JULIEN
Échappée au péril de l’arianisme , l’Églisé eut à subir une plus rude épreuve : le successeur de Constance fut Julien.
Resté seul de sa famille, Julien avait été sauvé, à l’âge de six ans, par un chrétien, Marc, évéque d’Aréthuse; puis, selon Eunape, confié à dës eunuques chargés de le maintenir dans la foi , et longtemps tenu éloigné des affaires, Par politique, Constance favorisa son goût pour l’étude. La double précaution de Constance fut trompée. Même dans le palais, même sous l’œil de ses maîtres chrétiens, Julien trahit son penchant au paganisme. Plus tard , Julien put visiter des écoles célèbres. Il alla à Pergame où enseignait Édesius, entouré de disciples brillants, Maxime, Chrvsanthe, Priscus deThesprotie ou de Molossie, Eusèbe de Mindes. 11 s’éloigna d’Eusèbe qui, plus sage que les autres, se moquait des prétentions thaumaturgiques de ses confrères. Il s attacha surtout à Cbrysanthe qui lui communiqua son goût pour la théurgiej puis il rejoignit Maxime à Ephèse.
l<à, si Julien avait retenu quelque empreinte de christianisme, il la perdit entièrement. Auprès de Maxime, il devint ce qu’il resta toute sa vie. Il visita aussi un vieux prêtre d’Éleusis avec lequel il se lia étroitement. Ce prêtre , s’il en faut croire Eunape, il l’aurait plus tard appelé de Grèce en Gaule pour lui faire part du dessein où il était de détruire ce qu’Eunape appelle la tyrannie de Constance; et parvenu à l’empire, il l’aurait renvoyé en Grèce avec un pouvoir illimité et les forces nécessaires à la défense des temples et du culte. La mort imprévue de Constance dispensa Julien d’une révolte, s’il est vrai qu’il en eût eu la pensée.
L’ avènement de Julien au trône fut pour le paganisme un retour de fortune aussi heureux qu’inespéré. Eu effet, si le paganisme eût pu être restauré , il l’eût été par le neveu de Constance. Julien travailla à son rétablissement comme philosophe et comme empereur : voyons d’abord ce que fit l’empereur, nous parlerons ensuite des tentatives du philosophe.
Le changement apporté par Constantin dans la religion de l’empire et par suite dans l’intégrité du pouvoir impérial, était assez grave pour qu’au seul point de vue politique un empereur le regrettât : le pontificat en effet était sorti des mains de l’empereur. 11 serait donc assez naturel de penser que ce motif a été pour
quelque chose dans la réaction de Julien. Cependant , si l’on considère attentivement la marche de ce prince , on verra que si cette raison n’a pas été étrangère à son retour au paganisme, elle y a peu contribué. Dans les Césars, où il laisse percer sa haine contre Constantin, Julien l’attaque moins comme chrétien, que comme prince livré à la mollesse. « Constantin se fixa donc trèsvolontiers auprès de la débauche , hors de l’assemblée des dieux ; mais dans cet asile, les divinités destinées à punir l’athéisme lui firent souffrir les supplices qu’il méritait. » La tentative de Julien fut surtout philosophique, et plus hellénique que romaine ; et c’est par là principalement , abstraction faite des desseins de la Providence, qu’elle périt. Si Julien, au lieu d’évoquer les souvenirs poétiques de la Grèce , eût réveillé les vieux et nationaux souvenirs de Rome ; s’il eût essayé de ranimer dans l’imagination des peuples le paganisme avec la majesté de ses fêtes , de ses consécrations civiles et religieuses , sa voix eût trouvé un bien autre écho dans l’empire. I.e paganisme, eu effet, était encore tout-puissant. Les édits de Constantin l’avaient ébranlé, sans le détruire. Les sacrifices étaient interdits , mais les temples les plus célèbres subsistaient encore : leur vue entretenait le souvenir des fêtes païennes. En plusieurs endroits , surtout à Rome , ils n’étaient pas même fermés; le sénat y autorisait
les anciennes cérémonies. Ceci se vit bien plus tard. Sous Théodose, quand l’autel de la Victoire sera menacé, Rome elle-même se lèvera et fera entendre sa voix pour le défendre. Julien donc relevait le paganisme comme philosophe et non comme empereur; ce qui ne veut pas dire que la puissance de l’empereur ne fût employée par le philosophe, et ne lui servit dans sa tentative de restaurer le polythéisme. Voyons les décrets de l’empereur ; nous examinerons ensuite les écrits du philosophe.
Comme empereur, Julien tolère ou approuve par des ordres directs les violences exercées contre les chrétiens dans les villes de son empire où le paganisme s’était relevé. Si la fureur des païens s’est portée jusqu’à profaner et détruire des tombeaux, jusqu’à violer la cendre des morts, ce n’est là qu’un excès Je zèle dont ne saurait les punir un père qui leur est plus cher que leurs propres enfants. » Comme empereur, il veut que les Galiléens soient chassés de toutes les fonctions publiques, même du sein de leurs familles. Comme empereur, il tâche, à l imitation des chrétiens , de faire établir des hôpitaux ; il trace à un pontife païen des instructions que l’on peut regarder comme une circulaire envoyée par l’empereur à tous les prêtres païens. F.nlin , comme philosophe et comme empereur aussi, il interdit aux chrétiens l’étude des lettres : « Ceux qui en-
seignent , disait-il , doivent être de bonnes mœurs et conformer leurs sentiments aux maximes publiquement reçues. Conséquemment, il est de mauvaise foi d’expliquer aux jeunes gens les anciens auteürs, les leur proposant comme de grands personnages, et condamnant en même temps leur religion. Homère, Hésiode, Démosthène, Hérodote, Thucydide, Isocrate et Lysias ont reconnu les dieux pour auteurs de leur doctrine. Les uns ont cru être consacrés à Mercure, les autres aux Muses. Puisqu’ils vivent eux (les chrétiens) des écrits des auteurs, ils se déclarent bien intéressés de trahir leur conscience pour un peu d’argent. Il me parait absurde d’enseigner ce qu’on ne croit pas. S’ils estiment sage la doctrine des auteurs dont ils sont les interprètes, qu’ils commencent par imiter leur piété envers les dieux. S’ils croient au contraire qu’ils se sont trompés sur ce qu’il y a de plus important, qu’ils aillent expliquer Mathieu et Luc dans les églises des Galiléens. » Et l’empereur philosophe concluait par un édit qui interdisait aux chrétiens non-seulement d’enseigner, mais d'apprendre les lettres profanes. Ce fut alors que Prohérésius, rhéteur célèbre , mais chrétien , ferma son école.
Voilà ce que Julien fit , comme empereur, en faveur du paganisme. Voyons ce qu’il fit comme philosophe et comme écrivain.
Comme philosophe , à peine monté sur le trône, il appela autour de lui, il établit à la cour une foule de philosophes ou plutôt de thaumaturges : son palais devient le rendez-vous d’illuminés et de sophistes. S’il sort, c’est accompagné, au dire même d’Eunape, de ce cortège hautain et ridicule. Le palais devient un lieu d’initiation où s’accomplissent les sanglants sacrifices que Prudence nous a décrits.
Le polythéisme de Julien tenait surtout à son imagination; ce qu’il rêve, c’est l’Olympe d’Homère : sa théologie vient de son culte pour les grands génies de la Grèce. Cette disposition, sensible dans plusieurs de ses ouvrages, est surtout manifeste dans X Hymne à la mère des dieux , et dans son H ymnc au soleil roi. Cet hymne est la profession de foi païenne de Julien.
Dans cette double guerre qu’il fit aux chrétiens, Julien fut aidé et soutenu par d’habiles et féconds esprits, Thémiste, Libanius, que Grégoire de Nazianze appelle le roi de l’éloquence. Thémiste dut à son talent d’arriver et de se maintenir sous sept empereurs dans des postes élevés et brillants. Constance l’avait nommé sénateur ; Julien l’éleva à de nouvelles dignités; Théodose le Grand lui confia l’éducation de son fils Arcadius. Attaché à la philosophie et au paganisme, Thémiste applaudit dans Julien à ce qu’il en croyait la double restauration. Mais son zèle fut toujours sage et
modéré. Dans sa vaste tolérance, il ouvrait comme un panthéon philosophique, un asile sacré aux différentes religions qui se disputaient l’empire. Sous Valens, prenant en main la cause des catholiques persécutés par ce prince, il lui écrit : « Est-ce un crime de penser autrement que \ous ? Si les chrétiens sont divisés entre eux, les gentils , et surtout les philosophes de la Grèce, l’ont été encore davantage. La vérité a plusieurs faces, suivant lesquelles on peut utilement l’envisager : tel est l’ordre que Dieu a établi en tout temps pour conserver la paix et l égalité parmi les hommes; il a gravé dans tous les cœurs un profond respect pour ses attributs infinis ; mais chacun est le maître de témoigner ce respect de la manière qu’il croit la plus agréable à la Divinité. » Cette même tolérance se retrouve dans le discoure consulaire prononcé après la mort de Julien et en son honneur.
Thémiste, avec cette modération, ne prêta donc qu'un appui indirect, une adhésion morale aux tentatives de Julien.
Libanius n’eut pas la même réserve. Plus rhéteur que philosophe, mais, comme Thémiste, écrivain brillant , orateur pompeux , Libanius fut un païen plein de ferveur, honoré de l’amitié et de la faveur de Julien, auquel le recommandait sa haine contre le christianisme non moins que son éloquence. Libanius travailla,
autant qu’il était en lui, à la restauration du paganisme. Le désir de le voir triompher ne le rendit cependant pas complice de quelques-unes des mesures odieuses que, pour arriver à son but, Julien crut pouvoir employer : Libanius n’approuva pas l'ordre de Julien, qui fermait les écoles chrétiennes. Sa foi au paganisme était généreuse, parce qu’elle était sincère : elle survécut à Julien, qui ne l’avait point inspirée. Sous Théodose, Libanius resta ce qu’il avait été sous Julien, le défenseur et l’apologiste du paganisme : les discours qu’il adressa à ce prince sur la conservation des temples et des idoles du paganisme , sur les temples, témoignent de sa sollicitude pour les monuments et le culte païens. Si la foi païenne de Libanius était vive , elle ne fut pas moins désintéressée; Libanius se refusa aux honneurs que voulait lui accorder Julien ; il leur préféra une condition modeste et privée, qui ne le put cependant sauver de la haine et de l’envie : ses ennemis l’accüsèrent de magie. Deux fois obligé de quitter Constantinople, il se retira et mourut à Antioche, où il était né, en 314.
Libanius, Thémiste étaient, si je puis ainsi m’exprimer, les politiques de la restauration religieuse tentée par Julien : cette restauration avait ses fanatiques. Quand Julien étudiait aux écoles de Pergame , il se lia d’une étroite amitié avec deux philosophes qui devaient avoir sur ses
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pensées et sur sa vie une grande influence : l’un, tolérant et modéré, se moquant des prétentions thaumaturgiques de ses confrères ; l’autre, violent, extrême, ami des opérations magiques et des mystérieuses cérémonies : le premier s’appelait Clirysanthe, le second Maxime. Quand Julien parvint à l’empire, son premier soin fut de les appeler auprès de lui. Avant de se rendre à cet appel, Maxime et Clirysanthe consultèrent les tlieux : les sacrifices fuient contraires. Chrysanthe effrayé se refusa à cet honneur; Maxime y répondit. Maxime fut le mauvais génie de Julien. C’est lui qui l’enivrant de la passion insensée et mystérieuse des opérations théurgiques l’amena à ces représentations extravagantes où le philosophe n’était pas moins compromis que l’empereur.
Clirysanthe et Maxime étaient les hiérophantes du polythéisme : à côté d’eux il y avait les sophistes proprement dits. C’était un sophiste, ce Lucien le Jeune, auquel il faut rapporter un ouvrage fameux , longtemps attribué au célèbre Lucien, le philopatris ou le catéchumène. A des allusions historiques qui ne peuvent s’appliquer qu’au règne de Julien , à la connaissance profonde, bien que travestie de la doctrine chrétienne et de ses mystères, il est impossible d'assigner à cette satire une autre date. On en jugera par quelques citations : « Par qui veux-tu
que je jure? demande un des personnages. — Par le Père céleste, éternel, tout-puissant; parle Fils issu du Père, par le Saint-Esprit procédant du Père; un en trois et trois en un. » Et ailleurs: a 11 ne faut pas divulguer les mystères; mais je t’apprendrai, si tu veux, ce que c’est que cet univers; comment et par qui il a été formé, ainsi que me l'a enseigné le Galiléen , qui a été ravi au huitième ciel, où il a appris des choses merveilleuses. Car j’étais auparavant comme toi; mais il m’a renouvelé par le baptême, et m’a racheté des enfers pour me mettre dans le chemin des bienheureux. » Lucien ne s’arrête pas là. 11 donne l’histoire de la création du monde telle à peu près que Moïse la raconte : « Les ténèbres furent dissipées par une lumière invisible, incorruptible, incompréhensible; et le chaos dissous d’une seule parole , il fonda la terre sur les eaux, comme l’a dit le bègue (Moïse); étendit le firmament , forma les étoiles fixes , donna le cours aux planètes que tu adores comme des dieux, orna la terre de fleurs, et créa l’homme du néant. C’est cet esprit qui est dans le ciel, d’où il contemple les choses justes et injustes, et écrit en un livre toutes les actions des hommes, pour rendre à chacun selon ses œuvres, au jour qu’il a déterminé. » L’auteur, quel qu’il soit, de celte satire, parodie ensuite d’autres paroles des Écritures, telles que celles-ci : « Qui lait mal à son
prochain , il lui en sera fait à lui-méme. Dieu a étendu le ciel comme une peau. Celui qui a créé l'homme pénètre tous les secrets de son cœur. » Il représente ensuite les chrétiens comme des gens pâles, décharnés, courbés vers la terre, ne se plaisant qu’à s’entretenir de nouvelles fâcheuses; et passant de la raillerie aux menaces il s’écrie : « O pauvres malheureux ! ne vous élevez point de paroles, de peur d’irriter les lions, qui ne respirent que le sang et le carnage. » 11 parle enfin des jeûnes des chrétiens , de l’usage où ils étaient de passer les nuits à chanter des hymnes et des cantiques , de commencer l’oraison par le Père.
Ainsi, par les sophistes et par les rhéteurs, par les séductions et par les menaces, comme philosophe et comme empereur, Julien combattait le christianisme. Enivré des succès faciles qu’il avait obtenus sur lui, il se préparait à lui porter de plus rudes coups, quand vainqueur des Perses contre lesquels il allait marcher il reviendrait dans Rome plus puissant par la gloire et par des triomphes qu’il aurait rapportés à ses dieux : une flèche inconnue vint interrompre sa vie et ses desseins .
Telle fut la fin de Julien , prince qui a été le texte de bien des jugements divers , et sur lequel on ne me paraît avoir rien dit de plus juste que ces deux mots : l’un , d’un historien païen , Eu-
trope; l’autre, d’un Père de l’Église, saint Augustin. «Ce fut, selon Eutrope, un philosophe plutôt qu’un empereur : Philosophas ma pis qaam iraperotor. C’était , dit saint Augustin , un naturel heureux et distingué qu’égara et perdit une curiosité inquiète : Aposlatæ Juliano cujus egregiam indolent decepit amore doitiinandi sacrilega et detestanda curiositas , cujus vanis deditus erat oraculis. Oui , philosophe plus qu’empereur ; il joua en effet la royauté plutôt qu’il ne la soutint dignement, charlatan dans le bien et vaniteux dans sa simplicité même ; oui , gâté par la contrainte imposée à ses premières années et par le commerce des thaumaturges auxquels il se livra dans un désir d’ambition peut-être autant que de philosophie , il a corrompu par une sacrilège curiosité les dons les plus précieux de l’esprit et de l’âme. En un mot, prince inférieur à Constantin, ne fût-ce qu’en ce sens, qu’en se tournant vers le christianisme , Constantin regardait l’avenir, et qu’en revenant au paganisme Julien rétrogradait vers le passé.