‹ Études sur les mystèresChapitre 75 sur 77 · LE CURÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ

Benedicite !

Qui le croirait ! ce mot et cette parodie d'un ministère saint sont du même Andrieu de laVigne à qui nous devons le mystère de Saint Martin ! Et l'auteur lui-même nous apprend que cette farce fut jouée devant ce même public qui ce venoit .de chanter un salut, moult dévostement, affin que le beau temps vlntl »

Une autre pièce, encore d'Ândrieu de la Vigne, est intitulée : Moralité deV Aifeugle et le Boiteux.

• •«- . FARCES ET SOTIES. AOl * ♦

Elle rappelle la fable de FJbtian^ si^bieti résumé^p^ ^ dans ce vers : . ' *

Je marcherai pqyr vous^ vous j verrez pour moi.

Seulement^ dans la moralité , les dfcux maU heureux qui ^ pour mieux exploiter la pitié publique , ont mis en commun leurs misères , y tont fort attachés y lorsqu'ils apprennent que le corps d'un saint y qui va passer^ peut opérer stkr eu^ un miracle et les guérir. C'est la justement Me qu'ils craignent le plus^ et ce qui pourtant leur arrive. Le saint, sans même se montrer, leur enlève rardicalement tous leurs maux, c'est-à-dire leur gagne-pain : et les voilà qui se lamentent ! Avec une petite pointe d'impiété, on eût fait de cela jadis z^jo^i conte; mais nous ne voyons pas où est la moralité, et nous mettons la pièce dans le chapitre des Farces y quoique beaucoup plus sage et plus ingénieuse que les farces qui la suivirent (i).

Ce qui les caraalérise^ c'est une licence effrayante, mêlée à quelques souvenirs de religion. Ainsi, dans la Farce du Savetier, deux hommes du peuple changent de fenuni^, et dans ce troc immoral qui se fait au cabaret , de l'aveu des deux femmes , l'une d'elles , nommée Froserpine ,

(i) Plusieurs de. ces farœs et moralités dont nous parlons, ont été publiées par M. Francisque Michel, à un très petit nombre d'exemplaires. (Paris, Techéner et SilTestre.)

4oa FARCES irr soties.

-n'oublie pas d'aller à la messe, et son premier mari lui dit, quand elle Tient au cabaret :

' . Yielle qui porta la lanterne

Quand sainct Pierre renia Dieu , Me viens-tu maiildire en ce lieul

On pourrait , sous quelque rapport et avec un léger changement , appliquer à ce siècle déchu ce que dit de Byron un de nos grands poètes :

*€'est un ange tombé qui se sourient des cicux (i).

Tombé par je ne sais quelle ivresse , ce siècle pourtant fut un de nos pères; et, comme Cham, nous ne dévoilons sa honte et ses difformités que pour signaler les causes de sa chute. Quant aux suites , nous les voyons dans les obscénités et dans le détestable goût qui, dès la fin du xv« siècle, viennent de toutes parts inonder le théâtre, et qui ne s'arrêteront qu'au grand Corneille.

Cette langue même, celte romane-française qui , dès avant Saint-Louis , comme nous le veiv rons , suivait des règles fixes, empruntées en partie à la langue maternelle, on l'abandonne. Tout semble perverti par Tébranlement des croyances et par la réforme ^ qui devait naître, au reste, des abus et des excès où tout était tombé. Dans lés précédens siècles où ces abus apparaissent, du moins une foi profonde subsistait généralement.

(i) Il y avait sans doute alors de grandes vertus et de la foi , mais à l'écart, et comme en dehors du siècle.

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Nous en avons vu l'expression grande ou naRfe dans nos premiers drames ; et cette expression , ce n'est guère que Gringore (ce Gringore si àéh coloré dans la farce ! ) qui Fa retrouvée un moment^ dans le mystère de Saint-'Louis. .

Maintenant un doute ironique^ un besoin de i^iller, la prétention de montrer de l'esprit ^ et rivresse de l'orgueil, viennent tout corrompre. A la simplicité parfois un peu crue, mais toujours naturelle de nos bons Gaulois va succéder TafTectation la plus misérable. Et ce qu'on ne croirait pas, ce travers nous est v«nu surtout de la littérature grecque, dont les chefs-d'œuvre, expulsé^ de Gonstantinople par les Turcs vainqueurs (1453), avaient trouvé chez nous un refuge.

Comment des modèles si purs , dans leurs for* mes du moins, ont-ils eu des copistes si gauches? Parce que ces copistes , déserteurs des principes qui avaient soutenu leurs devanciers , s'attachèrent trop servilement à leurs nouveaux maîtres , et crurent se parer comme eux, en s'aSublant de leurs dépouilles. C'est ce mauvais goût dont Dufreny, abrégeant Rabelais, s'est moqué dans la scène où Pantagruel, demande à un licencié belesprit, qui cuide pindariser, à quoi lui et les siens passent le temps à Paris.

u NouSy répond le licencié, en occupations épurons et dispumons ta verbocination latiale, et en nos récréations captons la bénéç^olence de Vomni-

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séduisant et omni-mou^ant sexe féminin. — Que diable de langage est ceci ? dit Pantagruel : Par^ dieu! tu es quelque hérétique... Puis, demanda au licentië de quel païs il étoit; à quoi répondit ainsi le licentié : LHllustrissifj^ et honoriféranle propagation de mes a^es et ataves tire son origine primordiale des régions limosiniermes. J^entends bien^ dit Pantagruel; tu n'es qu'an Limosin de Limoges, et tu veux faire le Démosthènes de Grèce. Or, viens çà, que je te donne un tour de peigne. Lors le prit à la gorge, et le pauvre Limosin com-* mence à crier en limosin : p^ée dicou gentiUatre, hé saint Marsaul Secoura me^ hau, hau^ laissas à quou au nom de Dious^ et ne me toucas grou. Ah ! dit Pantagruel en le laissant, voilà comment je te voulois remettre en droit chemin de vraye éloquence; car à cette heure viens- tu de parler comme nature, et grand bien te fasse icelle cor-^ rection. »

L'affectation des paroles n'eût rien été sans celle des choses : Montaigne, malgré son bon sens, eût voulu nous voir adopter les vétemens légers et les nudités mêmes de la Grèce et dé l'Italie. Nos Françaises ont su depuis ce qu'il en coûtait pour se mettre à la grecque.

Autre aberration : un des chefs de la réforme, Zw^ingle> dans sa profession de foi à François V^, met au rang des saints de son calendrier, non seulement les Gaton et les Scipion , mais Hercule et

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Thésëe.-^Et pourquoi pas Mars et Vénus? « Pourquoi pas Apollon, Bacchus et Jupiter? » demande Bossuet. (ffùL des F^ariai. Liv. XI.)

On a été plus loin depuis ; après avoir jeté les saints à la voirie, n'a-t-on pas mis Marat au Panthéon f et des noms de légumes dans nos calendriers? Tout, il est vrai, a été remis à sa place : Marat dans un égout, et les saints dans leurs niches, ou du moins dans les almana<;hs.

Autres temps, mêmes moeurs; je m'explique : il existe entre la réforme du xvi* siècle et la réforme du XVIII® des ressemblances frappantes qui n'ont pas été remarquées. Je trouve, par exemple, à la première époque comme à la seconde, la com* munauté des femmes et le sàns-culotisme essayés. Quand un de nos orateurs de la nature demandait dans sa section qu'il en fût d'une femme jo* lie comme de la lumière du soleil qui luit pour tout le monde; quand un autre, après s'être échauffé avec les Spartiates, contre le luxe et nos besoins factices , après avoir proposé de nombreuses suppressions, finit, pour prêcher d'exemple et se montrer en homme libre, par ôter son habit et sa veste , en laissant entrevoir, pour la séance suivante, la possibilité d'une réduction plus considérable, on était dans Tienthousiasme ! A quoi ne devaitK>n pas s'attendre en effet ? Et qu'étaient, près de cette nature, les siècles passés, emmaillotés de préjugés gothiques ? — Un mo-

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ment| mes amis^ ne dédaignons pas les siècles passes. L'orateur in naturalibàs promet beaucoup sans doute ; mais allât-il {>lus loin..* rien de nouveau sous le soleil. Ouvrez un savant histqsrien latin du xvi* siècle , ' JEneas Sylvius , et vous verrez dans son livre des Bohémiens, £h. 4 î ^ qu'une secte^ lesPicards réfugiés en Allemagne^ en étaient venus, par un esprit de réforme anti-catholique, à supprimer jusques à leurs culottes; quelesfem-* mes , dignes d'aiguillonner nos plus illustres tricoteuses , disaient hautement que des hommes embarrassés, commedesesclaves^ dans des habillemens et surtout dans des hauts-de-chausses , n'étaient pas Iflïres, non esse liheros qui vestibus etprœser^ timfemofalibus uterentur. Ce sont les expressions H'^neas Sylvius , qui ne dit que ce qu'il a vu ou entendu de cette secte. Le même historien î^oute que quand un de ces hommes libi^es prenait pos^ session d'une femme libre ^ liber libérant occupa-bat, il lui suffisait de dire : « Mon esprit s'est échaufië pour cdle-<;i : » In hanc spiritus meus incaluit. .

Tout cela parait incroyable; mais qui croirait que, dès la fin du xv* siècle, oh ait poussécheznous l'imitation de l'antique plus loin qu'en 9? même, puisqu'on alla jusqu'à faire paraître dans des^ so-^ lennités publiques , des courtisanes nues , et /air* sont persormages de sirènes y malgré les censures ecclésiastiques où ces nobles paroles de deux Fk*es

FABCES £T SOTIES. ^OJ

de l'Église se trouvent commeutées avec plus de zèle que de goût ( i ) : Ad theatrum accvarris, na-^ tantes mulietes spectaturus... Adfontempergis diapolicum , ut natantem meretricem conspicias ' et haufrcL^ium animœ patiarîs. (Ghrysost. Ho^ nuL 7.) Erubifscal senaius , erubescant ordines omnes: illce ipsœ pudoris ihteremptrices^ degestibus suis adlucem et populum expwescentes , semelin armo erubescunt. (Tertul.^ de Spectac., cap. 17.)

Le Sermon Joyeulx de M. Sainct^Haren, parodie odieuse du martyre de saint Laurent^ et quelques autres farces semblables , ne méritent pas qu'on en parle. Elles sont l'œuvre d'écrivains miéprisables qui ne faisaient qu'obéir sans doute aux goûts d'une portion du pi^lic. Ce public pourtant assistait encore à des ^ectacles dont les héros élaient de glorieux martyrs de la foi chré-

(i) La première fois que cç scandale eut liea^ ce fat en 1461 , à l'entrée de Louis XI à Paris, où l'on yit « à la fontaine du Ponceau, dit un chroniqueur (Parfait, t. Il, p. 173), .hommes et femmes sauvages qui se combattoient et faisoient plusieurs contenances ; et si, y avoitencores trois belles filles faisant personnages de seraines, toutes nues, qui estait chose bien plaisante, et disoient de petits motets et bergerettes. Et près jouoient plusieurs bas instrumens qui rendoient de grandes mélodies. Et y avoit divers conduits en la dicte fontaine, jetant laict, vin et ypocras, dont chacun buvoit qui vouloit. Et un peu au-dessous du dit Ponceau , à l'endroit de la Trinité, y avoit une Passion par personnages et sans parler. » Quel rapprochement ! Et que de réflexions!

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tienne. Mais les tours de force et les plaisanterie» qui souvent s'y mêlaient, feraient croire que, dans les plaisirs de pareils spectateurs y il entrait un peu de ce goùl barbare des Romains de TEmpire pour \tsjeux sanguinaires auxquels les chrétiens étaient abandonnés. Le mautais goût seul n'eût pas jeté nos pères dans tous ces écarts ; il s'y mêlait sans aucun doute un esprit d'opposition que n'aYaient suscité que trop contre le catholicisme, outre beaucoup d'abus, d'obscurs théo-' lùgastres. Je me sers de ce mot qui nous manque pour désigner de mauvais théologiens , et qui se trouve être le titre d'une petite farce que nous croyons des premières années du xVi* siècle. II n'en existait qu^à Lyon un exemplaire, imprimé sans date, sans nom, et dont aucun bibliographe n'avait parlé , mais qu'un éditeur distingué de cette befle ville où repose Gerson, y a fait réimprimer en i85o.

Cette farce des Théologastres (i), monument précieux pour l'histoire , est à six p^ÉMnnages : Théologastres , Fratrez , Foy, Raison , Texte et Mercure d'AUemaigne. Sans être bonne, elle est beaucoup mieux écrite que toutes celles dont nous avons parlé. Elle est moins ancienne aussi.

(i) Ëile eut été mieux intitulée SùUe, La sotie participe de I» farce par le ton , et de la moralité par l'aUégorie. EUe a de plns^ que cette dernière un but satirique.

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On voit que le t^ satirique commence à s'aiguiser. L'all^orie en est d'ailleurs ingénieuse.

A l'ouverture de la scène , Thëologastres , qui ne parle qu'un français mêlé de latin ^ se plaint (comme les vieillards de son temps attachés aux anciens usages^ comme se plaignait le vieux Gaton à Rome y et plus tard Juvénal,) de l'invasion des lettres et des moeurs de la Grèce :

Omnes nunc legumtur grecum ,

dit-il ^ et il ajoute :

Qui loquitur grecè Est suspectus de heresL

« Celui qui parle grec est suspect d'hérésie. » C'est précisément ce que disaient en chaire quelques prédicateurs (i). A quoi bon, ajoutaient les adversaires du grec , s'occuper de mots, quand on doit s'occuper de choses? Ne suffit-il pas d'une langue ancienne , pour bien savoir la nôtre (2) ? Ces raisons , bonnes ou mauvaises , ne faisaient qu'aUumer la passion du grec chez leurs antagonistes.

Ce qu'oh reproche d'abord à Théologastres» c'est de commenter et interpréter si bien l'Écriture qu'on ne la comprend plus. Un personnage

(i) GaiBard, jET/xt. de François /•", t. IV, p. 177. — Crapelet , Progrès de t Imprimerie en France et en Italie au xvi* siè*' cle^ p. 18 et 19; Paris y i836.

(1) De UtiUtate Unguœ latincBy etc., iii-8% 16Q1, p. 61.

4lO FARCES ET SOTIE&

rappelle à ce propos le mot de cet orateur qui disait :

(On l'oyt bien) Que le texte ne valoît rien* , Et que le Bon c'estoît la glose.

Voilà ce qui a rendu Foy malade. Elle arrive, accablée d'argumens et de commentaires^ et se plaint de tout ce qu'on lui fait souffrir. Quel mal aQezrvous? lui demande Fratrez* — Sorbonique ^ répond-elle. Puis elle ajoute : Allezr-moi chercher Texte. — Où cela ? — Mais dans Sainte- Escripture. Texte seul peut me rendre mes forces, — Texte! dit naïvement le Fratrez , point ne le congnojr. — Qui cognoissés'^ous donc ? — Théologastres répond par une énumération d'argu-* mentateurs dont les noms et les dits....

For.

Point ne veux de leurs ergotis.

Bien me bailleroît guérison Le textuaire Jean Gerson y Car il me fault , c'est ma nature»

Le texte de Saincte Escripture , Sans ergo^ sans quod ne quia,

THÉ0L06ASTR£S.

Maîstres Jean Gerson n'arez jà , Car c*est ung malvais papaliste^

Enfin pourtant Texte peut se montrer; mais II est si barbouillé de commentaires, qu^à peine Foy le reconnaît. Rayson vient qui le débarbouille. Alors Foy enchantée se ranime, et Rayson adresse aux spectateurs l'allocution suivante :

FARCES £T SOTJES. 4ll

Mcsseigneurs , nous n'entendons pas

Toucher Testât théologique ,

Mais bien le thëologastrîque

Seulement : nous congnoîssons bien

Qu'il' j a plusieurs gens de bien.

Théologiens , et bien famés,

Lesquelz sont sans fiiulte animés

Et marris {affligés) d'ung tas de filtras ,

De conclusions et de cas ,

Nolitîons , volitions

Qui ne valent pas deux QÎgnons*

Je D^ai pas parlé d'une scène où le Mercure d'Allemagne vient défendre l'Évangile* Mercure évangéliste I C'est là une des bigarrures amenées par les emprunts étranges que nous avons faits à la Mytholc^ie. On demande à Mercure d'Aile* magne ce qu'il est,

MXRCURE*

Je suis chlpestien.

Théologastres lui répond :

Erasme et to y , Fabri y Luther , en bonne foj y N'estes <pie garçons hérétiques.

L'expression de garçons hérétiques^ qui rappelle V apprenti philosophe de Palissot, est originale. Mais ce Luther, ce garçon hérétique, les circonstances allaient en faire un chef. L'auteur de cette pièce , dont nous avons cité les traits les plus piquans^ fut-il un de ses sectateurs y le suivit-il dans tous ses écarts? C'est ce que nous ignorons. Seulement, sans partager toutes les

4ia FÀRG£S ET SOTIES.

préventions du satirique contre les interprètes de l'Écriture (il en est plusieurs bien hors de ses atteintes) 9 nous pensons qu'un homme qui^ en matière de dogme , invoque l'autorité de Gerson^ n'est pas éloigné de la vérité.

Pourquoi , trop long-temps méconnu , ce Gerson^ aussi vertueux qu'éclairé, n'a-t-il pas servi de point de ralliement^ ou plutôt de fanal entre les partis extrêmes? Ils se heurtaient dans les té* nèbres I Oit donc était l'auteur du Qui sequitur me (i) ? Et comment un siècle qui l'avait sous les yeux est-il tombé si bas ! Remontons-le ce siècle jusques à ce grand homme , et nous pourrons de nouveau respirer un air pur, en voyant sortir, du sein des désastres et des crimes, un

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