalilé s'exalte dans la même proportion que l'activité motrice.

De l'exagération du pouvoir moteur par lequel nous agissons sur les images du monde extérieur, par lequel nous les faisons nôtres et par lequel nous prenons en quelque sorte possession de ce qui nous entoure, dérivent les idées de richesse dont Destutt de Tracy plaçait déjà l'origine dans la volonté.

Le maniaque connaît tout, possède tout et peut tout. Il vit dans un miracle perpétuel. De là l'absurdité de son délire : il n'y a ni raison, ni logique pour un être tout-puissant, capable de maintenir en équilibre et sans effort apparent les constructions mentales les plus instables.

A côté de cette exaltation du pouvoir personnel, se développe parallèlement celle des éléments automatiques de l'activité mentale, des éléments moteurs adhérant aux images sensibles.

Dans les états d'excitation modérée, dans ceux, compatibles avec la santé, que font naître les sentiments vifs, les passions expansives, l'amour, la piété exaltée ou certaines influences toxiques, le monde extérieur prend une vie singulière, la nature entière s'anime et se revêt des couleurs les plus séduisantes. Tout est beau, tout est bon ; non seulement le moi bénéficie de sa suractivité propre, mais il s'enrichit de toutes les influences dynamogéniques qu'il reçoit de l'automatisme. Il s'abandonne à ces influences qui se fusionnent avec lui par une sorte de coalescence. C'est l'inspiration, c'est l'enthousiasme, c'est le dieu qui agite

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et échauffe l'àme du poète, c'est la grâce qui remplit celle du chrétien par un mécanisme analogue, malgré le contraste apparent, à celui de la possession démoniaque. Les étonnantes convictions imposées à l'esprit par cette alliance irrésistible de l'automatisme et de la volonté, justilient par une origine toute-puissante leur consistance surnaturelle. Credo quia absurdiim, disait Tertullien. Il semble en effet que Dieu seul puisse faire ce miracle qu'une idée contraire à la raison s'impose avec toute la force de la vérité.

Ainsi l'idée de toute-puissance que le moi s'attribue quand l'hyperkinésie est volitionnelle, s'extériorise quand l'hyperkinésie devient automatique. Mais il y a souvent confusion entre le moi et le non-moi. Les inspirés, les mystiques, les prophètes, les messies, en communication immédiate avec Dieu par la convergence de la volition et de l'automatisme, en arrivent très ordinairement à croire qu'ils sont Dieu lui-même.

Les formes de l'exaltation maniaque dans lesquelles les divers éléments psychiques s'associent dans un même dynamisme synergique et où se produisent, au moins momentanément, une harmonie et un bonheur parfaits, sont toutes différentes d'autres formes de manie dans lesquelles prédominent l'irritabilité, la taquinerie, les dispositions agressives, le besoin de destruction et la fureur.

Pour désigner ces états différents, nous nous servons indistinctement du même terme univoque et banal d'excitation. Catégoriser, sous les chefs excitation et dépression, toutes les lésions de l'activité motrice, est un procédé d'observation par trop sommaire. Toutes les nuances du caractère correspondent à des nuances équivalentes dans les éléments moteurs qui les constituent. Les dispositions à la bienveillance, à la méchanceté, à la malignité, à l'esprit de saillie, etc., auxquelles Gall voulait assigner des organes distincts, dérivent très vraisemblablement des modifications de nos centres moteurs, inconnues dans leur nature intime, mais se manifestent dans le conflit entre notre peraon-

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nalité et les êtres subjectifs que constituent les images sensibles animées elles-mêmes par les éléments moteurs qui leur sont annexés.

Il y a, pourrait-on dire, autant de variétés dans la manie que dans la manière d'agir des différents caractères.

Remarquons seulement que les formes irritable et violente de la manie supposent, dans le conflit entre les divers éléments psychiques, un antagonisme qui rapproche ces formes de la manie des états impulsifs et hallucinatoires sur lesquels je reviendrai bientôt et aussi de la mélancolie agitée avec laquelle ell'.'S se confondent par des nuances insensibles.

Les troubles de Ténergie motrice, dans la mélancolie dépressive, ne sont pas moins évidents que dans lexaltatiou maniaque et ont été signalés par les meilleurs observateurs. Les malades euxmêmes se plaignent de n'avoir plus de volonté et d'avoir perdu le pouvoir de diriger leurs pensées. L'ne diminution d'énergie, affectant à la fois la réaction du moi sur le monde extérieur et l'influence du monde extérieur sur le moi, paraît constituer essentiellement la mélancolie dépressive dans sa forme la plus simple. C'est le trouble le plus constant. Les phénomènes douloureux auxquels on est tenté d'assigner la première place font quelquefois défaut et il n'est nullement prouvé, lorsqu'ils existent, que la dépression psycho-motrice leur soit subordonnée. La gaieté, la joie, le bonheur du maniaque semblent dériver directement de l'exaltation psycho-motrice ; des états inverses de dépression dérivent non moins directement une disposition morale pénible, un ennui, un abattement, une tristesse, un désespoir qui s'expliquent plutôt, à mon sens, par la perte de l'énergie motrice, par l'isolement et l'appauvrissement qui en résultent pour le moi que par des troubles de la sensibilité. Dans les cas même de mélancolie avec réaction douloureuse intense, la contribution des troubles moteurs est peut-être encore la plus considérable.

C'est par la dépression de l'énergie psycho motrice que le mu-

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lade se sent séparé des images du monde extérieur qu'il ne peut plus évoquer, dont il n'est plus maître et qui lui échappent. Il croit que rien ne lui appartient plus, qu'il est ruiné, qu'il a perdu tout ce qu'il avait de pjus précieux et de plus cher. Sa douleur est très comparable à celle d'un homme sain d'esprit, qui aurait subi réellement les malheurs que s'attribue le mélancolique, Pour être subjectives, les pertes de ce dernier n'en sont pas moins douloureuses, et bien qu'on admette très généralement que c'est la douleur qui engendre l'idée délirante, l'opinion inverse me paraît, dans un bon nombre de cas, plus vraisemblable.

La diminution de l'énergie psycho-motrice ne se manifeste pas seulement par la dépression du moi et par les idées de ruine et de perdition qui en dérivent immédiatement. Les éléments moteurs annexés aux images sensibles éprouvent, par le fait de la synergie cérébrale, une altération analogue. Les malades ne sont pas seulement incapables, perdus, ruinés, ils sont abandonnés de Dieu et des hommes, on ne les aime plus, les objets extérieurs n'agissent plus sur eux de la même manière et perdent même leur réalité substantielle (due aux éléments moteurs). Le délire des négations auquel aboutissent les formes graves s'explique ainsi par des troubles moteurs, comme les formes vésaniques d'oii il dérive.

(£ Lorsque la mélancolie, dit Guislain, est accompagnée d'anxiété, de gémissements, d'un penchant au suicide ou de toute autre détermination, elle n'est plus à son degré de plus grande simplicité. Dans ce cas, un principe d'action détend ses ressorts, il y a activité, anomalie dans les impulsions. »

L'excitation motrice qui se manifeste visiblement dans l'habitude extérieure des anxieux agités, se traduit souvent dans leur conscience par le sentiment d'une force irrésistible qui pousse ou qui arrête, d'un spasme douloureux qui paralyse comme le font les contractures et les crampes musculaires, ou encore par le sentiment d'un mouvement convulsif qu'ils ne peuvent dominer. C'est alors que se développent les idées de

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puissance infernale, de possession et de damnation. Nous devons à M, le D" Séglas d'avoir démontré l'influence des impulsions verbales, dites hallucinations psychiques, sur cette forme de délire. Les autres phénomènes impulsifs se comportent de même; des malades à impulsions violentes se croient criminels, possédés, damnés ou changés en diables ; d'autres, poussés à hurler ou ù mordre, se croient transformés en loups. Les réactions inhibi' toires qu'exercent les impulsions maladives sur les différentes régions de la sphère psychique se traduisent par l'idée d'une influence destructive sur les objets extérieurs , sur l'univers entier.

Ainsi, tandis que les états de dépression motrice simple con' duisent au doute et aux négations philosophiques et religieuses, les états d'exaltation suggèrent la croyance aux êtres surnaturels,

Les hallucinations, est-il besoin de le dire? agissent dans le même sens. Les persécutés hallucinés voient partout autour d'eux des influences mystérieuses et des puissances surnaturelles. Mais il faut prendre garde d'attribuer une Influence prépondérante aux phénomènes sensoriels de l'hallucination. Les idées de puissance dérivent toujours d'un phénomène moteur. C'est par l'automa* tisme que se constituent à côté du moi des puissances ou même des personnalités actives, objectivées dans le monde externe. Le phénomène ne diffère de la possession que par une extériorisation plus complète. Les possédés objectivent l'automatisme en dehors de leur personnalité morale, mais non en dehors de leur personnalité physique. Souvent même leur moi psychologique est envahi et transformé. Les persécutés objectivent l'automatisme dans lé monde extérieur, leur personnalité physique et morale est attaquée, mais résiste plus longtemps.

Comment se produit cet automatisme objectivé? Quelle est la part des éléments sensoriels et moteurs qui le constituent ? C'est là le dernier point que je voudrais aborder.

A l'état normal, nous l'avons vu tout à l'heure, les images mentales comprennent à la fois des éléments sensoriels et des

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éléments moteurs formant par leur réunion un tout coordonné. D'après les vues des psychologues et aussi d'après les faits cliniques, nous avons essayé d'établir que les idées de force, de cause, de puissance et même d'existence étaient liées aux éléments moteurs.

Par l'automatisme de ces éléments moteurs incorporés à des images sensibles ou à des idées abstraites, à des mots, se constituent des êtres, des personnalités vivant en quelque sorte d'une vie propre dans le cerveau, comme le moi, mais à côté de lui. C'est là la condition et le mécanisme de cette existence subjective, sur laquelle Auguste Comte a fondé l'un des dogmes les plus poétiques et les plus touchants de son système philosophique et religieux .

Mais ces existences subjectives qui se développent dans le cerveau à côté du moi, sont soumises comme lui aux troubles fonctionnels de l'organe. Elles s'affaissent et s'évanouissent dans les états dépressifs ; elles s'animent, dans les étals d'excitation, d'irritabilité morale, d'une activité congénère.

Leur automatisme nous caractérise tout particuUèrement le délire des persécutions . De là les interprétations des malades qui voient tout autour d'eux des intentions ironiques et malveillantes, des puissances acharnées contre leurs personnes.

Les véritables hallucinations, comme renseigne la clinique, n'apparaissent que secondairement, et sont vraisemblablement subordonnées à l'automatisme moteur, à l'exercice involontaire de l'imagination, ainsi que l'ont soutenu les meilleurs observateurs.

Les hallucinations suggérées ne s'expliquent guère que par une réaction intellectuelle. La même influence active est manifeste dans les cas d'hallucinations provoquées par la volonté (1) . Ce que peut la volonté se produit sans doute bien plus aisément par l'automatisme déjà détaché du moi et adhérent aux images.

(1) Maudsley, Pathologie cU l'esprit, p, 395. — Parant, Ann. médico-psychologiques, 1882,

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Ainsi se poursuit jusque dans ses éléments hallucinatoires le caractère automatique du délire des persécutions. Dans les phases avancées de la maladie, par l'extension et la généralisation du trouble maladif, le moi est atteint à son tour. « On finira par me rendre fou » , disent les malades. Les idées de grandeur se produisent par l'envahissement dans la sphère du moi, du même dynamisme qui donne naissance aux idées de force et de puissance extérieures quand il reste limité à la sphère de l'automatisme. La lutte et le conflit n'en persistent pas moins jusque dans les périodes avancées de la maladie. Le délire des persécutions se développe rarement sur un fonds de bienveillance et, seule, la bienveillance universelle peut établir en nous l'harmonie mentale et la paix intérieure.

M. le docteur Jules Cotard est décédé à Vanves le 19 août 1889. M. le D'^ Ant. Ritti a rendu hommage à sa mémoire dans un article que nous sommes heureux de reproduire.

Nous avons la profonde douleur d'annoncer la mort de noire excellent collègue et ami, le D^ Jules Cotard, médecin de la maison de santé de M. le D'' J. Falret, à Vanves, et ancien président delà Société médico-psychologique.

Cette mort a été entourée de circonstances tout particulièrement poignantes.

Il y a un mois à peine, un des enfants de notre ami, une fdlette de huit ans, était prise d'une angine couenneuse. Cotard, n'écoutant que son amour paternel et son dévouement professionnel, ne quitta plus un instant son lit; jour et nuit, pendant près de quinze jours, il se prodigua auprès de la petite malade. Ces soins assidus et dévoués furent couronnés de succès, mais à quel prix! Le 43 août, il m'écrivait pour m'annonccr de bonnes nouvelles sur la santé de sa fille, son amélioration très sensible, sa guérison prochaine I Le lendemain, hélas ! il s'alilaità son tour pour ne plus se relever. Victime de son dévouement, il avait contracté la diphtérie. Malgré tous les soins imaginables qui lui furent donnés par ses amis, le professeur Ch. Bouchard et les D""» Chantemesse et Langie, malgré la trachéotomie faite le 48 août, à trois heures du matin, notre pauvre ami rendait le dernier soupir, quelques heures après, entre les bras de sa femme, et entouré de sa famille et de ses amis.

Né à Issoudun (Indre), le D'' J. Cotard n'avait que quarante-neuf ans.

Après d'excellentes études classiques qu'il vint terminer à Paris, il commença sa médecine, se fil recevoir interne des hôpitaux. Tous ses chefs de bervice, Broca, Charcol, etc., le considéraient comme un de

leurs meilleurs élèves el fondaienl sur lui les plus grandes espérances. Cotard, en effet, avait au plus haut degré deux qualités essentielles pour l'étude de la médecine : l'esprit généralisateur et le sens clinique. Il avait puisé le premier et l'entretenait constamment dans la société des philosophes ; le second lui était de la plus grande utilité pour contrebalancer ce que pouvaient avoir de trop absolu ces lectures philosophiques. Ses tendances intellectuelles et morales l'entraînèrent vers les idées d'Auguste Comte. Dès l'époque de son internat, il se mit à lire les œuvres de cet illustre penseur, et, de simple curieux il devint bientôt disciple. 11 resta jusqu'à la mort fidèle à la doctrine du maître, dont il prisait surtout la haute portée morale.

L'année d'internat qu'il passa dans le service de M. Charcot fut décisive. 11 y prit le goût des recherches sur la pathologie du système nerveux.

Dès 1865, il publiait, en collaboration avec son chef de service, un travail sur le Zona du cou, qui fut communiqué à la Société de biologie.

Au mois de décembre de la même année, il lut à la même société, au nom de son collègue d'internat J.-L., Prévost et au sien, un remarquable mémoire intitulé Élude physiologique et pathologique sur le ramollissement cérébral.

Trois ans après, il soutenait sa thèse, dont l'éloge n'est plus à faire. Malgré les progrès de la science en neuropathologie, on cite encore cette excellente Etude sur V atrophie partielle du cerveau.

Après les épreuves si cruelles de la guerre de 1870 et delà Commune, Cotard s'était mis résolument à -l'œuvre pour suivre la voie des concours.

Entre temps, il suivait la visite du professeur Lasègue à l'infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police. Les études de médecine mentale l'attiraient ; il fut bientôt complètement pris par elles, et l'occasion s'en présentant, il versa du côté où il penchait : il abandonna le concours des hôpitaux et devint médecin aliéniste.

C'est dans le courant de l'année 1871 qu'il entra en qualité de médecin adjoint à la maison de santé de Vanves. Ce qu'il fut dans ses difficiles et délicates fonctions, personne ne pouvait le dire mieux que M. Falret, et il l'a exprimé sur sa tombe avec une émotion qui a profondément touché l'auditoire.

Cotard, au milieu de ses nombreuses occupations, trouvait le temps d'écrire d'importants mémoires, renfermant tous une idée originale. Citons tout particulièrement : Diabète et aliénation mentale, in Archives générales de médecine (1877) ; Du Délire hypocondriaque dans une forme gracie delà mélancolie anxieuse, '\\\ Annales médico-psycho-

logiques (1880) ; et, dans les Archives de neurologie, les mémoires suivants : Du Délire des négations (1882) ; Perte de la vision mentale dans la mélancolie anxieuse (I88i).

Notre regretté collègue était un des plus assidus aux séances de la Société médico-psychologique ; il y a fait des communications très intéressantes. En 1878, il vint apporter une modification qu'il a faite à la sonde œsophagienne et qui en facilite l'emploi ; dans ces dernières années, il prit une part active aux discussions sur la folie héréditaire et sur le délire chronique, et, en mars 1888, communiqua son travail sur le délire d'énormité.

11 s'était fait inscrire au Congrès international de médecine mentale pour la lecture d'un mémoire sur VOrigine psycho-motrice du délire. Dans les circonstances douloureuses où il se trouvait, il me chargea d'en donner lecture ; tous ceux qui ont assisté à la séance du mardi matin 5 août n'oublieront ni le succès qu'eut ce travail original, ni l'intéressante discussion qu'il souleva, et à laquelle notre pauvre ami ne put prendre part.

Que dire des belles qualités du cœur de Cotard qui n'ait été dit sur sa tombe? Ses obsèques, purement civiles, si belles dans leur touchante simplicité, eurent lieu le 21 août 1889. L'affluence y était considérable. Outre la plupart des membres de la Société médicopsychologique, on y remarquait un grand nombre de ses anciens camarades d'internat; mais, ce qui frappait, c'était la foule émue et recueillie des habitants de Vanves : c'est que Cotard a été un bienfaiteur dans le pays; il a été tout à tous, toujours debout, toujours prêt à secourir ceux qui faisaient appel à son dévouement.

Quatre discours ont été prononcés sur sa tombe, dans l'ordre suivant : par M. le D^^ Ant. Rilti, au nom de la Société médico-psychologique; par M. Keufer, au nom du Cercle prolétaire des positivistes, dont Cotard était membre honoraire; par M. le D"^ J. Falret, au nom de la maison de santé de Vanves ; enfin par le M. D"^ Grehant, au nom de la Société de biologie. Nous reproduisons trois de ces discours, qui, par les renseignements qu'ils contiennent sur le caractère et l'œuvre de notre ami, compléteront cette courte notice.

Ant. RiTTi.

CoTAitn. Maladies iiicnlalcs. ii 8

A la cérémonie de ses obsèques, le 21 août 1889, des discours ont été prononcés par MM. Ritti, Gréhant et J. Falret.

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