SAINT BASILE
Lorsque Grégoire] étudiait aux écoles d’Athènes , n’y cherchant que la science , il v rencontra le bonheur. « Le ciel , dit - il , m’avait accordé une laveur bien précieuse : il tu avait douué pour ami , le plus sage, le plus respectable, le plus savant des hommes. Qui donc, me dira-t-on? Un mol le fera connaître : Basile, ce Basile qui a rendu de si grands services à tout son siècle. » Basile, nous le connaissons déjà; c’est cet ami qui consacra Grégoire au sacerdoce et auquel il demandait des conseils sur la manière de conduire le troupeau qui lui était confié.
Basile trouva, au sein de sa famille, des maîtres et des modèles , des leçons vivantes de science et de vertu. Les soins de son père développèrent les heureux germes de son intelligence ; les conseils de sa mère, les dons naturels de son âme. Biche de ce double fonds de connaissances et de sagesse, il se rendit à Césarée pour s’y perfectionner dans les éludes que l’on
y professait. Après un court séjour dans cette ville, il voulut connaître Constantinople, où la pénétration de son esprit et sa capacité lui eurent bientôt révélé ce que la science, les philosophes et les orateurs offraient de plus brillant et de plus solide. De Constantinople, il se rendit à Athènes ; sa renommée l’y avait devancé. Il régnait dans les écoles d’Athènes un usage singulier : « Sitôt qu’un jeune homme met le pied dans l’Attique, c’est Grégoire qui parle ici, le voilà, bon gré, mal gré, à la discrétion de ceux qui ont pu s’emparer de sa personne. On commence par le mener chez un de ceux qui eu ont fait comme leur proie , chez quelqu’un de ses amis, de ses parents, de ses compatriotes, ou bien dans la maison du sophiste dont ils sont les recruteurs , et qui compte ces manèges au nombre de ses rétributions. Ensuite, c’est à qui lancera des plaisanteries au nouveau venu , dans le dessein , apparemment , de rabattre ses prétentions, s’il en avait, ou de lui faire sentir sa dépendance. Dans cette attaque, chacun déploie avec plus ou moins de succès les ressources de son esprit et de son caractère, selon la nature de l’éducation qu’il a reçue. Ceux qui ignorent un semblable usage s’en effrayent et s’en offensent ; ceux qui en sont prévenus s’en amusent, car il y a dans le préambule plus de menaces que de mal. Après ces épreuves, en effet, on le conduit
avec pompe au bain par la place publique. La troupe qui compose l’escorte marche en avant, deux à deux , à distances égales. Près d’arriver au bain, tout d’un coup; et comme transportée d’une fureur subite la troupe pousse à la fois un grand cri ; à ce signal, tout le monde s’arrête. Comme si le bain refusait de s’ouvrir , on frappe violemment aux portes pour intimider le novice. Enfin , après qu’on lui a permis l’entrée du bain , on le met en liberté. Sorti du bain , le voilà initié , il prend rang parmi ses camarades. » La réputation de Basile, en le précédant, l’avait, par une distinction glorieuse déjà, dispensé de cette bruyante épreuve. En voyant Basile , Grégoire avait ressenti pour l'égalité de son caractère, pour la sagesse de ses discours, une tendre vénération. Leur union devint chaque jour plus étroite. « Dieu et l’amour des sciences les rapprochèrent comme deux ruisseaux qui , sortis de la même source, après s’être partagés et répandus sur divers terrains , se retrouvent au même réservoir. » Puis insensiblement de mutuelles confidences leur ayant fait connaître que leur vœu commun était d’embrasser la vraie philosophie, alors chacun d’eux devint tout pour l’autre. Même toit, même table, un seul cœur, une même pensée. La science même, dont la prétention excite les plus violentes jalousies parmi les hommes, ne les put diviser; entre eux nul
sentiment de jalousie : « .Nous nous disputions , non pas à qui remporterait la palme , mais à qui la céderait; car la gloire de l'un faisait la gloire de l’autre. » Telle fut celte amitié que Grégoire ne peut rappeler sans répandre des larmes, et que la gloire même, qui divise quelquefois les plus belles âmes, ne put altérer. Cependant le jour du départ, « ce jour oit les amis se parlent pour la dernière fois , se reconduisent , se rappellent, soupirent, s’embrassent et pleurent, » ce jour arriva. Quand Basile se disposa à quitter Athènes, ses condisciples, ses maîtres le voulurent retenir, comme ils avaient retenu Grégoire; mais la fermeté de Basile l’emporta sur leurs instances : telle était déjà l’autorité de son caractère.
Au sortir des écoles d’Athènes, Basile passa par une suite de fonctions diverses qui, en éprouvant sa sagesse et en augmentant chaque jour sa gloire , le disposaient admirablement à cette mission d’évêque qu’il devait si dignement remplir. Prêtre d’abord de l’église de Césarée, il ne monta que par degrés au trône épiscopal; il fut enfin successeur d’Eusèbe, dont il avait été longtemps le conseil. Élevé, malgré lui, à l’épiscopat, Basile ne chercha point, comme Grégoire, à en repousser le fardeau ; il l’accepta et le soutint noblement. L’arianisme, protégé par Valens, mettait alors à de rudes épreuves la foi cathou IX
lique. Basile fut cité devant le gouverneur de la province, Modeste, pour rendre compte de sa croyance : l’histoire n’a pas déplus beau tableau que celui de l’évêque , en présence de ce gouverneur. Au milieu des périls suscités à la foi , Basile 11e cessait de soutenir, d’encourager, d’instruire son troupeau. Nul n’avait reçu des dons plus heureux d’imagination et d’intelligence. « Nommez, dit Grégoire de Nazianze, une science où il n’ait excellé , comme s’il eût fait de celle-là son unique étude : plus profond dans l’universalité de ses connaissances , qu’aucun autre dans le détail. Il joignait l’élude à la vivacité de l’esprit, bien que sa pénétration naturelle eut pu le dispenser du travail , comme le travail suppléer en lui à la promptitude de la conception. Qui lui pourrait-on comparer, soit pour son éloquence animée et pleine de feu, soit pour la grammaire , l’histoire , la mesure et l’harmonie du langage, les règles de la poésie; soit pour la philosophie, où il s’était rendu si supérieur? 11 s’était contenté d’apprendre de l'astronomie, de la géométrie, des mathématiques, ce qu’il en fallait pour 11’être pas embarrassé par ceux qui font profession de les approfondir. Lorsque j’ai dans les mains, ajoute Grégoire, ou sur les lèvres son Hexamc'ron , transporté avec lui sur le trône du Créateur, je comprends toute l’économie de son ouvrage; j’apprends, plus que je
n’avais fait en le contemplant , à admirer le sublime auteur de toutes choses. »
Saint Basile avait établi dans Césarée un vaste édifice où il rassemblait pour le travail et l’instruction religieuse de nombreux ouvriers. C’est pour eux, ou plutôt devant eux, qu’il composa l’ouvrage magnifique que loue ici saint Grégoire, l’ Hexaméron. C’est à des hommes simples, ignorants, que saint Basile se propose d’expliquer la création du monde , l’œuvre des six jours. Un tel auditoire ne semble , au premier abord , guère préparé à de tels enseignements ; voici comment Basile l’y dispose et l’y prépare : « .le le sais : parmi ceux qui m’entendent , il en est un grandnombre qui, attachés à des professions mécaniques et n’obtenant que difficilement du travail de la journée leurs moyens d’existence, nous mettent, pour ne pas interrompre leurs occupations , dans la nécessité d’abréger et de précipiter nos instructions. Que dirai-je à ces auditeurs? La partie du temps que vous prêtez à Dieu n’est point perdue ; loin de là , elle vous sera rendue à grands intérêts; les obstacles divers qui vous pourraient arrêter, le Seigneur saura bien les écarter, et vous dédommageant du sacrifice que vous lui faites , vous donner la force du corps , l’ardeur de l’esprit , le succès de votre commerce et la prospérité dans tout le cours de votre vie. Dussent même vos entreprises ne pas
réussir au gré de vos espérances, la science que vous recueillerez de l’Esprit saint vous sera toujours un précieux trésor pour le siècle à venir. Bannissez donc de votre esprit toute sollicitude du lendemain , et prètez-nioi toute votre attentiou ; car à quoi me servirait que vos corps fussent présents, si votre esprit était occupé des bieus de la terre. » Et opposant à ces pures jouissances de la science les plaisirs bruyants que l’on goûte vulgairement: « Il est , dit-il, des villes où les habitants sont occupés du matin au soir à repaître leurs regards de jeux féconds en spectacles d’impuretés; pour nous, que le Seigneur appelle pour nous faire admirer la beauté de ses œuvres, pourrions-nous nous lasser de les contempler, ou n entendre qu’avec indifférence les paroles de l'Esprit saint ? Environnés des merveilles en foule qu’ont enfantées les mains du divin architecte , quel est celui de nous qui , transporté par la pensée dans les premiers temps, ne s’arrêterait pas à contempler l'admirable ordonnance de l’univers? »
Saint Basile examine en détail et avec une science exacte pour son temps l’économie et le système de l’univers, réfutant les objections que l’on élevait contre la Providence, mais attentif surtout à faire tourner ces explications à l'amélioration morale de ceux qui l’écoulent. Il vient de montrer la terre , auparavant stérile et morte,
se fécondant , s’animant à la parole de Dieu , et à l'instant , pareille à la jeune épouse qui s’est dépouillée de ses lugubres vêtements, apparaissant dans la plus éclatante parure, et il ajoute : « Puissé-je vous pénétrer d'un sentiment si vif d’admiration pour la création, que partout où vous rencontrerez quelqu’une de ses productions, elle retrace à vos jeux le Créateur, et en même temps vous ramène à votre propre nature dont vous trouverez l image empreinte sur chaque partie de ce magnifique tableau : Toute chair est comme l'herbe îles champs , et toute la gloire de r homme ressemble à ht gloire de P herbe ; ainsi parle le prophète Isaïe. Point de comparaison plus propre, en effet, à exprimer combien la vie humaine est courte, combien éphémères et fragiles les biens et les plaisirs de ce monde. Aujourd’hui dans la force de l’âge et dans la fleur de la jeunesse, demain, objet de pitié, flétri par le temps, ou consumé par la maladie. Tel homme se fait remarquer par l’éclat de son opulence ; il ne marche qu’entouré d’un essaim d’adulateurs, ou de prétendus amis, qui briguent sa faveur à l’envi l’un de l’autre. Qu’il sorte, qu’il rentre, c’est autour de lui un cortège nombreux de serviteurs attachés aux divers emplois de sa maison, et qu’il traine à sa suite comme un troupeau d’esclaves. Le faste cpii l’environne excite partout l’envie sur ses pas. A l'éclat des richesses, ajou-
lez, si vous le voulez, le crédit et l’autorité que donnent les dignités obtenues du souverain , l’administration des provinces, le gouvernement des peuples, le commandement des armées, le privilège d’avoir un héraut public qui vous devance, le respect mêlé de terreur qu’inspire la * présence des licteurs, le droit de disposer arbitrairement de la liberté, de la fortune, de la vie des citoyens tremblants à votre aspect. Le dénomment de tout cela, quel est-il? Une nuit, un accès de fièvre, une inflammation de poitrine l'enlève du milieu de la scène , le dépouille en un moment de tout cet appareil théâtral ; et tant de pompe, tant de majesté, tout cela s’est évanoui comme un vain songe. Oli ! que le prophète a raison de s’écrier : « Toute chair est comme « l’herbe des champs, et toute gloire de l’homme « ressemble à la gloire d’une fleur ! »
C’est par un élan semblable et un semblable retour sur lui-même et sur ses auditeurs, qu ailleurs , Itasile saisit l’imagination de ceux qui l’entourent par cette pittoresque et célèbre comparaison : « La vie humaine est un chemin qui, pour chacun de nous, commence à son entrée dans le monde, et se termine au tombeau. Voyez ceux qui , faisant route sur mer, dorment dans le navire; le vent de lui-même les pousse vers le port, et bien qu’ils ne se sentent point portés, ils n’en arrivent pas moins insen-
siblement au terme. Il en est ainsi du cours de la vie humaine : elle s’écoule, poussée par un mouvement continuel qui nous entraîne vers la fin , sans que nous nous en apercevions. Vous dormez ; durant votre sommeil le temps court et vous échappe; chacun de nous, engagé dans la vie, fournit donc sa course, et avance vers le terme. Voyageur ici-has, tout passe, tout fuit derrière vous! un moment vos regards s’arrêtent sur l’herbe ou le buisson de la prairie, sur les objets divers qui vous enchantent; vous avez goûté quelque plaisir à les voir, et bientôt déjà vous avez passé outre. A la suite de ces riants aspects, des rochers, des ravins, des précipices, des sentiers raboteux, escarpés; quelquefois des animaux féroces, des bêles venimeuses, des épines qui déchirent, des rencontres funestes; on s’en désole un moment , et bientôt tout a disparu. Voilà la vie: plaisirs, chagrins, rien n’y est durable. Ce chemin, il n’est pas a vous; rien de ce qui s’est offert à vous sur la route ne vous appartient. D'autresvoyageurs ont passé ; d’autres sont venus qui ont suivi la même trace; et après tout cela , bien d’autres encore qui les suivront. »
SOn a reconnu, dans celte saisissante image de la vie, l’original du tableau que Bossuet a retracé avec de si vives couleurs.
Bien que le savant évêque se mette, autant
qu’il le peut, au niveau de ses auditeurs, il craint cependant que leur attention ne se fatigue, ou que leur intelligence ne le puisse toujours suivre dans ces simples, mais sublimes contemplations. Aussi, quels soins à la soutenir, à l’aider! quel cliarme, quelle précaution touchante dans le début de la sixième homélie ! « Appelés à contempler ensemble de plus imposants et de plus magnifiques spectacles, à recueillir les secrets de la souveraine sagesse, chacun de nous doit apporter ici avec une nouvelle attention des préparations plus sérieuses. Il faut que l'auditeur s’identifie avec moi, qu’il ne se contente pas d’être juge , mais qu’il ose aussi entrer dans la lice ; autrement, nous courrions le risque de manquer la vérité même en la découvrant; et ma confiance trompée serait en pure perte pour mon auditoire. Quel est mon but en vous parlant ce langage? c’est que, comme nous nous proposons d’examiner le bel ordre de l’univers et de contempler le monde, non dans les vues d’une sagesse mondaine, mais d’après les instructions données par Dieu lui-même à son serviteur Moïse, il deviendrait impossible de prendre un intérêt réel à d’aussi grands spectacles, si l’on n’avait exercé son esprit à bien saisir les objets dont nous allons nous entretenir. »
Quand il a ainsi préparé et élevé leurs esprits, il peut leur parler ce magnifique langage: «Si,
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pendant !e cours d’une belle nuit, il vous est arrivé jamais de vous arrêter à considérer les magnificences du ciel parsemé d’étoiles ; si votre esprit, occupé du Créateur de l’univers, s’est demandé quel est celui qui a répaudu ces étoiles sur la voûte du firmament comme autant de brillantes fleurs; si, durant le jour, livré à des méditations sérieuses, vous avez porté un œil attentif sur les merveilles qui se découvraient à vous, et que de la pensée des choses visibles vous vous soyez élevé jusqu’à l’être invisible, vous êtes l’auditeur exercé que je demande; vous tenez bien votre place dans ce saint et vénérable amphithéâtre ; venez donc, 'suivez-moi : je vous servirai d’introducteur dans cette magnifique cité, notre ancienne patrie. Vous apprendrez à vous connaître vous-même; vous saurez que la même origine qui vous ramène à la terre vous montre un Dieu créateur; qu’inférieur en force aux animaux , vous n’en avez pas moins l’empire sur tous les êtres animés ou inanimés qui vous environnent ; et que, par le privilège de la raison qui vous fut donnée, supérieur à toutes les créatures, vous pouvez vous élever par delà même le ciel qui domine vos têtes, et de la magnificence des objets passagers qui sont sous vos yeux conclure à celle des biens qui ne passeront jamais. »
Ainsi , l’orateur chrétien ramène constamment
l’esprit de ses auditeurs sur eux-mêmes, et trouve dans les merveilles de la création une inépuisable source d’instructions morales. Le peuple reçut-il jamais un enseignement tout à la fois plus simple et plus élevé? un enseignement où l’orateur s’oubliât plus lui-même pour ne songer qu’à son auditoire, et où le génie empruntât de l’âme de plus magnifiques et de plus sympathiques accents ?
L’ouvrage de saint Basile offre deux parties distinctes : la morale et la science. A l’égard de la science, il ne dépasse point assurément les connaissances physiques ou astronomiques que l’on avait de son temps, mais il les atteint et les reproduit. Saint Basile parle en homme qui a étudié les sciences physiques; et l’on voit ici combien est juste cet éloge que lui donnait Grégoire, de n’étre étranger à aucune science. A l’égard de la partie morale et oratoire, elle est traitée avec autant de charme que de profondeur i combien de fraîches et vives images! de pittoresques et heureuses comparaisons! quelle douce mélancolie et que de consolantes pensées! Ainsi Basile instruisait ces âmes simples qui, sans la parole chrétienne, seraient restées plongées dans les ténèbres de l’ignorance , tristes victimes déshéritées, sous la loi païenne, de la douce vie de l’intelligence, dulcis vitæ exsortes , bien autrement précieuse que celle que regrettait le
poète pour ces ombres innocentes qui peuplaient l’empire douteux des limbes. Qu’il y a loin de la sollicitude de saint Basile à l'indifférence du paganisme pour 1 éducation du pauvre!
Ainsi Basile enseignait le pauvre ; mais en instruisant le pauvre, il n’oublie pas le riche; il n’oublie pas ces âmes, qu’il est plus difficile peut-être de prémunir contre les dangers de la science, qu’il 11 e l'est d’arracher les autres à l’ignorance. De la même voix dont il expliquait à d humbles artisans les merveilles de la création, il apprendra donc à des jeunes gens choisis, à user discrètement et sans péril des trésors de la science profane. On voit que nous voulons parler du discours : Sur [utilité que l’on peut retirer de la lecture des poètes profanes .
Après un exorde où l’auteur, par une touchante précaution oratoire, place les conseils affectueux qu’il va présenter sous l’autorité de son âge et de la sagesse que lui ont donnée et les situations diverses de la vie et les vicissitudes memes de la fortune qu’il a éprouvées, il ajoute :
« Ne soyez pas surpris si , joignant ma propre
expérience aux leçons journalières de vos mai- t
1res et à celles des grands écrivains de l'antiquité
avec qui vous entretenez, pour ainsi dire, un
commerce habituel par la lecture des ouvrages
qu ils nous ont laissés, je me (latte de pouvoir,
par moi-même, vous donner quelques inslruc-
tions plus utiles que les leurs. » Puis, entrant par une image charmante dans son sujet : « La vertu propre des arbres, dit-il, est de porter du fruit mur dans la saison ; mais ils reçoivent une sorte de parure du feuillage qui s’agite autour de leurs branches. Il en est ainsi de l’âme. Quoique son fruit essentiel soit la vérité, on ne la dépare point en la revêtant d’une sagesse étrangère comme d’un feuillage qui recouvre le fruit et lui donne un aspect plus agréable. 11 est assez prouvé que les connaissances païennes ne sont pas sans utilité pour les âmes; mais comment en faut-il faire l’étude? C’est ce que je vais vous apprendre. » Il examine ensuite et indique les précautions que l'on doit prendre dans la lecture des poêles et des orateurs, et termine ces conseils si pleins de tendresse et de goût, de sollicitude pour l’esprit et pour l’âme, par ces douces et graves paroles : « Nous ne jouissons que du parfum des fleurs et de leurs couleurs ; les abeilles savent encore y trouver le miel. Ainsi, ceux qui ne se contentent pas de rechercher ce qu’il y a d’agréable et de séduisant dans les ouvrages des païens, peuvent même y trouver des trésors pour leur âme. »
Ce discours est remarquable à plus d’un titre ; mais il prouve surtout combien l’Eglise grecque était plus indulgente à la littérature profane, plus sensible aux charmes du beau que l'Église
le
latine. Non moins que Basile , Grégoire a peine à renoncer entièrement à ces sources fécondes et pures du génie grec où s’était rafraîchie son enfance : « Tous les bous esprits, dit-il, s’accordent ù reconnaître que la science tient le premier rang parmi les biens départis à la condition humaine. Je ne parle pas seulement de la scieuce propre à notre ministère; je parle même de cette science étrangère, qu’une prévention trop commune parmi nous rejette comme dangereuse, n’y voyant que les écueils dont elle est semée et la regardant comme propre à détourner de la religion. Bien loin d’être nuisibles en soi, les études profanes nous aident à pénétrer plus avant dans la connaissance du divin auteur de la nature. Gardons-nous donc de rabaisser la science, parce qu'il est des hommes qui la négligent : esprits faux et téméraires, qui voudraient que tout le inonde leur ressemblât, pour se faire de l’ignorance générale une excuse de leur propre ignorance et une sorte de rempart contre les reproches qu’ils méritent. »
Mais il y a quelque chose dont Basile s’inquiète plus encore que d'instruire l'ignorant, que de guidei lajeunesse chrétienne dans les sciences profanes, c’est de secourir les malheureux, de venir eu aide à ces pauvres ignorés ou craints de la société païenne : il est, plus cpie Grégoire même, l’orateur de la charité. Les discours dans lesquels
il fait appel au riche en faveur du pauvre sont d’une forme vive, naturelle, dramatique. Son zèle et son éloquence augmentent et éclatent avec la rigueur des saisons, le nombre ou la gravité des fléaux qui rendent l'aumône plus nécessaire et le luxe plus coupable :
« Agrandissez, élevez votre âme plutôt que vos murailles. Plus ou moins spacieuse, votre maison vous rendra toujours le même service.
Pour moi, lorsque je me rencontre un moment dans une de ces maisons qu’habite l’opulence, qu’embellissent toutes les recherches de l’art, j’en conclus que , de tout ce que je vois , ce qui vaut le moins, c’est le maître. Dites-moi de quel service si grand vous sont donc des sièges d’ivoire, des lits et des tables d’argent, pour qu’ils absorbent vos richesses et les empêchent d’arriver jusqu’aux pauvres? Ces pauvres, ils assiègent en foule votre porte; ils implorent votre pitié par de pathétiques accents ; et vous , du tou le plus dur, vous répondez que vous ne pouvez suffire à tant de demandes ; vous l’affirmez , et je vois à votre main la preuve de votre mensonge: ce diamant, qui orne votre doigt, dépose tout muet qu’il est, contre vous; combien de malheureux soulagerait le seul prix de ce diamant! Vous avez tant d’arpents de terre; de revenus , tant ; vos vastes domaines envahissent telles montagnes, telles plaines, telles forêts, tels
fleuves! Est-ce assez? et à quoi bon tout cela?
Trois coudées de terre, quelques pierres suffiront à garder votre misérable cadavre. Pourquoi donc tant de soins et d’embarras? Pourquoi fouler insolemment aux pieds toute loi divine et humaine ? Pourquoi serrer dans vos mains une paille stérile? que dis-je, stérile? c’est elle qui alimentera les feux élernels. »
Basile ne se contente pas d’abattre l’orgueil des riches par le tableau de l’irrémédiable infirmité humaine et la vue des tombeaux , il relève le pauvre h ses propres yeux par l’image de sa céleste origine et ce privilège de l’intelligence , cette royauté, pour ainsi dire, de l’univers, qui n’ont été donnés qu’à lui : « Vous êtes d’une naissance obscure, abjecte même ; pauvre, né de parents pauvres, sans patrie, sans asile, gardezvous bien de perdre courage, et parce que tout vous manque ici-bas, de renoncer à toute espérance dans l’avenir. Ah ! plutôt, rappelez-vous et les biens que déjà vous avez reçus et ceux que vous assurent les promesses divines. Et d’abord, vous êtes homme, le seul des êtres vivants formé par les mains du Dieu créateur, et à son image. Tous les animaux sauvages et domestiques, et ceux qui habitent l’eau et ceux qui volent dans l’air, vous sont soumis et reconnaissent votre empire. N’est-ce pas vous , ô homme , qui avez inventé les arts, bâti les villes, imaginé tout ce qui peut
servir aux besoins et aux agréments de la vie ? L’air, le ciel, le cours des astres, n’étalent-ils pas à vos yeux la pouipe de leur spectacle? Vous vous découragez, et pourquoi? Parce que vous n’avez point un cheval richement harnaché ; mais c’est pour vous que le soleil parcourt régulièrement sa carrière , éclairant vos pas de son brillant (lambeau. L’or et l’argent n'éclatent point dans votre maison ? Mais la lune vous prodigue, pendant la nuit, ses doux rayons : voilà les biens dont vous jouissez, dans l’ordre de la nature; en voici d’un ordre plus relevé : un Dieu fait homme pour vous , l’espérance de la résurrection , une morale divine pour vous conduire à la perfection , un royaume céleste qui vous est préparé , et là, au ternie du combat, une couronne de justice, prix du chrétien fidèle et courageux. Ayez présentes à l’esprit ces réflexions, et vous jouirez de ce que vous avez, saus vous attrister de ce que vous n’avez pas. » Jamais un langage plus beau , de plus belles et plus consolantes pensées ouvrirent-elles au pauvre, dans sa vie étroite et bornée, une perspective plus magnifique et comme plus vif un rayon du ciel?
L ' Hexaméron et les Homélies de saint Basile ne sont qu’une partie de ses œuvres, et pour ainsi dire de sa vie 'et de son âme. La discipline de l’Église ne lui doit pas moins que l’éloquence , et outre les ouvrages où il a tracé
à la vie monastique ses règles et ses travaux, ses Lettres seules sont une histoire intéressante et complète de son temps. L’état des Églises d’Orient et d’Occident y est dépeint avec des traits vifs et naturels. Basile y traite avec beaucoup de science, et y décide avec beaucoup de prudence une infinité de questions de doctrine , de discipline et de morale. On y sent une âme tendre autant que pure , indulgente autant qu’éclairée. Ainsi se montre-t-il surtout dans la lettre écrite à une jeune vierge qui avait manqué au plus grave de ses vœux. Loin de lui adresser de ces reproches qui endurcissent l’âme, et la ferment plutôt qu’ils ne l’ouvrent au repentir, Basile, pour la mieux toucher, pleure avec elle : « Oh ! s’écriet-il, qui donnera de l’eau à ma tète et à mes yeux une source de larmes pour pleurer le malheur de la fille de Sion ! Vierge chrétienne, rappelletoi ce glorieux contrat passé en présence de Dieu , des anges et des hommes ; rappelle-toi ces pieux exercices, dignes des anges, cette vie de l’esprit dans la chair, cette vie du ciel sur la terre, ces jours sans nuages, ces nuits brillantes ; ces chants , ces voix dont l’âme et l’oreille étaient remplies; ces prières ferventes, cette humble et chaste couche, celte table frugale, ces récréations innocentes. Vierge chrétienne, le chemin du salut t’est encore ouvert. Le bon pasteur te cherche; il a laissé toutes ses
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autres brebis pour courir sur tes traces. Reviens à lui, et il ne te dédaignera point, ce Dieu plein d’amour ; il ne se fera point une peine de te porter sur ses épaules , tout joyeux d’avoir retrouvé la brebis perdue. Reviens, et quelque éloignée que tu sois encore, il courra au-devant de tes pas, il jettera ses bras autour de ton cou, et te serrant contre son cœur, il couvrira de baisers sa fille chérie, déjà toute purifiée par le repentir ; il rendra à ton âme affranchie du péché sa première et noble parure ; à tes doigts purifiés dans son sang , son anneau nuptial ; à tes pieds leur ancienne chaussure , car ils auront quitté les mauvaises routes pour entrer dans les joies pacifiques de l’Évangile ; il célébrera le jour de ton arrivée, et l’annoncera aux anges et aux hommes comme un jour de fête ; et si alors quelques-uns de ceux qui se croient fermes dans la justice, s’étonnaient de sa facilité à l’accueillir, ce bon pcre répondra pour toi : il faut se réjouir, parce que ma fille était morte, et elle est ressuscitée ; elle était perdue , et elle est retrouvée. « Dans une occasion semblable saint Ambroise a imité ces paroles ; mais l’Église latine, même dans la bouche de l’évêque de Milan, n’a pas celle tendresse de l’Église grecque. Tel est Basile : écrivain plein d’imagination , de fraîcheur , d’abondance et en même temps de gravité et d’onction; parlant tour à
tour le langage de la science et celui de la charité ; orateur d’une âme calme et tendre, évêque d’une profonde et ferme sagesse.
Au moment où descendu volontairement du siège de Constantinople, Grégoire de Nazianze faisait route vers la Cappadoce , il s’arrêta , avons-nous dit, un moment à Césarée : c’était pour y remplir un triste et pieux devoir ; il y devait prononcer le panégyrique de ce condisciple d’Athènes , de cet ami dont lame ne faisait qu’une âme avec la sienne , qui avait été le guide et le soutien de sa vie , le panégyrique de Basile. De cet éloge auquel, chemin faisant , nous avons emprunté les principaux traits dont nous avons essayé de peindre la physionomie si douce ot si grave de l’évêque de Césarée , nous ne citerons que la péroraison , morceau éloquent , dans lequel l’orateur convoque autour du tombeau de Basile , pour louer et imiter ses vertus , tous ceux qui en ont été les témoins ; cette citation sera le meilleur résumé des talents et des vertus de l'évêque de Césarée. « Venez, ê» vous tous compagnons de Basile, ministres des autels, peuple confié à nos soins, citoyens, étrangers ! Approchez tous, faisons ensemble son éloge ; que chacun raconte quelqu’une de ses vertus ; grands , célébrez un législateur ; magistrats , l’oracle de la cite ; peuple, votre guide; savants, votre maître;
vierges, votre introducteur à la cour du céleste époux; solitaires, les mains qui vous détachaient de la terre pour les porter au ciel ; religieux, un juge. Dites vous-mêmes comment il fut le conducteur des simples , le docteur des esprits curieux ; comment il consolait les affligés , soutenait la vieillesse, instruisait les jeunes gens, soulageait l’indigence, et faisait des riches les économes des pauvres. Four vous, recevez, ô Basile, cet hommage d’une voix qui vous chérit ; si peut-être ce discours n’est pas indigne de vous, cela même est votre ouvrage ; âme sainte et bienveillante , du haut du ciel où vous êtes , abaissez sur nous vos regards ; recevez-nous , au sortir de cette vie , à vos côtés , dans les tabernacles éternels. J’ai prononcé votre éloge funèbre ; qui , après que je ne serai plus , entreprendra le mien ? »
Grégoire et Basile, unis par l’amitié, parla gloire, si cette passion profane avait pu trouver place en de telles âmes, sont, à des titres divers, deux noms éclatants dans l’histoire de l’Eglise grecque. Orateur brillant, ingénieux, diffus quelquefois; poète plein d’imagination et de sentiment, Grégoire était fait pour la solitude, pour ses paisibles méditations, ses tendres et profondes rêveries. Aussi se dérobe-t-il longtemps au péril et au fardeau de l’épiscopat; et quand il sera forcé de le subir, il regrettera,
avec sa tranquillité première, les libres inspirations du désert; et, déposant sans regret la dignité de patriarche, il ira aussitôt qu’il le pourra, reprendre ses solitaires entretiens avec Dieu, avec lui-même, avec la nature, sources de ses dernières et touchantes poésies. Quand Grégoire est dans la solitude, il s’y abandonne entièrement à ses rêveries poétiques , à ses vagues tristesses. 11 n’en est pas ainsi de Basile : sa retraite même est occupée ; il s’y livre à des méditations fécondes; c’est là qn’il mûrit, là qu’il trace les règles si simples et si belles de la vie monastique : reflets admirables de la pureté de son âme et de l’activité de son génie., et qui réunissent si bien , comme il le fit lui-même , l’étude à la réflexion , le travail à la contemplation. Peut-être aurait-il aimé, lui aussi, les obscures et profondes jouissances de la science et de la solitude, et à goûter en paix les beautés de l’univers qu’il a si bien peintes ; mais il a senti qu’il devait à la religion son talent et sa vie ; il n’a point hésité : évêque intrépide, il brave pour la foi les menaces de scs ennemis. Dans le calme de sa parole, on sent la fermeté de son caractère. Son expression élégante , pure , discrètement colorée et toujours animée d’une chaleur contenue , est plus sobre que celle de Grégoire, sans être moins heureuse ; ses mouvements, moins vifs, sont peutêtre plus touchants ; ses images aussi gracieuses ,
sinon aussi brillantes. Basile , en un mot , a plus de maturité , si Grégoire a plus d’édat. Leur génie a toujours conservé la différence de leur caractère.