‹ Études sur les mystèresChapitre 18 sur 77 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mantucrits de la Passion dans nos provinces da nord (1). —

Singularités. — Conjectures.

Quoique le projet de relever la Croix sur lés raines de l'islamisme eût échoué, la gloire de ravoir entrepris en demeura pourtant à Philippe de Bourgogne ; et aussi à la Flandre. Cette pi*o^ vince n'avait eu , il est vrai , dans cette circonstance, qu'à se rappeler sa vieille gloire et ses sacrifices passés. C'est ce qu'elle fit long-temps. Long -temps nous y voyons les souvenirs de la Terre-Sainte, les merveilles du Thabor et du Calvaire, mêlés aux fêtes, aux arts, à la littérature. Il suffirait, pour s'en convaincre, d'entrer dans une des bibliothèques de nos villes du nord, et de s'arrêter, par exemple, à cette magnifique PctS" sioriy prêchée par Gerson , et copiée , par l'ordre de ce même duc de Bourgogne, avec un luxe de peinture et de calligraphie admirable. Mais tous les monumens du passé vous diront ce que furent , au nord de la France , les arts consacrés à la religi(Ui. ISous n'avons à parler ici que des représeur-

(i) D'antres provinces ont en leurs Mystères. La Bretagne en possède d'intéi'essans, mais qui , écrits en bas-^breton, ne ren» tient ni dans noire trayail , ni dans les origines de notre langue..

I!l8 MYSTinES.

talions dramatiques. Elles y ont commence plus tôt, comme nous l'avons vu ; nous eu allons voir la prolongation , la durée.

D'Outreman , historien et prévôt de Valenciennes dans le xvi'^ siècle , parle d'un mystère de la Passion en vingt-cinq journées , représenté Fan 1 547 par les principaux bourgeois de cette ville, (c On y Qt paroître, dit-il, des choses étranges « et pleines d'admiration.... Ici Jésus-Christ se « rendoit invisible; ailleurs il se transfiguroit sur « la montaigne de Thabor..., L'éclipsé, le terre- « tremble , le briseinent des pierres et les autres « miracles advenus. à la mort de nostre Sauveur (( furent représentés avec de nouveaux miracles. (( La foule y fut si grande pour l'abord des estrân- (( gers, que la recepte monta jusques à la sonune (( de 4^680 livres , bien que les spectateurs ne (( payassent qu'un liard, ou six deniers chacun. »

Ce mystère , dont nous ne connaissons aucun exemplaire imprimé , madame veuve Hurez à Cambrai en possède un beau manuscrit in-fol., orné de peintures d'autant plus précieuses, qu'elles nous donnent une idée exacte de l'étendue et delà disposition des théâtres à cette époque. On y voit d'un coup d'oeil le paradis , l'enfer, Nazareth , Jérusalem, etc. Le peintre, tout plein de son orgueil d'artiste, fait précéder son nom d'une devise, et signe s^insi : « Point ne mord Mort Cculleau.n C'est le Non omnis moriar d'Horace. Pictoribus atque

foetis.... Le poète Yalencientiois ne s'est pourtant pas nommé ^ lai ; mais à la fin du manuscrit ^ après ces mots : << Ghy £ne la Passion et Ressurrectîon. • • . ainsi qu'elle fut jouée en Valenchiennes Fan 1 547 ....>» on lit le prôcès-verbal de cette représentation ^ à laquelle prirent une part active les hommes les plus distingués dû Hainaut. Leurs noms ^ grâce ^ns doute à l'esprit évangélique de lem*s rôles y se trouvent confondus avec les noms les plus modestes. Ainsi ^ un seignem^ de Maubray^ un Henry d'Outreman ^ un du Joncquoi j un de l'Atre, échevin de la ville, un BaîUy de Vertaing, ne craignaient pas de se commettre en joiiant de pair a camarade avec Gille Velu, faisant le bon larron , et Gille Podevin , le mauvais ; avec un sergent des massards et un charpentier ; enfin avec des demoiselles dont nous ne savons pas la condition , mais dont voici les rôles et les noms : a La Vierge Marie et plusieurs filles de Jérusalem , représentées par Jennette Garaheu, Jennette Watiez, Jeunette Tartelotte , Cécile Girard et Colle Labe* quin. »

Parmi -ces noms, qui tous ne sont pas éteints à Valeiiciejines , distinguons un Roland - Girard , qualifiié clercq du Béguinage en ladite ville, et fahricateur par son art rhétorical de toutes les-- ' dites vingt-cinq journées (sic). Remarquons aussi que ce nom est placé après celui du charpentier qui U^ra tous les hourds et les bancs. Ainsi voilà le

j 3o ' iiT$Tiuai$«

pauvre Girard, nouveau Gringore ^fabricaiewrde vingircinq journées y mis au-dessous derhomme de peiue et des Lourds et des {)ancs , avec son art rhé-^ torical et ses trente ou quarante mille vers, qui sont pourtant^ dit-on dans le pays', assez bien^abriqués. Iaû ont- ils été payés à la journée ^ ou à la toise, c'est ce que le procès-verbal ne relaie pas. Mais il nous apprend que cette pièce a été approuvée par révérendissime père en Dieu Robert de Groy, évéque de Cambrai; qu'enfin la représentation , qui eut lieu sur un théâtre élevé près de l'église Saint-Nicoias , dura vingt«-cinq jours, et que certaines places coûtaient jusqu'à douze deniers chaque jour. Total de la recette : 4»68o livres tournois y ce qui confirme et nous explique l'as* sertion de d'Outreman.

Ces faits sont rapportés encore par un autre historien contemporain, Lafontaine, que nous avons déjà cité. Il donne aussi à Girard le titre de fahricateur que, bien long-temps après , un autre La Fontaine appliqua si heureusement à l'Auteur de toutes choses :

Le Fabricateur Souveram I^oua créa besacîers....

Mais un manuscrit plus précieux de la bibliothèque* de Valençiennes est la Passion en vingt journées , où je crois avoir retrouvé en partie le texte qu'on croyait perdu sans retour, du Mystère

MTSTàass* i3i

de la Passion , joué à Paris en i4oa y par la société piease qui en prit le titre de Confrérie de la Passion^ et en obtint de Charles VI des lettre»* patentes.

Ce fameux Mystère, dont un médecin d'Ai^rs, nommé Jean Michel, refît eh x 486 la deuxième partie , et un anonyme la première, vers le même temps, on n'en connaissait que ces deux versions détachées. La diction y est sans doute moins surannée que dans le texte primitif; et toutefois on trouvera dans ce manuscrit de Valenciennes des expressions et des détails qui , pour être d'un goût et d'une civilisation moins avancés , ne sont pas sans intérêt ^ ne fûtK^e que pour les mœurs et les modes, dans la toilette de Madeleine, par exemple. *

Ce manuscrit, qui diffère des textes imprimés par plus de précision, puisqu'il exprime en moins de 4^9^^^ '^'^rs ce que J. Michel et l'anonyme délayent en plus de 67,000, ce manuscrit est pourtant 4oin encore , selon nous ^ d'être une copie exacte du Cojifrère de la Passion qui peutêtre repose dans quelque vieille biblipthè^e , en attendant qu'un de nos savans investigateurs le découvre et lui dise : w Exsurge^ f rater! RéveiUez-vous , frère ! vous et votre cadet dé Valenciennes, vous avez assez dormi. Je veui^ vous pré^ senter tout poudreux à nos petits gisaitS'^ jaunes : votre poussière est aujourd'hui de mode; et vous

1 3a MTsrèaES.

swieE ainsi reçu jusque dans les boudoirs de nos Madeleines, qui raffolent de moyen âge. Dites* nous seulement votre nom. Quoi I pas de nom , même sur un feuillet ! Nous mettons aujourd'hui les nôtres sur tous les murs. Et votre pays ? Vous n'êtes pas gascon. A votre air froid et demigoguenard, je vous croirais plutôt du nord. »

Cet ouvrage , en efièt, où nops retrouvons le dialecte rouchi employé par Froissart , et dont M. Hêcart a publié le dictionnaire , appartiendrait-il au nord de la France; ou bien un habitant du Nord l'aurai t-il copié seulement, en y ajoutant quelques traits de son crû ? Je pourrais citer des détails où se trouve je ne sais quel goût de terroir.... La Picardie, l'Artois, la Flandre, ont eu, même dans leur sol, mais surtout dans leur civilisation , des landes que devaient défricher d'infatigables religieux, tout en se livrant à la copie (Voyez Hist. du Hainaut de J. de Guyse, publiée par M. de Fortia, t. Xil, p. 117, >et Hist. de la Cwilisation en France'^ par M. Gui-^ zot, t. II , p. 72). L'homme à qui l'on doit notice Mystère, ou plutôt la copie moins ancienne que uous en avons , aurait-il été un de ces religieux dont la position exiguë semble être caractérisée dans un passage i^emarquable aussi par l'emploi des diminutifs que notre langue a trop dédaignés? On vient demander secours à un pauvre moine qui vit dans un désert tellement inculte , que l^s ra-

cines même , les harbes et les fruits sauvages dodt il se soutient y les branches, les épines et les feuilles qui lui servent d'abri , sont aussi chëtifs que sa rachitique et frêle existence. Voici oom<meut il la peint :

Ici ne sont que rachinettes (1)9

Herbdettes ,

Espinettes ,

Des fœuillettes ,

Lieux destruitzJ

Sous branchettes

Autelettes.

Pomelettes

Et poirettes .

Sont les fniictz.

A Dieu servir sommes instruictz ; Nous vivons en sévérité , Nous n'avons nulz beaux lieux construictz. Nous n'appétons que povreté ; 'En silence çt en charité Nous ne volons qu'à Dieu servir ; Velà nostre félicité , Sans nous à ce monde asservir.

On me dira que j'aurais pu choisir encore des traits pluS' caractéristiques de nos vieilles provinces : je l'avoue. Je pourrais tirer du manuscrit de Yalenciennes bien des figures empruntées aux usages^ surtout aux boissons du pays. Quand, par exemple , Agabus dit qu'on lui fait un sûr

(i) Racinettes, petites racines^ eût été plus gracieux; mais rachinettes, qui est plus rouchi, a quelque cb(^ qui va mieux aa vieil anachorète.

brassin boire; quand Malcus, à la fin de la IX* journée , promet à un Juif de lui brasser un sûr brassin, et qu'une vignette assez barbouillée nous montre ce Malcus buvant ou. fumant (je ne sais trop lequel) ^ mais enfin fumant ou buvant l'oubli de ses chagrins^ si ce n'est pas là de la localité, qu'est-ce donc?

Rappelons une scène entière plus frappante encore.

Pour faire un tableau flamand, dans le goût de Teniers, des noces de Gana^ où Jésus changea l'eau en vin , il n'y manquait que de changer le vin eH bijère. L'auteur n'a pas pris cette licence, il est vrai; mais quand il l'aurait prise? Paul Yéronèse, dans son grand tableau du Festin des noces de Cana^ que nous voyons au Louvre, a bien mis un fou de la cour d^ François P^ avec ses grelots, et un chevalier de la Toison -d'Or; de plus, les grands artistes, les femmes distinguées et les souverains de son temps , parmi lesquels le foi de France, Marie d'Angleterre , Soliman II, Éléonore d'Autriche; et sur- le premier plan y lui , Paul Véronèse , avec le Titien , avec le Tintoret, ses illuslres rivaux, jouatit tous trois de divers instrumens : accord allégorique que Ton n'a pas compris, et qu'on a pu trouver bizarre; mais tout cet amalgame et, ces anachronîsmes de noms et de costume^ ne sont*ils pas piquans?

HTSTàRES. 1 35

Qu'un poète flamand nous traduise nectar par bière de Loui^ain^ qu'importe, si cette bière est bonne ! et elle est excellente.

J'en dis presque autant de la scène en question. On peut se croire en Flandre quand on entend le maître dire aux convives :

Si vous avez peu à manger, Si beuvez bien à l'avenant.

« Vous ares peu à manger » est une formule de modestie qu'un amphitryon flamand ne manque jamais d'employer quand la table est couverte de mets. Quelquefois il cite le texte même de ce vieux dicton du pays , où l'invitation est formulée en maxime générale :

Quand à manger il y a po (peu) , Faut se revencber sur les pots.

Le précepte est si bien suivi aux noces de Gana, que tout à coup Abias et d'autres convives s'écrient :

n n'y a plus de vin es potz (dans les pots) , ' Véc y très mauvaise nouvelle !

— C'est assez pour perdre propos.

— Que dictes-vous ! — Point ne le cèle : Je vous le déclaire à deux mots ,

& n'y a plus de vin es potz.

— Vëcy très mauvaise nouvelle ! .

— Il y £aut pourvoir. — Somme toute , On n'en sauroit. recouvrer goutte, Pour l'Leure présente. — La feste

Sera honteuse et désbonneste ,

1 36 MTSTÈRBCU

Et £prant scandale en viendra A l'e^ouse , dont il sera A jamais honteuse mémoire.

ABUS {à Jésus).

Si les gens demi^dent à boire , Maistre y que leur ponrra-on dire ?

NOSTRE-DAJfE (à JésUS).

. Mon filz , la feste fort s'empire , Et tourne à bonté et à escande Sur Fespoux , qui lui sera grande , ' Si YousHoiesme n*y pourvoies 9 Car le yin iault {manque) , tous le yajés: Pour Dieu , saulvés-luj ce desroj.

Jésus , dont l'indulgente bonté compatit , non à là soif fort peu évangélique de quelques conyiyes, mais à l'embarras des époux, fait apporter six Tases pleins d'eau. Nos ivrognes en pâlissent. Un d'eux jure de n'en pas mouiller ses dents. Un autre goguenard ajoute :

Je croj que telz frians museaux , Gomme nous , n'y feront pas presse.

(Passant le Tase à son roisin.)

Or, tenez , Arcbitriclin. — Qu'est-ce ?

"^ Goustés , puis en faictes rapport.

Arcbitriclin , plus intrépide, goûte, et dit avec étonnement :

Ha ! yéey du vin le plus fort I Le plus délié , le meilleur, Le plus sec , plus cler en couleur Qu'oncques langue d'omme gousta I Oneques de vigne ne goûta Croûte de vin plus délié.

MTSI^ÈRCS. 1 37

Les autres ^ allèches par cette assurance ^ se mettent à boire ^ et reconnaissent le miracle> qui leur donne de la toute puissante bonté du Christ la meilleure opinion. Abias s^écrie, a^ec \me verve toute bachique :

Si scavoye faire ce qu'il faict,

Toute la mer de Galilée

Seroît ennujt {€uijourdthm) en vin muée {changée) ;

£t jamais sur terre n'auroit

Goûte d'eau , ne plouveroit

Kien du ciel que tout ne fust vin (1).

Cette scène, dont nous ne prenons que les traits principaux y coule tout entière de source, et cette source , nous verrons tout à l'heure , à d^autres indices plus^ dignes, qu'elle à dû sortir du nord. Pourquoi notre province serait-elle déshéritée de toute poésie ? Il y a poésie partout où vit quelque sentiment généreux; et pense-t-on qu'ils n'ont pu gemilr dans le nord?

Ce n'est pas mon opinion que je vais émettre ici. Un des enfans de la Bourgogne, adopté par le Notd, dont il est député, M. de Lamartine, écrivait de Marseille , au moment de partir pour l'Orient : « Le midi et le nord de la France me «paraissent sou5 ce rapport {de la poésie) bien (( supérieurs aux provinces centrales. L'imagina- (( tion languit dans les régions intermédiaires,

(i) Le vin n'était pas étranger à notre terroir; une plaine , près de Yalenciennes s'appelle encore le Fignohle,

1 38 MTsriiiES.

u dans les climats trop tempérés ; il lui faut des ce excès de température. La poésie est fille du soir leil ou des frimas : Homère ou Ossian ; le Tasse i< ou Milton. o

Ajoutons que^ pour la poésie dramatique, l'esprit d'observation est plus nécessaire encore que l'imagination , et qu'enfin , à l'époque de nos premiers Mystères , la poésie française avait acquis dans quelques provinces^ surtout dans le nord , une maturité, qu'elle n'avait pas à Paris. La préférence que ^ dans la capitale du royaume , les hommes éclairés donnaient à la littérature latine y remontait presque au temps de Charlemagne. Quoiqu'il eût peu résidé à Paris , les ouvrages latins dont il gratifia l'École du palais qu'il avait fondée (i)^ sa prédilection pour la langue des Romains^ qu'il parlait et qu'il écrivait familièrement, en avaient ^it la langue courtisane^ comme dit Pasquier. On n'en parlait guère d'autre dans cette cour savante où tous les savans de l'Europe 9 à leur tête Alcuin^ pouvaient^ à l'aide d'un langage commun, converser avec Charlemagne, et traiter, même devant les dames, des questions d'un intérêt universel.

M. Guizot , qui , dans son Histoire jde la Civilisation en 'France^ a caractérisé ces savans et ces dames, qualifie Alcuin le premier ministre intelr-

(i) Hist, litt. delà France, t. lY, p. jltîS et ftiiîv.

MTsriiiBs. 1 39

lectuel de Charlemagne , et nous le montre devant son illustre auditoire 9 répondant en latin aux questions souvent les plus subtiles , comme on peut le voir par une de ces leçons ou couver-* sations intitulée Disputatio^ qu'Alcuin lui-même nous a laissée ^ et que M. Guizot a traduite.

Dans la correspondance latine d'Alcuin avec Charlemagne (i)^ nous voyons le savant abbé^ s'appujant de l'autorité de saint Augustin pour adresser, an vainqueur des. Huns les conseils les plus sages sur la manière de se conduire avec les vaincus , i% en servant aux uns le miel des saintes Ecritures , et en essayant d'enivrer les autres ^u vieux vin des anciennes études (2). »

Ces études^ après celles de l'Écriture et des Pères , avaient pour objet les meilleurs écrivains de l'antiquité latine. Ce fut dans leurs ouvrages que se précipitèrent^ avec un empressement qui se conçoit , les esjprits les plus distingués de ces temps. Et qu'on cesse de croire que le flambeau allumé par Charlemagne se soit éteint avec lui; nous le voyons briller d'un nouvel éclat sous quelques uns de ses successeurs , ou plutôt dans

(i) Âlcain était alors retiré dans une des riches abbayes qu'il tenait de la munificence de Charlemagne, et pour lesquelles on l'a trop souvent taxé d'ambition et de cupidité. M. Guizot, par le simj)le exposé des faits , a répondu à ces reproches.

(2) Aliis sanctarum meUa Scripturdmm ministrare saiago; altos veiere antùfuarum disciplirvarum mero incbnare sÊÊuieo,

l4o HTSràRSS.

les nombreux écrits des Êginhard , des* Hinciiun*> des Jean4e-Scot et de beaucoup d'autres , recueillis ou analysés par M. Guizot. Nous voyons l'École du palais continuée à Paris > où^ dès le règne de Charles-le- Chauve^ die jouit d'une prospérité telle , qu'au dire de Herric , moine de Saint-Germain-l'Auxerrois^ la France jn'aTait rien à envier à l'antiquité. Le public du temps en fut si frappé , qu'au lieu de dire l'École du palais, Schola paJUuii, on disait le palais de l'École y /iâ2a<cttm Scholœ (i).

A l'École du palais succéda l'École de Paris ^ qui fut à son tour remplacée par l'Université , dont la splendeur, à dater du xii^ siècle, contribua beaucoup à l'agrandissement de la capitale, mais non au développement de la langue française. Les cours publics suivis par des étudians venus de toutes les parties de l'Europe n'avaient lieu qu'en latin ; en latin aussi les discussions dfe théologie et de métaphysique, a Au latin, dit Grevier {2) , se bornait l'étude des langues dans le XII* siècle. Le français était entièrement dédai* gné » (dans VUnis^ersité de Paris).

Ce français , qui devait être un jour la langue de Fénelon et de Racine , n'était encore , il est vrai , que cette langue romane , surnonmiée alors rustica^ et qui remontait à l'invasion des Romains

(i) Cours d^Hisi. moderne , par M. Guizot, t. III, Paris, iSag. (i)misL de t Université' de Paris, 1. 1, p. aSg.

MTSTJERES. l4f

dans les Gaules ^ ainsi que son nom de romane l'indique. La rustique pourtant , grâce à sou origine, commençait à s'urbaniser, en suiyant, quoique d'assez loin , son ainée , la romane provençale, qui s'était si brillamment développëe. Tandis que la vénérable mère des plus bdles langues de r£arope n'enfantait dans la capitale de la France que des œuvres graves , et se contentait de régner sur l'Europe savante , qualifiée par un secrétaire de saint Bernard omrds Ladrdias y la romane rus* tique allait bientôt produire dans nos provinces du nord des poésies firançaises , qu'à leur facilité précoce on a pu croirç parisiennes, et souvent à tort : c'est à tort, par exemple, que le fameux roman ^ Alexandre ^ en vers alexandrins , publié Ters l'an 1210, a été attribué à un Parisien. Un de ses auteurs , il. est vrai, était appelé Alexandre de Paris ,^ sans doute parce qu'il avait habité cette ville, tuais il n'en était pas mioinsde la province de Corneille.

L'auteur du fameux Mystère ne peut-il pas avoir aussi été, comme tant d'autres venus à Paris ^ un Normand, ou un homme du Nord? — ^ Pourquoi pas un homme du Midi? me dira-t-on. — Parce que nous ne retrouvons là ni la langue, ni le reflet de la poésie du Midi. Cette austère et âpre Versification des Mystèfes a dû naitrë dans le Nord , loin des chants d'amour et des peintures de la nature physique où brille le génie

l42 MYSTÈRES.

méridional. Que de charme et. de séduction dans le Tasse et dans la traduction en vers de son élé« gant interprète (qui est aussi un homme du Midi)! Mais nous y avons à peine entrevu cette Jérusalem que nous apercevrons ici lugubre à jamais, à Jamais lamentable (i).

Il est un fait qu'on ne peut niér^ c'est le goût qu'ont eu de tout temps nos pays septentrionaux pour les représentations religieuses. Il n'en reste plus guère y il est vrai y que des vestiges , mais frappans encore, et que le contact de Paris n'a pas efiàcés, si l'on s'enfonce dans cette Belgique dont nous étions si loin de tontes les manières , quand on allait de Yalenciennes à Mons dans la même journée (huit lieues !) , par une diligence

(i) Dans une société où je lisais cet onvrage , un dé mes auditeurs m'arrêtant ici : « La poésie morale, cdle qui étlaire, vous paraît-elle , monsieur, étrangère au génie méridional ? -^ A moi , monsieur ! Si j'étais à ce point aveugle et détracteur,

Le diea poursuivant sa carrière , f^erséntû desjhts de lumière Sur soa obscur blasphiématear,

à dit un poète méridicmal, et je n'aurais qu'à réouvrir les yeax . pour voir. Personne plus que moi ne rend hommage aux gloirei si diverses, réparties, au reste, à peu pvès également sur toute notre France. Si j'ose ici revendiquer pour ma province une succession depuis si long-temps délaissée ^ dont on n'a pa| même £iit l'inventaire, et qui .peut s'élever à trepte-cinq ou quarante mille vers tout au plus , nos compatriotes du centre, ceux de l'est et de l'ouest sont bien assez riches pour ne pas nous l'envier. . a

MYSXèBES. ' 143

qui iaisait trois fpis la semaine ce tour de foixe^ signalé dans les almanachs du temps.

En aitrant dans plusieurs des f»încipales villes de la Belgique , vous voyez , par exemple , sur les places et près des églises ^ ici des statues colossales de saints ou de personnages bibliques qui vous représentent des scènes pieuses; là des squelettes efiraj^ans soulevant leurs linceuls^ et sortant de leurs tombes. Le calvaire des Dominicains d'An^* vers est surtout remarquable , mais moins peutêtre, comme pensée, que ce que j'ai vu sur un tombeau construit à la porte d'une église d'Ostende, en mémoire d'un ancien curé de cette ville. Sur ce tombeau s'élève une geôle en fer qui peut iious donner une idée de ce qu était la grant geôle ^ qui, dans quelques Mystères, fîgm^aît le purgatoire. Cest ici un purgatoire aussi, au milieu duquel le curé, de grandeur naturelle, et quelques autres âmes , tous entourés de flammes y, soupirent après l'heure qui doit les réunir à Dieu. Une inscription placée au bas delà tombe implore les prières des passais pour les pauvres âmes , auxquelles, du haut du ciel, un ange tend la main. Dans la plupart des cimetières de la Belgique se trouvent des représentations à peu près semblables , dont le but est de rappeler aux vi vans, le souvenir des morts ; pensée que nous partagions si bien avec nos- voisins, qu'il n'y a pas long-temps encore, la plupart de nos villes du

nord entretenaient une ou ploftieurs voix sépulcrales , chargées , au milieu de la nuit , de murmurer ces mots à tous les habitans :

Réveillezr-Yous , gens qui dormez f Et priez pour les trépassés !

Si , des cimetières et des places , nous entrons dans les bibliothèques et les musées de la Belgique, le passé nous y montre le même goût pour la poésie religieuse et dramatique , dont quelqpies confréries entretenaient le feu. La plupart de ces pièces sont en flamand, et n'entrent pas dans notre sujet; mais nous devons parler dé deux corporations qui ont exercé une grande influence sur les lettres, les arts et les mœurs.

La première de ces sociétés est celle des Chambres de Rhétorique, dont l'établissement remonte a l'année i5o2, suivant quelques auteurs; et à une époque bien antérieiu'e, suivant d'autrçs (i).

Ces sociétés littéraires et parfois politiques, qui ont long-temps existé dans les villes de la

• (i) Un écrivain exact et grave, un Allemand, Warn-Kœnig, nous apfHrend (ffisL de la^ Flandre, trad. par M. Gheldotf ; Bruxelles, Hayez, i835) qu'en l'année^ iia6, Ch^rles4e-Bon ayant été lâchement assassiné dans Féglise de Saint-Donat de Bruges , au moment où il y faisait sa prière , le peuple, touché ^des vertus du prince qu'il venait de p^dre , le mit au rang des saints. L'auteur ajoute que l'histoire de sa mort /ut. même présentée sous la forme dramatique. Ce fait, qui pourrait donner à la Flandre le plus ancien drame connu en langue vulgaire , méritait»d'être appuyé de preuves.

MTSTàRES. 145

Belgique et de la Flandre, se disputaient la palme de la poésie dramatique sur une question proposée par la Chambre précédemment victorieuse. Le prix était adjugé à celle qui avait représen^ la meilleure Moralité ou Mystère (i).

La Rhétorique de Gand ayant proposé, en 1559, '^ question suivante : Quelle peut être la plus grande consolation de V homme mourant? il parait que les concurrens ne la traitèrent pas conformément aux vues politiques du duc d'Albe, car je lis dans un précieux catalogue des livres défendus par Philippe II, imprimé à Anvers chez Christophe Plantin, 1670, p. 79 : w Les jeux que par cy devant ont esté joués eii la ville de Gand par les dix-neuf Chambres , sur le refrain .• Qui est la plus gçande consolation de la pet^ sonne mourante ? »

J'ai vu dans les Bibliothèques de Gand et de Bnu^Ues , deux recueils , dont un ( in-4'* » Anvers, Guill. Silvius, 1562) est intitulé : Spelen van sinnen^ w Jeux d'esprit. » Il contient les pièces^ morales représentées en 1 56 1, au concours des Rhétoriques de Bruxelles , Louvain , Malines^ Anvers, Bois-le-Duc , Lierre, Berg^op-Zoom, etc., sur cette qiiéstion : Qu'est-ce qui porte Vliomme le plus aux arts? La Chambre de Louvain ayant , dans son drame, répondu : la Gloire^ obtint le prix.

(i) Lasema Santander, Afcm. hist. sur la BibL 4e Bourgogne ; BroxelleSy Bracekenier, 1809.

IQ

1 46 MTSt!illBS.

L'autre recoeU (in-4% Zwole, 1607) a pour titre : Consi^thoonendejuweel, a Joyaux dramatiques, » et renferme un. grand nombre d'autres drames curieux ^ dont un des hommes de sciaice et de goût que possède la Belgique doit nous donner un choix et la traduction.

Dans im discours prononcé à Gand par M. Cornelissen ^ à une distribution solennelle de . pi'ix (Gand, Begyn, 181 2), je lis qu'en i45i , aumi- ' lieu des guerres entre la France et la Flandre > la Rhétorique d ' Arras , qui faisait alors partie de la Belgique^ distribua des prix sur la question : Pourquoi la paix si vii^ement désirée tardoii tant à venir? Et la paix fut conclue peu de temps après dans Àrras même.

L'auteur du^iscours nous apprend qu'il y awit souvent deux prix à remporter : l'un en flamand y l'autre çn français; mais je n'ai découvert aucune pièce écrite dans cette dernière langue poui* une Chambre de Rhétorique^ car rien n'indique que les tragédies sacrées de Louis Desmazures, de Tournay^ aient été faites sur tme question donnée. Les Beiges, qui tiennent à leurs. vieilles tftiditions; sont fiers encore du privilège que leur accorda un de leurs souverains^ l'archiduc Philippe^ père, de Charfes-Quint, lorsqu'il érigea en i5o5, à Malines , une Chambre suprême dont le règlement porte en substance : « Que la Chambre sera composée de quinze rhétoriciens et d'un nombre

égal déjeunes hommes^ obligés d'apprendre Fart de h poésie ; que lorsque cette Qiambre et ses agrëgés se rendront à un concours , ils pourront de droit représenter leur drame ou jeu de moralité; <|a'enfin , pour honorer dans cette CLamtbre, d'uae manière plus particulière , le Seigneur et Marie , on y admeMra quînee femmes ^ eh mé-* moire des quinze joies de la Vierge. » (Id^^ ibid.) Un chi^oniqueur assure que plus deeinquanie rhétoriciennes se mirent sur les rangs, et que toutes celles qui obtinrent la préférence étaient aussi sages que belles.

M. Gornelissen nous apprend encore qu'en 1616 y au milieu des dissensions qui déchiraient la Hollande 9 une des Chambres de Rhétorique demanda quelle servit lu chose la plus nécessaire au peuple et la plus utile au pa^s,

£n l'absence ou sous Toppressibn des pouvoirs politiques, il est intéressant de voir éclore^ du sein des lettres, ces germes de liberté qui tôt ou tard portent leurs fruits. Heureux le peuple qui n'en abuse pas!... Mais ce goût de littérature religieusement libérale, que nous voyons fleurir jusque sous le despotisme sanguinaire du duc d'Albe, où donc nos voisins l'avaient-^ils trouvé? £n eux-mêmes d'abord; peut-ré tre aussi dans les Croisades ; sans doute enfin dans leurs relations commerciales avec les républiques italiennes du moyen âge. Ajoutons que ce peuple a souvent eu

l48 MTSTÈBBS.

des princes amis, des lettres : un duc de Bourgogne, par exemple^ qui avait' un Gerson pour aumônier; une Marguerite d'Autriche, qui faisait elle-même de jolis vers français ; un comte de Flandre qui ^ dans une charte citée par Lasema (Bibliothèque de Bourgogne, 44) r qualifie son bibliothécaire mon garde^joyaux ; un autre souverain , enfin , pour qui , dès le xii* siècle , un poète français , Ghrestien de Troyes , écrivait en tête de son roman de Saint-Graol :

Le plus preud'homme Qui soît en rcrapire de Komme , C'est li quens Phelîppe de Flandres.

Les arts du dessin n'avaient pas acquis moins de développemens sous l'influence de la confrérie de Saitit-Luc , dont on peut encore aujourd'hui admirer les œuvrest^ notamment au Musée d'Anvers. Cette société, composée de peintres, d'architectes, de sculpteurs, de graveurs, de tisserands (on sait avec quel art ils tissaient leurs tapis) , de verriers ou de peintres sur verre, etc., représentait aussi des ouvrages dramatiques. J'en ai découvert un en flamand, joué à Anvers par les Confrères de Saint-Luc à la fin duxv'' siècle. On peut en voir le manuscrit original aux archives de l'Académie royale d'Anvers.

Mais sans aller si loin, et sans remonter si haut, nous pouvons retrouver avant 95, dans les cérémonies religieuses où nos. villes de Flandre

luttaient de piété et de magnificence y l'esprit qui avait présidé à nos anciens Mystères. Parmi les nombreuses confréries qui se partageaient et réunissaient les fidèles , il en existait une à Valenciennes , dont le but était de rappeler les souffrances d'un Dieu y et le courage des saintes femmes qui, en le bénissant, malgré ses bourreaux, le suivirent, comàie nous le verrons, du prétoire au Calvaire. Pour figurer ce trajet douloureux, dans une procession annuelle accompagnée de chants lugubres, les membres de cette confrérie , composée de personnes de l'un et de Tautre sexe, portaient, les uns divers instrumens de la Passion , d'autres ce qu'on appelait le bon Dieu de pitié ^ effigie de Jésus flagellé jusqu'au sang, et qu'accompagnaient de pieuses femmes, dont une soutenait, en guidon , le siiaire sur lequel était restée empreinte la face ensanglantée du Christ.

Des plaisanteries grossières contre ces femmes inoffensives, et qui, m'a-t-on dit, furent proférées la dernière année de cette procession , présageaient ces jours déplorables où des hommes aveuglés d'un esprit de vertige, que, grâce au Ciel, nous ne comprenons plus aujourd'hui, poursuivaient, sur la place de Valenciennes , d'autres saintes femmes qui marchaient saintement au supplice. Elles étaient onze , toutes religieuses , soutenues par leur foi , et peut-être aussi

1 5o MTSTÈflES.

par l'exemple de la sapérîeiure des Ursuline^^^ mère Glotilde (qu'on me pardonne de nommer ici la tanle de mon père) ; cr Je b ii^oi» encore snr u rëcfaafaud > à genonx f la dernière » (me disait un vieillard bien étranger à ces horreurs^ mais qui avait pu en Toir le spectacle) ; « je croi»^ j^ou* (c tait-il 9 je crois ouïr encore cette femme intiïé- (c pide^ encourageant ses soeurs ^ et chantant arrec « elles les louanges de Dieu j jusqu'au moment « où l'on n'entendit plus^ dans toute la viUe^ « qu'un silence de constamation* » Là aussi ^ les chants avaient cessé (i).

Quand Napoléon eut rétabli le culte ^ on TÎt reparaître y sinon ces processions dont les riches insignes avaient été détruits^ du moins quelques solennités semi-religieuses où l'on retrouve l'esprit de nos anciens Mjstères ^ et des cérémonies assez étranges»

Un respectable prêtre nommé ^ peu de temps avant la Noël de iSi^^ curé d'un village de Flandre dont il ignorait les usages , avait commencé sa messe de minuit. Quel est son étoime-

(i) Coupables d'avoir cherché un refuge à Mons contre les persécutions , et d'être rentrées en France à la chute de Robespierre, les religieuses de Yalencfennes furent victimes foctobre 94) d'un dernier et terrible éclat du fanatisme politique, que n'ont mentionné ni le Moniteur, ni les historiens de la Révolution. J'ai cru pouvoir ici d'autant mieux recueillir les faits , que leurs auteurs sont morts depuis long-temps. Paix à leurs cendres!

HYSTÉasS. l5l

ment de topi? tout à coup soiutUler^ au-dessus de sa tête, upe ëtoUe wtificielle, et à ce signal, les poirtefi^ de l'élise s'ouirrir et donner passage aux bei'ger»^ aux bergères sautant de joie, et je crois même à quelques bétes. Le curé stupéfait veut interposer acm autorité : il n'est pas^ compris de se$ ouailles » qui se mettent alors (suivant une expression que nous verrons tout à l'keure) à lui chanter ^à gueule bée ^ j.e ne sais quel Noël en fau]»-bûurdon , aœompagné d'offrandes de froluagea et d'œufs , qu'avec une imperturbable gravité nos concertans viennent déposer au pied de la crèche.

Cet usage , et quelques scènes de la Passion , qui depuis plusieurs années se sont renouvelées dans des églises du département du Nord, ont. donné lieu aux instructions du i'^ juii> i834, par lesquelles l'évéque de Cambrai enjoint aux curés de son diocèse de a défendre dans les églises l'adoration simulée des bergers, nommée vulgairement Be^déem, ainsi que la représentation de certaines eircon^tances de la Passion de Jésus- Christ, et tous autres semblables spectacles, qui , quoique pieux ^ mais d'une piété qui n'est pas suivant la science, sentent lesjeux de la scène (j). »

(i) Vpici le t^^tç de cçs instruçtiQOs, où l'autorité des dé* fenses est revêtue de fqrv^ee é}égaiite3 :

tcJuxta Canones Conciliorum, prohibemus rectoribus ne admitiant spectacula, ut ficta Pa^torum adoraiio, vulgb Beth-

l5a MTSTÀR^S.

Voilà des faits qui nous reportent à l'origine de notre drame , quand l'adoration des Mages à la crèche y la fête des Rameaux , où Jésus ^ monté sur un àne^ entre à Jérusalem^ et d'autres anniversaires amenaient en foule à l'église un peuple ivre de joie , qui^ dans son pieux délire , dansant^ chantant et récitant des vers, finit par faire in* teryenir au milieu de la fête y jusqu'à l'âne et au bœuf de la crèche; idée étrange si l'qn veul, mais que l'on comprendra si l'on sent combien il est naturel de s'abandonner à la joie la plus folle en éprouvant un grand bonheur (i)^ et de se figurer que le plus stupide animal n'y peut être insensible.

Telle est l'origine de cette Fête de VAne dont on a trop pourtant exagéré le ridicule , sans daigner en rechercher l'esprit. J'en dis autant de la Fête des Fous, instituée (selon moi) d'après la noble mission qu'eut le christianisme d'abaisser Torgueil et de relever l'humilité. Voilà pourquoi on la nommait aussi la Fête du Deposuit , par allusion à ces mots du cantique de Marie : De-posuit patentes de sede ^ et exaltant hunules^

leem, inter officium natalitiorum Chrisii et alla kujusmodi, ut Passioms ejusdem, vel unius aut alterius illius circumstaniiœ figurativa reprœsentatio,.,, Quœ scenicos ludos, licet piè, sed pietate quœ non est secundàm scientianij redolent. » {Siatuta diœcesis Cameracensis. Gameraci, Lesne-Daloiii, x8340 (x) Recepto

Dulce mihi/urere est anùeo, (HOR.)

AITSTÈRES. l53

que les enfans de chœur^ que tout le bas clergé , que tout le peuple méme^ entonnaient avec tant de joie 9 le jour où les supérieurs^ descendus de leurs dignités, leur en abandonnaient les insignes y et leur permettaient de se nommer entre eux, parmi les plus humbles , parmi les enfans même , un Ahhéy un Es^éque, ou un Roi des chanoines. Gomment n'a-t-on vu là que le ridicule !

Beaucoup de liberté était alors laissée au peuple, qui la dissipait en joies innocentes : un évéque de Paris, dans le xii* siècle, Eudes de Sully, dernièrement taxé d'intolérance, permit néanmoins aux fidèles de répéter le fameux verset jusqu'à cinq fois. C'est plus, je crois, qu'un préfet de police n'en accorderait raisonnablement de nos jours. Le chant de Marie n'était pas encore, il est vrai, la Marseillaise du' moyen âge. Les humbles n'avaient pas encore pris, comme au temps de la Réforme^ le Deposuit et VExalta^it au sérieux. Ces fous-^di restaient sagement dans leur rôle , n'attendant que du Ciel leur exaltation ^ et ne recevant qu'en riant la crosse avec la mitre et les coups d'encensoir, et cette royauté d'un jour que le sort leur donnait; car le sort décidait aussi des rangs, commeà jxoXve Fête des Rois ^ qui ressemble un peu à celle des i'^ow^, même encore aujourd'hui dans nos provinces du nord. Aux bruyans festins qui s'y donnent la veille de l'Epiphanie , gens de tons états se voient représentés, depuis le fou

I v^4 MYSTKIIBS.

dvt roi jusqu'au roi li^i^méme; et l'écuyer-kran^ chant et réchanson surtout n'y sont pas oubliés. Si ce sont là nos saturnales, il faut convenir que les mœurs chrétiennes les ont hien épurées ; on peut dire même qu'il n'en reste à peine qu'uife faible trace. Je )is encore pourt$int dans les uérehii^s du Nordy t. IV, p. ^5o :

u Quand d'abondantes libations avaient convenablen^ent célébré l'intronisation du Roi de la tahle, on se séparait pour se réunir sous son seeptre gaAtronomifae , le jour de rAbbé-boit, jour auquel il relevok son x^yamne^ M^lbeur av convive distrait qui ce jour-là oubliait de saluer, par le vivat obligé de le Roi boit , chaque rasade du fortuné monarque ! Un bouchon brûlé S la main , le Fou lui chantait en riant SQU terrifiant quatrain :

Qaand le Roi commence à boire , Si qaelqn*an ne di^oit mot , Sa face seroit plus noire Que le oql dei no^re pot ;

et il réalisait la menace avec une impitoyabU exactitude. Cette manière de tirer Us Rois s'était rép^^c^uç dai^s la pl.upart des villes du nord , et elle est encore en usage dans quelques maisons , d'où les dieux pénates ont de la peine à s'exiler. Il existe à Cambrai une autre coutume qui semble j avoir été apportée par les Espagnols. La veille de l'Epiphanie, avant le jour, les porte-faix , munis de lantenies ,^e réurnissent sur la grand' place , et tirent entre eux un Roi au sort. Lorsque le hasard l'a désigné, ils le proclament par trois salves de 'oipe le Rm! dont les échos sonores de la place de Cambrai ont retenti , même sous l'Empire. On reyét alors le Roi d'une tunique bleue ornée de franges d'argent , et d'une toque parée d'un semblable diadème. On lui met en main une épéc , surmontée d'une orange. Ainsi accoutré , il parcourt la ville , accompagné de ses sujets , et les deos qu'il

MYSTÈRES. l55

reçoit sont dnlinés k vm g»)* qu'il dratoe à la corporation d'où il est sorti. »

Pour en revenir à ce qui a motivé les instructioiiâ de M. l'évéque de Caïahrai^ cîton& un docmneiit qmi pourra faire juger si le goût des spectacles religieux est enraciné daixs nos provinces du nord,, puisqu'il s'y est conservé jusqu'aujaur-d'bui. H est tel bourg> ter village de Flandre^ plus populeux , il est vrai, plus riche, plus religieux surtout que beaucoup de villes ^ et dans lequel le plus vulgaire ouvrage, tiré de rÉcriture, produit plus d'effet que n'en produirait Athalie au Théâtre-Français.

Ayant fait prier un homme éclairé qui habite les environs de Lille de prendre sur ee sujet de sûrs renseignemens y voici ce que je lis dans sa réponse datée de Lincelles, 2 juin i835 :

« Venons à ce qui vous est<.demandé louchant ce^ tragédies chrétiennes dont je vous ai quelquefois entretenu. I) existe depuis long*temps à Lincelles une Confrérie ou Société dite des Rhétoriciens, J'en ai trouvé l'origine dans un registre que chaque curé transmet , depuis bien long->temps , à son successeur, après y avoir écrit de sa main ce qui s*est passé d'iatéressaïkt à LânceUes dans le courant de Tannée. J'ai vu dans ce manuscrit , qu'en l'an 1760 , M. Platel, curé , ayant institué des conférences sur le catéchisme le dimanche après vêpres , dans là crainte que les jeunes gens ne se livrassent à des divertissemens défendus , engagea plusieurs personnes à représenter sur la placç quelques tragédies jouées autrefois , telles que les Croisades, le Baptême de Cloçfis , Sainte^Ge^ neuièi^e, etc, et permit de jouer les rôles les plus importans aux docteurs y c'est ainsi qu'on nommait ceux qui avaient fait

1 56 HTSTÈRES.

leurs preuves , et répondu à toutes les questions sur le catéchisme du diocèse.

« Quelque temps après s'est introduit l'usage de représenter la Passion, dont'je vous envoie le cabicr (i) , et qui se joue encore tous les an» pendant les dimanches de Carême. De vous dire que ce sujet est représenté au naturel et £aiit bien pâtir, vous n'en serez pas étonné quand vous saurez qu'il n'est rien de plus misérable et de plus propre à jeter le ridicule sur le plus sacré des Mystères. (Nous verrons que le respectable correspondant est bien sépère,) Les tableaux les plus naturels sont ceux de la Cène , où tous les acteurs mangent comme des affamés , et ceux où les Juifs crachent à la face du Christ , le tirent de cdté et d'autre avec des cordes... . Ce sont des jeunes gens habillés en femmes qui jouent les rôles de la Vierge , de sainte Véronique et de la Madeleine. De semblables scènes ont encore été jouées , il y a quelques années , à Werwick , Halluin , Comines , Tourcoing , et dans les environs de Dunkerque , mais je doute que ce soit avec plus de talent , car dans les concours qui ont eu lieu entre ces différentes sociétés , celle de Lincelles a souvent remporté le prix. M

On venait de me communiquer cette lettre j quand un ecclésiastique alors à Valenciennes ^ et qui avait vu jouer cette même pièce pendant un séjour qu'il fit à" Lille, la jugea tout différemment, tant nos jugemens sont divers! Ce respectable prêtre disait que ces grandes scènes de là Passion , où Jésus insulté , battu , traîné par ses bourreaux , paraissait ruisselant de sang , avaient produit sur lui et sur tout l'auditoire un effet indicible. Nos lecteurs , qu'il est bon de précau-

(i) C'est un petit manuscrit grossièrement relié; j'en extrairai plusieurs passages.

MYSTÈRES. 1 Bj

tionner contre l'effet possible d'un semblable spectacle , ne savent pas sans doute que le ruis" seUemerU se fait ordinairement au moyen d'une outre placée sous le vêtement de l'acteur^ et de laquelle, à la pression de la lance appliquée contre le côté de Jésus ^ jaillit une liqueur pourprée, que l'on peut prendre pour du sang. Cette manière d'émouvoir, tirée de nos anciens mystères, tient à l'enfance de l'art , où rien n'était négligé pour parler aux yeux. Des décollations même, comme nous le verrons, avaient lieu sur la scène, où l'apparence était substituée, on ne sait trop comment, à la réalité. Je lis dans le Martyre de Saint-Paul cette note : (( La teste saulte trois saulx, et à chascun yst une fontaine. » Dans un Miracle de Saint-^Denis ^ manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, n** 164, W., le saint décapité pour avoir prêché l'Évangile en France , prend tranquillement aux yeux des spectateurs ëbahis sans doute (on le serait à moins), prend tranquillement, dis-je, sa tête dans ses mains, et l'emporte.

Ma curiosité, piquée par la diversité des jugemens de deux hommes également éclairés, me fit lire avec attention notre mystère flamand. J'y trouvai confirmé ce mot profond An Misanthrope^ « qu'on peut louer et blâmer tout. »

Sans doute, en ne s'arrêtant qu'à l'écorce, je veux clife à la diction , qui est souvent hérissée

1 38 MTSrÈRCS.

de fautefi, on peiitrejeler l'ouvrage comme barbare. L'auteur, qui était, k oe qu'an'prësuiiie , quelque b<m curé d'un village de Flandre , awaît cultivé son jardin plus que la poésie française. Et toutefois , ce fruit de ses loisirs n'est .point dépourvu de saveur. Il y a de l'oncticm et des larmes dans quelques scènes, d'abord dans les prédictions de Jésus, lorsqu'il entre à Jérusalem. Le peuple, informé de ses miracles, vient à sa rencontre avec des rameaux, «et criant: ffasanna, gloire au fils de Da^idJ Bientôt après, ce niême peuple , -changé par les discours des scribes et des pharisiens^ demande la mort du Juste à Pilate, qui répond :

Que vous a-t-îl meffait? N*est-îl pas votre Roi?

— Excusez-nous , Seigneur, c'est un usurpateur.

— Cependant , ce matin , vous lui Aies honneur.

— C'est pourquoi je vous prie de le faire appeler.

Voilà un cest pourquoi aussi vrai que naïf : le peuple n'a souvent dans ses haines d'antre motif que ses affections précédentes. La scène du repentir de saint Pierre est d'un pathétique original. Voulant se dérober au monde et pleurer dans le désert le malheur qu'il a eu de renier son maître, il entre dans une caverne où , toujours poursuivi par la même idée , il s'écrie :

Pourrai-je avoir pardon du mal que j'ai commis?

•L'écho lui répond oui. Cette réponse,. qui

MTST^KS. 1 59

pouvait être plus juste à l'oreille, suffit à l'âme de saint Pierye ; ouverte aux effusions du repentirj elle renaît bientôt à l'espérance. Il n'en est pas de même de Judas : le malkeureux^ après son crime, liyré au plus affreux désespoir, est au moment d'attenter à ses jours, quand Madeleine , cette femme toute de repentir et de charité, lui apparaît. Ce rapprochement entre le désespoir et la pénitence personnifiés me semble admirable ; et l'auteur, s'élevant avec son sujet, peint en traits si vrais ime femme touchée de l'amour divin, que les grands artistes de la Madeleine , chai> gés de .iious la montrer tout entière dans son repentir, pourraient peut-être emprunter des coulems nouvelles à cette scène, en la rapprochant d'une.autre que nous citerons plus loin.

Madeleine , après avoir rappelé à Judas l'infinie bonté de Dieu, ajoute :

J'ai péché comme toi , et beaucoup plus encore.

Détestables péchés , que toujours je déplore ;

Mais ces pleurs sont si doux , si saints ! que je Toudrois

Te Toir, roir l'univers partager mes regrets.

Crois-moj, quand sous ses lois l'amour divin nous range,

Il s'empare du cœur d'une manière étrange ,

Sur tous ses mouvcmens il estend son pouvoir,

Et produit plus d'ardeur qu'on n'en peut faire voir.

Mon abord chés Simon eston^a l'assemblée :

Je parus , je l'avoue , en folle échevelée ,

Mais je ne pou vois plus consulter la raison ;

L'anioûr qui m'emporta fut sans comparaison.

Hékâ ! »dès que je ^s aux pieds de ee cher maistre ,

1 6o MTSTÈRXS.

Je comiuen^aj, tremblante , à ne me plus connoîstre :

Je perdis la parole ,, et parlai par mes pleurs ;

Mais un amour secret rëgnoît dans mes douleurs.

Je vis de mes péchés un abîsme effroyable :

Ma vie en un instant me parut incroyable.

Dieu seul a pu produire un si grand changement !

Dieu seul a pu causer mou grand dégagement!...

Imite-moi , Judas ; attends tout de sa grâce :

De mon penchant au mal je ne vois que la trace ,

Je ne songe au passé que pour le regretter.

Je ne vois mes péchés que pour les détester.

Cette femme, sévère pour elle seule^ qui trouve ses péchés (peccatula, suivant une expression touchante que nous entendrons de la bouche du Christ ) f qui les trouve , dis-je , plus grands que le plus grand des crimes , finit par ofirir à Judas son intercession près de Dieu :

N'oses-tu l'approcher? Ah ! je t'oflfre mes larmes , Je reprendrai pour toi ces salutaires armes ; Il trouve à pardonner un triomphe si beau , Que j'accroistraj sa gloire en un pécheur nouveau.

Le malheureux, sans foi, sans espérance , est ' insensible même à cette charité pénétrante, et répond à peine quelques mots. Il sort : on devine pourquoi.

Cette scène et plusieurs autres pièces . qui existent dans nos villes du nord , prouvent qu'avec plus d'études littéraires, on serait loin d'être dépourvu de talent poétique; que ce n'est pas seulement à des circonstances particulières qu'il faut attribuer le drame de J. Bodel, et

MYSTÈRES. l6l

celui dont nous avons vu à Lille la solennité en 1455 ; qu'enfin le Mystère de la Passion représenté à Paris, aux hôtels de Flandre et d'Arras, a bien pu sortir aussi de nos provinces. Le manuscrit de Yalenciennes devant jeter quelque lumière sur cette question sera l'objet d'un article spécial. Je me borne à dire ici que, sans nom d'auteur, ni date, ce manuscrit in-fol. , sorti de la ville de Douai , où il parait avoir été , vers le milieu du xvi* siècle, la propriété d'un nommé Baudin de Yermelle , a appartenu à Fabbaye de Saint-Âmand avant de faire partie de la Bibliothèque de Yalenciennes.

Que l'écriture et l'orlhographe en soient plus pu moins anciennes, l'essentiel pour nous est d'avoir dans son ensemble l'ouvrage joué, en 1402, à Paris, et de pouvoir apprécier les changemens qu'y ont faits J. Michel et l'anonyme.

Quoique ce manuscrit renferme dans un seul volume et dans un seul ouvrage tous les sujets traités depuis sous les noms*^ de Mystères de la Conception, de la Natiifité ^ de la Passion y il est néanmoins intitulé seulement : LÀ PASSION DE lESYCRIST, en rime franchoise (sic); et c'est avec raison qu'il porte ce seul titre, puisque tout ce qui, dans l'Ecriture, précède la mort de Jésus, se rapporte à ce grand événement. Le titre de Confrères de la Passion a fait croire aux bibliographes que les Confrères n'avaient joué que

l62 MYSTÈRES.

les scènes de la Passion refaites par J. Michel; c'est une erreur : nul doute que ces honunes qui, à la manière de Shakspeare» mettaient en action tout ce qui devait frapper l'imagination et les yeux , n'aient commencé , comme notre ma-nuscrit, par les scènes solennelles où Dieu le Père, dans les cieux, entouré d'anges, de patriarches, et ensuite de la Vérité, delà Justice et de la Miséricorde, délibère sur les péchés des hommes. Ces premières scènes sont, comme nous le Terrons, la préparation indispaisable de la Passion. Lorsque, pour la facilité de la représentation qui eut lieu à Angers, en i486, J. Michel ne prit que la seconde moitié de l'œuvre des Confrères , il fut obligé de la faire précéder d'un Prologue Capital (sic)^ où il e^lique en sept cent quarante vers fatig^ns ce que les Confràrcs avaient mis en action et en spectacle dans la scène du paradis (i).

Après ce début malheureux, J. Michel se relève parfois; mais i\ noie souvent dans une diffusion déplorable le texte des Confrères. C'est ce

(]) J'ai trouvé à La Bibliothèque de PArseiial uci aaciea ma' nuscrit en parchemin , qui n'a pas d'autre titre non plus que celui de Mystère de la Passion , qsuoiqu'il commence aussi par cette scène du paradis. C'est un ^gros iurf^l., qualifié , dans le prologue final du premier jour, PeUt abr^gie'. — yos abrelges sont longs au dernier point, pourrait-on dire à l'abréviateur , qiM , du reste , â maladroitement ti^onqué les meilleures scènes , pour y encadrer une innombrable quantité de miniatures.

HTatikÊs. i63

que nous semble prôttvef le manusef it de Vdleticiennes , et ce que soupçonnaient les frères Pàr^- &ity quamd^ après avoir psrrlë^ t. 11^ p. ^288 y du Prologue de S. Micliely qu'il» ûe trouvent i^ assez enntigrewt, ils ajoutent :

f< Comme naus n^âvons vu aucun manuscrit d(u Mystère de la tassîoil , et qtie iifotis ité eOfmoissGintf poitrt i^iéHion qui ait {>récédé les eliangeiiieiis ^ne fit Jean Miehel y nous ne pouvons savoir en quoi ils consistent. Cependant y si Fon en juge par la versification du poème de la Ressurrection en trois joahiëe? , €foj est ass6z mauvaise , et qui est incontestablelaent de «et anteur, on pent assurer que le6 meilleurs endroits de celui-ci ne sont point de lui. »

Quant à la preiufière partie^ refaite par un anonyme ^ elle nous a paru supérieure au travail de J. Michel ^ et sùvirvétit nous la préférerons même au manuscrit de Valenciennes. En résumé, ce' msnuscrit a l'avantage de nous offrir, dans un cadre moins étendu f et dans un texte plus cor^ rect,. Fimmrense Mystère. Nous croyons qu'on y retrouvera mieux qu'à travers les non-sens et la diffusion de J. Miehel , l'empreinte indélébile de l'œuvre originale.

Pourquoi lïos Dàtéilleurs littérateurs) et notamment M. Villemain, n'en ont*ils pas eu connaissance ! Le peintre habile du Tableau de la LiUerature ait moyen âge Bt pourtant pressentf tout ce qui pouvait ressortir du sujet de la Passion^- et il est intéressant de voir (t. II, p, 269) à quel point, dans spn analyse d'un ouvrage in*-

l64 MTSTÈEES.

connu y la sagacité du critique a deviné le génie du poète (i).

Après avoir déploré la stérile prolixité de notre poésie dramatique dans le xv"" siècle^ M. Y illemain ajoute : « S'il est cependant une portion de la « littérature qui soit intimement liée avec toute « l'existence d'un peuple, qui ^erve à la fois à H former ses mœurs et à les constater, c'est le « théâtre. »

Cette observation s'applique surtout au drame de la Passion, qui , par la religieuse hoireur du sujet, l'âpreté du style et des moeurs, et l'incohérent amas de scènes mi-partie barbares ou frivoles , traversées par de grands sillons de lumière , est peut-être V expression la plus vraie de la société française au xv* siècle.

M. y illemain regrette éloquemment que le Mystère de la Passion , dans un siècle de croyance, ait manqué de poète : je crois en avoir trouvé un dont le génie sans doute est encore ofiiisqué par un débordement de vers inutiles et d'absurdités grossiières, mais qui en sort bien souvent radieux , ou bariolé de couleurs infinies.

(i) D'autres écrivains distingués ont traité les Mystères plus sévèrement que M. Yillemain. M. de Sainte-Beuve, dans son Tableau de la Poésie francoise au xvi* siècle , dit : « Quant aux beautés dramatiques qui pourraient en grande partie expliquer l'impression produite par les Mystères , nous avouerons que, dans tout ce qui nous a passé sous les yeux, nous n'en avons découvert aucune , de quelque genre que ce fut. »

Qu'on ne s'étonne donc pas si je parle avec détail d'an ouvrage qui dispensera d'en voir beaucoup d'autres , et qui est le chef-d'œuvre du genre, le chef-d'œuvre peut-être de toute poésie française dans le xv^ siècle : étonnant ambigu où nous' pourrons parfois entrevoir réunis Corneille, Racine, Soarron et Molière !

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