CHAPITRE IL
Baptême de Clovis, — Saint-JRemi, — Théodore, ' — Léc Nonne séduite. — La marquise de Gaudine. — Robert le Diable, etc. (i).
Après les quelques vers que nous avons tirés du Jeu de Saint "Nicolas^ et qui n'étonnent pas ' moins que les premiers mots sortis de la bouche d'un enfant^ notre Muse tragique parut s'endormir dans son berceau, ou du moins, pendant près d'un siècle, n'articula plus rien, à notre connaissance, qui mérite d'être rapporté. Mais nous la revoyons, toutà cotip, étonnammentdéveloppée dans un manuscrit de la Bibliothèque Royale^ fonds Cangé, n® 7208. Ce manuscrit précieux, intitulé Mystères de Nostre-Damey se compose de deux volumes in-fol., vélin, ornés de miniatures, contenant un grand nombre de drames ^ presque tous très courts, et qu'on croit antérieurs à l'année 1 55o, autant qu'on peut en juger à l'écriture, appréciation toujours incertaine, les lieux qu'habitait le copiste, son système d'orthographe^ son âge et d'autres circonstances pouvant apporter sur ce point une différence d'un siècle et plus^
(i) Ces titres ne sont pas tout-à'-fait ceux du manuscrit, où souvent ils ont, comme on le verra, une étendue que nous avons cru devoir abréger ici.
suivant les Bénédictins eux-mêmes dans leur Nour veau Traité de Diplomatique ^ 1. 11^ p. 354-
Ces drames^ qui sont sans doute de plusieurs auteurs^ quoique écrits dans le même esprit et de la même main^ n'ofirent la plupart qiy des l^endes monotones^ mais il en est quelques uns d'un haut intérêt , comme peintures de mœurs et de situations dramatiques.
Une singularité fort remarquable , c'est que le plus grand nombre de ces pièces est précédé, suivi, ou interrompu par un sermon en prose , et que, dans quelques unes , les acteurs vont à l'offrande. Les sermons, assez courts, mais d'une mysticité fatigante , sont presque tous étrangers à l'action , ce qui ferait croire que ces ouvrages ont pu sortir d'un couvent où le frère prêcheur venait remplir son ministère ; car la nature de plusieurs sujets ne permet pas de supposer qu'ils ont été représentés dans une église.. Mais comme tout y est de bonne foi ^ et qu'il ne s'y trouve aucune raillerie déplacée, la naïveté ou la crudité de certains détails ne nous empêcherait pas de penser que ces drames sont monastiques, d'après ce que nous avons vu précédemment de la religieuse Hrosv^ithe.
Une autre particularité néanmoins vient dérouter nos conjectures : c'est que plusieurs de ces mystères sont suivis d'un Sen^antoys couronné y, Servantofs estri^fé (qui a concouru), enfin d'un
4^ HTSTiREB.
Enwi où l'auteur exhorte^ en quelques vers^ les princes à servir la Vierge :
Princes , servons de cner et de pensée L'arche en qui fu la sainte char fonrmée ^ Jétucrîst....
Quels étaient ces princes? L'esprit de ces diverses pièces, où tout se rapporte à la Vierge, ces mots surtout que je lis après un Servantoys : couronné ou du puy-y éclaircissept les doutes : ces princes étaient les chefs d'une société religieuse et littéraire, connue dès le xiii* siècle à Valenciennes sous le nom de Confrérie Nostre-Dcane-duPuy ( i )• ' La Bibliothèque de Valenciennes possède un ma* nuscrit autographe de Simon Leboucq ^ intitulé : Histoire ecclésiastique de la ville et Comté de Valentienne^ lequel nous apprend que ladite confrérie fut établie en cette ville l'an 1 229, et renouvelée en 1426. Voici (p. 44^) quelques uns de ses statuts, dont Simon Leboucq a sans doute rajeuni le style :
(c Item si quelque confrère ou plusieurs tona-
(i) On a cherché bien loin l'étymologie de ce mot Puy^ qoe je crois tout simplement dérivé de puieus (pdits). Quel aom convenait mieux à une société de religion et de savoir ? C'est dans un puits qu'on a mis la Yérité, et l'on dit encore un puits de science. J'ajouterai que j'ai vu, il n'y a pas long-temps encore , en Belgique, notamment dans l'église même de ChièvreSy et sur une des places d'Anvers , deux puits publics consacrés à la Yierge, et surmontés de son image. Sur l'usage des puits dans les églises, voir Ducange, Gloss. lot,, etSuppl., bji mot Puteus .
K boient en po^retë , et n'auroient moyen de (c vivre ^ soit par infortune , perte , vieillesse ou u debileté , tous les aultres siens , ou leurs con^ « frères sont tenus leur donner eti aulmosne tous « les mois à chacun six deniers , et au jour de leur t< feste f les quatre princes leur donneront chacun « une honneste e$cuielle de viande (i)* » ^
Il est encore enjoint aux princes de pourvoir la fête ele trois menestreux et deux trompeUes, et d'aller ai^ec la pluralité des confrères quérir les religieux du Carmel ou aultres^ pour célébrer vespres, et le dimenee la grand messe ^ puis aller en procession* • . .
« liC disner des confrères achevé , ajoute le « manuscrit 9 chacun d'ioeulx ou ceulx qui vou^ i< dront réciteront les vers qu'ils auront dreschez f< k l'honneur de la Vierge , et sera distribué au (c mieux faisant une couronne de fin argent^ pesant « une once et demie > et au second un cappiel^ c< aussi d'argent^ pesant quinze estrelins^ et à tous «aultres ayant faict pareil acte de rhétorique, « deux lots de vin , pour eulx récréer, n
Dans un autre manuscrit anonyme de la bibliothèque de Vaïenciennes, mtituléNotre^Dame^du' Pujr, l'auteur déplore longuement la rage et persécution des hérétiques et des brises-limages
(i) On dit encore aujourd'hui en Flandre : donner par ecuelhy c*e8t*à-dire généreusement.
qui , le jour de la Saint-Barthélemf de Van 1 566 (la date est frappante! ) 9 ont brisé ^ dit-il^ les formes et coffres où étaient enfermésles archii^es et statuts de la confrérie (\) ; il en donne les détails suivans , qu'il s'est efforcé d'arracher à l'oubli.
(c Le dimanche avant l'Assumption étoit ap- « pelé le jour du Grand Record, parce que douze « personnes choisies à qui on donnoit le nom et a habits d apostres pour porter et accompagner « l'image Notre-Dame-du-Puy pendant la proces- « sion étoient obligées de se trouver à l'assemblée « des confrères pour répéter leur diction. Plu- « sieurs petits enfans y étoient aussi appelés pour « réciter leurs parties, qu'ils dévoient déclamer, « étant habillés en anges ; et en ce jour, pour les (f encourager à faire leur devoir, la confrérie «d^pensoit trente-deux sols.... Au milieu de la «grande nef {de Notre-Dame-de^lorChaussée) y « un grand théâtre pour y placer l'image de la « Vierge, qu'on devoit tirer le lendemain avec (cuné machine, au sommet du lambris qui étoit « orné comme un ciel , pour représenter sensi— i< blement l'Assomption de la Vierge. Ce lieu se « voit encore aujourd'hui , quoique fort négligé ;
(i) Une autre Saint-Bar rhélemy, la plus lamentable, celle où furent brisés, non de vains simulacres, mais des images vivantes de Dieu, est de Tannée iSya. Ce crime de la politique, loin de nous d'en accuser la religion ! Elle n'en est pas plus responsable que la liberté ne l'est des crimes de Marat et de Fieschi. ,
t( alors c'étoit l'endroit le plus embelli de peini( tures et de sculptures autour de la gallerie , et (( plus haut on plaçoit les joueurs d'instrumens « musicaux... •»
L'auteur parle aussi de la distribution des prix qui était faite par les princes aux poètes et rhé^' toriciens de laville^ irwités par affiches publiques à composer pièces à V honneur de la Vierge. Il entre même dans quelques détails naïfs sur d'autres distributions , en argent^ en nature ^ solide ou liquide , aux pauvres et à tous ceux qui avaient aide à la fête : ainsi nous voyons ^ outre un plat de fruit y un dend-lot de vin pour rafraîchir les apôtres j' aux Carmes ou Dominicains y la por^ tion de deux religieux ; et au prédicateur y un quartier de mouton .
Ce dernier fait est précieux : il nous prouve qu'il y avait ici^ comme dans nos drames^ un prédicateur.
Quant aux actes de rhétorique et aux vers dreschez à T honneur de la Vierge y c'étaient aussi des servantoys. Plusieurs de ces pièces^ intitulées Serventois couronnés à Valenciennes y et citées par Roquefort^ ont été publiées en 1827 par M. Hécart^ d'après des manuscrits de la Bibliothèque Royalei Elles sont aussi parfois suivies d'un Ençfoiy tourné à peu près de la même manière que ceux dont plusieurs de nos drames sont accompagnés.
en -visière, et \evLt, avant tout^ savoir des nouvelles de cette cour. •
Vous n'estes pas si mal senez Que ne sachez , puisqu'en yenez , De Testât du toj Gondebaut ; Quelques chose savoir m'en fault Isnel le pas (too^ de ce.pas),
Âurélian raconte^ entre autrjes choses^ que Gpndebaud a une nièce ^ et que oncques il ne vit si sage dambiselle, • .
Ne si gracieuse pucelle^, ^ , Biau maintien a en son aler, C'est tant courtois en sou parler.
Que le monde s'en esmerveille.
De lis et de rose vermeille Porte couleur entremeslée , Et monstne bien qu'elle fu née De royal gent et de sanc hault , Combien que le roy Gondebaut Occist Chilperio son père , Nonobstant qu'ils fussent frère.
Vous affermé-] e tout pour voir (vrai) Qu'elle est digne d'un roj avoir Par mariage.
A ce. portrait tout gracieux et qu'on ne croirait pas si ancien, Attila eût répondu peut^étre^ comme dans Corneille :
L'amour chez Attila n'est pas un bon sufl^ge ; ' Ce qu'on m'en donneroit me tiendroit lieu d'outrage ;
MTSTÈRESk 49
Et tout exprès ailleurs je porterois ma foi ,
De peur qu'on n'eût par là trop de pouvoir sur moi.
Glovis fait mieux : il ne répond rien; mais^ comme Attila aussi , il fait appeler, non pas précisément des rois, ses suwans^ mais ses chesfaliers* C'est le fond d'une des scènes les plus imposantes de Corneille. Il ne faut point s'attendre pourtant à trouver dans la bouche de Clovis des vers tels que ceux-ci :
Un grand destin commence , un grand destin s'atbève ^ L'Empire est prêt à choir, et la France s'ëlève. L'une peut avec elle affermir son appui , Et l'autre, en tr^uchant , l'ensevelir sous lui^ Appuyez donc la France, et laissez tomber Rome (i).
Le roi des Francs fait part aussi à ses compa-* gnons d'armes , mais en style obscur et plus barbare que lui peut-être^ des raisons politiques qu'il a de prendre femme > pour avoir des enfans qui paissent y après lui^ soutenir son royaume. Ce qu'on lui a dit de la nièce de Gondebàud l'en^ gage à la demander en mariage. Que vous en semble? ajoute-t-il. Tous l'approuvent successivement.
Demeuré seul avec Aurélian , il lui dit de retourner à la cour de Gondebàud ^ dont il craint les dispositions hostiles ; de gagner secrètement
(i) Corneille, Attila,
lîO MYSTERES.
sa nièce j près de qui il donne à son envoyé ôes instructions :
Ces yestemens ,«pour espousailles , Qui sont d'or li présenteras. *
Cet annel aussi li donras »
De par moj, ce n'est nul difiPame ; Par si qu'elle^ sera ma femme :
Avoir la vueil (ye la veux)é
Aurélian assure longuement Glovis qu'il va partir^ qu'il fera ponctuellement son message, qu'il lui rapportera écrit dans son cœur tout ce que lui dira la princesse, et qu'au retenir. . . . Clovis lui répond avec sa précise brusquerie :
Or tost , sanz toj plus cy tenir, \ût besognier.'
On passe immédiatement à la cour de Bourgogne. Des pauvres, qui sont à la porte du palais, font entre eux l'éloge de la nièce de Gondebaud, dont ils attendent la sortie. Nous la voyons avec sa damoiselle , à qui elle dit :
Alons-m'en. Que Diex soit à m'âme {mon âme) Débonnaire et misericors.
Avant que je passe plus hors De ci endroit me seigneraj^ Et à Dieu me comanderaj. . . .
Damoiselle , puisqu'au moustier Sui [je suis) , sa , mon livre.
HTSTJaiES^ 5 1
LA BlMOiaBLLS.
Tenez , dame, je le voua llrre ; La bource araj (f aurai),
GLOTILDE.
Gardez-la tant que m'en voulraj Râler de cy (sortir (tici),