LE BOITEUX
Notables gens , donnez.
i/aveugle.
Donnez A chestuj (à celui) quy n'y poeult rien vit {voir).
Ils répètent les mêmes phrases^ et sans dou(c sur le même ton. Joacbiu s'approchant d'eux :
Voilà argent pour vous pourvir; ' Tenez , c'est une bourse plaine.
l'aveugle.
Dieu la vous voeuUe reméf ir.
ANXB.
Boiteulx , tenez , pour vostre paine Allégier, et vous mieux nourir, Tenez cela.
LÉ boiteux.
Doulce et humaine , Noble dame , Dieu la vous rende !
A côté de cette scène touchante , il s'en trouve une autre (toujours dans le manuscrit de^Valenciennes) qui prouve que la friponnerie est de tous les temps^ et que l'homme charitable doit se précautionner contre les pièges qui lui sont
Ij8 MTSTÈUES.
tendus, sans pourtant s'armer contre des misères trop réelles , d'une méfiance qui lui sécherait le cœur,
£t clouerait le bienfait aux mains du bienfaiteur.
L^auteur, en l'absence deJoachin et d'Anne, amène sur la scène deux coquins, dont l'un , qui a plus d'un tour dans son sac^ feignant que le froid Y affole j se nomme Claquedent, et l'autre Babin, mot qui , d'après le Dictionnaire Rouchi , signifie niais y imbécille. Babin , malgré son nom et son air béte, est plus rusé que Claquedeni même , auquel il persuade de faire l'enragé et de se laisser lier par lui , pour mieux exciter la compassion. Claquedent, entouré de cordes par Babin, se met à grincer des dents et à pousser des cris lamentables qui attirent l'épouse de Joachin. Cette sainte femme veut le soulager, Babin lui crie de ne pas le toucher :
Ha,damc,m'amye, Laissiez , quoi ! ne le touchiez mjc ; Il vous mordra !
Après une longue scène d'effroyables grimaces d'un côté, et d'une tendre compassion de l'autre, Babin dit qu'il va emmener Claquedent, et reçoit de l'argent de la dame charitable, qui lui recom* mande de bien soigner son camarade , et de rei?enir quand l'argent luifault, Babin , sur cette
Mystères. • 1^9
seconde recommandation y répond plaisamment : 01 madame y sans nul deffauU.
Aussitôt qu'Anne s'est retirée, Claquedent dit à Babin : « Tost desloye » {vite, délie-moi) i mais celui-ci voulant profiter, comme Raton , du mal qu'un autre Bertrand s'est donné, lui dit :
Attends ung peu , j'y advîsoye :
T^as ta rdbe (tu as ton compte) , et my, par art gent >
Je garderaj toat cest argent.
Claquedent, qui se voit pris dans son piège; pousse cette fois au naturel des cris de possédé. Babin n'en tient compte, et lui dit avec une allusion remarquable à la fable du Renard et le Bouc :
Adieu , Claquedent dans la fosse ; T'y demourra jusqu'à demain.
jiu meurdre ! au voleur ! s'écrie le coquin enchainç> tandis que l'autre s'cnfujant dit sans doute aux personnes qu'il voit venir de ne pas s'approcher de Venragié :
Ne le touchiez mye ; n TOUS mordra !
Enfin on vient au secours de Claquedent , et comme on lui demande qui l'a mis en cet état, il répond :
Un laroncheau plain de malfaict.
Tout le comique de la scène est résumé dans ce mot : un laroncheau! Un diminutif de larron,
l8o • MTSTÈUKS.
mettre dedans un double fripon qui se croyait passé maître ! C'est ainsi que Patelin dit d'un autre fripon son cadet : a II m'a trompé , moi qui trompe quelquefois les autres. »
Ce Patelin que je viens de nommer , et dont l'original n'appartient ni aux Grecs ni aux Latins ^ cette scène excellente, et d'autres que nous citerons 9 prouvent que le génie de la comédie existait depuis long-temps parmi nous, indépendamment des circonstances qui ont pu le développer.
Nous voilà loin de la Passion : c'est que ce sujet est immense. La Passion est l'histoire du monde, de la vertu, des vices et des misères; et la vertu , tout lui sert de creuset , les misères et les vices.
Anne et Joachin n'étaient pas encore assez éprouvés , sans doute , pour la gloire à laquelle Dieu les réservait. Quoique mariés bien jeunes et depuis près de vingt ans , ils n'ont pas d'enfant encore. On sait quelle défaveur était attachée à cette privation dans les familles juives, qui toutes se promettaient et se sont si long-temps flattées qu'on verrait naître d'elles le Sauveui* du monde. Toutefois Anne et Joachin se résignent à la volonté de Dieu. J'ai omis Jes vœux naïfs que, dans les deux scènes citées, les pauvres et les gueux leur adressent pour qu'ils voient amplyer et multiplyev leurlignjre. Ces mots, qui renouvellent
MTSTÈttSS. l8l
leurs regrets ^ ne leur arrachent pourtant aucun murmure.
Il fallait une autre épreuve. Un prêtre de qui les saints époui^ attendaient leur consolation va combler leur douleur^ ou plutôt achever d'épurer leur vertu ;r car tout rentre dans lés vues de la Providence , même un mauvais prêtre^ c'està-dire ce qu'il y a de plus funeste , et de plus rare aujourd'hui , grâces au ciel !
Joachin ayant été porter son offrande au temple de Jérusalem^ en est repoussé par un pontife aveugle , qui publiquement lui reproche de n'avoir pas d'enfant. Joachin^ qui sent peser sur lui l'anathéme du prêtre et le mépris du monde^ attéré d'un outrage qu'il voit retomber sur la plus chérie dés femmes , ^'en éloigne et arrive au milieu dés' champs^ où il rencontre ses bergers^. Par un contraste remarquable , l'homme opulent et malheureux entend ces pauvres gens qui se livrent sans souci à leur joie naïve. Voici le couplet que chante ou récite l'un d'eux , au moment où le maître arrive en soupirant :
Pastourelles et pastoureaulx Soufflent dedans leurs chalumeaulx y £t puis chantent à gueuUe ouverte ^ £n grîngotant motelz nouveaulx , Faisant gambades , tours et saulx Sur les larris et Therbe verte.
Mais écoutons l'homme religieux :
1 8a M T8TÈKES.
JOACHIN
En tel desconfort y
En mon cueur je dois estre fort
A porter ceste adversité.
Si j'endure perplexité ,
C'est peult-estre pour mon offense.
Je songe , je rumine , je pense , .
Tant de choses que veulx-je dire.
Est-il à moj 9e contredire
La Yolunté du Créateur?
Nennj, je suis son serviteur :
Ce qui luy plaist, il me doit plaire.
Il luy a pieu de rien me faire ,
Dois-je doncques en mon couraige
Estre troublé d'un mien oultraige ,
Et en prendre si grand soulcj,
Puisqu'il luy plaîst qu'il soit ainsy ?
Le ton de ces yers est noble et ferme. Mais le sentiment qui les a dictés a inspiré^ dans des dou-^ leurs plus Tives^ au chantre des Méditations y une prière à Dieu ^ un hymne véritable dont nous ne rappelons que la fin :
J'adore en mes destins ta sagesse suprême ; .T'aime ta volonté dans mes supplices même. Gloire à toi-! Gloire à toi I Frappe , anéantis-^moi ! Tu n'entendras qu'un cri : Gloire à jamais à toi !
Si quelque sceptique de notre siècle voyait dans ces grandes résignations la moindre exagération poétique : Vous qui avez le malheur de ne croire pas à la plus élevée des vertus chrétiennes , pourrait-on lui dire^ vous qui peut-être aussi méconnaissez l'esprit de nos pères ; lisez ; non dans un
aiystèrës. 1 83
ouvrage d'imagination y mais dans Joiny ille y la scène qui suivit le moment où Saint-Louis acquit l'affreuse c^'titude que son frère, qu'il aimait tant, et ses plus lH:*aYes serviteurs venaient de périr, égorgés par les infidèles :
(( Comme nous cheminions, dit Joinville, vint (( vers nous frère Henly, prieur de l'hospital de (( Ronnay, qui , s'adressant au Roy, lui baisa la (c main toutç armée, et luy demanda s'il scavoit « aucunes nouvelles de son frère le comte d'Ar- (( tpis •: et le Roy lui respondit que ouy bien : « c'est à scavoir qu'il scavoit bien que son frère « estoit en paradis. ))
Le prieur alors s'apercevant de l'émotion du Roi, sans plus lui parler de ses pertes , s'étendit sur quelques Jfvantages remportés :
« Et le bon Roy luy respondit, ajoute Join- « ville, que Dieu fût loué de ce qu'il lui envoyoit ; (cet en disant cela, luy commencèrent à chéoir (( des yeux les grosses larmes à grand abondance; (( en manière que tous ceulx qui estoient prête sens, voyant ainsi plorer le Roy, par grand pitié rr et compassion se mirent à plorer commje luy, a en louant le nom de Dieu (i). »
Voilà le sublime de la résignation , non seulement dans le saint Roi , mais dans tous ceulx qui estoient pré sens.
(i) J*ai suivi ici l'éditioii de Lapemère, 1609, où ce dernier trait est plus heBreasement placé.
Le peintre de Joackiu reproduit donc ici fidè* lement les mœurs des patriarches et celles du temps où il touchait. La religion y r^andait son esprit dans toutes les classes. Gela nous explique ce passage du manuscrit de Valenciennes ^ où Joachin reçoit les consolations les plus hautes de deux pauvres bergers auxquels il s'est ouTert. a Hëlas ! ajoute<>-t-4l :
Hélas! je stiis mis En povre peoance.
— Tons ses ennemis On vainc par souffrance.
-^ Je suis à oultrance {d'outre en outre) Tresperchiet d'en nuict ( i ) .
— Fujr faut la branche Quy trop blescbe ou nuict.
— Je suis débouté.
^ — Vous aurez bonté.
<— Las ! on m'abandonne.
— Dieu tout faict guerdonne.
— Le monde me fuict.
— Dieu vous fait conduict.
— Nul ne me voeulx voir.
-^ Dieu vous voeulx avoir.
Jôachin , après avoir remercié ces bons serviteurs de leurs sentimens, leur dit qu'il va se recueillir avec Dieu, et il les quitte.
Cependant sa désolée compagne arrive. Inquiète, elle cherche son mari et demande à Furie
(i) Percé jusques au foud du cœur
D'ouc aiteiote imprévue aussi bien que mortelle.
. €o«HEKLLe, le Cid>
MTSTÈRtS. l85
de ses servantes où il est. Celle-ci ^ après un pénible embarras qui Tempéche d'avouer à sa maitresse ce qu'elle vient d'apprendre^ pressée par ses question» et ses ordres^ finit par lui dire que Joachin , repoussé du temple par le grand-prétre, et en butte à l'horreur de tous, est parti.
La malheureuse épousq, accablée de tant de coups , laisse tomber ces mots entrecoupés :
O gens meschans !
Que nous sommes à tous infestes (odieux) ! Or sont en tristesses nos festes ; Nos bienfiiicts et nos dons perdons....
O tristesse , ô misère !
Trop me serre , Trop me faict d'ennuict et de patne.
Confort n'aj de mère....
Trop amère M'est ceste nouvelle soubdaine.
C'est par moy que tel vitupère {blâme) ,
Las ! compère (atteint) Joachin sans joie mondaine.
Dieu , qui tiens tout en ton domaine >
Tost ramaine Joachin pour moy désolé.
Faict tant que par ta grâce humaine
Tu l'amaîne En lieu où il soit consolé. (Ms. de Falenciennes ,)
Que d'intérêt et de charme, dans ces derniers vers surtout !
Les saints époux , quoique encore éloignés l'un de l'autre 9 ont eu même temps une même vision qui prépare la venue du Messie. L'ange Gabriel
1 86 HYSTÈRBS.
leur ordomie de se rendre sé{>arément an templç par la porte dorée ^ et d'y renouveler leurs voeux. Au moment où ib vont y entrer^ ils s'y rencontrent^ et voici (suivant rexemjJaire de la BiUiothèque Royale) par quel dialogue , ou duo^ ils expriment leurs seutimens :
ANNE
Joachin , mon ainy très donlx , Honneur vous îàis et réyérence.
JOACHIN
Anne , m'amje , yostre présence Me plaîst très fort s approdiez-Tous.
ANNEé
Hélas ! tant j'ai eu de courroux Et de soulcj pour vostre absence !
Joachîn , mon amy très doulx , - Honneur vous fais et révérence.
JOACHIN
Dieu a \my besogné sur nous , Et monstre sa grarit préférence.
Gueur saoul ne scet que jeun pense :
Leurs soubaîs n'ont les hommes tous.
ANNE
Joachin , mon amy très donlx> Honneur vous fais et révérence.
JOACHIN
Anne, m'amye, vostre présence....
On voit ici ce ^^ autrefois, dans le vieux temps y la femme était devant son seigneur et maître. Celle-ci ^ quoique sûre de son ascendant ^ ne se permet qu'un mot de reproche : TarU fai eu de courroux! Elle ajoute aussitôt : et de soulcjrpour vostre absence. Et elle réitère ses témoignages
de tendresse et de respect. Joachin^ cependant , préoccupé des promesses de l'ange, s'exprime ayec le ton gra^e qai le caractérise, et en maxime générale. La modeste épouse, sans discuter ce langage de Texpérience, répond :
Joachin, mon amj tl'ès doulx....
Et les saints époux vont renouveler leurs vœux dans le temple.
La scène du manuscrit de Valenciennes, plus près de la nature, l'est trop pour nous, et elle ne vaut pas. celle que nous venons de citer. Mais notre auteur reprend l^vantage quand il laisse le grand-prêtre s'humilier saintementdevant l'erreur qu'il a commise. A peine les époux l'on t-ils informé des grâces que Dieu leur promet, qu'il leur dit :
J'ay Mly. Las ! compassion Ayez sur moj de ma rigoeur.
Ce que je \oy me faîct le coeur Perchiet de doetd , quojqu'en joye.
0 Dieu , tu monstre ta doulceur, Ou tu Yoeulx plus que ne pensoye.
Las ! seigneur, voluntier scauroye Gomment Dieu vous a consolé.
JOACHIJf.
Moy estant ainsy désolé
Que scavez , sur les champs j'oys (fouis)
L'angel (range) dont je fus resjoys ,
Qui me dict que d'Anne mfarrye (affligée)
Yiendroit fille dicte Marie ,
Dont yiendroit le souverain Roy
Qui mettroit tout en bon aroy, etc.
l88 MYSTÈH1£S.
Le vœu des époux est comblé : nous voilà à ia naissance de Marie , à qui sainte Anne, en ia voyant si génie, adresse ces paroles :
Tu es tant belle !
Jamais de telle
Ne fut nu monde....
De Dieu l'ancelle {la servante)
Très pure et monde.
Tu es féconde ,
Nulle seconde, £t n'auras 9 doulce colombelle , Cat la grâce de Dieu redonde , Et jusqu'aux cieux superabonde ! * Anges chantent de la nouvelle.
Il y a du charme jusqiA dans ce désordre maternel et saint.
Lorsque Marie est arrivée a l'âge de trois ans, ses parens lui apprennent qu'ils l'ont vouée à Dieu, et lui demandent si elle veut venir au temple pour s*y consacrer et y apprendre les saintes Lettres. «Père, répond-elle, j'ai bon vouloir d'apprendre, » •
Si une fois suis en ce lieu , Jamais yis ne fus si heureuse (i).
La sainte famille est au moment de s'acheminer vers le temple , lorsque trois parens éloignés et assez brusques, arrivent. Il faut les laisser parler et interroger la jeune vierge. Nous allons voir,
(\) Je ne fus pour je ri aurai êU y incorrection familière aux enfans.
dans plusieurs traits du dialogue , quelques éclairs précurseurs diAthalie :
ARBAPANTER.
Honneur, santé et bonne vie Vous doînt Dieu , parent Joachin.
JOACHIN
Très bien soyez venu , cousin.
BARBAPANTER.
Salut vous fais et révérence , Car je sais par expérience Qu'estes nostre amy et affin {allié).
JOACHIN
Très bien venu soyez, cousin.
ABIAS.
Anne , dame de grant. value , Révéremment je vous salue , De couraige franc et bcgnin.
ANNE
Très bien venu soyez , cousin.
ARBAPANTER.
£st-ce pas icy'vostre fille, Marie , que je vois si habille , Si gracieuse et si doulcete ?
JOACHIN
Ouy certes....
BARBAPANTER.
Saige , courtoise et amyable , A tous vos amy s acceptable....
(A Marie,)
Que dîctes-vous?
MARIE
Rien que tout bien (i).
(1) Rien que tout bien, de Dieu sans doute, de ses bienfaits, de ses grandeurs. Dans ces réponses si précises el déjà dignes de celle qui doit être le modèle de son sexe, le Ion et le regard de
tgo MYSTÈRES.
ABIAS.
Ayez nécessité ?
MAUE.
De rien.
ARBAPAITTER.
Que Toulez-vous ?
MAAIE.
Vivre en simplessc.
BAABAPANTER.
Et Testât mondain ?
VARIE
Je le laisse.