CHAPITRE X
LE NKÛ-FLATOMS1IK.
L’arianisme n’était pas le seul danger de l’Église. Voisin de l’arianisme , et né comme lui au sein d’Alexandrie , le néo-platonisme lui était un autre et redoutable ennemi.
Le syncrétisme n’avait pas duré longtemps ; on s’était coalisé , on se tria ; il y avait eu mélange , il y eut éclectisme : l’éclectisme c’est , à proprement parler, le néo-platonisme. Le néoplatonisme eut deux causes : d’abord le besoin de choisir et de se décider entre tant de systèmes différents et contradictoires, de se prononcer entre Pythagore et Platon, entre la Grèce et l’Orient; puis, et surtout, la disposition générale des esprits. Si, en effet, à ses débuts, le néo-platonisme fut une philosophie, il devait être plus tard une religion.
A partir du ui* siècle, le spectacle et les fables des cérémonies païennes ne purent plus suffire au besoin des âmes; les esprits élevés s’en étaient 'détachés. En même temps que le christianisme travaillait à la réforme du monde et
montrait aux hommes nue route et des destinées meilleures, la philosophie de son côté, soit par la secrète influence de la vertu évangélique, soit par uue vive et spontanée inspiration, la philosophie cherchait des voies nouvelles. Les écoles anciennes, le Lycée, le Portique, l’Académie, étaient à peu près abandonnées; elles se perdaient dans une école nouvelle , tout illuminée des clartés mystérieuses de l’Orient , l’école d’Alexandrie. Les philosophes alexandrins ou néo-platoniciens sont à leur début , qu’ils le déclarent déjà ou qu’ils le cachent, les ennemis les plus redoutables du christianisme : entre le christianisme et eux il y a une lutte opiniâtre, une rivalité ardente. Toutefois avant le ni' siècle, avant Porphyre , cette guerre n’éclate point. Plotin ne nomme pas, ou plutôt il affecte de ne pas nommer les chrétiens ; il 11e les touche que dans ce qui n’est pas eux, dans ce qu’ils condamnent et repoussent , les guostiques. Avant lui , un autre néo-platonicien , Amelius , leur accorde, accorde à Jean d’avoir entrevu le Verbe platonicien. Mais cette ignorance, ou cette indifférence affectée pour le christianisme cesse avec Porphyre : Porphyre se porte hautement et directement l'ennemi des chrétiens. Cette inimitié éclata de deux manières et par des attaques directes et par d’indirectes pratiques. Porphyre composa contre la religion nouvelle un ouvrage
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en quinze livres ; cet ouvrage fut brûlé par les ordres de Constantin , mais Eusèbe nous en a conservé quelques débris. Porphyre, on peut encore le reconnaître , y reprenait, en les développant, les objections de Celse; il y ajoutait de nouvelles accusations et plus vives et plus précises. C’étaient là les attaques directes. Il y en avait d’autres qui, pour être plus détournées, n’étaient ni moins habiles, ni moins dangereuses. Reproduire , rassembler contre le christianisme les contradictions que Celse avait prétendu tirer soit des juifs contre les chrétiens, soit des dogmes chrétiens en eux-mêmes , c’était là un artifice impuissant. Le besoin des âmes démentait ces attaques sceptiques et protestait , même au sein du paganisme , en faveur de doctrines plus consolantes. Le monde allait à l’extase et au mysticisme ; Plolin , qui s’en était longtemps défendu , avait fini par y tomber, et Porphyre y était entré pleinement. Aussi les néo-platoniciens s’occupèrent-ils moins encore à ruiner la doctrine chrétienne , qu’à formuler , à élever auprès d’elle et en rivalité une doctrine qui suffît au besoin des âmes , à cette soif de merveilleux qui les dévorait , à cette ardeur d’expiation et de réformes morales qui les tourmentait. De là dans le néo-platonisme deux tendances bien différentes : l’une de purification toute spirituelle , l’autre de pratiques théurgiques. La doc-
Irine de la rénovation de l’âme par la pureté , Plotin l’avait enseignée; Porphyre la rédigea, l'exposa , la coordonna dans un traité célèbre , le Traité de f abstinence. Quelle est , en effet , la principale pensée de ce traité ? que l’homme peut et doit par un retranchement volontaire et journalier des besoins du corps se préparer, s’élever à une plus grande pureté morale , à cet état de sainteté où U peut communiquer avec les dieux.
S’unir aux dieux par la pureté de l'âme, par la chasteté de l’esprit, c'est là un noble et pieux précepte ; et si le néo-platonisme n’avait jamais entrepris contre la doctrine nouvelle d’autre rivalité, il ne se fut point égaré dans les erreurs qu’on lui peut reprocher. Mais les âmes étaient avides avant tout de merveilleux , et entre les néo-platoniciens et le christianisme il s’agissait de l’empire. Les chrétiens avaient leurs miracles; les alexandrins voulurent avoir aussi les leurs , et dans ce dessein audacieux ils cherchèrent qui opposer au Christ : Plotin fut le rival que lui suscita Porphyre. La vie de Plotin par Porphyre reproduit le parallèle déjà tenté entre Apollonius de Tyanes et le Christ. Les alexandrins ne s’eu tinrent pas là. La pureté de l'âme, l’expiation comme moyen de s’élever à la divinité étaient d’un rude et difficile accès. On voulait arriver jusqu'aux dieux plus vite et avec moins de peine, et entretenir
avec eux. un commerce familier. Pour monter jusque-là , on créa donc des degrés : ces degrés furent les génies. Le génie était abordable; on lui offrait et il recevait des sacrilices , en retour desquels il donnait de communiquer avec les dieux. H se communiquait lui-même; le génie de Plotin , c’est Porphyre qui l’assure , lui apparut plusieurs fois; une fois entre autres, sous la forme d’un Amour.
Ce système des génies, que l’on peut entrevoir dans Platon, qui l’avait comme beaucoup d’autres choses emprunté à l’Orient, est la maîtresse pièce de la théologie des alexandrins ; de bonne heure ils l’y avaient fait entrer : c’était un des moyens dont s’était servi l’imagination bizarre d’Apulée pour restaurer le paganisme décrépit. Dans deux ouvrages où il abrège , altère et modifie la doctrine de Platon, Apulée avait exposé ce système nouveau , cette hiérarchie céleste que Porphyre acheva de constituer, de régulariser. Cette doctrine des génies ou êtres intermédiaires entre les dieux et l’homme fut le point par lequel le christianisme et les néoplatoniciens se touchèrent. Il semblerait que cette doctrine mystique des alexandrins eût dû , tout d’abord et principalement , attirer l’attention de l’Eglise grecque; ce n’est point par elle toutefois, mais par l’Église latine, que nous en sommes surtopt avertis; c’est dans saint Augustin que
nous rencontrons Plot in et Porphyre ; c est saint Augustin qui, clans plusieurs livres de la Cite de Dieu , agite cette question des génies, londement de la théologie néo-platonicienne. Il fait ressortir l’absurdité de ces génies intéressés qui exigent, pour être favorables, l’odeur des sacrifices, la graisse des victimes, et s’en réjouissent; il énumère et tourne en ridicule les modes divers de leurs évocations ; il montre que ces démons ne peuvent être médiateurs entre Dieu et l’homme, entre le ciel et la terre , tous méchants , tous ennemis qu’ils sont de l’homme. On comprend combien celle discussion sur les démons était grave. Le christianisme avait sa hiérarchie céleste, ses intermédiaires entre Dieu et l’homme; messagers purs , désintéressés , divins , qu’il fallait distinguer de ces esprits malfaisants , de ces esprits de ténèbres qui nourrissaient la superstition qui les avait enfantés : c’est le soin et le triomphe de saint Augustin.
J'ai dit que l’Église grecque semblait ne s’être point autant préoccupée du néo - platonisme : ceci veut être expliqué. Plus que l’Église latine, en effet, l’Église grecque a dû s’en inquiéter; plus qu elle, elle y a été mêlée. La plupart des apologistes et des Pères grecs sont sortis de l’école d’Alexandrie, dont on retrouve quelquefois en eux les termes et même les doctrines philosophiques. 11 semblerait donc que plus voisine du néo-
platonisme et le connaissant mieux , l’Église grecque aurait dû plutôt et plus fortement que l’Église latine le combattre. Elle l'a fait en effet; et là, où pour être moins apparent, le péril n’en était que plus grand. A y bien regarder, le danger pour le christianisme n’était pas dans les parallèles audacieux que le néo-platonisme établissait entre Apulée et le Christ, entre les génies et les anges , dans ce système grossier de merveilleux imaginé par Jamblique ; non, il était ailleurs et plus haut. La forme réelle du néo-platonisme pour l’Église grecque, et elle l’a bien compris, c’est l’arianisme. Regardez-y de près en effet. Qu’est-ce que l’arianisme? une philosophie rationaliste; le Verbe d’Arius, c’est le Logos de Plotin. Remontez plus haut, et vous verrez que la sagacité de l’Église grecque était parfaitement juste. L’arianisme n’est pas seulement voisin du néo-platonisme, il est fils du gnosticisme; et le gnosticisme, où était-il né, sinon aux écoles de Syrie et d’Alexandrie ?
L’Église grecque fut d’autant mieux inspirée de combattre le néo-platonisme , qu’à des yeux peu clairvoyants , il pouvait faire illusion par un faux air avec le christianisme. La philosophie néo-platonicienne, en effet , semblait au premier coup d’œil admettre la grande vérité du christianisme, la révélation. Un Verbe se faisant chair pour enseigner les hommes, était pour elle une
opinion ancienne; elle l’admettait, ee Verbe, pourvu qu’on ne donnât pas à cette pensée un sens catholique. Là était l’abime entre le néoplatonisme et le christianisme, l’abime infranchissable; et c’est au concile de Nicée que l’Église prononça l’éternelle séparation , la consubstantialité du Verbe. L’adversaire, le vainqueur réel du néo-platonisme , c’est donc encore Athanase.
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