‹ Études sur les mystèresChapitre 6 sur 77 · ORIGINE DU DRAME FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ORIGINE DU DRAME FRANÇAIS

Jeu de Saint' Nicolas f et autres ouvraged.

Les historiens du théâtre français en fixent Tori^-

gine à l'année 1402^ époque de l'établissement à Paris des Confrères de la Passion^ Mais bien auparavant (et le$ deux chapitres suivans en ofiri- Font les preuves)^ d'autres drames avaient été représentés 9 dont la conception et l'expression même nous étonneront quelquefois.

M. YiUemain, dans son Tableau de la Littéra^ tare au rnoyen âge^ et depuis^ M. Gh. Magnin^ à la Faculté des Lettres^ prenant Y ère chrétienne pour point de départ commun de tous les arts, de toutes les idées y de toute la ci^iUsaiion européenne , ont appuyé sur des preuves nombreuses l'opinion que le^dranote moderne çst né presque stmultanémept en Europe , de la liturgie et des cérémonies qui se pratiquaient dans les églises et les couvens. Nous apprenons ^ , en effets par un chapitre de

Grégoire de Tours (De Gloria Confessorum^ cvi) que, dès Tannée §87, aux funérailles de sainte Radegonde, près de deux cents religieuses chantèrent une sorte d'églogue plaintive autour de son tombeau , et que des assistans, comme inspirés par elle, la proclamèrent (déclamantes) la sainte élue de Dieu. S. Grégoire de Toua'S, témoin, et, si je l'osais dire, acteur dans ces scènes funèbres, les a décrites avec un ton de poésie antique qu'on croirait aussi inspiré.

Plus tard nou§ voyons, entre autres cérémonies semblables , celles qui furent célébrées sur la tombe de saint Odilloa, mort abbé de Ctuny en 1 046 ; et les chants latins , dialogues dans une «spèee d'apothéose, sont un brillant prélude de nosgrfifndes représentations religieuses. Mais c'est surtout dans les mystères de la religion , et , pour ainsi dire , dans la divine crèche, que nousToyoYis naître le drame si pur, si saint d'abord, et qui, malgré ses aben^ations, s'est souvent souvenu de son origine. Nous le verrons , au ^rtir de l'église^ entrer, et rester même longtemps chez les Corhfrères de la Passion , tour k tour à Saint-Maiir, k la Trinité, aux hôtels de Flandre et d'Arras. 11 est vifai <ju'il s'y permit déjà quelques écarts, et qu'il finit par s'enrôler avec les Ertfans sans souci et avec les Clercs de la ha^oche; mais nous le relrouveronë a meilleure école. Revenons.

Aux v* et Vï* siècles, les liturgies rdbtive&auic

fêtes de Noël et des Rois étaient déjà très usitées en Orient. On y Toit figurer Tétoile des Mages. En France y les mêmes fêtes furent^ sous les rois de la seconde race , le sujet annuel de solennités dramatiques dans les églises. On peut en toir le texte et les costumer dans de ^xeax rituels cités par M . Màgnin ( i ) . E t ces cérémonies , dont nous * retrouverons, de nos jours /les traces dans une de nos provinces ^ un continuateur de Guil-^ iaume de Nangis nous apprend qu'en Tan 1878 , elles étaient encore observées par nôtre sage roi Charles V. Noua voyons dans ce chrôniquettr que le bon prince allant annuellement porter son offrande à la crèche > suivant l'exemple dee^ Mages, était précédé de trois chevaliers, ses chambellans, lesquels tenaient trois couper dorées et émail^ lées; en Ttîne était Vàt^ en^ l'autre l'encens, et et V^tktte la nayrrhe.

Nous verrons^ dans le siècle sUivatit, cette; scène pieuse développée par les^ (Confrères de la Passion. •

Il n'entre pas dans nmre plan de nous étendre sur les diurnes latins. La Sooiété deis Bibliophiles

(i) Outre l'ouvrage de M. Villemain meûtioûné plus haut, vtànàsakslaLJRei^ue des Detix Mondes, t*déçèlAb#e t854, ledig^ cours d^ou^rtare de M. Magam à la Faculté def Lettres à^ Paris , et divers journaux qui ont rendu compte de ce Cours de Littérature étrangère , relatif surtout aux Origines du théâtre en Europe.

de Paris en a fait imprimer récemment plusieurs , qui ont sans doute été représentés par des religieux, comme on peut le voir à quelques indications^ notamment à celle-ci que je lis dans une de ces pièces du xi® siècle., intitulée Mysterium B.ESURRECTIONIS : Primum procédant tres fratres . prceparati et vestiti in similitudinem trium Ma-riarum. « D'abord* s'avanceront trois religieux revêtus des costumes des trois Maries. »

Mais des drames latins , .plus anciens et plus remarquables, ce sont ceux, que Hrosvrithe, religieuse allemande d'un couvent de Gandersheim , au X* siècle , y fit représenter par ses sœurs en religion. MM. Yillemain, Saint-Marc Girardin et Magnin ayant , dans leurs leçons à la Faculté des Lettres, beaucoup parlé, m'a-t-on dit, de ces pièces qurieuses, je ne mentionnerai que celle qui m'a paru la plus hardie, et qu'il n'était guère possible d'analyser à la Sorbonne*

TJne jeune fille , nommée Marie, a été élevée dans la solitude par son oncle Abraham , pieux et vénérable ermite, Malgré les leçons de sagesse qu'elle en a reçues, arrivée à vingt ans, elle se laisse séduire , le quitte , est jetée dans le monde , dans une maison de courtisanes; et, déjà depuis quelque temps, elle y vit , livrée aux plus honteux désordres. Tel est le sujet qui , aujourd'hui , nous effaroucherait justement : notre muse comicjue est si sage! Au seul nom du lieu de la scène, elle

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pourrait bien y comme la femme suivante y dire à la bonne religieuse :

Ne concevez-vous point ce que , dès qu'on l'entend ,

Un tel mot

Wen rougisse:&-vous point?, et pouvez-vous , ma sœur. . . .

— Ma sceuTy répondrait la naïve religieuse y je ne suis pas encore quand il faut rougir. En efiët ^ jamais sujet plus scabreux n'a ëtë plus innocem* ment étalé au théâtre. Nous voyons Marie dans le lieu d'opprobre qu'on ne peut même honnêtement nommer. Uhôte vient l'enti^etenir de ses amans ^ et lui dit : (c Ce n'est pas seulement la jeunesse qui accourt sur vos traces ; un homme mûr est l|i qui veut vous rendre hommage. » Et le trafiquant misérable introduit près d'elle Tinconnu, revêtu d'un habit militaire et les yeux couverts d'un grand chapeau. Il soupire en voyant Marie , et se dit à part : a Dans quel abîme cette infortunée créature est tombée ! » Marie , de son côté, gémit en secret de sa honte, et pourtant affecte un visage riant. L'hôte sort. — La situation î . . . Prenez garde , lecteur, d'y mettre ce qui peut-être n'y est point. Une dame du monde demandait à son directeur si , en lisant un roman moral , elle avait mal fait. — « C'est à vous a me le ^ire, madame, » lui répondit, avec autant de finesse que de sens, le directeur.

Tout est relatif. Le meilleur spécifique devient

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un poison , si celui qui le prend est mal disposé : Sincerum est nisi vas..,. La Phèdre de Racine parut édifiante à Port-Royal^ et Riccoboni en juge la représentation des plus dangereuses (i). C'est que Riccohoni avait été comédien , et directeur d'un théâtre fréquenté par la meilleure corn^ pagrde^ qui nJayait pas toujours la meilleure conduite» Notre public est-il plus sage? Oui* -^ Cependant , avant de nous autoriser de l'exemple d^ notre religieuse pour traiter de semblables sujets y attendons que nos spectatrices deviennent des vestales.

Revenons à Marie. Qudle est sa stupeur^ son anéantissement 9 quand l'homme au grand obapenuy à l'habit militaire, se découvrant ^ elle re* connaît dans cet amant prétendu son vertueux guide 9 son oncle Abraham ! Ce saint homme , qui rappelle *ici le père de l'Évangile , loin d'accabler la brebis égarée^ la console, et finit par la rame* ner au bercail ; car la bonté de Dieu n'est point l'honneur du monde ,

' Cette île escarpée et sans bords , Où l'on ne peut rentrer, dès qu'on en est dehors.

C'est presque de mémoire, et sur une lecture , que je parle de cette pièce. Les amateurs de lati-nité curieuse se disputent le seul exemplaire peut->

(i) Meybrmaiion du.thfâire, p. ^5i^,

être qui soit en France des drames de Hroswithe^ imprimés en Allemagne. M. Magnin nous en a fait connaître deux ou trois , et il doit bientôt publier le texte entier de ce théâtre^ avec la tra* duction en regard. Rien ne sera plus int^essant (i).

Hroswithe^ qui souvent imite Térencei semble lui avoir emprunt^ le cadre de ce drame, que cependant une teinte religieuse rapproche de ces pieuses allégories si fréquentes dans l'Écriture^ et que notre civilisation doit trouver bien naïvea.

M. Raynouard a fait imprimer une autre pièc^ du xi'' siècle, et tout allégorique; ce sont les Fierges sages et les Vierges folles. Elles ont été visiter le tombeau du Christ* L'ange Gabriel leur annonce sa prochaine résurrection. Heureuses celles qui , pendaiit la veillée, n'auront pas laissé éteindre leur lumière (le flambeau de la foi sans doute) ! Les vierges folles, à qui ce malheur est arrivé, demandent de l'huile aux vierges sages ,1 qui ne peuvent leur en donner, lie Seigneur ap*> paraît; les infortunées l'implorent en vain; leurs

(1} Déjà M, Magnin afitit sar Hwswithe une notice où il tradait eo partie Pargament dans lequel l'illustre religieuse nou» dévoile ainsi ses pures intentions dans la composition de ses drames : m Je me suis efibreée (dit*elle avec nne modestie pleine « de grâce), juxia meijacultatem ingenioUy de célébrer les vie* c toires de la chasteté , particulièrement celles de ces victoires « où Ton voit triompher la faiblesse des femmes, et où la bruta-< ■ Uté virile eA confoodae. »

lampes sont éteintes ^ et il ne peut leur dîre^ domme à Marie-Madeleine : « Votre foi vous a sauvée : Tua iefides sahamfecit; » car la foi est le prix des bonnes œuvres , exorium est lumen redis; et rien dans les lampes de ces âibes sèches^ aridarum! Dieu les abandonne aux démons , qui les entraînent dans Tablme. %

Telle est l'analyse abr^ée de ce petit drame , ou plutôt de ce dialogue^ qui s'éloigne tm peu du texte de l'Écriture , et se rapproche (si je puis me permettre ce rapprochement) du bel opéra de la F'estale, chçz qui le feu sacré s'éteint aussi , comme la vertu chez Didon^ extinctus pudor^ suivant l'expression de Virgile, Mn. ^ iv, 5^5.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce dialogue 9 c'est qu'il est écrit tour à tour en latin et en provençal. Il a probablement été récité dans un couvent 9 par des prêtres et des laïques^ ce qui semble expliquer l'amalgame bizarre de cette poésie, qu'on nommait /amVz onfatcita, sans doute parce qu'une pièce soKde, d'iJbord tout en latin, se trouvait ensuite ^me de jargon Vulgaire apporté du dehors , et souvent de mauvaises plaisanteries. Telle est, je crois, l'étymologîe du raotfarcia^ que Du Gange n'a pas comprise.

Gt^ farces étaient très communes à l'époque où les langues nouvelles s'eflTorçaient d'envahir les domaines de la langue mère, qui, réfugiée dans le cloître et l'église, après avoir laissé prendro

un pied chez elle à ses filles émandpées , finit , mais après une lutte très longue y par leur aban^ donner à peu près le drame.

De ce moment date l'origine du théâtre français; mais quels en sont les premiers fondemens? C'est ce qu'il sera intéressant de décou-^ vrir.

Nous ne pouvons compter le dialogue des F'ièrges sages et des Vierges folles y écrit en.la^ tin y et par momens eu langue d'ocy mais le drame de Sainte-Càtherine y ' représenté en Angleterre , suivant Math. Paris ^ dans les premières années du xii* siècle, et que malheureusement t>n n'a pu découvrir encore y était-il en langue à^oil, c'est-' à-dire en français? L'abbé de La Rue et M. de Chateaubriand le croient. Malgré ces deux grandes autorités ^ et quoique l'auteur fût originaire de France^ le peu que nous en savons , et ce que dit du Boulay de la représentation de cet ouvrage ( i )y me ferait penser plutôt qu'il était en latin. Le français n'était pas tellement vulgaire encore , que le latin ne fuit plus généralement entendu. Bien moins d'un siècle auparavant, Âbeilard, dans une de ses lettres à Héloise, lui dit, en parlant des vers qu'il avait faits pour elle, qu'ils sont popu-> laires et chantés dans beaucoup de pays (2).

(i) Fer discipalos reprœsentavit,,.» consuetudine magistrat rum et scholarum. HUt. Universit., t. I, p. 226.

(2] In multis frequentantur et decantantur ref^ionibus.

Je sais que quelcpies critiques ont pensé que ces vers étaiatit français. On peut opposer à teur opinion ce passage d'une lettre d'Héloise^ traduit et cité par M. Villemain : a La plupart des vers (c que tu as laissés, écrivait-^Ue à son illustre u époux, furent des chants d'amouj* en mètre ou (c en rhjthme. Ces vers, par la douceur, hélas I (c trop grande de l'expression et du chant , met- « taient ton nom dans toutes les bouches, et en «f même temps le nom d'Héloïse. Toutes les places, u toutes les maisons retentissaient de moi (i)« »

Les mots Fnetro et rhjrthmo, joints à ceux de la lettre d'Abeilaixi , dont on n'a d'ailleurs aucun éerit français y nous font croire que ces vers étaient latins. Or, s'ils étaient chantés sur lep places et dans cluique maison, au milieu de la France, te latin y était donc encore vulgaire , et il ^ difficile de croire que, même soixante-dix ans plus tard, on eût déjà représenté dans un c(^ége, en Angleterre, un mystère français.

Si, du xu* siècle, nous passons à la première moitié du xiii% nous ne trouvons encore, du moins à. notre connaissance, que des mystères latins. Rien là qui nous peigne les mœui^ du temps où. ils ont été écrits ; car ils l'ont été par

(i) Plereique amatorio métro velrhythmo composita religuisti carmina; quce pro nimiâ suavitate tàm eUciaminis, quàm can-- (ûSf tuum in ore omnium nomen ttnebant,,,. Me plaUœ amnesy. ^e domus singulœ resonabant.

MY^T^KBB. 1 1

das religieux qui d'ordinaire suiyaieiit avec une fidélité scrupuleuse le texte de l'Écriture, Mais ^aii4 le drame passera dans le siècle et dans des mains laïques ^ il en conservera les couleurs et l'empreinte. Ce ne seront pas les mœurs juives que nous y errons aux noceade Cana , par exemple^ ou dan^ le boudoir de Madeleine , mais les mœurs de nos p^es; et cet. anachronisme aura bien son intérêt.

Ajoutons que ce sera leur langage > non d'ap^ parât ^ mais de tous les jours , que nous enten-drons pour ainsi dire à trai^er^ la distance des siècles j comme, le dit M» Yillemain*

Le drame en langue vulgaire est^ de tous les genres de littérature > k peu près le seul qui nous &sse entrer intimement dans les moeurs d'une époque. Mais pour le trouver ce drame > noua faudra-t^il aller , comme on le croyait ^ jusqu'au XV* siècle? Non, heureusement! Des découvertes nouvelles^ inespérées, nous ont misa même de signaler une grs^nde lacune dans notre histoire littéraire (il). Ce serait à mes maîtres, surtout au peintre habile du Tableau de la Littérature au moyen âge, à la remplir cette lacune. Pourquoi n'a-t-il pu que la soupçonner !

Quand M. Yill^uain terminait, il y a six ans,.

(i) Je l'avais indiquée daDs ma lettre sur les Mystères. {Ar^ chi'ves du Nord, i" août 1839.)

IIÀ MYSTÈRES.

son vaste et beau travail , on voit avec quelle ardeur , recherchant , dans les siècles antérieur&au xv**^ ce drame en langue vulgaire , il s'est toui^n^ mais vainement , vers la Provence, d^où parliretit les premiers accens de notre poésie. L'illustre professeur a trouvé dans les chants des troubadours tout ce que Tart peut avoir de hardi , d'harmonieux , de vify tout, hors le drame. Sans tenir compte des assertions de Nostradamus , souvent aussi conjecturales que les almanachs de son frère, M. Raynouard lui-même (et l'on conçoit avec quel regret il nous l'a déclaré ) , M. Baynouard n'a découvert chez les troubadours aucun monu^ ment de littérature dramatique.

Mais il en existe plus d'un chez les^ trouvères du nord; et personne ne les eût mieux mis en lumière que M. Y illemain , lui qui , après avoir si brillamment analysé l'esprit des troubadours, et cette littérature méridionale, parente de la nôtre y a ainsi caractérisé les œuvres poétiques du nord, si poésie il y a ^ ce qu'on nous conteste , et ce que nous examinerons. Mais écoutons M. y illemain :

« Une sorte de vivacité moqueuse , de raillerie (c satirique, anime aussi la langue des trouvères ^ i( mais au lieu d'éclater par des images brillantes (( et lyriques , d'avoir quelque chose de musical , (c comme les voix du midi , l'esprit des trouvères (( est prosaïque et narquois ; c'est un conte , au.

MYSTERES. l3

<i lieu d'une ode. Ici , je crois voir un chevalier a troubadour qai , du haut de son coursier, chante « des vers de guerre ou d'amour; là, un bour* « geois malin qui , dans les rues étroites de la « cité y devise avec son compère , se moque , se li raille des choses dont il a peur. Dans l'œuvre « des trouvères , il n'y a de poésie qu'un certain a mètre, une versification fort grossière; point « d'harmonie ,. peu d'images. Leurs vers sont des « lignes de convention, tandis que dans la poésie « des troubadours les vers sont des parties de (c musique. Dans les tromfères^ la finesse naïve du « récit tient la place du talent poétique. »

Eh bien ! de ces qualités même que l'habile critique nous reconnaît, de cette finesse naîi^e ^ de cet esprit narquois et malignement observateur , à la comédie de mœurs et à la tragédie nationale , le chemin est sans doute encore éloigné.... Pour l'abréger, entrons (avec la permission de MM. les conservateurs de la Bibliothèque Royale ) dans une de ces vastes salles consacrées aux manuscrits , et nous allons voir , au milieu de ces catacombes de nos plus vieilles gloires, dont on a commencé à secouer la poudre , nous allons voir, fonds La Vall.y /i® 8 1 , un fort et grand in-8^, en peau vélin, dans lequel se trouve, parmi des chansons et plusieurs pièces de vers composées par des trouvères du nord , une tragédie ou comédie, comme on voudra l'appeler , un drame.

l4 MTSTÈRES.

dans racception la plus étendue de ce mot. Il est intitulé : Li tus de S* Nicholai ( le jeu , ou drame de saint Nicolas ) ^ et le nom de Jehans Bodiaus se Ht à la fin. Ce Jean Bodiaus^ ou Bgmdel, était d'Ârras. 11 a bien évidemment coiïipo^ cette pièce Ters 1 360 , aplrès la première croisade de Saint^Xouis, dont sa santé ne lui permit pas de faire përtie. C'est ce qu'il nou^ apprend dans soh Congié (adieux) à la ville d'Arras, eispècé d'épîf rè qui se trouve danà le même voluttie. En ^oicî quelques tiers adressés par Tauteur à uïi guerrier qui partait pour la Terre-Sainte :

S^mon , cîl Diex {ce. Dieu} eji qui tu crois (i)^ ,

Il te lest bien {te laisse bien) porter ta crois

Où je ne puis porter la niiue (/a miennei) ; .

Hemés sui (Je suis relégué) dedenz la banliue (la banlieue).

Pa jen ont de tnoi ferme trîve (une treize sûre) ,

Mes se Die^t fut (nmis si Dieu eût été) assés eottols ,

Tant m'éust Tiaos preste s'aiue j

( // m'eût si bien prûé son aide) ,

Qu'en la terre qui jà fîi siue (sienne) y.

Eusse fet un serv^ntoîs.

L'auteur regrette de n'avoir pu s'inspirer sur la Terre -Sainte, et y composer le plus humble

(i) Dans un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal , qui me parait plusaacieu^ au. Heu de Sjrmon, }Q lis Robert C'est pré>ôifiéBoie&t le boh^ du jeune souverain jie l'Artois, qui, comme nous le verrons, périt si malheureusement dans cette expédition, sujet, selon moi, du drame de Bodel.

MTSTÈRSS. 1 5

chant; mais nous n'y avons pas perdu : au lieu d'un servantoisy il a fait une tragédie dans la-^ quelle il nous transporte, en imagination, sur ces lieux où il n'a pu se rendre en réalité. C'est là se dédommager en poète , et par là notre Arlé* sien s'est assuré la gloire d'avoir élevé le premier monument dramatique dont puisse s'hon<»:^r la littéra ture firançaise (i ) .

Il est bien étonnant que Legrand d'Aussy ait parlé du Jeu de Sainf^Nicoloâ dans ses Fabliaua: ou Contes (t. II, p. ]B5 et 226) eomme d'une production très langue, encore plus ennuyeuse,, et dun genre absurde. Si cfe laborieux explorateur s'était arrêté davantage sur tous lés manusmt» qu'il voulait nous faire connaître , il eût proba-^ blement remarqué d'abord le but du Jeu de Saint' Nicolas j bien dramatiquement exposé dès la fin de la première scène ; il eût ensuite aperçu dans quelles circonstances mémorables, dans quel esprit religieux cet ouvrage a été composé, et il n'eût point détourné si long-temps notre attention d'un aussi curieux monument.

Le style en est souvent <^scur sans doute, ^i;

(i) Noos TOjwB par ce mènie Congié^k k yille d'Anes, qw J. Bodel, qui paraît j avoir exercé près de Pantorité municipale un modeste emploi , ne put le conserver, et se vit reléguer, on ne sait où , dans la banlieue ; de sorte que cet homme,' justement qualifié trouvère (inventeur ou trouveur), put se voir, comme un de ses confrères les plus illustres, exposé au cruel sarcasme d'avoir /rout^ei'tout, excepté un logi^.

j'avoue que malgré l'attrait irrésistible qui ^ dès mon entrée dans l'étude des manuscrits, me porta vers ce drame né dans nos provinces , je me vis arrêté à plus d'un passage que mon ami M. Louis Boca y de l'École des Chartes , voulut bien m'aider à déchiffrer. J'eus enfin la satisfaction de voir dans son entier sortir du milieu du xiii* siècle^ et de ce qu'on appelle les ténèbres du Nord, non une églogue, ou une pastorale, comme le J^u du Berger et de la Bergère ^ dont nous parlerons; non un simple dialogue, ou duo, comm^ celui du Croisé et du non Croisé; non enfin une pièce mêlée de récits , comme le Lai de Courtois, qui évidemment n'a pu être représenté ; non , mais, je le répète, un drame véritable, dans la plus haute acception de ce mot, avec l'indication du jour où la représentation en a eu lieu ; c'est ce qu'on peut voir dans ces deux vers du prologue :

Signour, che trouvons en la vie

Del saint dont anuit (aujourcthui) est la veille.

y acteur, ou l'auteur, après avoir raconté le miracle de saint Nicolas (évêque de Myre en Lycie, dans le iv"* siècle), termine ainsi son prologue :

Car canques {toutes les choses) vous nous verres faire , Sera essamples , sans douter, Del miracle représenter,

V Ensi oon je devisé l'ai....

Or nous faites pais , si l'orrés.

«Car ce que^vous nous verrez faire sera la « représentation exacte du miracle que je viens i< de vous exposer (ou dont je viens de deviser (f avec vous). Faites silence^ et vous l'entendrez. »

Quel sujet l'auteur a-t-il choisi pour son public? Le miracle d'un saint ^ honoré, non seulement dans rOrient pour le souvenir de ses bienfaits, mais aussi dans nos provinces du nord, où de nombreuses églises s'étaient élevées sous son invo^ cation. Et où se passe ce miracle? En Afrique, dans le oyurs d'une de nos croisades , au milieu du massacre des Chrétiens, car déjà notre sang coulait en Afrique. Voilà de la tragédie nationale. Qaand celle-ci parut , elle était toute de circonstance , ce que l'on n'a pas vu. Si Ton eût remarqué la date qui s'y trouvé écrite à chaque page , non pas en chiffi*es , mais dans les fsiits , cet opuscule qui jette tant de clarté sur notre histoire serait dès long-temps mieux connu (i).

Quelques honunes instruits qui d'abord s'étaient étonnés de mes conjectures, publiées dates un journal , ont fini par les adopter ; et je les soumets aux lecteurs.

(i) Combien ce drame ofire plus d'intérêt, quand on a présens les détails relatifs à notre défaite de Mansoura ! ( Histoire des Croisades y Liv. XY.) La constance et la résignation de nos p^res y sont en tout conformes au drame.

1 8 HTsrisRtfs.

La première chose à remajrquér, c'eàt le sujets dont L^rand d'Aussy ne d'est pas occupé. Quel est le but du miracle de saint Nicolas? Peut-^tre de secourir les Chrétiens^ et de les arracher à la mort? —Point. Tous doivent périr^ et leur généreux sacrifice n'est qu'un acoêssbire du sujet. Quel en est donc le principal ^ et quel objet à pu intéresser davantage noà pères? — Quel? La conversion d'un roi d'Afrique. Cela nou^ semble étrange : mais pour entrer dans l'intérêt d'un pareil fait ^ ra{^elons-notts que le but 4e la nouvelle croisade qui se {N:*^^rait était aussi la conversion d'un roi d'Afrique. Comment n'avoir pas été frappé de ce rapprochement qui tious donne la clé de l'ouvrage I

Nous lisons dans ÏEs^ai sur les Moeurs de Ydltaire : Suint^LoAis espérait^ dis'ent tous les his*toriens^ je he sais sur quel fondement ^ convertir le roi de Tùtds. — Nous verrons que ce n'était pas seulement Saint-Louis ^ mais tout un peuple qui s'intéressait à cette conversion ^ pour Vessaucernent de la foi crestienne,

L'indifiérehice a peine à ccmoevoir ces teinps de propagande > où ^ à la voix d'un prêtre > on Initiait et chaumière et château ^ non sans reaprèt pour^ tant (témoin ce bon Joinville); mais enfin Dieu le veut! (Dtex el volt!) A ce cri, hommes , femmes 9 enfans^ l'Europe tout entière , et le Français surtout^ riant, priant > gaùdriolânt^ se

précipitait sur VfLèië, sti* FAfi^Jcjue, ^ôtir convertir les infidèles^ et s^én cïîvertîr à ïa fois ,

lorsque souvent enân, sur un sol dévorant, ces masses de bandits et d'étincelans chevaliers tombaient, mais ne pâKaaatiént pas. Tel fut l'esprit des premières croisades , qui , bien que s'afTaiblissant , était loin rfêtre ééeifnt ; nou^ tri klldùs toit nû reflet.

Le roi d' Afrique (i! h'éàt paà alitremétït désigtaé par Fattteùr) ouVré ïa sèètté avec ^n confident, (jualifîé Sénéchal. On vient leur apprendre ^ù'iAi'é armée de Chrétiens a! pris po^sesàioif dû pays. A cette nouvelle, îé Roi entre cïans uùe agitation, une colère très risible (i). Il s'adresse a une idole nomniée Térvd^ati, et, par une superstition commune cirez les peuples bafbsfreé, il ptèit à soto Keu ses pi^tiPptes fassions, et se flatté' de le fléchît en le fiiériaçanl! et ètf f rftjui^iaht afin^î :

A ! fiex à putain , Tervagan , Avës-vous bien souffert tel œuvre !

Com je plafng l'or dont je vous cuevre Ghe lait visage et che laît cors' !

(i) Cette agitation, rinexprimable effroi des musulmans, à mesure que les Chrétiens approchaient de Afan^oiiM, Pappel lait, au nom du Coran, par Péihi^ Fàkreddm , àiix ^^ands, aux petits, à leurs armes, à leur argent, tels sont les faits rapportés par on auteur arabe que M. MicbSaft^ )nge ici très' digne de foi. 2¥otre scène , (]ui va confirmer ces faits, est j^lus chargée : c'est un Français qui peint le chef des ennemis, et, par les discours qu'il lui prêté , jette lé ridicule jusque svit lè^^ Dtéi^.

Certes , s'or ne m'aprent messors Les Grestîens tous à confondre , Je vous ferai ardoir et fondre y Et départir entre me gent , Car TOUS avés passé argent , Si estes du plus fin or d'Arrabe.

<( Âh! fils de ....^ Tervagan^ avez-vous bien soufw fert telle œuvre? Comme je regrette l'or dont je « couvre ce laid visage et ce laid corps! Certes^ si c( mon or ne m'apprend à confondre les Ghrëtiens^ « je vous ferai brûler et fondre , et partager entre H mes gens ; car vous avez plus de prix que Farte gent^ vous êtes du plus fin or d'Arabe. »

Le sénéchal^ moins fou que son maître^ lui conseille de changer de ton. Le Roi, passant des menacés aux prières , promet à Teryagan d'ac- (»*oltre ses joues de deux marcs d'or, s'il consent à l'éclairer sur l'avenir. L'idole qui se trouve là, comme la statue du Festin de Pierre (car c'est le même genre de merveilleux), répond aussi , mais par un double signe : elle rit et pleure. Le Roi ^ stupéfait, s^écrie :

Senescal , que vous est ayis ?

Teryagan a plouré et ris :

Ghj a moult grant sénéfianche.

(c Cela cache un grand sens. »

Le sénéchal, qui, comme Sganarelle, conruzît son don Juan par cœur^ et qui a le don de devî—

MYSTÈRES. ai

ner, à ce qu'il paraît^ consent à interpréter le rire et les pleurs de l'idole , mais à condition que son maîlre ne se fâchera point de la vérité, et lui donnera la garantie de se porter l'ongle aux dents, espèce de serment encore usité dans nos provinces du nord, mais dont nous ignorons l'origine. Voici ce passage :

Sire 9 bien vous croi seur leis dîex > Mais assés. vous querroîç miex Se vous l'ongle hurtiés au dent.

(( Sire , sur les dieux je tous crois, mais je tous ((Croirais encore mieux si tous portiez l'ongle (( aux dents. »

Le sénéchal, après s'être assuré du Roi par cette étrange précaution , lui dit : « Les'ris de Tenragan signifient que les Chrétiens seront Taincus par vous; et ses pleurs, que tous, roi d'Afrique, abandonnerez Tervàgan pour le Dieu des Chrétiens. » Le Roi est furieux de cette seconde interprétation , qui est une préparation du dénouement y mais encore Toilée , et dans les conditions de l'art. Cette scène les réunit toutes : c'est une exposition en action et en situation ; les réponses de l'idole et les jeux muets qu'elles amènent rappellent la scène la plus dramatique du Festin de Pierre. Ajoutons que , plus le Roi infidèle se montre endiablé contre les Chrétiens ,, plus le dénouement plaira aux spectateurs*

Uqi 8{)pel e^ faif, h tpus 1(S$ 4&*i|cains , dçnt les chefs yi^npjeii^t e^ étalai?^ lews richesses jufar ^fji Rpi de Je défendre x^ntre ses ennemis , ejt sffptpat en ^/e jreçoqu^andant à JlVIahomet. D'autre par^; J/es Çhrétiep^^ qw ^ sqiit laissé^ entourer p^ jl^ multitude d^s barbares 9 sbnjt au moment d'être tous massacrés. .Cette situation^ qui rappelait aux spectateurs le désastre récent de Mansoura^ où tant de Français^ parmi lesquels un jeune chevalier, le comte Robert d'Artoîs^ frère de Saint-Louis , avaient péri victimes d'un aveugle CQurage et d'une imprudence semblable, cette çiiu^tion douloiu-eia^e n'aurait rien que de pénible pour les spectateurs de nos jours; mais nos piàres en jugieaient aujtrement , et l'autemr est entré §ublim0ipent dans leurs idé/es : un jeiuie goerrîer, Op^Vive^en[f.e;nt reçii chevalier, adressa ? Pieu, en vprs ^j*oiique$ , jme prière pu se trouvent ces y^r^ :

Segn^ur, sç je sui jones {jeune) , ne m'aies en despit {en

mépris) ; On a véu sonvent ^nt cuer en cors petit.

Le Ciid , quatre cents ans plus tard , dit :

Jç ^i:ps jjeune , il est vrai , mais aux âmes bien nées Jol valeur n'attend pas le nombre des années.

Cepepidant, les Ghrétieps n'ont plus aucun es—

poir d'éch^içier à 1^ mort, ^pr^qu'up £|ii^ (i) lem- vient a^nnowai* la nouy^Ue , pow CWx ia plus bçnremQ ; ce p'p^t point une yiatQir^ teri^»^» m^is i|n^ paUae fiu haqt d^s çie^x. I^ m^^sgg^ cëj^te la )§iu* promet dçin^ ui^ discomrç^i qfi'il termine mi^ •

Par Dieu , serés tout détrenchië ; Mais le haute couronne ares.

Je m'en vois à Bleu! Demourés.

« Jç VOUS prQi^çt^^ ai| npm dç Pieu , q^ç va»» « serez tou^ taillés e^^ pièces ; mais voiis poa«é^ « der^z la ï;i^^^ cQurapne. 4^ retawne à Dieu.

(i) <c Tout à cpnp 9 (dit l'histoBiea des Croisades en pai:laût de

nos gei^s çufpri» à Itf aiiso^ra , ixx^ ^^ ^Uaiept P^nf) «* oft ^fi^rsoit

<t da CQté dç l'Asçhmoam un nv^a^e de poussière; on en^tendle

« son des trompettes et des clairons mêle aux hennissemens

n des chevaux et aux cris de guerre : c'était l'armée chrétienne

<i qui s'avapçait, Sb^ipt'LpujS;, i^xarc^ant k ^ têt^ de 1^ ç^valeri^j

« s'arrêta sur une hauteur pu tous les regards se portèrent vçr^

« lui. Les chevaliers, qui ne pouvaient plus résister aux Sarra*

« sins , crurent voir l'ange des combats qui venait à leur se-

«çpurs.... (.puis por^i^ 9ur ^ t^teun casque dorérU levait

ff dans sa main une épée d'Alleinagne ; ses arme^ étaleiit rçf-

« plendissantes ; safière contenance animait tous ses guerriers;

n enfin, dit le naïf sénéchal (de Joinville).... Je vous promets

« que oncques pl^tg^ bel. homfn^ arme ne vis» » iV^ais le^ jours 4a

comte d'Artois et de ses chevaliers étaient co^np^és. Saint-Lquis

ne fat là, comme Ponge des combat, qu^ pour aisai^ter ai^x

derniers momens d^ siens ; caf il né put riei;i, pi^s ^ê^e mpu-

rir, malgré des prodiges de valeur, admirés de se^ çni^enpis

même.

24 HTSTÈRES.

« Demeurez. » C'est ce qu'ils font : tous demeu-^ reiit au p^ste qui leur est assigné, et ils y succombent , sans proférer une parole , tandis que leurs ennemis , ayant de les égorger , Tocîfèrçnt l'injure, et les menaces. « Ferés (frappez), ferés (( tout de commun ! » s'écrie un des barbares ; et l'auteur indique ainsi , en lettres rouges , cette grande immolation : ce Or tuent li Sarrasin tous^ « les Grestiens ( i). » Oui tous; et à leur tête, et distingué des autres par son courage et sa prière, ce jeune guerrier qui demandait à Dieu de ne pas dédaigner son âge et le sacrifice de sa vie.

Me trompé-je dans mes conjectures , quand je crois reconnaître là le comte Robert, qui passé en Ègipte, en Vapçril de ses cuis y dit la Prosopopée des comtes d'ÂrtJiois (2) , et reçu peu auparavant chevalier par son frère (5), désiroit^ si com il afermoit, que ilpeust finer sa vie par martire, pour Vessaucement de lafoy crestienne?(J^ N'estil pas d'ailleurs naturel que le poète artésien ait voulu porter sur le jeune souverain de l'Artois l'intérêtdes spectateurs? Mais pourquoi, dira-t-on, s'être contenté de le désigner par ces mots : Uns

(i) Voir tous les détails de cet horrible massacre, t. IV, p. q85, de VHist, des Crois, (^) Archives du Nord, t IV, p. 65.

(3) Voir l'édit. de JoinVille, in-fol., de l'Impriiuerie royale ,, p. 174 et 299.

(4) Idem.

crestiens nou(fiaus chevaliers ? et pourquoi n'avoir pas développé davantage ce rôle ? Nous répondrons que le poète ne le pouvait guère. S'il lui eût été loisible de suivre l'histoire /il nous eût montré sans douté le jeune prince , à qui son frère y à qui son roi vient de défendre de s'engager dans Mansoura^ où l'attendait une mort cruelle, cachée sous un^ piège; il nous l'eût montré, dis -je, frémissant de cet ordre , et répondant au grand maître des Templiers , qui voulut , mais en vain , lui opposer son expérience :

SegpDeur (jenior) , se je sxii jones , ne m'aies en despît , etc.

Mais c'était trop en dire et trop s'avancer, avec son héros , per ignés suppositos cineri....; c'était enfin trop rappeler la cause du désastre de Mansoura. Le poète, pour nous intéresser à la mémoire du prince , n'a dû montrer que sa piété , son âge et sa mort généreuse, que partagèrent tous^ les Artésiens et les Français qui l'accompagnaient. Le plaisir que des Chrétiens ont pu prendre à la reproduction de ce massacre de tous les leurs nous explique comment les chants nombreux composés sur notre défaite de Roncevaux ont été chez nous tellement populaires, que longtemps nos guerriers, en marchant au combat^ répétaient ces hymnes de la mort, comme des chants de victoire. Cette mort pour eux était loin

36 ' MTSTiftES.

d'être tr|3tp • aw*si l'atttewr dw ^sm^ va-rHi psi^ser ^u tQp 1^ p|u^ g^i , d» ^Uieu dp SPèq^s qui seraient loglibres* pow* |iqu$ (i).

j^es chefs africains , fatigua dp cafp^ge ^ aper- GQiyent iqi Tieii:i: Cibrétien pn prière» devant une in^e d(3 9atipt Nicolas. Un d'euv , le prince d'Qroa-

nw, dit à d'w^îrp^ Ph^fe ^

Yesclii I ^ant vilain kenu S'aoure I Mahoipmet cornu.

Ochirrons le , ou prenderons vif?

c( Voici un grand vilain à tête blanche, qui adore tf im Mahomet cornu (allusion à la mitre, de (V scUnt Nicolas). Le tuerons-nous , ou le pren- (( drons-iious yif ? »

Us le font pri^onni^y et le condui^^nl $in fini » qui lui demanda quelle çQufîangç il ^ ds^n^ ce moreeau de bois devant lequel il était en prière • -r> Sire, r^ond le prud'homme, celfi çst fait à la ressemblance de saint Nicolas, que j'honore et que j'aime , car il protège tout ce qui lui est confié, t—

(l) La gaîté c^actéristique des Français se retrouve ai; pii)iea des plus grands dangers qu'ils coururent alors. Six chevaliers , retranchés sur un pont, entourés d'ennemis qui Yociféraient déjà leurs chants de mort , riaient encore sous le glaive; et l'un d'eux , le comte dç Soissons, comme s'il eût été sûr de s'en tirer, disait à Joinville (car Joinville était là) : Sénéchal, laissons crier et braire ceste canaille , et y par la greffe-Dieu, parlerons encore, vous et moi, de ceste journée, en chambrée devant les dames.

fjk biçp ! je liji cppfi^ 1» gar4e jie mqu %vimr, t% je te ferai larder^ s'il ne ]^e fiQt^rifi^ ^^.

^pjph 9Y^ir ^i^i parjé , ]^ ftpî Mt m^pf^ mnt IJicftJi^s 9ur sj^ coffr^, ^f )(^ ^ie^laf^ m pf'mm^

e^l^yer s^d txéfpr^ }» fa^e. Le$ ;?p|eur^^ qui xm s&nt p9^ g^ns à ^e faire rëpfétar un^ $^i]al>}aUie inyijt^tiop^ arfijfè^^, fit mU^P^^ k trémr. Le ]^i fixrfeujç prdp^p^ q\xft le TÎ^il}^r(jl «oit im h ^orJL ; ifffii^ ^n;c Te^poir q^ie lui 4fifme le cppdamné de Ij^i faipe retr/^ver ^qi) qt, il lui acjooirde ma

Pendant que le ferrent ^iryiteMr 4^ ^fiilH; If î.-r cpW ^$t e^ prièxe^ et y pa§§e la tmi^, un §eçfm^jc^ieaÇf qui finjapnce d}i yîn> en fa^t ^iu;^i

Sans nul mors de pourri ne d'aigre , Seur lie court et sec et maigre , Cler con larme de péchéour, Groupant seur langue à lécfaéour ; Autre gent n'en doivent goùster.

a San$a)içi^ l^ify^isgoi^t.etdQU)!^ jil cpurt»ur a la lie ç^c et pur, clair qomuie Ip s hrm^ d'uu « pécl^eur^ et s'^rr/ête au palaU diji gowsaet : il faul; w l'être pour ep goû.ter. n

Il y a là de la poésie ep des e^itpressipna iptraduir sibles. Mais ce nectar faineux, qu'on pourrait croire un Lacryma-Chnsti , est tout purement du

a8 ' MYSTÈRES.

vin tl'Atuterre ^ qui , d'ailleurs ^ était alors en renom. Venons au miracle.

Les voleurs du trésor/ qui jouaient aux dés dans un cabaret, alléchés par l'odeur du vin qu'ils entendent vanter, s'enivrent et s'endorment, comme le feraient d'honnêtes gens. Saint Nicolas leur apparaît , et leur ordonne de reporter le trésor où ils l'ont pris ; ce que , dans leur épouvante , ils exécutent. Le Roi , en retrouvant son or, reste si étonné du pouvoir de saint Nicolas que , non content de faire grâce au vieillard, il se convertit, comme l'avait préyu Tervagan , et contraint ses premiers sujets à faire comme lui.

Le caractère extrême de ce bonhomme de roi est plein de vérité. Lui qui traitait si mal le Dieu des Chrétiens , il ne veut plus maintenant entendre parler de ses dieux. Il n'est pas éloigné de s'écrier^ comme Orgon :

J'en aurai désormais une horreur effirojable , Et m'en vais devenir pour eux pire c[u'un diable.

Il va plus loin : il parle avec dégoût de Mahomet, et traite Tervagan depautonnier (vaurien); et le sénéchal renchérit sur les injures du maître, sans doute à la grande satisfaction du public. On voulait des conversions à tout prix , volontaires on forcées; nous en allons voir des. deux genres.

MTsrèRES. ag

Deux chefs de ranxiëe parlent ainsi au Roi :

Rois , puisque, convertis ies (tu es) , Nous qui de toi tenons nos fiefs , Aussi nous convertirons nous.

Li ROIS. (Le Roi.) Segneur, metés-vous à genous ; Si con je fai , faites tous troi.

— Jou Totroi bien. — Et jou l'otroi , Que tous soions bon Grcstien ,

Saint Nîcolai obedien (obéissans à saint Nicolas) , Car moût sont grandes ses bontés.

En voici un pourtant, V amiral de V Arbres- Sec (i), qui refuse de plier et de s'agenouiller devant saint Nicolas. Le Roi ordonne à ses gens de l'y fore*, et le dialogue suivant s'établit :

Metés-le à terre par effors.

— Or çbà , segnenr, il est moût fors (très/oH) ; Il le nous convenra sourprendre.

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