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CHAPITRE XII

GEÉGOIEK DE SAZUTtZE.

En même temps que Julien, étudiait aux écoles d’Athènes un jeune homme qui, par une de ces secrètes répugnances qui sont l’expérience de la jeunesse, avait ressenti pour le futur empereur, alors simple disciple comme lui des philosophes et des rhéteurs , une vive antipathie : « 11 avait remarqué sa démarche peu assurée , sa tête toujours en mouvement, ses épaules qui se haussaient et s’abaissaient tour à tour , ses regards inquiets, mobiles, vagues et souvent égarés; l’air railleur et qui prêtait lui-même à la raillerie, le langage brusque, entrecoupé, quelquefois hésitant; sa gravité sans justesse. » Il en avait dès lors deviné ce que le christianisme en devait craindre. Ce condisciple de Julien, c’est Grégoire de Nazianze.

Grégoire naquit , en 328 , à Arianze , dans la partie de la Cappadoce appelée Tibérine, et dans le territoire de la ville de Nazianze. Il n’était pas encore sorti de l’enfance, et déjà il se sentait embrasé de l’ardeur de l’étude. 11 ne put

cependant , c’est lui qui en fait l’aveu , éviter les imprudences de la jeunesse, « de cet âge plein de feu, qui se laisse aisément emporter à son impétuosité naturelle, comme un jeune coursier qui s’élance avec ardeur dans la prairie. » Bientôt il fréquenta les écoles d’Alexandrie, et ensuite il fut saisi du désir de visiter la Grèce : vers 344, il se rendit à Athènes. 11 a lui-même raconté ses études, ses méditations, le respect qu’il obtenait, quoique jeune, au milieu de ses compagnons dont il ne partageait point les excès, et surtout ce bonheur d’une amitié sainte et illustre que nous retrouverons. Iæ moment vint enfin pour lui de retourner dans sa patrie. Athènes qui prévoyait sa gloire tâcha de le retenir ; il se vit environné d’étrangers, d’amis, de ses camarades, de ses maîtres, qui tous unissant leurs supplications et leurs plaintes et y joignant même la violence, le tenaient serré dans leurs bras, et protestaient qu’ils ne le laisseraient point s’éloigner d’eux. Vaincu d’abord par ces vives instances, il se déroba ensuite furtivement d’Athènes et non sans difficulté; il revit sa patrie. Mais le choix d’un état le jeta dans une cruelle perplexité. Le désir de la vie solitaire, ce désir qu’il vainquit longtemps mais dont il ne triompha jamais, embrasait son cœur. D’un autre côté son père, qui par d’éminentes vertus avait mérité 1 honneur de l’épiscopat, voulut l'enchaîner par

dos liens spirituels, et le fit asseoir, malgré lui, dans la seconde place du trône sacerdotal : il le fit prêtre, moins pour le décorer des honneurs qui étaient en son pouvoir, que pour se reposer en partie sur lui des fonctions de l’épiscopat, dont son grand âge le rendait incapable, et surtout du ministère de la parole. Cette espèce de violence de l’autorité paternelle affligea profondément Grégoire , et dans son effroi il abandonna sur-lechamp parents, amis, proches, patrie; il gagna le Pont ; puis, le temps adoucissant ses chagrins, il courut de nouveau , nous employons ses expressions, se jeter dans l’abime.

Mais, semblable à l’oiseau, il était toujours prêt à s’envoler. Un ami, dont les instances l’avaient ramené dans sa patrie , chercha à l’y fixer : ille fit monter par force sur le trône épiscopal. « Il y avait dans la Cappadoce, sur la grande route de cette province, une méchante bourgade , située dans un lieu sec et aride , habitation indigne d’un homme libre ; demeure triste et resserrée, où tout n’est que poussière , bruit tumultueux de chariots , plaintes , gémissements , chaînes et tortures ; cette demeure , c’est Sasime. » Telle fut, s’écrie Grégoire, mon église. Je baissai , ajoute - 1 - il , la tête sous l’orage ; mais mon esprit ne pliait pas. 11 prit donc la fuite une seconde fois; il s’enfonça furtivement dans les montagnes pour y mener la vie de soli-

tude qui fut toujours ses délices. Les prières d’uu père le ramenèrent de nouveau , mais non à Sasime; il accepta la commission temporaire d’aider, de suppléer la vieillesse de son père dans les fonctions épiscopales. Dans un discours où il justifie sa retraite, et où il annonce qu’il se consacre à ses nouveaux devoirs, s’adressant à l’ami qui l’avait ramené au saint ministère, il lui dit :

« Montrez-nous la vie, marchez à la tête du troupeau et des pasteurs; nous sommes bien résolus de vous suivre. Dites-nous à quels pâturages, à quelles sources d’eaux vives je dois mener le troupeau qui m’est confié, quels sont ceux d’où je dois l’écarter; dans quelles circonstances il faut employer ou la houlette ou la voix , le mener dans la prairie ou l’en tenir éloigné ; comment il s’y faut prendre pour le garantir de l'attaque de l’ennemi des troupeaux , pour fortifier ce qui est faible, relever ce qui est à terre, ramener ce qui est égaré, aller à la recherche de ce qui est perdu , consacrer ce qui est saint? x L'ami auquel s’adresse ainsi Grégoire, on l’a reconnu, c’est saint Basile.

Quelque temps après , Grégoire perdit son père. Rendu à la liberté qu’il avait si ardemment désirée, Grégoire quitta l’église de Naziauze , dont il s’était regardé comme l’administrateur et non comme l’évêque. Il s'enfuit

d'abord à Séleucie, et y vécut pendant cinq ans dans la solitude la plus profonde. Il n’en sortit qu’en 379, époque où les périls de la foi , compromise à Constantinople par le triomphe de l’arianisme, l’appelèrent dans cette ville. Grégoire hésita longtemps avant de s’y rendre. S’il n’avait cédé que par contrainte au devoir de partager avec son père le fardeau de l’administration épiscopale , pouvait-il accepter des fonctions bien plus laborieuses? Tant dorages inévitables , tous entrevus par sa pénétration , valaient-ils le sacrifice de sa chère solitude? Ces considérations se présentaient à la fois à son esprit : il les communiqua avec franchise à ceux de ses amis qui le pressaient de venir au secours de l’Église de Constantinople.

Le ciel parla plus haut que ses craintes. L’archevêque d'Alexandrie l’investit par une lettre de l’autorité épiscopale de Constantinople : investiture insuffisante, qui ne lui conférait pas la dignité d’évèque et qui devait fournir un prétexte de plus aux calomnies et à la persécution sous lesquelles nous le verrons plus tard suc* comber.

L’arianisme, vaincu en Occident par la fermeté de saint Hilaire ; en Orient, par le génie et le courage d’Athanase , n’en conservait pas moins dans l’Église grecque, et à Constantinople surtout, de nombreux partisans, de puissants pro-

lecteurs. La présence de Grégoire sur le siège épiscopal les gênait ; ils cherchèrent à l’en précipiter. Vainement par sa modération , par la force et la grâce de la parole, Grégoire essaya-t-il de le désarmer, l’arianisme n’en continua pas moins contre luises habiles et ardentes attaques. Grégoire en fut enveloppé et comme assiégé ; il se vit réduit à une seule église, à celle qui , sous le nom d’Anaslasie, c’est-à-dire église de la résurrection, devait être immortalisée par la foi et l’éloquence de Grégoire. L’arianisme ne s’en tiut pas là. Maxime, soutenu par Pierre d’Alexandrie, le même qui avait investi Grégoire de l’autorité épiscopale, Maxime fut ordonné peu. dant la nuit par quelques évêques , instruments de Pierre d’Alexandrie, et auxquels s’étaient joints quelques mariniers. Justement blessé de l’injure qui lui était faite par l’ordination de Maxime, Grégoire prit la résolution de se dérober à ses fonctions; pendant longtemps le peuple s’opposa à son départ. 11 parvint cependant à s’éloigner de Constantinople; mais il ne tarda pas à céder aux vœux de son troupeau qui le redemandait; et, à son retour, il lui adressa ces touchantes paroles : « Combien je souhaitais de vous revoir, ô mes enfants! Sans doute, j’aime à me le persuader, vous n’étiez pas moins impatients de revoir votre père. Pour moi , malgré mon aversion pour le tumulte et les intrigues des

villes, il m êlait impossible de soutenir une plus longue absence; et j’ai cédé, sans beaucoup d’efforts, aux mouvements de la tendre affection qui me ramenait vers vous. Pour des cœurs fortement épris, un jour de tourmente paraît aussi long que la vie entière. Il semble qu’un plaisir qu’on achète doive en paraître plus vif. Quand j’étais journellement au milieu de vous, j’en goûtais moins le bonheur. A peine vous avais-je quittés, que déjà j’éprouvais l’impérieux besoin de me retrouver avec vous. N’en soyez point surpris : c’est l’impatience du pasteur d’un troupeau à qui vient à manquer une de ses brebis; comme il s’empresse à la chercher ! il court sur les batteurs pour voir s’il ne la découvrira pas, la rappelant par ses cris plaintifs. Qu’il vienne à la rerouver, son retour lui donne plus de joie que la possession de toutes les autres. Faible image de aion amour pour vous! car estil rien d’égal à la Undresse du bon pasteur pour les âmes confiées à sts soins, surtout quand il a eu le bonheur d’exposer ia vie pour elles. Voilà dans quels sentiments je reviens à vous ; je n’en doute point, ces sentiments sou aussi les vôtres. Voyons donc ce que nous avons fait , vous et moi , durant notre séparation ; renions-nous compte réciproquement , comme noir, aurons à le rendre. Dites-moi , ô mes enfants ! qjel usage vous avez fait des instructions que je ne plaisais à vous

donner sur le Dieu que nous servons , sur les divers articles de notre créance? Je ne vous demanderai pas seulement où est le talent que je vous avais confié, j’en veux aussi avoir l'intérêt. L’avez-vous enfoui en terre sans le faire valoir? Où est le bien que vous avez fait? Par quelles œuvres votre foi s’est-elle manifestée? Avez-vous pris soin des pauvres? »

Après les épanchements de la tendresse et les sollicitudes de l’évêque , il rend compte à son tour de son exil : ,

« Quel fruit ai-je recueilli de ma retraite? Je vais vous le dire. Un jour je me promenais sur le bord de la mer pour jouir de la fraicAeur du soir et de 1 aspect de ses eaux tranquilles qui venaient doucement baigner le rivage. Tout à coup je la vis s’agiter, soulevée qu elle était par un vent impétueux qui en enflaH. les vagues et la rendait menaçante ; les flots arrivaient de loin et venaient en mugissant se briser contre le rivage ou contre les rochers voisins qui les repoussaient sans en être ébranlés, et les renvoyaient en une pluie icumante, entraînant pêle-mêle les cailloux , l« plantes marines et les coquillages. Ce spectacW semblait m’offrir l’image de ma situation actudle ; il fut pour moi une source d’instruction. N’est-ce point là, me disais-je à moi-même, le tableau fidèle de la vie humaine ; et toute» les choses de ce monde ne

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ressemblent-elles pas à la mer, dont elles ont l’amertume et l’instabilité? »

Il luttait ainsi , intrépide , mais toujours attaqué par ses ennemis, quand Théodose, vainqueur des barbares , revint subitement à Constantinople. L’empereur fit à Grégoire un accueil qu’il craint de rappeler, tant le souvenir lui en est glorieux; et lui rendant Sainte-Sophie, dont sous Constance, les ariens s’étaient emparés à main armée : « Dieu, lui avait-il dit , vous donne ce temple par mes mains, comme une récompense due à vos travaux. » On voulut aussi effacer le vice ou réparer l’insuffisance de l’ordination de Grégoire. Un concile œcumémique réuni à Constantinople, en 381, prononça sur l’ordination de Maxime, qui fut déclarée nulle; puis, suivant le désir de l’empereur, les évêques, ils étaient au nombre de cent cinquante, établirent solennellement Grégoire évêque de Constantinople.

Mais ni cette consécration , ni la protection de l’empereur, ni la douceur de Grégoire , ni son génie ne purent entièrement rétablir la paix dans l’Église de Constantinople. Grégoire commença à se retirer de ces assemblées tumultueuses que ne pouvaient calmer et sa sagesse et sa parole : il songea à la retraite. Vainement son peuple l'abordant avec des cris et des sanglots le conjurait de ne le point abandonner. Son

cœur était déchiré , mais il restait inllexible. a Tel , dit-il , que ce coursier captif qui frappe des pieds la terre, et dont les fiers hennissements respirent la liberté, je ne pouvais dissimuler une vive impatience. Mes regards, mes plaintes, mes discours , tout annonçait le désir que j’avais de rompre ma chaîne et de rentrer dans ma solitude. J’en trouvai l’occasion , je la saisis sans hésiter; je brisai mes liens avec joie. » Les évêques acceptèrent sa démission avec une promptitude et une unanimité qui l’étounèrent un peu, et qui surprend en effet quand on songe que ces mêmes évêques venaient de donner les mains à son installation. Quelles étaient les causes de ce soudain changement ? Grégoire semble indiquer son éloquence et la pureté de sa doctrine, sources trop ordinaires de l’envie. Les évêques avertis , il alla trouver le prince et lui dit :

« Seigneur, je viens à mon tour, comme tant d’autres , vous demander une grâce. Je l'attends d’un prince dont la libéralité égale le pouvoir. De l’or, tles marbres précieux, de riches étoffes pour couvrir la table sacrée, des gouvernements pour mes proches , ou des dignités qui se rattachent à votre personne, ce sont là de médiocres objets d’ambition : je ne les demande point ; je crois mériter quelque chose de plus grand. Aeeordez-moi , seule grâce que je solli-

cite , accordez- moi la consolation de céder à l’envie. Rendez la liberté à un vieillard qui a blanchi sous le poids des travaux plus encore que sous celui des années. Vous le savez , c’est bien malgré moi que vous m’avez placé sur le siège de Constantinople. »

Le prince lui permit à regret , dit Grégoire , mais enfin lui permit de se retirer ; cette faveur , bien qu’il la désirât , surprit Grégoire et l’attrista par une de ces secrètes et involontaires impressions que l’âme ressent quand elle trouve l'indifférence où elle attendait le dévouement.

Avant de quitter Constantinople , Grégoire prononça dans la grande église de cette capitale, en présence des évêques du concile, le discours célèbre qu’il appelle ses adieux , et que termine cette éloquente péroraison : a Adieu, Anastasie , qui reçûtes votre nom de la piété ; adieu , vous qui avez ressuscité de ses ruines la sainte doctrine tombée dans l'avilissement : vous êtes le trophée de la victoire, une autre Silo , où s’est d’abord arrêtée l’arche sainte , après avoir longtemps erré dans le désert ; adieu, temple à jamais célèbre, si faible à vos commencements , et par mes soins devenu une Jérusalem nouxelle ; adieu, basilique auguste; adieu, saints apôtres, qui du ciel m’avez soutenu dans mes combats; adieu, chaire pon-

tificale, trône éclatant mais périlleux , et trop exposé aux regards de l’envie! Pontifes, prêtres, plus vénérables encore par vos vertus que par votre âge , vous tous ministres des autels sacrés, qui de si près approchez du Dieu vivant , adieu ; adieu, chœur de Nazaréens, douceur de la psalmodie , stations nocturnes , vierges chastes , femmes si modestes, assemblée des veuves et des orphelins, pauvres qui avez toujours les yeux tournés vers Dieu et vers moi , hôpitaux où moi-même j’ai trouvé un asile dans mes infortunes. Adieu , auditeurs si empressés à m’entendre, que l’on vous voyait accourir de loin pour recueillir mes paroles et les consigner par écrit ! Adieu , empereur , palais , courtisans ! Cette voix , qui vous semblait si redoutable , elle sera désormais condamnée au silence. Adieu , Orient et Occident , pour qui j’ai tant combattu et qui m’avez livré tant de combats. »

Descendu volontairement du siège de Constantinople, Grégoire s'achemina vers la Cappadoce , s’arrêta un moment à Césarée, revint à Nazianze où il ne fit non plus qu’un court séjour, et se retira à la campagne , vivant enfin de cette vie de piété , de solitude et de poésie après laquelle il n’avait cessé de soupirer; remplissant et charmant ses loisirs par la prière et par la poésie , qui dans sa bouche , sera encore une prière.

Nous avons déjà vu dans Grégoire ie grand orateur ; nous ne l’avons pas vu tout entier.

Nous avons parlé , en commençant , de cet instinct naturel , de ce pressentiment qui , dans Julien , disciple des écoles d’Athènes , avait annoncé à Grégoire le futur ennemi du christianisme. L’évêque conserva l’antipathie du jeune homme. Grégoire a composé contre Julien deux invectives éloquentes , où il venge le christianisme des tentatives que Julien avait faites contre lui. Ce que Grégoire, comme Grec autant que comme chrétien, ne peut pardonner à Julien , c’est cet édit qui défendait aux chrétiens d'étudier et d’enseigner les lettres profanes : « Bien que la culture de l’esprit soit une faculté commune à tous les êtres doués de raison , il voulait en réserver pour lui seul le privilège, alléguant le ridicule prétexte, que les lettres grecques n’appartenaient qu’à ceux qui suivaient la religion grecque. Par cette grossière équivoque, il nous présentait comme les usurpateurs d’un bien qui n’était pas à nous. C’était, pour un homme aussi connaisseur en éloquence qu’il avait la prétention de l’être, la plus étrange de toutes les méprises. » Et ailleurs il revient, avec plus de force , à cette accusation : « Quel acte de tyrannie plus caractérisé que le fameux édit par lequel il interdit aux chrétiens tout commerce avec les lettres ! Je reviens sur mes pas

pour vous entretenir encore de cet acte que je regarde comme le plus inique et le plus odieux de tous les actes. Mon indignation, je n’en doute pas, sera partagée par quiconque est sensible aux charmes «le l’étude et de l’instruction. Quant à moi , je fais profession de l’être : je cède sans nulle peine tous les autres avantages, puissance, noblesse, gloire, richesses, à qui les recherche. La science est à mes yeux d’un prix bien autrement réel. A quoi pensait-il donc cet homme de qui l’imprévoyance égalait l’implacable haine qu’il portail au christianisme? A quoi pensait-il en nous fermant tous les canaux de la science ? » 11 nous trace ensuite un tableau animé de la persécution exercée par Julien contre le christianisme; il nous le montre essayant de contrefaire les institutions et les cérémonies de l’Église ; effaçant dans une initiation impure le sceau du baptême; s’enfonçant dans des antres obscurs pour y consulter les éléments, marchant accompagné d’une escorte de sophistes , bateleurs plutôt que philosophes.

Si Grégoire trouve contre Julien d’aussi énergiques accents, il sait aussi pour les pauvres trouver les plus douces , les plus touchantes paroles : « Quoi ! s’écrie-t-il , nous laisserions les pauvres exposés aux intempéries de l’air, tandis que nous habitons des maisons commodes et magnifiques, enrichies de pierres de toutes sortes

le couleurs , où l’or et l’argent brillent de toute part , où les peintures les plus recherchées attirent et fixent les regards. Les pauvres mourront de froid sous leurs habits déchirés et sous les haillons qui les couvrent à peine; et nous, nous traînons après nous de longues robes flottantes, lissues de lin et de soie! Les pauvres manqueront des aliments les plus nécessaires; et moi je nage dans les délices ! Ils seront étendus à nos portes, languissants, expirant de besoin, ayant à peine la force d’exhaler des sons mal articulés , ne pouvant quelquefois ni étendre les mains, ni marcher pour se jeter aux pieds des riches , ni pousser des cris pour les émouvoir; et nous, nous dormons dans des lits voluptueux défendus contre les rayons du jour; nous habitons des appartements parfumés d’essences précieuses, tapissés de fleurs que la saison a cessé de produire; nous répandons sur nos tables les '

parfums les plus exquis et les plus délicats , entourés que nous sommes de jeunes esclaves efféminés , vêtus avec élégance , les cheveux épars et flottants d’une manière étudiée pour flatter d’impudiques regards; et les pauvres s’estimeraient heureux d'avoir de l’eau pour se désaltérer ! »

Grégoire n’est pas seulement l’orateur de la charité; il a créé un genre nouveau dans l’éloquence chrétienne , l’oraison funèbre , genre voisin du pauégyrique, mais que le christianisme a n. H

épuré et rajeuni en y mêlant de hautes leçons et de salutaires avertissements. Grégoire surtout lui a donné un caractère touchant : il l’a consacré à célébrer des vertus simples et domestiques , mais qui avaient honoré l’Église. C’est ainsi qu’il loua tour à tour son frère, Césaire, et une sœur, sainte Gorgonie, enfin son père. Son frère d’abord : « Agréez , dit-il en commençant , agréez, ô Césaire, le tribut de ma douleur, les prémices d’une voix dont vous avez souvent accusé le silence. Hélas! c’était donc pour vous que devaient se faire entendre mes premiers accents. » L’orqison funèbre de Césaire , quoique éloge domestique , appartient à l’histoire. Césaire avait vécu à la cour de Constance et de Julien. Sa science comme médecin, l’y avait fait appeler; elle l’y maintint quelque temps, même sous Julien. La famille de Césaire n’avait pas vu sans douleur et sans crainte ce séjour de Césaire à la cour. Son frète lui écrivait : « Notre vénérable père est dans un chagrin qui lui rend la vie insupportable; je ne le console qu’en me rendant garaut de votre foi; en l’assurant que vous ne persisterez pas longtemps dans ce qui nous est un si vif sujet d’alarmes. Pour ma mère, elle n’en sait rien encore; nous avons pu jusqu’à présent le lui cacher. Mais si elle venait à l’apprendre, elle en mourrait de chagrin. Si donc vous êtes touché de vos intérêts et des nôtres, prenez un parti

plus honnête tout ensemble et plus sûr. 11 faut de deux choses l’une : ou être chrétien, en se résignant à vivre dans l’obscurité; ou poursuivre la carrière de l’ambition , au risque de compromettre des intérêts tout autrement importants que les vaines espérances de la terre. » Les craintes de Grégoire furent heureusement trompées : à la cour de Julien , Césaire sut résister aux menaces comme aux caresses du prince. Grégoire a peint avec une éloquente vivacité les tentatives de Julien pour gagner Césaire , et la foi inébranlable de celui-ci. « Par un autre artifice, dit l’orateur, il affectait d’employer la protection au lieu de la violence, présentant ainsi plus de déshonneur que de péril à qui embrassait le parti de l'impiété. Après avoir attiré les uns par l’appât des richesses ; d’autres par celui des honneurs et des dignités, tous enfin par la séduction de ses discours et de son exemple, il s’adresse enfin à Julien. L’insensé! s’il a pu croire qu’il allait trouver une proie facile dans Césaire , daus mon frère , dans le fils de tels parents ! » Et s’arrêtant avec complaisance à cette lutte qui, dit-il , distrait sa douleur, Grégoire en termine le tableau par un chant de victoire : « N auriez-vous pas tremblé pour Césaire? Rassurez-vous; le champ de bataille lui restera : il a pour lui Jésus-Christ , qui a vaincu le monde. » Après ce dernier combat, Césaire

quitta la cour, où il reparut sous Jovien , qui le chargea de la questure de Bithynie. Durant l’exercice de sa magistrature, la ville de Nicée eut beaucoup à souffrir d’un violent tremblement de terre, qui engloutit une grande partie de ses habitants; Césaire y échappa par miracle : c’était, dit Grégoire , un avertissement sur des dangers bien plus graves; Césaire le comprit, et il plaça ses pensées là où l’on n’a plus à redouter les révolutions de la terre. C’est dans la perte d’un tel frère, la consolation de Grégoire : « L’adoucissement, dit-il, avait devancé la douleur. »

Le père et la mère de Grégoire étaient présents à cet éloge funèbre de leur fils. Grégoire , après leur avoir donné avec une réserve délicate les éloges et les avis que la religion autorise envers les parents dans la bouche d’un fils , d’un évêque, et dont il reconnaît d’ailleurs être redevable à leurs leçons, leur adresse par un mouvement sublime ces dernières et graves paroles : « Combien avons-nous encore à attendre , ô vieillards vénérables, avant d’aller nous unir à Dieu ? De combien Césaire nous a-t-il devancés? Combien avons-nous encore de temps à pleurer son départ du milieu de nous ? Ne marchonsnous point , et à grands pas , vers la même demeure ? Que gagnerons-nous à ce peu de jours que nous passerons ici-bas ? Quelques maux de plus à voir, à souffrir, peut-être à faire nous-

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mêmes, et tout cela pour payer enfin à la nature la commune et inévitable dette. Suivre ceux-ci, précéder ceux-là , pleurer les uns , être pleures des autres , et recevoir de nos successeurs le tribut de larmes que nous avons payé à nos devanciers , telle est la vie de nous autres mortels; songes inconstants que nous sommes, fantômes qu’on ne peut embrasser et saisir ; le vol de l’oiseau qui fend l’air, le vaisseau qui sillonne l’onde sans laisser de trace, poussière, vapeur, rosée d’un instant, îleur le matin naissante, desséchée le soir. » Puis les consolant, se consolant lui-même par des espérances chrétiennes, il s’écrie, avec un accent presque lyrique : « Pourquoi donc m’enchaîner à cette vie qui n’a qu’un temps? Entends, mon âme, la voix de l’archange, la voix de la trompette dernière. Prépare-toi au jour où paraîtront de nouveaux cieux. Là je verrai Césaire , non plus exilé , non plus tel que nous le voyons aujourd’hui porté dans le tombeau , non plus objet de larmes et de pitié ; mais triomphant, mais glorieux et couronné, et tel, ô le plus tendre , le plus chéri des frères, que souvent, soit par une illusion de mes désirs , soit dans la réalité, tu m’as apparu en songe. » L’orateur ne sait pas s’arrêter dans l’effusion de ses regrets et de ses espérances ; il les épuise avec une abondance qui pouvait plaire à la vivacité de] l ima-

ginntion grecque, mais qui pour nous manque d’intérêt.

La mort de Gorgonie avait suivi de près celle de Césaire ; Grégoire fut encore appelé à lui rendre les tristes et derniers devoirs. Cette oraison funèbre, sans être en rien inférieure à l’éloge «le Césaire, offre un caractère différent. Il y avait un écueil dans cette louange domestique , deux fois répétée par Grégoire, et qui maintenant ne s’adressait pas à un liomme qui , sur un théâtre élevé, avait été en quelque sorte l'athlète du christianisme. L’orateur a prévu cet inconvénient, et il l’évite avec autant d’habileté que de franchise :

« En louant une sœur, j’aurai à parler de vertus domestiques. Je ne m’abuserai pas cependant; si les faits sont vrais, l’éloge est légitime. L’étranger qui ne mérite pas la louange, ne la doit point obtenir ; il 11e la faut pas refuser aux siens, quand ils y ont des droits : il y aurait égale injustice à la prodiguer au premier, à en frustrer les autres. » Après cette précaution oratoire, Grégoire entre dans son sujet, préludant à l’éloge de sa sœur par celui de son père et de sa mère , auxquels Gorgonie était redevable de l’éducation chrétienne qui lit ses vertus. L’orateur loue alors sa chasteté, même dans le mariage : i< Quelle femme était plus faite pour attirer les regards, et quelle femme les recher-

cha moins ? Simple , modeste , avec tous les avantages de la nature , la vit-on jamais occupée de relever par la richesse des ornements l’éclat de sa beauté? Nul soin à faire ressortir ses blonds cheveux par les apprêts menteurs d’une toilette plus propre à déshonorer la beauté même qu’à l’embellir. Point d’habits flottants et remarquables par la magnificence ; point de ces pierreries dont les feux étincelants appellent les regards sur celles qui les portent. Jamais elle n’eût souffert que, rival insolent de la Divinité * un pinceau imposteur dégradât par des agréments empruntés ses traits naturels , et ajoutant pour ainsi dire à son visage un visage étranger, corrompît par ces misérables artifices l’empreinte originelle qu’elle réservait à l’rcil de Dieu. » 11 célèbre ensuite la pénétration de son esprit et tout ensemble la réserve de son langage , sa charité à l’égard des indigents et de tous ceux qui étaient dans l’affliction ; puis arrivant à ses austérités, il anime son récit par ces vives paroles : « O chair flétrie par la pénitence, où l’âme sans presque aucun secours d’aliments corporels et comme déjà dégagée de la matière semblait seule retenir la vie, ou plutôt, par un exercice journalier de la mort , en prévenir la nécessité pour arriver à la liberté 1 O saints cantiques de David, qui jamais ne sembliez longs à sa piété ! O membres débeats qui

aimiez a vous courber sur une terre froide et à supporter des souffrances au-dessus de la nature ! Cris échappés du cœur dans le silence des nuits, qui perciez les nues et pénétriez jusqu’à Dieu ! Soupirs brûlants , échappés dans les ardeurs de l’oraison , qui braviez l’inclémence des saisons et l’épaisseur des ténèbres. »

Grégoire termine cet éloge en associaut dans une même douleur le souvenir de sa sœur à celui de son frère : « Agréez ce discours que tant d’autres eussent mieux fait que moi , et auquel je bornerai les honneurs funèbres que je vous dois. Déjà ma bouche avait rempli le même devoir envers Césaire , notre frère. Ainsi donc j’étais destiné à ne payer que par un éloge mortuaire la dette de la tendresse fraternelle ! Obtiendrai-je après vous un semblable honneur ? Je l’ignore. Puissé-je du moins me rendre digne des seules récompenses qui soient conformes à la volonté de Dieu. »

Grégoire fut appelé à mener encore un deuil de famille, celui qui dans l’ordre delà nature aurait dû précéder les autres : il prononça l’éloge funèbre de son père. Saint Basile était présent à ce discours; Grégoire lui adresse ainsi la parole : « Homme de Dieu , d’où venez-vous ? estce moi que vous venez visiter ? est-ce le pasteur que vous cherchez ou le troupeau que vous venez examiner ? Si c’est moi , vous me trou*

verez à peine vivant , et comme frappé de mort dans la plus chère partie de moi-même, par la perte de celui qui nous conduisait, à sa lumière, dans les sentiers du salut. Pasteur orné de toutes les vertus et de toute la science du saint ministère , plein de jours et de prudence , vous voyez un troupeau abattu, désolé, plongé dans la plus profonde affliction. Plus de pâturages où il puisse chercher le repos , plus de source salutaire où il aille se désaltérer ; il va errant dans les lieux sauvages , à travers les solitudes et les précipices.» Et alors, par un artifice ingénieux, demandant à Basile lui-même le plan de l’éloge qu’il doit prononcer, il trace la division de son discours : « Vous feriez , dit-il , de sa vie un modèle proposé à l’imitation; vous arrêteriez un moment nos pensées sur la vie et la mort , sur l’union et la séparation de l’âme et du corps. Cette simple ébauche, ajoute-t-il, en s’adressant à Basile, mise sous les yeux d’un peintre tel que vous, vous fournira le dessin d’un éloge plus complet et digne du regard de tous les âges. »

Le père de Grégoire était né dans l’erreur.

« Mais, remarque l’orateur, la régularité de ses mœurs l’associait à la famille chrétienne; comme il en est beaucoup parmi nous qui ne sont pas avec nous, parce que le désordre de leurs mœurs les retranche de notre communion ; ainsi , en dehors, il en est beaucoup qui nous appartien-

nent, parce qu’ils ont prévenu la foi par les mœurs : le nom de chrétien leur manque, mais ils en ont les œuvres. » Le père de Grégoire fut ramené à la vérité par ce qui était un grand instrument de conversion , les vertus de sou épouse. L’éloge de Nonne, la mère de Grégoire, se mêle donc naturellement à celui de son père. Grégoire converti fut bientôt admis, telle était sa vertu, au sacerdoce et à l’épiscopat. L’orateur, après avoir peint sa tempérance, son désintéressement , sa prudence , s’arrête avec charme à montrer sa charité : « Qui jamais a témoigné plus de compassion envers les pauvres, partie si méprisée du genre humain et si peu méprisable? Qui les assista jamais avec une plus généreuse libéralité? Ne se considérant que comme le dépositaire d’un bien qui n'était pas à lui, il les soulageait, autant qu’il le pouvait , dans tous leurs besoins, prenant non-seulement sur son superflu, mais sur son nécessaire; plus satisfait de donner que les autres ne le sont d’amasser. Répandant ses aumônes sans aucune distinction , sans humeur, sans reproches, ce qui souvent vaut mieux que l’aumône même, il aimait mieux étendre ses bienfaits sur l’indigent qui ne les méritait pas, que de s’exposer, par sa réserve et sa défiance, à les refuser à ceux qui les méritent. » L’orateur ramène, dans cet éloge, la figure de saint Basile qui , nous l’avons vu , assistait à

cette cérémonie funèbre. Il rappelle la part que Grégoire de Nazianze , son père , avait prise à l’élection d’Eusèbe au siège de Césarée. Eusèbe n’occupa pas longtemps ce siège. L’opinion de l’Eglise désignait Basile pour son successeur : « Qui eut pu vous oublier, vous, ô homme admirable que les mains de Dieu ont perfectionné; vous qui ne possédez rien en propre, vous le plus savant , le plus éloquent , le plus sage des hommes , mon ami , le compagnon de mes études, de ma vie entière, la moitié de moiméme. » Mais ce choix était vivement combattu. Pour le faire triompher, Grégoire, le père, déploya un courage et une activité que l’orateur retrace vivement : « Grégoire, tout accablé qu’il était sous le poids des ans et de la maladie s’arrache de son lit avec l’ardeur d’un jeune homme; il se rend à la ville, ou plutôt il y fait porter son corps expirant et à peine animé d’un faible souffle. Rajeuni par la fatigue même, retrouvant sa première vigueur, il poursuit sa résolution, se prépare au combat, place l’évêque sur le trône épiscopal , et se fait ramener sur un chariot, auparavant son tombeau en quelque sorte, arche sacrée maintenant. »

Puis, revenant à la fin de son discours à ce qui avait été un des motifs naturels de son exorde , à sa mère , à cette épouse de Grégoire qui l’avait fait chrétien , il lui adresse ces pa-

rôles : « Il ne nous reste plus qu’à porter nos accents funèbres à l’oreille de cette vertueuse Sara, dont les jours ont égalé en durée les jours de son époux. » Il lui montre , dans la spiritualité de notre nature immortelle, croyance du chrétien , la seule consolation qu’elle veuille et puisse recevoir; et enfin, par un de ces sentiments de la nature que la piété chrétienne sait toujours associer aux plus sublimes pensées , il lui rappelle que tout secours et toute joie ne lui manquent pas encore : « N’avez-vous pas toujours votre Isaac, qu’il vous a laissé pour vous tenir lieu de tout. Hélas ! quelques faibles services domestiques , voilà tout ce que vous puissiez attendre de mon zèle ; je vous en demande, moi , de bien plus importants : votre bénédiction maternelle, le secours de vos prières pour la future délivrance. »

Cette oraison funèbre présente un grand intérêt. Les plus purs sentiments, les plus tendres souvenirs s’y mêlent dans une touchante harmonie : Gorgonie, Nonne, Basile, Césaire, les vertus de la femme et de la sainte à côté de la double image de l’amitié préférée. Ces teintes tristes et douces , habilement fondues , forment un tableau plein de charme. On regrette seulement qu’ici , comme dans toutes ses oraisons funèbres, comme dans tous ses discours, Grégoire manque quelquefois de sobriété : en la

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trop prolongeant, il affaiblit l’émotion; l’esprit et l’imagination ne couvrent pas, il est vrai , la douleur, mais s’y mêlent plus qu’on ne voudrait : il parait recherché , alors même qu’il est naturel. Malgré ces défauts, Grégoire a créé l'oraison funèbre, et ouvert à Bossuet la voie où il marchera avec tant de gloire.

Tel est Grégoire de Nazianze : orateur brillant et pathétique, doué d’une douce et profonde sensibilité; homme de solitude et de paix, jeté malgré lui dans des controverses religieuses et les honneurs épiscopaux; meilleur solitaire peutêtre que grand évêque, mais toujours admirable orateur.

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