LA VENTRIÈRE
Mais hui ne vous débatez niie ; Dame , voz grans laaux sont passez.
Demandes quel enfiint avez , Si ferez miex.
CLOTILDE
Puîsqu'enfant aj , loué soit Diex , ' Quojque j'aie eu grant destresce* M'amîe , dites-me voir , est-ce Ou fille ou filz ?
On lui dit que c'est un fils , elle répond :
Faites eoucher me (moi) apperlement , Et puis ce filz emporterez , Et crestienner le ferez »
Que je le vueil(i).
Nous voyons l'autorité qu'elle a prise. Son mari est absent^ il est vrai. Quand elle a dormi , et qu'elle a renvoyé la ventrière en lui promettant, pour sa peiile^ une de ses robes (car rien n'est oublié^ et tous ces détails d'intérieur sont d'une vérité qui n'a pas vieilli ) , Clovis , qui revient avec ses compagnons d'armes^ dit à Clotilde :
Dame , je vous viens veoir cj ,
(i) Sachez que je le veux. Ellipse d'une concision irapérative très remarquable.
DfYSTÈass. Sg
Peur savoir de vostre portée Comment vous estes déportée, Et quel enfant avez eu , Et s'il est taîllié ne méu De vivre , dame.
Glotilde répond qu*elle a un fils, qu'il est crestienne y et qu'on lui a donné le nom de Glodo^ mire (i). Le père demande à le voir.
CLOTIIiDk. .
Youlentiers , chier sire , par m 'âme.
Ysabel , tost alez le querre , Et l'apportez ici bon erre , Emmailloté.
LA DAMOISELLS.
Je vois (fjr vais) , madame , en vérité. Yez le ci (Je voici) , monseigneur ; gardez. Par foj, se bien le regardez, Il vous ressemble.
GLOYIS.
Je vous diraj ce qui m'en semble :
Je le voj malade forment.
De li ne peut estre autrement , Puisqu'il a recéu baptesme.
(i) Dubos, dans son ffist, de ^EtabUtsement dç la Monarchie française , ne conçoit pas que Glovis, aussi attaché à ses dieux que Grégoire de Tours le dépeint, ait consenti au baptême de ses deux fils. Nous voyons ici que la chose s'est faite par l'ascendant tout naturel de Glotilde, et par la grande raison que ce qiivofie femme veut.,,. Combien de questions^ soulevées, par de graves politiques , se trouveraient ainsi résolues !
Quand Clovis est sorti , Clotilde ^ livrée sur la santé de son fils à toutes les inquiétudes d'une mère^ d'une épouse et d'une reine, adresse à Notre-Dame une longue prière pendant laquelle nous sommes transportés aux cieux. Dieu, entouré de la sainte Vierge et des anges , jette sur la mère éplorée et sur l'enfant soufirant un regard de bonté. Notre-Dame et les bienheureux descendent vers lui, et chantent un rondeL Ysabel^ étonnée du changement subit qui s'est opéré chez le petit prince , et le voyant rire , court à Clotilde , qui', effrayée de ce rire même ( de quoi ne s'effraie pas une mère!), approche de l'enfant, qui , pourla première fois , parait , en lui souriant, la connaître.... C'est le vers de Virgile mis en action. Mais qui pouvait, avant Racine, l'exprimer dans notre langue? On dirait que notre vieux poète l'a tenté :
LA OAHOISELLE.
Or véez {voyez) comment il euvre {ouvre) Doulcement , madame , la bouche , En riant : n'a mal qui lî touche ,
Ce tiens-je {j*en suis sûre) , dame.
CLOTILDE
Aourée soit Nostre-Dame.
Au mains {au moins) quant le Roy ci venra y Et en santé le trouvera , N'ara-il de dire raison Que pour baptesme ait achoison Que mourir doie.
KTSTiRES. 6c
Combien cette scène et les détails naïfs qui la précèdent sont relevés par l'intérêt politique et religieux !
L'action a fait un grand pas vers la conversion de Clovis , qui en est le but , lorsqu'on vient lui annoncer que le royaume est envahi par les Allemands. Au moment où il s'arme pour aller les combattre , avec ses chevaliers , Glotilde lui dit :
Ghier sire , Dieu vous vueille mettre En vouloir de tenir sa foj, Par quoy nous soyons vous et moj D'une créance.
Un chevalier répond à la Reine :
Le Dieu en qui avez fiance , . • . >
Ghière dame , pour son plaisir, Acomplisse vostre désir .
En bon affaire.
CLOTILDE
Telle besogne puissiez faire Là où vous alez , mes amis , Qu'en honneur et soit chacun mîs De corps et d'âme.
On sait quelle influence Glotilde exerça sur la conversion , non seulement de Clovis , mais encore de ses compagnons d'armes.
Tous se transportent sur le champ de bataille , où nous les voyons insultés et assaillis par les Allemands , beaucoup plus nombreux que les
6il MTSTÈRES.
Francs. Ceux-ci sont au moment d'être Taincos^ lorsqu'un chevalier vient conseiller à Glovis de se recommander au dieu de Clotilde. Le roi des Francs adresse alors au ciel cette prière :
Sire , humblement te requier voire Que me vueilles donner vittoîre.
Je te promet que me feray Baptiser, et en toj croiray.
Aussitôt les Francs redoublant d'intrépidité^ les Allemands, après un horrible carnage, sont contraints de céder. Glovis vainqueur vient conter à la Reine par quel miracle lui et son armée ont triomphé des ennemis , et il lui exprime le désir d'être baptisé le plus tôt possible.
Saint Rémi, archevêque de Reims, arrive au palais, mandé par la Reine. Le dialogue suivant n'a pas tout-a-fait la dignité que nous supposons à de si grands personnages , mais il ne manque pas de vérité :
CLOTILDE
Sa , sà , arcevesque Remî , Séez^yous ci de costc mi ,
Sans plus débatre.
l'arcevesque.
De moy en si hault siège embatre , Dame , ne me requérez pas ; De me seoir ici en bas
Me doit souffire.
Quand il est assis ^ elle lui dit qu'elle l'a mandé parce que son seigneur a faim dé venir à baptesme. Saint Rémi rend gloire à Dieu. CIoyis arriTe avec ses chevaliers. L'archevêque le salue au nom de Jésus-Christ.
CLOVÏS.
En ce saint preng {je prends) grant plaisance Que Yons m'avez faict de Jfaésn »
Sire , car il m'a moult valu , Dont jamais ne l'oblieray.
Il témoigne à saint Rémi le désir d'être instruit par lui dans la connaissance de la religion. C'est ici que la scène pouvait être extrêmement originale^ si l'auteur nous avait montré les efforts du prêtre pour faire entrer dans l'esprit du christianisme ce barbare qui , au récit que lui faisait saint Rémi des tortures exercées sur Jésus par les Juifs, s'écriai t : Que né tais- je là avec mes Francs!,. . Mouvement plein d'intérêt et de vérité, où Glovis aurait pu s'appujrer de l'exemple de saint Pierre coupant l'oreille d'un Malcb us...., l'auteur a reculé, mêmedevant le mot que nous a consei^é l'histoire. Clovis se contente de répondre à un long discours de saint Rcmi :
Fere saint , voulen tiers t'escoute ,
Et croy pour vray ce que tu dis. . #
A ses compagnons d'armes :
Seigneurs , assentez-TOus aus dîz
Que ce saint home ci nous fiiit. '
Prenons touz baptesme de £ait , £t soit chacun bon Grestien.
Plus noble fleiit , je vous dy bien , Ne pouvons prendre.
Le premier chevalier dit qu'il veut quitter les dieux mortels pour le Dieu que prêche Rémi. Clovis demande à être baptisé sans plus attendre :
l'aRCEY£SQU£.
Sire , je feraj bonnement Vostre plaisir et loing et près.
Or çà , vez ci les sains fons près ; Despouillez-vous.
CLOTIS.
Tout en l'eure , mon ami doulx , Me devestiray de cuer lie (e£e bon cœur). Or çà , vez me ci (me voici) despouUie ; Qu*ay plus à faire?
l'arceyesque.
Pour vous nouvel homme refaire Faut que vous mettez ci dedans.
Clovis entre dans les fonts baptismaux , car les Chrétiens des premiers siècles avaient pris cette cérémonie au propre; nous n'en avons guère conservé que la figure et ces façons de .parler : dépoidller le vieil hommes se lâcher du péché ^ etc.
En ce moment uu pigeon apporte du ciel une fiole qui confieut une liqueur odorante. L*archevêque interprète ce miracle comme une preuve
MTST£A1SS. 65
de la force que le Ciel Teut donner au roi qui doit en recevoir Fonction (i).
Ayant de commencer la cérémonie^ rarchevé* que adresse au Roi ces paroles :
Dites^moj se vous renoncer Au Sathanas?
CLOVIS
y y renonce , n'en doubtez pas , Sire , pour voir (vrai).
l'ar'ceyissquê.
Il me convient aussi savoir 5e à ses pompes et à ses faiz , €omme bon crestien parfaiz , - Vous renoncez.
GLOYJS.
J'j renonce.
l'arcevesque {aux chei^aliers).
Seigneurs , il faut, ce vous dénonce , . Changer li son nom de Glovis.
Gomment ara-il nom?
Il* CHEVALIER.
Loys; C'est biau nom ,. sire.
\\) Cette onction fut aussi pour Clovis celle du sacre, comme le prouve le Testament de saint Hemi, dont l'authenticité (contestée, il est vrai, par D. Rivet, mais reconnue par Mabillon, Du Gange et Geillier) ne peut, selon nous, être mise en doute. Quant au miracle de la sainte -ampoule , Grégoire de Tours n'en dit rien, nous ferons comme lui. IL ne dit pas non plus que Glotîlde fut à la cérémonie , et Pou verra pourquoi elle n'y était pas. Haïs cette colombe, qui semble la remplacer, plane sur tonte la scène , comme le bon génie de la France qui apporte du ciel à Clovis l'huile sainte , la plus propre à l'adoucir.
l'arcbyisqob.
Lojs , croiz-tu en nostre Sire Dieu le père , di-le bon erre , Qui £réa le ciel et la terre , Et toj et moj ?
Cil , voir, sire , je le croj, Certainement.
L'interrogation sur les autres articles de fol continue , et Clovis répond : '
Tout ce croy-je estre véritable ,
Et n'en doubt point.
l'arcevesque.
Que me requier-tu sur ce point?
Di-m'en ton esme.
GLOVIS.
Je requier avoir le baptesme De sainte église.
l'arcetesque.
Sy Taras. Çà, je te baptize Au nom Dieu le père et le Filz , Et le Saint-Esperlt aussi.
La cérémonie terminée^ Farcbevéque dit aux chevaliers d'envelopper le Roi de la tète aux pieds^ d'un drap linge à méstier, et de le porter ainsi dans son palais. Il ajoute , en finissant l'ouvrage :
Mes ders et moj vous suiverons y Et en louant Dieu chanterons , Qui par sa grâce a si ouvré ( opéré) y Pour sainte Église a recouvré
MTSTJiRES. 67
Si nobk ehampMNi. Or sua.
Chantons Te Deum iaudamtu.
Il pourra être intéressant de comparer le dialogue précédent à celui que M. de Lamartine établit dans son Chant du Sacre, entre l'archevêque de Reims et Charles X.
Que d'autres rapprochemens à faire : entre cette monarchie qui s^élève , appuyée sur la religion , au V* siècle , et qui s'écroule au xix^ ; entre le premier sacre qu'ait vu la France, et le dernier peut-être!...
Sans rappeler un passé qui n'est plus , reconnaissons néanmoins ce qu'il avait de bon : la cérémonie du sacre ne. fut pas instituée seulement dans l'intérêt des rois^ elle le fut aussi dans celui des peuples (Bossuet^ Polit, tirée de VÉcrit.^S., liv. V^ chap. 7). J'avoue que cette idée n'est pas exprimée très clairement dans le drame que nous venons d'examiner; mais il existe à la Biblio- ' thèque de l'Arsenal un autre Mystère manuscrit, in-foL, 274^ intitulé Sainct-Bemi. Cette pièce, à peine lisible, et qui ne porte aucune indication, est d'une faiblesse telle que je ne l'eusse pas mentionnée, si l'auteur anonyme, qui, je crois, était un* prêtre , ne s'éleVait tout à coup à la hauteur de son sujet, dans ces instructions de sâint Rémi à Clovis :
Vous devez croire , Et le metez bien en mémoire,
Que le filz de Dieu proprement {en personne) Yenra au jour du jugement Jugier les bons et les maulvais.
Là portera chacun son fais ; Là sera gardée équité ^ Et déboutée iniquité.
Du juge nul n'appellera.
4 Qui ces articles ne croira ,
Il cberra en perdicion ....
Or aîez cogitacion De ce roiaiune gouverner, De Yoz subgetz bien ordonner, £t de si bien garder justice Que le roiaume ne périsse , .Car quant justice y périra , En grant péril roiaume yra.
Ces vers sont excellens, quoiqu'ils ne retracent jpas encore tous les devoirs d'un roi , comme ceux du grand-prêtre ddius Jthalie^ comme ceux-ci de M. de Lamartine, dans le Chant du Sacre :
l'archevêque.
Connais-tu les devoirs que ce titre t'impose? Oses-tu les jurer ?