‹ Études sur les mystèresChapitre 20 sur 77 · XLIV · texte numérisé non relu

XLIV

tel ^' il fut joue d'abord^ la foi, qui peut tout agrandir, suppléait sans doute à Finsuffisance de l'art. Nous savons quel était ordinairement le lieu de la soène. Plusieurs échafauds la remplissaient; le plus élevé et le plus éloigné représentait le séjour de Dieu , des anges et des saints ; et d'autres écha£siuds, au milieu, divers lieux de la terre. Plus bas y se trouvaient les enfers dont l'entrée , que nous avons pu tout à l'heure entrevoir, était figurée par la gueule d'un dragon qui s'ouvrait, quand les diables en sortaient, et qui se refermait sur eux.

Il ne fallait rien moins que le ciel, les enfers et la terre pour exposer la grande action dont nous allons parler, et qui , malgré ses épisodes et son immensité , se rattache à un but unique : le sacrifice d'un Dieu fait homme, souffrant et mourant pour l'exemple et le salut des hommes. Nous verrons que tout vient aboutir à ces dernières paroles de Jésus expiant sur la croix les péchés du monde : Consummatum est.

Dès l'ouverture de la scène , dont nous avons cité les premiers vers , l'auteur s' élevant sur l'aile des prophètes et surtout d'Isaïe (je ne parle ici que de la pensée) dans les conseils suprêmes^ nous montre Dieu le père sur son trône, entouré de ses anges. Dans sa bonté , l'Etre divin voudrait que tous les hommes eussent part au bonheur des élus; mais sa justice veut que ce bonhem' soit

acheté. De là un long débat, entre les attributs personnifiés de Dieu : c'est d'un côté , la Paix et la Miséricorde ; de l'autre , la Justice et la Vérités Les péchés commis devant s'expier, l'infinie bonté du Créateur se résout à immoler son propre fils au salut des hommes.

A peine cette idée , qui lie la premià:e scène à la dernière, est-elle entrevue, que l'enfer s*émeut, et de son gouf&e s'élance Lucifer, qui fait à ses confrères cet énergique appel :

Diables d'enfer horribles et cornus (i) , Gros et menus , aus regardz basiliques , Infômes chiens , qu'estes-vons devenus ?

SaîUez tous qudz , vieulx , jeunes et charnus , Bossus , tortus , serpens diaboliques y Aspidiques , rebelles tjranniques , Vos pratiques de jour en jour perdez.

Traistres, larrons, d'enfer sortez, vuidez.... Venez à moj, mauldis espritz dampnez !

Tous les diables accourent. Il faut remarquer dans cette scène la manière dont ils s'injurient et s'accusent les uns les autres de leurs tourmens que rien ne peut suspendre. Lucifer, toutefois, parait un moment se calmer. Un de ses suppôts lui inspire une heureuse idée : c'est un nouveau crime à commettre envers Dieu^ pour dérober l'homme k sa miséricorde. Après avoir souri à ce

(i) Nous préférons ici au manuscrit de Yaleuciennes, le texte imprimé ; mais quand nous le citerons , ce sera plus exactement qu'on ne l'a fait jusqu'ici.

AITSTiRES. 1 69

bon conseiller : a J'enrage de joie de te ouyr^ » s'écrie Lucifer^ avec une alliance de mots remarquable^ et sans doute en grinçant les dents de plaisir.

Gomment n'être pas frappé du contraste qu'offre rimposant spectacle de la première scène avec toas ces damnés inopinément vomis par l'enfer, ayec ce feu roulant de malédictions et d'outrages?

Athalie n'a rien d'aussi tranché. Quelque infernal que soit son caractère et celui de Mathan , ils pâlissent devant Lucifer. Pour retrouver ce contraste admirable, faut -il donc remonter à Milton? ou plutôt Milton, bien postérieur \ notre Mystère , serait-il venu prendre (j'en demande pardon à nos voisins), prendre au moins connu de nos dramatistes français la plus frappante idée du Paradis perdu ?. . . . Non , ce n'est pas à un auteur français que Milton aurait cette obligation , mais à un poète latin , né , il est vrai, sur notre terre aussi, et auquel Milton, ainsi que notre dramatiste, aurait fait des emprunts. Ce poète latin, dont on ne citait guère que la lettre qu'il écrivit a Clovis pour le féliciter sur son baptême, est saint Âvit ou Avite, né vers le milieu du V' siècle, d'une famille sénatoriale d'Auvergne , et mort évêque de Vienne en 5^5 (i).

(i) Butler et l'abbé Godescard, dans lears Fies des Saints, parlent de saint Avit et de quelques uns de ses ouvrages , mais ils ne mentionnent pas même le plus important de tou6.

170 MTSTÈBES.

Cet homme de génie et de vertu est un de ceux que M. Guizot^ dans son Histoire de la Cii^ili-satioriy a vengés de notre injuste oubli. Après avoir parlé des circonstances intéressantes de b vie y surtout de la sagesse et de la fermeté du saint prélat^ l'historien critique s'arrête particulièrement sur trois de ses poèmes latins, qui n en font qu'un , pour ainsi dire , et sont intitulés : le premier^ la Création; le second , le Péché originel j le troisième^ le Jugement de Dieu. En les lisant, on se croit dans le Paradis perdu.

i< Ce n'est point par le sujet et le nom seuls, « dit M. Guizot, que cet oiivrage, en trois chants^ ii rappelle celui de Milton ; les ressemblances sont a frappantes dans quelques parties de la concep- « tion générale et dans quelques uns des plus imu portans détails. Ce n'est pas à dire que Milton « ait eu connaissance des poèmes de saint Avite : « rien sans doute ne prouve le contraire ; ils « avaient été publiés au commencement du <( xyf siècle, et l'érudition à la fois classique et « théologique de Milton était grande; mais peu u importe à sa gloire qu'il les ait ou non connus ; u il était de ceux qui imitent quand il leur plait , a car ils inventent quand ils veulent, et ilsinu ventent même en imitant. Quoi qu'il en soit, « l'analogie des deux poèmes est un fait littéraire « assez curieux , et celui de saint Avite mérite « qu'on le compare de près k celui de Milton. »

MTSTÈHiSS. I 7 I

C'est ce que fait M. Guizot. No«ts regrettons de ne pouvoir le suivre dans la lutte qu'il établit entre les deux poètes ; lutte sublime d'où Milton ne sort pas toujours vainqueur. Obligé de ren«-* trer dans mon rajet y je ne citerai que le passage suivant^ où saint Avite^ traduit par M. Guizot^ peint les fureurs de l'ange déchu , à l'aspect du bonheur d'Adam et d'Eve dans le paradis teiv restre :

« L'étincelle de la jalousie éleva dans son âme une vapeur soudaine, et son 1>rû)ant chagrin devint bientôt un terrible inpendi^. Depuis peu tombée du haut du ciel , il avait entratné dans les bas lieux Is^ troupe liée à son sort. A ce souvenir, et repasjsant dans son cœur sa récente disgrâce ^ il lui sembla (pi'il avait perdu davantage , puisqu*un autre possédait de tek bieas « et ia honte se mêlant à l'envie , il épancha en ces mots ses amers regrets :

« 0 douleur ! cette oeuvre de terre s'est tout 4 coup élevée devaut nous , et notre ruine a donné naissance à cette race odieuBe ! Moi , vertu , j'ai possédé le ciel , et j'en suis maintenant eiqpulsé , et le limon succède auJi: honneun des anges ! Un peu d'argile , arrangée sous une mesquine forme , régnera donc , et la puissance qui nous a été ravie lui est transférée ! Mais nous ne l'avons pas perdue tout entière ; la plus grande partie nous en reste ; nous pouvons , nous savons nuire. Ne différoas <lQnc pc^s ; ce combat me plaft \ je l'engagerai dés leur première apparition , tandis que leur simplicité ^ qui n'a encore éprouvé aucune ruse , les ignore toutes , et s'oflPre à tous les coups. Il sera plus aisé de les abuser pendant qu'ils soiit sepjs 9 et aTant qu'ils aient lancé dans l'éternité des siè-^ clés une postérité féconde. Ne permettons pas que rien d'immortel sorte de la terre ; faisons périr la race dans sa source ; que la défaite de son chef devienne une semence de mort ; que le principe de la vie en fonte les angoisses de la mort ;

l'JUL HT5TàR£S.

que tous soieat frappés dans un seul : la racine coupée, l'arbre ne s'élèvera point. Ce sont là les consolations qui me restent , à moi déchu. Si je ne puis remonter aux cieux , qu'ils soient fermés du moins pour ceux-ci : il me semblera moins dur d'en être tombé si ces créatures nouvelles se perdent par une semblable chute ; si , complices de ma ruine , elles deviennent compagnes de ma peine , et partagent avec nous les feux que je prévois. Mais pour les j attirer sans peine , il £siut que moi , qui suis tombé si bas , je leur montre la route que j'ai parcourue volontairement; que le même orgueil qui m'ii chassé du royaume céleste , chasse les hommes de l'enceinte du paradis. »

On peut voir dans Milton le même discours^ avec quelque chose 'de plus imposant encore. L'auteur du Mystère , que nous reverrons tout à l'heure dans une scène de diables fort originale, a sans doute moins d'élévation et de poésie que saint Avite et que Milton , mais plus de mouvement et d'énergie peut-être. Ce n'est que quand il veut faire parler Dieu qu'il demeure comme accablé sous la majesté dé son sujet, suivant l'expression de l'Ecriture.

Voici pourtant quatre vers remarquables que (dans le manuscrit de Valenciennes) Dieu le père adresse à Lucifer, comme au plus orgueilleux des anges déchus. Celui qui portait la lumière (son nom l'atteste) en fut ébloui le premier. Leçon terrible I qui n'a pas empêché la chute d'autres astres. • . • De cœlo stellœ ceciderunt.

0 Lucifer, d'orgoeul esprictz , Contaminé d'ingratitude !

MTSTÈRES. 173

Pour ton arrogante altitude , En enfer tu trébucheras !

Ce mot trébucher y qui y s'il Êiut en croire Voltaire (i), cité par Laveaux, rta jamais été du stfle nobley Corneille en a fait souvent un admirable emploi^ notamment dans ce passage du troisième Livre de son Imitation^ où^ exprimant la même pensée que notre vieil auteur^ il relève ce mot par une opposition frappante > et nous fait voir la justice divine précipitant les anges rebelles ^ du haut de leur orgueil y au plus creux de Vabîme :

Au plus creux de l'abîme elle a fait trébucher Ces astres si brillans de gloire et de lumière.

M. N. Lemercier, sans tenir compte d'un purisme étroit , qui n'a^ue trop appauvri la langue oratoire et poétique de Corneille et de Bossuet , fait dire à son Plante ^ avec autant de noblesse que de force :

Et qui droit en ses moeurs veut voir son fils marcher, Marchant' plus droit que lui ne doit point trébucher.

Il me semble que nos orateurs mêmes pourraient placer ce mot heureusement. J'en dis autant de altitude et de contaminé; l'un plus sonore que fierté y l'autre plus noble et plus étendu que souillé. Mirabeau, avec son arrogante altitude^ qui s'appuyait sur le génie, était-il souillé

(i) Commentaire sur Rodoguney acte IV, se. v.

de ses vices ? je ne sens , mavs sa gloire en est contaminée.

Revenons à l'enfer^ ou plnlAt sortons-en y et voyons le paradis sur terre, dans l'iimage des saints époux Joadiin et Anne f de qui doit ûaitf e la mère du Sauveur* Joacliin , au milieu des ri* obes campagnes et de tons les biens que Dieu toi a donnés , et sur lesquels il porte des regards recoQiKiissans^ est seul d'abord; fl entre dans une de ses bergeries^ et s'adrêssant à ses serti-^ teurs :

Et puis , mes bergers , en nos pars (parcs) GoiniDent se porte bergerie?

ACHUr, premier Berger, Agneaulx y sont partout espars , Delà , deçà , en tontes pars ; C'est tme plaisance infinie/

lOACHIN.

Le Créateur en remereje.

MELCH7, second Berger.

Vos portières (i) bien fructifient, Et ne sçauroit-on trouver lieu Ne place où ils {elles) ne multiplient.

JOÂCHIN.

J'en suis tenu à louer Dieu.

ACHIN

Jamais vos ouailles n'avortent :

Et c'est ung fruict gros et noué Que tous les aas ik vous appmieat.

JOACHIN

Le nom de Dieu en soit loué !

(i) Brebis en âge de porter des petits.

Avec quel intérêt et quel art cette même réponse se trouve ici variée !

Joachin veut aussi s'acquitter envers les pauvres^ qui représentent Dieu sur la terre, h Vous réserverez le tiers de mes biens ^ dit-il à son aumônier.

Pour les povres et vojagers Qui par Nazareth passeront , £t viendront de divers quartiers ; • C'est de quoy confortés seront.

Mes biens point n'en amoindriront , S'il plaist à Dieu de paradis.

De tous ceux qui demanderont , Qu'il n'y en ait nulz escondits.

Où trouver encore, dira-t-on, de ces moeurs des vieux temps ? Lisez ce passage des Harmonies poétiques et religieuses de M. de Lamartine:

Je bénis Dieu du miel que dans ma coupe il verse.

D'autres n'ont que l'absîntbe ; et moi , grâce au Seigneur^

J'ai ce que leur misère appelle le bonbeur :

Un teit large et brillant sur un champ plein dé gerbes ,

Des prés où l'aquilon fait ondoyer mes herbes,

Des bois dont le murmure et l'ombre sont à moi ,

Des troupeaux mugissans quf paissent sous ma loi ,

Une femme , un enfant , trésors dont je m'enivre ,

L une par qui Von vit , l'autre qui fait revivre !

Un foyer où jamais l'indigent éconduit

N'entre sans déposer son bâton pour la nuit ;

Où rHospitalîté , la main ouverte et pleine ,

Peut donner, sans peser, le pain de la semaine....

Une harpe , humide écho d'espérance et de loi ,

Et qui chante au dehors quand mon cœur chante en moi ,

Le repos , la prière, un coeur exempt d*alarmes , Et la paix du Seigneur, joyeuse dans les larmes.

En effet 9 malgré les apparences^ du sein de ces prospérités patriarcales va surgir la douleur; mais aussi la même résignation. Comment deuï hommes placés à une si grande distance ^ en des temps si divers, sans s'être concertés^ s'accordentils si bien sur les moyens de bénir Dieu ? Voilà sans doute une des harmonies les plus religieuses qui se soient rencontrées jamais ! Si nous n'entendons pas dans l'auteur du Mystère les accens da chantre des Méditations et des Harmonies y c'est que la harpe de David était muette alors, ou plutôt n'était pas accordée; et pourtant le vieux dramatiste essaiera d'y toucher tout à l'heure.

Nous avons laissé Joachin donnant des ordres pour qu'aucun pauvre ne fût escondit {éconduit, suivant l'expression identique de M. de Lamartine). Dans le manuscrit de Valenciennes, c'est devant sa femme qu'il répand ses bienfaits; elle l'en félicite avec une expansion pleine de grâce, et la part active qu'elle y prend la rend plus touchante encore. Voyez comme elle s'anime à l'idée qu'on pourrait fermer, bien plus que sa porte et sa^bourse^ son cœur aux malheureux :

Ce seroit inhumanité

De clore par austérité {dureté)

Son cœur contre un povre indigent,

Quand il n'y a roy ne régent

MTSTKRES. 1 7-7

Qui n'ait ce qu'il a en tout lieu Pour aidier les membres de Dieu.

Que sont^ en effet , les grands aux yeux de la Religion? les dépositaires du bien des pauvres. Et les pauvres? les membres de Dieu. En voici deux^ l'un boiteux^ l'autre aveugle. Délicats du nionâe^ que leurs infirmités, leur langage et leurs cris ne vous rebutent point :

Page 1