‹ Etudes sur les pères de l'égliseChapitre 13 sur 24 · SAINT EPHREM · texte numérisé non relu

SAINT EPHREM

L’Église de Syrie eut dans un même homme son -Grégoire et son Basile, son poète et son oraleur: cet homme fut saint Éphrem. Éphrem naquit à Nisibe, vers la fin du m e siècle. L’imagination populaire a entouré son enfance de circonstances merveilleuses. « Un jour, dit saint Grégoire de Nyssc, qu’il reposait dans les bras de sa mère, Dieu sembla lui révéler par un songe la richesse future et la beauté de son génie. L’enfant crut voir un cep de vigne se détacher de ses lèvres et s’élever dans les airs, couvert de feuillage et de fruits, et, à mesure que sa main en détachait les raisins ou les feuilles, ils renaissaient plus abondants : image, ajoute la légende, des savants traités ou des gracieuses poésies qu’un jour il devait composer. » Cette enfance pourtant eut ses misères , et l’on ne peut lire sans émotion le récit douloureux qu’Éphrem nous en a laissé. Abandonné de tous , le jour il errait à travers les champs et les forets de la Mésopotamie , et , le soir, il allait

demander l’hospitalité à une demeure inconnue. Celte vie d’aventures avait ses périls. Accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, il fut plongé dans un cachot, et ne recouvra qu’avec peine la liberté. Du resle cette éducation du malheur ne fut perdue ni pour son âme ni pour son génie. I.e ciel étoilé de la Syrie, dont les splendeurs frappaient sans cesse ses regards ; les hautes montagnes où il se retirait, et où son âme ardente se nourrissait de rêveries et de liberté; ces campagnes, ces fleuves de l’Orient qu'il contemplait avec extase, toutes ces grandes et fortes images se peindront plus tard dans ses écrits. Kphrem entendit dans la solitude la voix du ciel et se soumit au Seigneur; un saint évêque, Jacques de Nisibe, l’appela à lui et lui servit de maître. Les progrès d’Éphrcm furent rapides; mais la langue syrienne, la langue de sa patrie, fut la seide que Jacques lui enseigna. Éphrem fut bientôt placé à la tête de l’école syriaque de Nisibe, et peu de temps après conduit par le saint évêque au concile de Nicée.

De retour dans sa patrie, il ne tarda pas à quitter Nisibe pour Édesse. U y arriva pauvre et dénué de tout, et fut forcé, comme le sage de l’antiquité grecque , de louer à un maître de bains publics le travail de ses mains; il consacrait ses heures de loisir à instruire les païens, nombreux encore dans Édesse. Un religieux le découvrit

— uy G o ogle

dans celle vie de dévouement et de misère , et l’engagea à le suivre dans la solitude : Éplirem n’hésita point; et si, plus tard, par la charité qui l’entraîne au secours de ses frères , par l’admiration qu’excite son génie, il est quelquefois rappelé dans le monde, la retraite aura toujours ses préférences ; c’est à des religieux que s’adressent ses premiers enseignements, à eux que s’adresseront ses derniers conseils, au milieu d’eux que s’éteindra sa vie.

Le génie d’Ephrem n’éclate jamais plus librement que dans les familières instructions adressées à de pauvres moines. Animée par la solitude et la foi, par des jeûnes prolongés, par la vue du ciel et de la nature, son imagination se teint des couleurs les plus gracieuses et les plus fortes tout ensemble. 11 se plaît cl triomphe dans la peinture du bonheur attaché à la vie religieuse ; dans l’éloge de ceux qui, les premiers, l’ont instituée : « Où sont les hommes amis de Dieu, brûlant de la céleste charité, renonçant à tous les biens d’un monde fragile ? ils ont pris la croix pour suivre le Sauveur, et Dieu, à son tour, les a aimés d’un tendre amour, les a fait entrer dans le port de la vie, dans le bonheur de l’éternité; là, toujours enivrés d’une douce allégresse, ils jouissent des embrassements du céleste époux et des délices de la vie bienheureuse. »

Mais où se développe surtout l'imagination

d’Éphrem, c’est dans les soliloques qu’il a avec lui-même; dans l’expression de ces combats qui se livrent au fond de son âme : ce sont tour à tour des cris de désespoir déchirants ou des cantiques ravissants d’espérance; drame saisissant et continuel auquel il fait assister ses religieux :

« Pauvre pécheur attardé et souvent vaincu par ma lâcheté même , je viens vous dire, bien-aimés hères, invincibles athlètes, la terreur et l’effroi qui, un jour, s’emparèrent de mon cœur. J’étais assis seul , sur une colline déserte et silencieuse, et je repassais dans mon âme les vains soucis, les troubles et les agitations de cette vie : comment, me disais-je alors en versant dés larmes, . nos jours s’écoulent-ils fugitifs comme une ombre, rapides comme le coureur qui vole dans la plaine, fragiles comme la fleur? et je m’écriai avec des sanglots : Hélas! nous ne le savons pas. Tandis que ces pensées traversaient mon âme, je levai les yeux vers le ciel, ét soudain, frappé d’une terreur profonde, je vis, des yeux de mon cœur, Dieu assis au milieu de sa gloire, et je l’entendis m’adresser ces paroles : « Pourquoi,

« âme coupable, mépriser ta céleste demeure,

« toute brillante d’une divine lumièrÊ? »

Dieu continue, et lui représente le juge immortel qui l’attend, et les terreurs du dernier jour : « A ce moment, ajoute Éphrem, je fus saisi d’une crainte profonde; tremblant de ter-

— — - D i g ite

reur et de confusion, je cherchais où je pourrais cacher ma honte, et je disais : montagnes, tombez sur moi; couvrez mon impiété et mes crimes. Ensuite , élevant la voix , je versais de nouvelles larmes, et, courbant mon front humilié, je m’écriais en gémissant : Pourquoi ai-je quitté le sein de ma mère! J’ai outragé votre miséricorde et votre sainteté, ô mon Dieu ! Vous m’avez donné la vie, vous me la conservez encore , et je méprise vos bienfaits! et je me laissai tomber sur la terre, et dans la douleur de mon âme je priai avec des flots de larmes. »

Ces frayeurs du jugement dernier, dont il était continuellement obsédé, Ephrem savait les faire passer dans lame de scs auditeurs. A mesure qu’il parlait, ceux qui l’entendaient sentaient pénétrer dans leur âme, avec le remords, une terreur involontaire. Bientôt de toutes les poitrines s’échappaient de sourds gémissements, et le temple retentissait de cris et de sanglots. Ephrem luimême s’arrêtait comme frappé de terreur, et semblait ne pouvoir continuer son discours.

Alors du sein de cette foule épouvantée s’élevaient des voix confuses qui interrogeaient l’orateur, et lui demandaient d’achever ces effrayantes peintures. Ephrem ajoutait un trait nouveau à ce tableau terrible, et puis s’arrêtait immobile de stupeur: nouvelles instances de la foule; nouvelles et pathétiques explications d’Ephrem.

Nous donnerons un exemple de ces éloquents dialogues ; nous en empruntons la traduction à un travail récent et remarquable fait sur saint Éphrem par un jeune et savant ecclésiastique. Ce n'est pas la seule obligation que nous lui ayons pour celte étude sur saint Éphrem.

« L’orateur vient de rapporter ce passage de Daniel, où le prophète décrit les préparatifs du dernier jugement , le trône de Dieu étincelant de lumière, les fleuves de feu qui l’entourent, et les milliers d’anges qui sont près de lui; enfin, le jugement commence, le livre est ouvert :

« O gémissements! 6 larmes cruelles! s’écrie « Éphrem, lorsque nos yeux verront d’un côté « apparaître le royaume des deux, de l’autre « s’cnlr ouvrir les éternels abîmes , et au milieu « le genre humain tout entier, depuis Adam, « notre père commun, jusqu’au dernier homme; « et cette foule immense tombant la face contre « terre. » 11 s’arrête, et aussitôt du milieu de ceux qui l’entourent , une voix s’élève lamentable : « Maître, dis-nous ce qui doit suivre, et comment « nous serons tous jugés. — Alors , disciples ai- « niés du Christ, tous les hommes se tiendront « debout, la tête baissée vers la terre, tremblant « entre la damnation et le salut, entre la vie et « la mort, entre la joie éternelle et les éternels sup- « plices; ils verront leurs frères paraître devant « le redoutable tribunal pour être interrogés avec

« rigueur. A ce spectacle , ils courberont leurs « fronts dans la poussière , au souvenir de leurs tf propres péchés, et leurs œuvres bonnes et mau- « vaises leur seront représentées. » 11 continue ainsi , décrivant , à chaque question qui lui est adressée , les circonstances diverses du jugement. Après chacune d’elles , il s’arrête de nouveau, et déclare qu’il ne peut continuer cette effrayante énumération. Enfin ses auditeurs lui adressent une dernière demande : « Maître, dis- « nous comment les condamnés seront envoyés « dans les supplices ? » Et lui, versant d’abondantes larmes et se frappant violemment la poitrine : « Mes frères bien-aimés, qu’il est triste et déso- « lant le récit que vous me demandez; heure ef- « frayante et terrible, malheur, malheur à moi! « Comment < >serai-je raconter, qui de vous pourra « supporter les angoisses de ce moment su- « prême? » Puis il représente les hommes se quittant une dernière fois sans espoir de retour; les évêques séparés des évêques , les prêtres des prêtres , les pères de leurs enfants, les mères de leurs filles, et il continue : « Alors ces infortunés, pous- « sés par des anges menaçants, flagellés, brisés de « coups , avanceront en rugissant avec des grince- « ments de dents. Ils se retourneront pour lâcher « d’apercevoir une fois encore les justes dont ils « sont séparés et la béatitude éternelle qu’ils ont u perdue; et les voyant disparus sans retour, ils

« pleureront amèrement. Cependant ils appro- « clieront de ce lieu de larmes et de supplices , « où, de nouveau, ils seront séparés les uns des « autres et livrés à tous les tourments. Alors , « voyant leur sentence suprême accomplie et tout K espoir désormais perdu, ils s’écrieront avec des « hurlements de rage : Oh! comment les vanités « du siècle nous ont-elles séduits ? A quoi nous a « servi le monde? Où est le père de qui nous te- « nons la vie, la mère qui nous a nourris ? Où sont « nos enfants, où nos amis, nos richesses, nosplai- « sirs?» Puis, par un admirable mouvement, Éphrem les montre jetant vers le ciel un dernier cri de désespoir : « Adieu , saints et justes dont « nous sommes séparés; adieu, amis, parents, « enfants chéris; adieu, apôtres, prophètes et « martyrs du Seigneur; adieu, sainte mère du « Sauveur qui avez tant prié pour notre salut ; « adieu, croix vénérable et sainte; adieu jardin « de délices que le Seigneur avait formé pour ce nous ; royaume du ciel qui u'aura point de cc fin, adieu; nous ne vous verrons plus, nous « sommes plongés dans un abiine sans fond et « sans repos! »

Cette âme d’Eplirem, si ardente et si éloquente dans ces sombres peintures du jugement dernier, avait pourtant une tendresse indulgente pour le pécheur; il égalait la miséricorde de Dieu à sa justice. C’est saint Ephrem qui , dans

un passage cité et traduit par M. Villemain, montre le Christ descendant aux. enfers , et faisant pénétrer l’espoir et le pardon là où l’on ne connaissait depuis Adam que les gémissements et les larmes.

Voici de saint Éphrem un autre morceau plein de simplicité et de grâce , plus honorable peutêtre pour sa mémoire, a dit non sans justesse un savant critique, que les transports les plus poétiques de son éloquence orientale : « Dieu est charité, et qui demeure dans la charité demeure en Dieu. L’homme qui possède la charité est, comme Dieu même, inaccessible à la crainte, car la charité exclut la crainte. Sans dédain, sans aigreur, égal pour tous, se sacrifiant à tous , loin d’attenter à la réputation des autres , il ne donne au médisant nul accès auprès de lui. Nulle envie, nul emportement; l’aspect du malheur d’autrui l'alïlige, et ne lui laisse d’autre sentiment que le besoin de faire le bien ; il ne connaît point d'étrangers ; il regarde tous les hommes comme ses frères: patient, résigné dans les maux, miséricordieux pour les autres, il n’est sévère que pour lui-même. »

Dans son éloquence , on a pu le reconnaître , Ephrem a souvent l’élan et le feu de la poésie; c’est qu’Éphrem était poète en même temps qu’oraleur; dans ses discours mêmes, souvent il invoque sa lyre comme un poète : a Retentis, 6

ma lyre! il ne te conviendrait pas de garder le silence. » 11 a composé des chants funèbres , où son âme toujours frappée des terreurs de l’autre vie et du néant des choses humaines, fait entendre des accents singulièrement pathétiques. Sa foi, son mépris du monde, sa tendre pitié pour la souffrance s’exhalent en cris déchirants qui pénètrent jusqu'au fond du cœur. Ces hymnes qui embrassent toutes les conditions humaines , depuis l’évêque et le monarque jusqu’à l’enfant enlevé à l'amour d’une mère, sont, dit-on, encore chantés dans les funérailles.

A voir ces peintures enthousiastes de la vie du désert , ces scènes dramatiques et terribles de la mort et du jugement suprême qui la doit couronner , on serait tenté de croire que saint Éphrem ne fut qu’un pieux et ardent solitaire. Ce fut aussi, ce fut surtout une âme active et cliarilable; sa tendresse pour ses frères ne se bornait pas à de stériles exhortations. Durant une longue famine qui désola Édesse , plus de trois cents malades furent chaque jour recueillis par ses soins : ce fut le dernier triomphe de sa charité, le dernier acte de sa vie, et aussi l’occasion de son dernier chant. Voyageur qui a terminé sa course , prisonnier qu’on va plonger dans les ténèbres , lumière vacillante de la lampe qui s’éteint, telles sont les images poétiques sous lesquelles Éphrem annonce sa fin prochaine. En-

touré de ses disciples , qui étaient accourus à la triste nouvelle de sa maladie, il leur adresse ces touchantes paroles : « Approchez-vous de moi ; que vos mains viennent fermer mes yeux. C'en est fait, je vais quitter ces lieux ; désormais nous ne vivrons plus ensemble; oui, je le jure par vous, par moi-même, Éphrem ne se relèvera pas du lit de mort sur lequel il est étendu. » Puis, les bénissant d’une voix défaillante et tournant ses regards vers le ciel : « Je te salue, dit-il, ange conducteur, toi qui viens séparer mon âme de mon corps, pour le porter aux demeures qui l'attendent jusqu'au jour de la commune résurrection. » Telle fut la mort de saint Éphrem ; mort de résignation, de foi, de charité, de pieuses frayeurs , de douces espérances et de poétiques images, mort semblable à sa vie.

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