‹ Etudes sur les pères de l'égliseChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SAl.Vr GRÉGOIRE DE M’SSB.

Basile eut un frère, revêtu comme lui de l’épiscopat, et comme lui, sinon autant que lui, orateur brillant : ce fut Grégoire de Nvsse. Grégoire paraît s’être livré d'abord, non-seulement à l’étude , mais à l’enseignement des lettres profanes ; et même ce goût pour la littérature païenne lui attira de la part de Grégoire de Nazianze les reproches d’une vraie, mais sévère amitié : « On dit , lui écrit-il , et il n’y a là pour vous rien d’avantageux, on dit que le démon de l’ambition, comme parle le poète grec, vous entraîne sans que vous vous en aperceviez dans une mauvaise route. Quel changement s’est donc fait en vous? En quoi vous trouviez -vous moins parfait, pour abandonner, comme vous venez de le faire, pour les livres profanes nos livres sacrés, dont vous faisiez la lecture aux peuples, et avoir préféré la profession de rhéteur à celle de chrétien ? Vous pardonnerez à ma franchise : l'amitié que je vous porte, la peine que j’éprouve, le zèle cpii m’cnilamme et pour vous

et pour tout l’ordre sacerdotal et pour tous les chrétiens, sera mon excuse. Aurai-je à prier avec vous ou pour vous ? Pour vous j’implore l’assistance du Dieu qui peut rappeler les morts eux-mêmes à la vie. » Ce vœu chrétien de Grégoire de Nazianze fut exaucé sans doute, car ailleurs, dans un de ses discours , Grégoire de Nazianze trace, sous les traits de Grégoire de Nysse , le portrait d’un ami fidèle. Grégoire de Nysse toutefois ne rompit peut-être pas entièrement avec les éludes profanes , et s’il ne les enseigna, il continua à les cultiver, ou du moins il s’eu souvint ; car, en même temps qu’il est orateur chrétien, il est philosophe aussi. Parlons de l’orateur d’abord.

Comme orateur, Grégoire de Nysse parait surtout, influence bien naturelle, avoir écrit sous l’inspiration de Grégoire et de Basile. C’est Basile dont il accuse l’imitation dans ce passage : « Argile animée, poussière infecte bientôt, vous ne rougissez pas de vous livrer à l’orgueil! oubliezvous donc les deux extrémités de la vie humaine, le point de départ et le terme où vous devez aboutir? Ce qui vous enfle, c’est votre jeunesse, votre beauté, l’agilité de vos muscles, la richesse ou l'élégance de votre parure ; mais tout cela n’est pas vous. Vous n’étes donc pas allé apprendre les secrets de notre nature dans quelqu'un de ces lieux destinés aux sépultures. Vous n’ctespas allé eon-

templer ces amas d'ossements confusément épars, entassés les uns sur les autres; ces crânes dépouillés, ces têtes mutilées, dont l’aspect inspire l'effroi et le dégoût ; eh bien ! ces profondes cavités qui remplacent les yeux, ces restes d’une bouche sans forme , ces débris de membres sans lien qui les attache à un même corps, voilà votre image. Cherchez là cette fleur d’une brillante jeunesse, cette fraîcheur de coloris, ces lèvres riantes , ces yeux brillants d’où jaillissaient l’arrogance et le dédain , cette chevelure flottante sur vos épaules, ces mains si habites à lancer la flèche et le javelot , ces pieds souples et vigoureux ? Cherchez là cette riche pourpre qui vous décore? Tout cela a disparu, vain songe dont il ne reste plus de trace. » Basile avait dit ; « Regardez autour de vous : où sont aujourd’hui ces hommes autrefois revêtus des plus imjiortantes magistratures? ces orateurs invincibles, ces renommés capitaines, ces gouverneurs de provinces, ces hommes qui commandaient à des peuples entiers, que sont-ils devenus ? Tout cela n’est plus que poussière, la matière d’un vain entretien. De tout l’éclat de cette vie, il ne reste que quelques ossements. Pénétrez dans l’intérieur de ces tombeaux, et distinguez, si vous le pouvez , l’esclave d’avec le maître , le pauvre d’avec le riche; celui qui languissait dans une prison , d’avec celui qui fut assis sur

un trône , le fort du faible , la laideur de la beauté. »

Sur l’aumône aussi, cet inépuisable texte des Pères grecs, Grégoire de Nysse a d'éloquentes paroles : « Répondez-moi, avares ! qui préférez votre or à la céleste béatitude : quelles richesses, quelles pierreries, quelle pourpre est comparable aux récompenses promises à la miséricorde, quand assis sur un trône de gloire , dans l’éclat de sa toutepuissance, apparaissant à tout l’univers, environné des légions innombrables de ses anges, le maître de la nature étalera sous les yeux du miséricordieux les trésors de son royaume , où il va l’introduire. Mais aussi quelle scène que celle où se découvriront les affreux supplices que prépare sa colère : le genre humain tout entier rassemblé, depuis le premier des jours jusqu’à celui qui en sera la consommation , suspendu entre la crainte et l’espérance, tremblant dans l’attente des récompenses ou des châtiments; ceux mêmes qui auront bien vécu , incertains de leur destinée; les consciences coupables entraînées dans ces affreuses ténèbres par le poids de leurs iniquités; alors avec quelle noble assurance le miséricordieux encouragé par les acclamations de tous ceux sur lesquels il aura répandu ses bienfaits, n’ira-t-il pas se présenter devant le juge suprême ! L’autre, au contraire, quelle félicité aura-t-il à attendre de ses richesses ? Que

répondra-t-il à ceux qui lui reprobheront sa barbare insensibilité : tu enfouissais ton cœur avec tes trésors ; tu as laissé la miséricorde sur la terre ; il n’y en a plus pour toi dans ce monde nouveau ; tu n’y trouveras point ce que tu n’y as point apporté ; tu n’as rien déposé dans les mains des pauvres ; tu n’as rien à réclamer. »

Grégoire de Nysse ne s’inspire pas seulement de saint Basile, il cherche à le continuer; c’est dans ce but, qu’après lui il a composé un Hexame'ron, supplément aux homélies sur l’œuvre des six jours. Ici l’infériorité de Grégoire se trahit; il n'a ni les heureuses images, ni la sensibilité de Basile qui s’anime à la vue de la beauté de la nature et communique son impression à son auditoire : il est élégamment didactique.

Cette marche méthodique se fait particulièrement remarquer dans un autre traité , qui peut être considéré comme la suite et le complément de celui - ci : le Traité de la formation de f homme. Grégoire de Nysse s’y montre, dans la distinction du corps et de l’âme, métaphysicien habile, et on reconnaît dans cet ouvrage les qualités qu’il a déployées dans d’autres traités qui se rapportent plus particulièrement à la philosophie, et ont donné à leur auteur une place dans l’histoire de cette science. Grégoire de N vsse a composé, sous la forme d’un dialogue entre lui et un

philosophe païen, un excellent ouvrage Contre la doctrine du destin. Dans un autre dialogue entre sa sœur et lui , et intitulé : Macrinia, ou de lame et de la résurrection , il consolait sa sœur, il se consolait de la mort de saint Basile, leur frère, en discouraut sur l'immortalité avec la foi d’un chrétien et la science d'un philosophe; enfin, dans un troisième ouvrage où il a traité de td/ne , il examine avec justesse et profondeur les opinions des philosophes sur ce sujet. Cet ouvrage est d'un grand intérêt pour l’histoire de la philosophie : Grégoire y cite des ouvrages qui ne nous sont point parvenus.

Grégoire, que nous n’avons envisagé que comme moraliste et comme philosophe, fut aussi un panégyriste assez célèbre; il a laissé des éloges de son frère, de Grégoire le Thaumaturge, de saint Éphrem , de Pulchérie, fille de Théodose, et de l’impératrice Flaccile. On y reconnaît 1 influence et l'imitation de Grégoire de Nazianze, à quelques traits expressifs dont l’orateur peint le court éclat de la jeunesse et ses joies si vite emportées.

Entre Grégoire de Nazianze et saint Basile, la figure de Grégoire de Nysse se trouve un peu effacée. En effet , avec l’abondance du premier, il n’a pas son éclat ; et s’il reproduit de Basile la pureté de doctrine , la solide raison , il n’a pas son imagination et sa noblesse. Il semble que ce

voisinage et cette parenté de deux grands génies lui aient nui. Sans y songer peut-être, mais par une naturelle sympathie, il cesse trop souvent d’être lui- même , pour n’être plus que leur imitateur; il reprend, il traite les sujets qu'ont traités Grégoire et Basile , et en les traitant , il les affaiblit. S’il eût suivi son vrai génie, peutêtre n’eùt-il pas tenté d’être orateur après eux ; il se fût contenté d’être philosophe : la métaphysique lui va mieux que l’éloquence. Orateur, il ne sait pas s’arrêter ; il manque souvent de sobriété dans ses développements, de goût dans ses images; son pathétique dégénère en exagération, ses mouvements en déclamation. Il ne se défend non plus toujours des abus de l’allégorie, et ses ^explications de l’Écriture tournent parfois à la subtilité. Malgré ces défauts, il n'est point iudigne de son frère : il offre une physionomie imposante encore , même à côté de la majesté si calme et si haute de Basile.

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