CHAPITRE XVI
SAINT JEAN CHAYSOSTOXE.
Jean , que son éloquence fera surnommer Chrysostome, naquit à Antioche, vers 347. Il fut élevé sous les yeux et par les soins de sa mère qui, restée veuve à vingt ans, ue se voulut point remarier, afin de se consacrer tout entière à l’éducation de ses enfants. « Un jour, le professeur chez lequel j’allais prendre mes leçons dans ma première jeunesse , homme fort attaché aux superstitions du paganisme, me demanda, selon son usage , qui j'étais et quels étaient mes parents. Je lui répondis que j’étais le fils d’une veuve. Il insista, et me demanda quel âge avait ma mère, et depuis quand elle avait perdu son époux. Elle a, lui répliquai-je, quarante ans; elle est veuve depuis vingt ans. Mon professeur en parut tout étonné , et se tournant vers ceux qui nous accompagnaient , il ne put s’empêcher de s’écrier : Dieux, quelles femmes il y a parmi les chrétiens ! » Jean ne quitta sa mère qu’à l’âge de dix-huit ans pour aller aux écoles publiques étudier la rhétorique sous Libanius, la philosophie
sous Andragate. On conjecture qu’il demeura quatre ans auprès de Libanius, s’exerçant aux déclamations, où bientôt il se fit remarquer et excella. Libanius, qui avait deviné le génie de son disciple , l'espéra un moment pour successeur, et se plaignit, dit-on, en mourant, que les chrétiens le lui eussent dérobé. Jean suivit ensuite les exercices du barreau , et sa jeunesse ne fut pas insensible aux séductions des spectacles, des parures, et à ces plaisirs auxquels le devaient plus exposer qu’un autre une âme tendre, une vive et prompte imagination. Mais ces plaisirs ne le retinrent pas longtemps. Il n’avait pas vingt-quatre ans, quand saisi d'un soudain dégoût pour les enchantements du monde, il l’abandonna pour se mettre sous la discipline de l’évêque d’Antioche, Mélèce, qui lui conféra le baptême et le fit lecteur de son église. Dès lors, il se livra tout entier à ce qu'il nomme la céleste philosophie, à ce que Grégoire appelait la vraie philosophie, la philosophie des chrétiens; et pour mieux échapper aux séductions du siècle , il résolut d’aller vivre dans la solitude. Sa mère combattit et arrêta ce dessein par ses prières et par ses larmes. Jean nous a conservé les touchantes paroles qu’elle lui adressa; souvent citées, on les lira encore avec plaisir : « Elle n’eut pas plutôt pressenti mon dessein , qu’elle me conduisit dans sa chambre. Là, s’étant assise
auprès du lit où elle m’avait mis au monde, elle commença à verser un torrent de larmes, auquel succédèrent ces paroles , plus attendrissantes encore que ses pleurs : « Mon fils , il ne « me fut pas donné de jouir longtemps des vertus « de votre père; la volonté du Seigneur ne l’a « pas permis. Sa mort, qui suivit de près les « douleurs que j’avais endurées en devenant u mère, nous laissa, vous orphelin, et moi veuve « encore à la fleur de l’âge. Ce que j’eus à souf- « frir, il faut l’avoir éprouvé soi-méme pour le « bien sentir. Non , il n’est point de paroles ca- « pables d’exprimer à combien de périls se « trouve exposée une jeune veuve qui , nouvel- « lement sortie de la maison paternelle, sans au- « cune expérience des affaires, plongée tout à « coup dans un deuil accablant , se voit obligée « de soutenir le poids d’une situation au-dessus « de la faiblesse de son âge et de son sexe. Il lui u faut, et c’est pour elle un rigoureux devoir, il u lui faut veiller sur la conduite de ses domesti- « ques, suppléer à leur négligence, se tenir en « garde contre leurs infidélités, se précaulionuer i< contre les pièges qui lui sont tendus au sein de « sa propre famille; il faut qu’elle s’arme de couci rage pour défendre son bien contre l’injustice « et les brutalités des exacteurs. Quand, en sor- « tant de la vie, un père laisse des enfants, si « c’est une fille , elle peut être pour sa mère un
« grand sujet d’inquiétude à quelques égards; « mais elle ne l’expose, ni à de fortes dépenses, « ni à de violentes sollicitudes. Que ce soit un « fils, l’embarras de la mère est bien plus grand; « il ne se passe aucun jour où elle ne tremble « pour lui, sans parler de ce qui lui en coûte a pour lui donner une bonne éducation.
« Cependant aucune de ces considérations n'a « pu me faire penser à de secondes noces , à in- « troduire un autre époux dans la maison de votre «père. J’ai soutenu l’orage, et suis demeurée « ferme au milieu de toutes les contradictions, « sans même chercher à m'affranchir d’aucun des « rigoureux devoirs qui m’étaient imposés. J’ai «échappé aux tempêtes, grâce à l’assistance du « ciel, sans doute, mais aussi, après le secours de « Dieu , fortifiée par la consolation , si précieuse « pour le cœur d’une mère au milieu des peines « qui l’alïligent , de vous voir tous les jours et « de contempler dans mon fils l’image vivante et « la parfaite ressemblance de l’époux que j’ai « perdu. Vous me la donnâtes cette consolation « dès votre plus jeune âge; à l’époque où votre « langue ne savait encore que bégayer ces pre- « mières paroles , que les pères et les mères re- « cueillent avec tant de charme de la bouche de « leurs enfants. Vous n’avez pas non plus à me « faire le reproche d’avoir laissé dépérir le bien « de votre père, comme il n’arrive que trop sou-
« vent à ceux qui ont le malheur de devenir or- « phelins. Je vous l'ai conservé tout entier, et je « n’ai pas laissé de vous entretenir convenable- « ment aux dépens mêmes de ce qui m’apparte- « liait , et de ce que j’avais reçu de ma famille.
«Ne croyez pas, mon fils, qu’en vous rappe- « lant ces sacrifices, je veuille ici vous les repro- « cher. Non ; la seule reconnaissance que je vous « demande , c’est de ne me pas rendre veuve « une seconde fois, en rouvrant une plaie que le « temps commençait à cicatriser. Attendez que « vous m’ayez fermé les yeux. Ma dernière heure « n’est peut-être pas fort éloignée. A 1 âge où « vous êtes, la jeunesse a droit d’espérer de longs «jours; au mien, on ne peut plus songer qu’au « terme de la vie. Lors donc que vous m'aurez « rendu les derniers devoirs ; que vous aurez « mêlé ma cendre à celle de votre père, il vous « sera libre de prendre telle direction qu’il vous «plaira, de risquer votre navire sur telle mer « que vous voudrez. Mais jusque-là , mais tant « qu’il me restera un soulïle de vie, supportez « ma présence, et ne vous ennuyez pas de vivre « avec moi. »
Cette fin prochaine , que la mère de Jean semblait pressentir, elle ne tarda pas à venir. Libre alors, Jean reprit son premier projet, et alla dans les montagnes de la Syrie se mettre sous la conduite d’un ancien solitaire, avec lequel il
passa quatre années. Cette solitude ne lui paraissant pas encore assez profonde, il s’enferma dans une caverne, où il vécut deux ans, seul avec lui-même et avec Dieu , et s’appliquant à la méditation des Écritures. Cette retraite ne fut pas stérile; Jean y composa différents traités, entre autres : la Consolation à Théodore, de la Componction du cœur, une Comparaison entre un solitaire et un roi , le traité de la Providence, adressé à Stagire; il y composa surtout son traité du Sacerdoce.
Dans cet ouvrage , sans négliger aucune des vertus qui sont le devoir et font l’autorité du prêtre , Jean s'attache cependant et revient avec une prédilection marquée à une qualité qu’il regarde , en quelque sorte , comme la condition indispensable du sacerdoce : il veut que le prêtre soit éloquent :
h Nous avons de tous côtés des ennemis à combattre; il nous faut donc être armés du glaive de la parole, et pour repousser les attaques et pour les confondre à notre tour. Dans les combats ordinaires, il suffit que chacun se tienne au poste qui lui a été indiqué ; dans ceux que nous avons à soutenir, il faut connaître à fond chacune des parties de l’art de l'attaque. » Ailleurs, il désire que le prédicateur prépare ses discours : « S’il est dépourvu d’éloquence, dit-il, s’il n’intéresse son auditoire , il en sera rebuté , et toute l’éléva-
tion de son caractère ne pourra balancer le dégoût qu’il inspirera : talent et préparation sont également nécessaires. Mais, attentif à la parole, il ne faut point qu’il coure après les applaudissements; il doit être modeste en même temps qu’exercé; faute de talent ou de modestie, son ministère est stérile : ces deux qualités doivent marcher de front. » « Je comparerais l’évêque , ajoute Chrysostome, à celui qui dans les courses du cirque conduit un char; il lui faut la force et la souplesse d’esprit nécessaires pour maintenir dans un parfait équilibre ces deux qualités: oubli de lui-même et adresse. » Saint Grégoire pense à cet égard comme Chrysostome. « Trois choses, dit -il, sont nécessaires pour rendre nos discours efficaces et persuasifs : d’abord, dans le prédicateur, un esprit éclairé de la lumière de Dieu, et profondément pénétré lui-même de toutes les vérités qu’il est chargé d’enseigner aux autres; ensuite, le talent de la parole pour les traiter avec dignité ; et enfin , de la part de l’auditeur, la docilité jointe à une grande pureté de cœur. »
Fénelon, qui avait l’imagination de l’Eglise grecque plus que le génie de i’Église latine, a dit aussi : « Il ne faudrait d’ordinaire choisir pour pasteurs que des prêtres qui eussent le don de la parole. »
Telle est, sur une des qualités du sacerdoce,
el la plus essentielle à ses yeux , la doctrine de l’Église grecque. Est-ce aussi celle de l’Église latine ? Nous l’allons rechercher.
Nous avons vu dans saint Ambroise quels étaient les devoirs imposés au prêtre , et la discipline sévère que lui imposait l’Église qui en voulait faire le chef et tout ensemble l’exemple de la nouvelle société. Cette image du prêtre n’était point achevée; il y manquait ce je ne sais quoi d’idéal et de majestueux que le christianisme donne à toutes ses figures el à tous ses préceptes. Jérôme avait achevé ainsi ce type du prêtre chrétien dans l’éloge qu’il fait de Népotien : « Envisageant dans le sacerdoce, moins une dignité qu’une charge , Népotien met ses premiers soins à vaincre l’envie par l’humilité : évitant tout ce qui pouvait fournir l’occasion d’un soupçon injurieux; assistant les pauvres, visitant les malades, offrant sa maison pour asile, se réjouissant avec ceux qui étaient dans la joie , s’affligeant avec les affligés. Aux aveugles, il servait de guide; ceux qui avaient faim, il les nourrissait ; les malheureux , il soutenait leurs espérances, il essuyait leurs larmes. Chez lui, prières fréquentes prolongées dans la nuit, larmes qui n’avaient que Dieu pour témoin, jeûnes rigoureux, lecture et méditation habituelle des livres saints. »
La différence du génie grec et du génie latin , la différence des deux Églises, est ici bien sen-
sible. Rome arme ses ministres pour la conquête du monde; elle a en vue les âmes plus que les intelligences; elle compte moins sur l’éloquence que sur la discipline , sur le conseil que sur le précepte. Constantinople au contraire est toujours amoureuse de la science et de la parole : elle y triomphe, mais s’y affaiblit. En effet, si plus tard l’Église grecque succombe sous les empereurs, ce n’est pas seulement parce qu’elle en était trop voisine; c’est qu’elle manquait en ellemême de subordination et de frein; elle n’est arrivée à l’esclavage qu’après avoir passé par l’hérésie; en se séparant du saint-siège, elle a perdu son point d’appui : le schisme lui a coûté la liberté.
Les différents ouvrages que nous avons rappelés sont comme la préparation et l’introduction de Jean à la vie de prêtre. Il avait trentetrois ans, quand il quitta le désert et reviut à Antioche; il fut élevé au grade du diaconat; ce ne fut que cinq ans plus tard , qu’il voulut recevoir l’ordre du sacerdoce : telle était sa modestie. Mais bientôt , avec le sacerdoce , Flavien lui confia le ministère de la prédication. Dans le discours qu’il prononça sur son ordination, Jean exprime avec une profonde et sincère humilité sa surpris^ et son effroi en comparant sa faiblesse au fardeau redoutable qui vient de lui être imposé. Il n’est pas sans intérêt d'assister à
ce début de celui qui doit être Jean Clirysostome : « Ce que vous voyez, est-il vrai? ne serait-ce que l’erreur d'un songe de nuit qui nous abuse, et sommes-nous en effet éveillés? Non, ce que vous avez sous les yeux , pour être plus incroyable qu’un songe , n’en est pas moins réel. Trop prévenu pour mon faible talent , le peuple d’une grande ville, un peuple nombreux et distingué , attend de moi un discours supérieur. Cependant, quand je trouverais en moi des fleuves intarissables d’éloquence, pourrais-je, sans que la crainte arrêtât le cours de mes paroles, voir ce grand nombre de personnes accourues pour m’entendre? Mais lorsque, loin de trouver en moi les sources d’une riche élocution, j’y trouve à peine de faibles ruisseaux , n’ai-je pas lieu d’appréhender que la frayeur ne les tarisse, et ne laisse entièrement à sec mon génie troublé. Je vous prie donc tous , en quelque rang que vous soyez, puisque vous avez causé mon embarras par votre empressement à venir écouter un orateur novice , je vous prie de m’inspirer de la confiance par la ferveur de vos prières. Demandez à celui qui donne la parole pour annoncer avec force l’Évangile, demandez -lui qu’il délie ma langue en ce jour, puisque c’est à cause de vous que je me suis hasardé à paraître sur un si grand théâtre , moi qui , jusqu’à présent, éloigné de ces exercices , me suis tenu parmi les audi-
teins et me suis borné a un tranquille loisir. » Après avoir loué la frugalité, la vigilance, la modestie, la sagesse de Flavien, il terminait son discours par ces mots : « Si vous daignez aussi vous occuper de moi, demandez au Seigneur qu’il me fortifie de sa grâce. J’avais besoin de secours, même auparavant, alors qu'éloigné desaffaires , je menais une vie privée. Mais depuis que, soit par l’empressement des hommes, soit par une faveur d’en haut, j’ai été élevé au sacerdoce , depuis que l’on m’a imposé un aussi pesant fardeau, j'ai besoin de beaucoup d’aide et de prières, afin de pouvoir remettre au Seigneur tout le dépôt qu’il a mis entre mes mains. »
A partir de ce jour, Jean ne cessa de charmer, d’instruire de sa douce et harmonieuse parole les peuples, qui, fidèles et infidèles, accouraient à ses homélies; « comme les abeilles à un champ émaillé de fleurs. » Mais le moment ne tarda pas où Jean eut à faire preuve de ce courage et de ces talents que le ciel avait mis en lui. Impatiente de nouvelles charges que Théodose avait été obligé d’ajouter aux anciens impôts, déjà excessifs, Antioche s’était emportée à une révolte ouverte. La populace se livra aux plus violents excès; les statues de l’empereur furent outragées : on ne respecta pas même celles de l’impératrice Flaccile. Théodose apprit ces affronts avec la plus vive indignation. Dans sa
colère, il ordonna qu’ Antioche fût détruite de fond en comble : hommes , femmes , enfants même, rien ne devait être épargné. Ce fut dans ces circonstances , sept jours après la sédition , et en l'absence de son évêque , qui était allé implorer la clémence de Théodose, que Jean prononça les homélies qui ont reçu de cet événement leur nom particulier, et que leur célébrité place au premier rang parmi les œuvres de cet orateur. Elles sont au nombre de vingt-deux.
Jean voulut faire sortir du malheur d’Antioche la réformation des mœurs et un grand enseignement chrétien. Préparant avec habileté la révolution qu’il veut opérer dans les âmes contre des coutumes ou frivoles ou licencieuses , il laisse passer sept jours entiers sans parler en public à son peuple. Puis, quand ce silence, ajoutant à leurs alarmes, à la crainte du dernier châtiment, a amené au fond des âmes le repentir, Jean les rassemble alors; il les rassemble fréquemment, se montre plus inquiet et plus affligé que personne du malheur commun , partage la douleur de chacun, les plaint, les rassure, leur présente tous ses motifs de consolation et d’espérance : tels sont les sujets de ses premières homélies.
(f Quelles paroles , quels discours attendez-vous de moi, mes frères? Ce sont des pleurs qu’il nous faut aujourd’hui, non des paroles; des lamentations, non des discours; des supplications bien
plutôt que des harangues. Qui doue, ô tues frères, a porté envie au bonheur dont nous jouissons? d’où vient un si funeste changement? Cette ville, qui naguère offrait au monde un si magnifique spectacle, aujourd’hui elle n’inspire plus qu’un sentiment, la pitié; je pleure donc, oui, je pleure; mais ce qui fait couler mes larmes, ce n’est pas la trop juste sévérité des châtiments qui nous attendent, c’est l’inconcevable énormité de l’offense que nous avons commise. La profonde affliction où je suis suspend le cours de mes instructions; à peine ma voix peut-elle suffire à articuler quelques sons, à proférer quelques paroles : la honte se joint à la douleur pour enchaîner ma langue et surmonter tous mes efforts. La superbe Antioche, la capitale de tout l’Orient, est en péril d’être enlevée au monde. La voilà cette mère féconde qui cherche en vain autour d’elle ses nombreux enfants, et dans la solitude appelle vainement à son secours. Qui viendrait en effet l’assister? Elle a-de ses mains blessé celui qui n’a rien d'égal sous le ciel, le monarque, le maître du monde. J’aurais voulu m’arrêter à cette réflexion : les profondes douleurs n’aiment pas les longs discours. Il en est de la douleur comme de ces nuages que l'on voit intercepter les rayons du soleil et voiler sa douceur. Je voulais donc m’arrêter ici. Mais je poursuis ma comparaison : comme l’astre du jour finit
par triompher du nuage qui l'obscurcit; ainsi, je l’espère du moins, la parole, à force de frapper vos esprits, finira par s’y imprimer et par en dissiper, aux rayons de la doctrine du salut , la tristesse qui les offusque. Faisons donc trêve à nos douleurs, et revenons à nos exercices accoutumés. » Et alors l’orateur sacré commence ces instructions chrétiennes qui , mêlant alternativement l’espérance à la crainte, le repentir au souvenir de la faute, doivent faire de la réforme de son peuple l’expiation et le fruit de cette sédition d’Antioche. «Espérons donc, mais prions, supplions, conjurons; humilionsnous en présence du Seigneur ; joignons le jeûne à la prière. Le jeûne sera aussi pour nous un puissant intercesseur. Vous voyez, quand l’hiver est passé, le nautonier déployer ses voiles, le soldat préparer son équipement militaire, l’athlète s’exercer à la lutte, le laboureur se remettre à la culture. Chrétiens, nous sommes tout à la fois nautoniers, soldats, athlètes et laboureurs; car nous avons à lutter contre les orages des passions, à combattre les ennemis du salut, à labourer un champ spirituel. Voyageurs sur la terre, nous marchons, pour arriver au ciel* par un sentier difficile. Hélas! ce que je redoute le plus, c’est moins la colère du prince que votre insensibilité. Il ne suffit pas, pour nous mettre à l’abri du danger, de quelques jours passés dans la
prière; ce qu’il nous faut, c'est un changement de mœurs; c’est la fuite du mal, c’est la persévérance dans le bien : pour guérir une maladie invétérée, il ne suffît pas de deux ou trois jours de régime, il faut continuer, et longtemps et toujours. Plus d’une fois il nous avait été envoyé des tremblements de teiTe , des famines , des sécheresses qui nous éveillaient de notre ivresse et nous ramenaient pour trois ou quatre jours à une meilleure vie; l’épreuve passée, nous retombions; et qu’est-il arrivé? Ce que nous voyons. Toujours infidèles dans le passé, soyons du moins plus religieux à l’avenir. Mettons donc à profit ces jours de pénitence pour prendre fortement trois résolutions principales : la première, d’éviter les médisances ; la seconde , de pardonner à nos ennemis; la troisième, de nous abstenir de tout serment téméraire : voilà le tribut que je vous demande, tribut spirituel, tribut propre à vous affranchir, en partie du moins, des maux qui vous accablent; tribut qui, bien loin de vous appauvrir, ajoutera à vos richesses, et dont vous recueillerez les fruits dès la vie présente en vous avançant dans la perfection, et dans la vie future en y jouissant des récompenses immortelles. »
Les conseils que saint Jean Chrysostome donnait dans cette troisième homélie , ont été entendus; aussi comme son âme s’ouvre naturelle-
ment à une joie chrétienne, dans cet exorde si touchant de la quatrième homélie! «Réni soit Dieu , qui a fait entrer la consolation dans vos Âmes flétries par la douleur, et relevé vos forces abattues! Je le reconnais à l’empressement avec lequel vous êtes accourus pour m’entendre.
Vos cœurs ne sont pas insensibles aux consolations que je vous désirais; le sentiment des maux qui vous accable commence à se calmer ; vos sombres pensées se dissipent, je le vois, et à cette attention favorable que vous me prêtez et à l’ardeur avec laquelle vous recueillez mes paroles. La place publique a été abandonnée , et le temple s’est rempli. Si, d’un côté, nous avons à gémir, combien aussi, de l’autre, n’avons-nous pas à nous réjouir et à nous féliciter ! Si donc, ô mes frères , vos pas venaient à se diriger vers cette place publique et que l’aspect de sa solitude , vous rappelant au souvenir de nos calamités, fit couler vos larmes, accourez à l’Église; venez vous réfugier dans son sein maternel, et vous sentirez la consolation renaître à la vue de sa nombreuse famille. Les foudres qui grondent sur nos édifices publics et les nuages orageux toujours suspendus sur notre ville ont de toutes parts rassemblé les habitants dans cette enceinte, comme à la vue des flots de la mer qui se soulèvent et bouillonnent, les marins effrayés courent se réfugier au poil. » Et tirant de ces afflictions
mêmes une autre leçon qui est une consolation encore, il dit : « J’en appelle à votre expérience, à votre propre conscience : combien l’adversité présente ne nous a-t-elle pas été salutaire? Tel auparavant s'abandonnait à ses passions, que vous voyez aujourd’hui réglé dans ses mœurs ; tel était fier, hautain, qui est devenu humble; tel autre n’avait que de la tiédeur, il est fervent; d’autres qui ne connaissaient pas l'Église, et donnaient les jours entiers aux spectacles, ne quittent plus les autels. Vous afïligerez-vous donc que Dieu vous ait, par la crainte, ramené à la vertu ? » Dans la cinquième homélie , il revient à cette utilité des afflictions : « Puisons de nouveaux motifs de repentir et de perfection dans le sentiment de nos calamités présentes et dans la crainte des dangers qui nous menacent. Le moment est favorable pour obtenir de vous tous les sacrifices que nous en désirons ; l’àme que subjugue la crainte, et qu’elle éloigne des voluptés coupables, se prête sans beaucoup d’efforts aux leçons de la sagesse , et se sent d’ellemême portée à embrasser la vertu. Profitons de ces dispositions pour vous détourner des serments. Je vous ai, hier et avant-hier, entretenus du même sujet ; je ne me lasserai pas de vous en parler aujourd’hui encore, demain, eucore après, s’il le faut, jusqu’à ce que je vous en voie corrigés? Car si vous ne craignez pas de mal faire,
craindrai-je davantage d’obéir au devoir où je suis de vous reprendre ? » Mais attentif à mêler l’espérance à la crainte, quand il s’est assuré que le repentir a pénétré dans les âmes , qu’il les a renouvelées , il les relève , les ranime à l’espérance et au bonheur : « Je commence aujourd’hui par les mêmes expressions que je vous faisais entendre les jours derniers : Béni soit Dieu ! quelle différence quatre jours ont mise entre notre situation j>assée et notre situation présente! Alors, quelle sombre obscurité ! aujourd’hui, quelle douce clarté commence à se répandre ! » Et pour mieux leur faire goûter ce bonheur inattendu, il oppose le tableau de la sécurité où ils sont à celui de la frayeur où ils étaient plongés. Ce tableau est tracé avec de vives et fortes couleurs. Mais ce n’est pas là que s'arrête la pensée de Chrysostome ; cette peinture doit avoir sa morale : « Du sein de ces lugubres images , s’élève dans mon cœur une pensée bien plus désolante encore: s’il n’y a, me disais-je à moi-même, personne, père, mère, sœur, tout étranger qu’il soit au crime de notre sédition, qui puisse délivrer ces malheureux de la sentence qui les condamne , quels protecteurs trouverons-nous au jour terrible du dernier jugement ? quelle voix osera y prendre notre défense? qui sera assez puissant pour arracher les réprouvés aux supplices affreux qui b's attendent ? »
Ainsi parla crainte, par l’espérance, par la vue des maux présents et des supplices éternels, la voix éloquente de Jean humiliait, consolait et instruisait le peuple consterné d’Antioche : heureux le plus souvent , au seiu de ses afflictions , de l’utilité qu’en retirait son troupeau; mais quelquefois aussi attristé et quelque peu découragé de cette légèreté des habitants d’Antioche qui oubliaient si vite tant de bonnes résolutions, qui, prises dans l’Église, s’évanouissaient sur la place publique; il s’en plaint avec grfice et douceur : « L’artiste qui a commencé un vase en or ou en argent , le retrouve le lendemain dans l’état où il l’avait laissé la veille. Tous les ouvriers de quelque profession qu’ils soient, lorsqu’ils retournent à leurs ouvrages, les retrouvent où et tels qu'ils les avaient laissés; pour nous, c’est tout le contraire, car nous ne façonnons pas des vases inanimés : nous formons des âmes raisonnables. Aussi nous arrive-t-il de ne pas vous retrouver tels que nous vous avons laissés; vainement avons-nous fait bien des efforts pour vous redresser et vous corriger , pour vous rendre plus fervents; au sortir de nos instructions, vous rencontrez au dehors mille écueils où se brise notre ouvrage, et qui nous préparent de nouvelles et plus grandes difficultés. Je vous en conjure donc , secondez nos travaux , et montrezvous, après nous avoir entendu, aussi jaloux de
votre salut éternel, que nous nous montrons, dans nos discours, zélés pour votre réforme. » Puis se reprochant en quelque sorte cette sévérité, il s’écrie : c< Que ne puis-je satisfaire pour vous! Que ne puis-je vous assurer la récompense du bien que je pourrais faire! je ne vous aurais pas fatigués et importunés. Mais non, cela n’est pas possible; Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. Une tendre mère qui voit son fils tourmenté par la fièvre, assise près de ce fils malade, lui dit en soupirant: O mon fils, que ne puis-je souffrir pour toi ! que ne puis-je faire passer dans mes veines le feu qui te dévore! Ainsi, moi, je vous dis : Que ne puis-je pour vous tous travailler et mériter! Mais je le répète: il faut absolument que chacun rende compte de ses actions. Je gémis donc, et je m’afflige quand je songe que je ne pourrai, au dernier jugement, vous défendre et vous justifier. » L’âme de Fénelon a-t-elle été plus éloquente , quand il s’écrie : « O pasteurs, élargissez vos entrailles; soyez pères ; ce n’est pas assez , soyez mères. » Quelquefois l’orateur tire ses motifs de consolation des moyens les plus simples , des accidents les plus ordinaires, mais qui par cela même n’en sont que plus puissants sur l’esprit de la multitude. Les courriers chargés de porter à Théodose la nouvelle de la sédition d’Antioche étaient partis avec une extrême rapidité. Mais ils ont été
arrêtés en chemin par des obstacles inattendus. Chrysostome, interprétant ce retard comme un premier indice de la miséricorde divine : « Le jour même , dit-il , où nous nous livrâmes à de criminels excès, les courriers s'étaient mis en campagne pour en porter la nouvelle à l’empereur; leur départ nous glaça d’effroi, car notre évêque n’avait pu se mettre en route que deux ou trois jours après; quelle espérance pouvionsnous donc fonder sur son'voyage ? Il n’arrivera, disions-nous , qu’après les autres. Mais notre confiance s’est ranimée quand nous avons appris que, grâce aux embarras que ceux-ci avaient trouvés , il les avait devancés. Si , dès la première explosion du crime, le Seigneur nous a montré une telle miséricorde , que n’en avons-nous pas à attendre, depuis que par notre repentir, nos prières et nos larmes, nous avons cherché à l’apaiser? » Mais s’il ne les laisse pas en proie à une crainte excessive, l’orateur non plus ne leur permet pas de s’emporter trop légèrement à l’espérance ; il les tient dans l’attente ; il la prolonge, cette attente, pour qu’elle fasse plus profondément pénétrer dans leurs âmes le trait qu’il y veut enfoncer, la réforme par le repentir, a J’ai entendu, au milieu de nos calamités, retentir plusieurs fois ces mots : Kéjouissons-nous , nous touchons à la victoire ; voilà la moitié du carême passée. J’ai , moi , un avis important à vous donner à ce sujet : ne vous
réjouissez pas de ce que l’on est déjà à la moitié du carême; mais réfléchissez si vous avez obtenu sur vos passions une moitié de victoire: à ce prix , je vous permets de vous réjouir. Le motif d’une joie légitime, le but de tous nos efforts , l’objet de toutes nos instructions , c’est la réforme des mœurs ; c’est de finir le carême mieux qu'on ne l'avait commencé, et de s'être, par un renoncement absolu a toutes les mauvaises habitudes , préparé à l'auguste solennité qui le termine. Autrement le jeûne n’est pas seulement stérile, il est funeste : il devient un titre de condamnation. Réservez donc ces mouvements de joie pour le temps où nous aurons achevé cette époque de pénitence. L’utilité de l’hiver se lait reconnaître à la verdure du printemps, alors que les feuilles qui poussent et les fruits qui bourgeonnent en annoncent les bienfaits : il en est de même de la vie spirituelle. Abreuvées, durant la saison du jeune, des saintes rosées de la doctrine du salut, vos âmes ont dû s’ouvrir aux germes des vertus chrétiennes et se dépouiller des fausses délices du siècle. »
Le drame terrible qui depuis si longtemps se passait au sein d’Antioche , tour à tour abattue et ranimée, touchait à sa fin. Ce qu'avait si heureusement commencé l’éloquence de Jean, le dévouement épiscopal de Mavien allait l’achever. Flavicn a quitté son troupeau ; il a été se jeter
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aux pieds de Théodose; il en rapporte le pardon d’une ville coupable. Avant d’entendre les paroles mêmes que le saint évêque prononça devant l’empereur , écoutons les actions de grâces que Chrysostome adresse et à Dieu et à son évêque : « Les mêmes termes qui commençaient le plus ordinairement chacune des instructions que je vous adressais durant les dangers dont nous étions menacés , vont aujourd’hui encore me servir d’exorde. Je m’écrierai avec vous : Béni soit Dieu, qui a rendu le chef à ses membres , le pasteur à son troupeau , le général à la milice sainte qui marche sous son étendard , le pontife à ses prêtres et à ses autels ! Béni soit Dieu , qui nous accorde plus que nous ne lui avions demandé, plus que nous ne devions espérer ! En effet , pouvaiton espérer que si peu de jours eussent suffi à notre évêque pour exécuter son voyage, obtenir audience de l’empereur, mettre fin à nos calamités et revenir dans celte ville assez, à temps pour y célébrer avec nous la solennité des Pâques ? 11 consentait , pour le salut d’Antioche , à célébrer cette fête , au sein'd’une terre étrangère , loin de son troupeau; Dieu, en nous le rendant avant la fête, a voulu qu’il put la célébrer avec nous en famille et accroître sa propre joie de la commune allégresse. » Voyons maintenant Flavien , en présence de Théodose. 11 s’est arrêté loin du trône, les yeux baisses, versant des lar-
nies, dans l'attitude la plus humble, et comme accablé de la faute et de l’ingratitude de son peuple : sa douleur est déjà une prière. Cependant Théodose a rappelé ses bienfaits et les outrages d’Antioche, qui n’a répondu que par l’insulte à l’amour particulier qu’il avait pour elle : « I)e toutes les cités , leur ville m’était la plus chère ; celle qui m’a vu naître n'était pas plus l’objet de mes affections. » Dans les reproches de l’empereur, dans cette ville coupable rapprochée du souvenir de la ville qui l’avait vu naître , il y avait déjà un commencement d’attendrissement et de pardon. Aussi le pontife l’a-t-il compris. Muet jusque-là , il donne alors un libre cours à ses gémissements et ne garde plus le silence. « Oui, prince , reprend-il en poussant de profonds soupirs, nous ne saurions le dissimuler : la bonté paternelle dont vous avez honoré notre patrie ne pouvait aller plus loin ; elle fait, cette bonté, notre crime et notre malheur. Nous n’avons répondu à vos bienfaits que par nos ingratitudes; à votre amour, que par les plus sanglants outrages. Livrez-vous à \olre juste ressentiment ; ordonnez la ruine d’Antioche, l’incendie de ses maisons , la mort de ses habitants ; quel qu’il soit, notre châtiment restera toujours au-dessous de notre faute. » Puis, après avoir fait une peinture touchante de l’étal déplorable oii est réduite Antioche, il reprend : « Il ne tient qu’à
vous de guérir d'aussi vives blessures. » Kl lui citant l’exemple du Seigneur, il ajoute : « Agissez, prince, d'après cet exemple.» Profitant enfin habilement de cet aveu même de tendresse que Théodose avait laissé échapper pour Antioche, il associe en quelque sorte à la faute pour le mieux disposer au pardon : « Votre justice elle-même, prince, est intéressée à leur salut; c’est elle qui réclame votre compassion en faveur d'une ville à laquelle les démons n’ont porté envie que parce que vous la chérissiez. Non , si vous n’aviez eu pour elle une aussi tendre prédilection , ils ne lui eussent pas fait sentir si cruellement les elTetsdeleurjalousie; » et frappant plus fortement au cœur déjà ému de l’empereur, déjà entr’ouvertà la clémence, il s’écrie : « Ali! ne prolongez pas les heures de nos angoisses ; laissez-nous respirer désormais. Châtier ceux qui relèvent de votre puissance est chose d’une prompte et facile exécution ; mais épargner des rebelles, mais pardonner des attentats qui ne se pardonnent point, c’est un effort dont nous trouvons à peine un ou deux exemples , lorsque la personne outragée est sur le trône. Conduire une ville par la crainte, rien n’est plus aisé ; régner sur toutes les cités par la bienveillance, leur inspirer l’amour de votre gouvernement, les amener à faire, en secret comme en public, des vœux pour la prospérité de votre empire, voilà qui est difficile, n <6
Épuisez vos trésors, mette/, en mouvement des troupes innombrables, déployez toutes les ressources de la puissance , et la conquête des cœurs ne sera pas aussi prompte qu’elle le devient dans l’occasion présente. De quelles richesses , de quels travaux n’achèteriez-vous pas la gloire d’acquérir en un instant l'univers entier, et le bonheur d’être assez maître de la volonté de tous les hommes présents , de tous les hommes à venir, pour que les tendres vœux dont leurs enfants sont Tunique objet se réunissent sur votre tête sacrée ! Songez quel triomphe pour vous , quand tous les hommes apprendront qu'une ville si grande étant réservée à une vengeance éclatante ; son peuple frappé de terreur, ses chefs , ses magistrats, ses juges n'osant ouvrir la bouche en faveur de tant de malheureux, un vieillard s’est présenté seul , mais appuyé sur le sacerdoce de Dieu; et dès le premier abord, avec un langage simple, a fléchi l’empereur, et qu'alors ce que nul de ses sujets n’a pu obtenir comme une grâce, l’empereur s’est fait un devoir de l accorder à un vieillard , par resjiect pour les lois de Dieu. Aussi, grand prince, Antioche ne vous a pas rendu un médiocre honneur en me choisissant pour celte ambassade; un tel choix fait votre gloire : il atteste qu’au milieu des dignités humaines prosternées à vos genoux, la dignité de prêtre de Dieu est la seule que vous
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révériez , quelque faible d’ailleurs que soit l’homme qui en est revêtu. »
Ainsi parla Flavien , et Antioche fut sauvée. Mais Jean , terminant cette homélie par ce qui avait été le texte et le but continuel de ses discours, la réforme des mœurs, adresse aux chrétiens ces dernières et éloquentes paroles, qui sont comme le résumé de ces célèbres homélies sur la sédition d’Antioche : « Dans les transports de votre allégresse, vous avez orné la place publique de guirlandes et de festons, allumé partout des feux de joie, dressé devant les maisons des lits de feuillage, célébré à l'envi la renaissance d’Antioche. Continuez la fête, éternisez-la, mais d’une autre manière : couronnezvous, non de fleurs, mais de vertus ; faites briller vos bonnes œuvres , et non des flambeaux ; réjouissez-vous, mais d’une sainte joie. Ne cessons de remercier le Seigneur, non-seulement de nous avoir délivrés de l’affliction, mais de l’avoir permise. Il a fait également servir à l’avantage de notre ville et la disgrâce et la délivrance. » Jamais l’éloquence avait-elle donné de telles leçons et remporté de tels triomphes ? triomphe sur les vices d’Antioche, triomphe plus difficile sur la colère d’un prince , auquel s'attache le souvenir de Thessalonique. Libanais a composé, sur le même sujet, plusieurs discours adressés aux habitants d’Antioche, et un discours de re-
inerciment adressé à Théodose , après qu’il eut pardonné. Qu’on rapproche ces morceaux de l’homélie de Chrysostome, on verra où était l’éloquence avec le courage.
Jean ne se contenta pas d'avoir réformé les mœurs d’Antioche par la vue et la crainte du péril qui la menaçait. 11 voulut que cette ferveur, qui pouvait n’étre que passagère, se soutint; et pendant douze ans, il ne cessa d’instruire, de fortifier, de maintenir son peuple dans la voie meilleure où il l’avait amené. Ainsi furent prononcées les homélies sur la Genèse , sur les Psaumes, sur les Évangiles, sur les Evangiles de saint Matthieu et de saint Jean, sur les Épitres de saint Paul, et un grand nombre d'autres sermons et traités sur les principaux points du dogme et de la discipline chrétienne.
Ces homélies, développement fécoud et solide des Écritures, forment un cours complet d’instruction morale aussi bien que religieuse ; nous allons tâcher d’en présenter une légère esquisse, en les ramenant à quelques idées principales : le spectacle des beautés de la création , comme preuve d’une Providence dont la puissance égale la bonté ; le contraste des prospérités humaines et de leurs soudains revers; la vue et l’enseignement des tombeaux , ces simples et grandes oppositions où a triomphé déjà le géuie de Basile sont le texte ordinaire et brillant de
la parole de Chrysostome : « Vous avez commencé la journée, êtes-vous sur de la finir? Ce n’est pas dans le tourbillon des villes que ces réflexions viendront se présenter à votre esprit; sortez de cette bruyante enceinte; allez visiter les tombeaux, et au milieu de ce peuple de morts , votre esprit s’élèvera sans effort audessus des misérables affections de la terre; il prendra un sublime essor vers la patrie où l’on ne meurt pas; il s’occupera de s’approvisionner pour le voyage. Tout ce que vous laissez ici-bas est perdu pour vous sans ressource ; il reste à l’hôtellerie; au terme du voyage, vous ne retrouverez que ce que vous aurez envoyé devant vous. Venez avec moi visiter les tombeaux, venez y reconnaître la cendre qui fut votre père , votre épouse. Où est-il, ce grand que l’on voyait jadis vêtu d’une pourpre magnifique , traîné dans un superbe équipage, faire mouvoir des armées entières, marcher au milieu d’une escorte formidable, précédé de licteurs, disposant à son gré de la liberté, de la vie des citoyens? Cherchez-le dans ces ruines. Pour moi, je n’y vois que d’infects ossements, que des vers se disputant entre eux la proie qui leur est abandonnée , qu’un j>eu de poussière et de cendre dont on parle encore; une ombre qui bientôt sera évanouie; pas même une image effacée, pas même les traits décomposés de ce visage autre-
fuis si majestueux; un rien, un néant. » Mais l’orateur chrétien ne s’arrête pas à ce tableau de l’inévitable ruine ; les tombeaux ne sont pas pour lui un spectacle destiné à effrayer seulement les imaginations : ils doivent être une leçon , une double leçon ; aussi Chrysostome ajoute-t-il : « Mais ce néant, ce n’est pas là que finit le hideux tableau que la mort étale sous vos yeux; ce qui reste après, ce n’est plus là un songe, une ombre vaine; à la place, et du sein même de cette pompe , de ces honneurs, de ces plaisirs, est sorti quelque chose qui ne meurt pas, qui même subsistera éternellement ; ces violences, ces rapines, ces brutales voluptés, ces séductions, tous ces crimes dont cette grandeur fut l’instrument, ils ne se sont pas, comme cette graudeur même , changés en une vile cendre :
tout , paroles et actions coupables, tout fut inscrit au livre éternel en caractères ineffaçables. H
Le silence de la nuit et les méditations qu’elle réveille ne sont pas, pour Chrysostome, un texte moins éloquent que la mort même ; « La nuit n’est pas faite pour être tout entière donnée au sommeil : l’artisan , le nautonier , le commerçant , bien souvent la passent sans dormir.
L’Église de Dieu, chaque jour, se lève à minuit ; levez-vous avec elle. L’âme , à cet instant , est éclairée d’une lumière plus pure; elle s’élève
bien mieux vers le ciel. Les ténèbres et le silence de la nuit la disposent à une plus vive componction. Toute agitation a cessé; partout silence profond comme dans les sépulcres. De là, que d’utiles réflexions , et bien capables de tirer nos âmes de leur assoupissement en leur présentant la fin et la consommation générale de tout l'univers! Alors plus de tentations de vaine gloire; les peuples ne viennent plus éblouir les yeux ; plus de surprises de notre faible nature : tout est calme au milieu des salutaires méditations dont la pensée se nourrit. »
Il y avait douze ans que Jean Chrysostome , inépuisable dans son zèle comme dans son éloquence, charmait, instruisait son évêque, la ville d’Antioclie, l’Église tout entière par ces discours qui attestent la force autant que la fécondité de son génie, quand Constantinople vint l’enlever à Antioche. En397, le siège de Constantinople étant venu ii vaquer, un favori de l’empereur, son premier ministre, qui avait connu Jean à Antioche , qui l’avait entendu et avait gardé de sou éloquence et de son caractère la plus vive impression, le proposa au choix de l’empereur et le fit agréer. Ce favori, c’était Eutrope; Eutrope qui , plus tard malheureux et proscrit, ne devait trouver d’asile que dans une église, de défenseur que dans la voix de l’évêque de Constantinople. Jean Chrvsostome ne manqua pas à ce
devoir de la reconnaissance et de la religion : ces deux sentiments lui ont inspiré une de scs plus belles homélies. L’orateur partant de ce texte de l’Écriture, reproduit par Bossuet dans l’oraison funèbre de Henriette d’Angleterre : Vanité des vanités et tout est vanité , nous montre dans Eutrope un frappant exemple des périls et de la fragilité des grandeurs; nous 11e reproduirons passes éloquentes paroles, trop connues pour être de nouveau citées. Nous rappellerons seulement avec quels ménagements l’orateur touche la chute et la solitude d’Eutrope, et montre son seul refuge dans cette Église qu’il n’avait pas toujours respectée : « Qu’y a-t-il donc ici qui vous doive irriter? Recevoir, dites-vous, dans l’Église un homme qui lui a fait une guerre implacable! Eh! n’est-ce pas au contraire un motif de rendre gloire au Seigneur, qui a triomphé de son ennemi jusqu’à le réduire à n'avoir de ressources que dans la puissance et dans la clémence de l’Église. Aujourd’hui, elle protège de son égide tutélaire son plus ardent persécuteur ; le couvre de ses ailes, le met à l’abri de la violence, et au lieu de se venger de ses injustices , elle lui ouvre avec empressement son sein maternel. Est-il une victoire plus éclatante, un plus glorieux trophée ? Ne pensons donc pas à nous venger; triomphons de nous-mêmes ; prions, prions plutôt le Dieu des miséricordes de faire grâce au coupable;
tous, implorons pour l'Église et pour l'autel notre auguste empereur; conjurons-le d’accorder à la table sainte la vie d’un seul homme. Ainsi , nous honorerons l’Église, et nous mériterons la clémence de l'empereur, les applaudissements du peuple. nTelleétait alors dansl’Église, et à Constantinople principalement, la puissance de la parole chrétienne : ce peuple si ému, ce peuple furieux contre le favori tombé , se calme à la voix de Clirysostome, et court se jeter aux pieds de l’empereur pour en implorer la grâce d’Eutrope.
Cette inconstance de la fortune, dont Chrysostome montrait dans la disgrâce d’Eutrope un éclatant exemple, il l’éprouva bientôt lui-même. L’élévation de Jean au siège épiscopal de Constantinople n’avait point eu lieu sans opposition : Théophile, patriarche d’Alexandrie, avait fait pour l’en écarter d’inutiles efforts. Vaincu dans cette lutte, il nourrit, avec le ressentiment de sa défaite, l’espérance de s'en venger. L’occasion s’en offrit enfin. Depuis la chute d’Eutrope, l’impératrice Eudoxie gouvernait despotiquement son mari. Princesse altière, orgueilleuse, d’une avarice insatiable , Eudoxie accablait ses sujets de ses caprices et de ses injustices. La franchise de Jean et sa charité s’en indignaient, et non toujours en silence. Les courtisans de l’impératrice et les ennemis de Jean épièrent ses discours et dénaturèrent ses paroles. Un
jour, il avait prêché contre la vanité ridicule des femmes dans leur parure, texte fréquent de ses discours. « Je n’ai point flatté la mollesse et la sensualité de certaines gens ; il reste encore quelque chose de la race de Jézabel , et la grâce combat encore; peut-être Hérodiade demande encore une fois la tète tle Jean, et c’est pour cela qu’elle danse. » Des interprétations peu bienveillantes en firent l’application à l’impératrice ; elle laissa éclater sa colère ; Théophile et Séverin s'en rendirent les instruments : la vengeance ne se fit pas attendre. L’origénisme en fut le prétexte. Un concile convoqué dans le bourg du Chêne, et où Chrysostôme refusa de comparaître, le déclara atteint d’hérésie, et Arcade prononça son exil : il fut conduit à Prénète, en Bitliynie. Cet exil fut court. Effrayée de l'intérêt que le peuple portait à Chrysoslome, l’impératrice se hâta de demander à Arcade le retour de Jean, retour que le prince accorda avec la même indifférence qu’il avait mise à signer son arrêt d’exil. Avant de quitter son troupeau , Jean lui avait adressé de touchantes paroles, de sages conseils : « Voici, mes frères, une violente tempête qui gronde sur nous. Les vagues agitées menacent de nous engloutir ; mais nous ne craignons pas de faire naufrage: nous sommes assis sur la proue. Tout ce que le monde a de plus terrible à m’offrir ne m’épouvante pas; tout ce qu’il a de plus
séduisant ne m’est pas moins indifférent. Sij’arrêle vos regards sur la circonstance où nous sommes, c’est uniquement pour recommander à votre affection pour moi de ne se pas abandon* ner au découragement. Ne vous troublez donc pas ; continuez à prier. Demain nous reprendrons ensemble le cours des prières communes ; car, partout où je suis, vous y êtes avec moi ; partout où vous êtes , j’y suis avec vous. Nous formons un même coq>s. Si les distances nous séparent, la charité nous unit; la mort même ne saurait nous séparer : quand je rendrais mon corps à la terre, mon âme, toujours vivante, se souviendra de mon peuple. Comment pourrai-je vous oublier? Vous êtes ma vie et ma gloire. Votre avancement dans le bien fait mon triomphe. Ma vie, mou existence tout entière tiennent à vous :
vous êtes le précieux trésor où je puise ce que j'ai de bien. »
Son retour Fut un triomphe. Comme il avait fait entendre les regrets du départ, Chrysostome fit entendre la joie du retour, et son texte comme celui de ses adieux est encore une action de grâces : « Béni soit Dieu, qui a permis mon exil! Béni soit Dieu, qui a ordonné mon rappel! Béni soit Dieu, qui conduit tous les événements ! Séparé de vous de corps, je ne l’ai pas été un moment de coeur. Vous voyez à quoi ont abouti les persécutions : jusqu’ici j’étais cher à mon peuple ; aujnur-
d’Iiui, les juifs eux-mêmes respectent votre pasteur. Auparavant l’Église seule était remplie; maintenant la place publique est devenue une Église. Vos saintes assemblées n’ont point été interrompues ; tous y gardaient le plus profond silence; tous étaient dans le recueillement : d’un côté les chants sacrés qui retentissaient vers le ciel, de l’autre des cœurs pénétrés. Quelque part que mes yeux se portent, ils ne découvrent dans cette vaste enceinte aucun vide. Où sont ceux qui désolaient le troupeau? ô prodige! le pasteur était loin, les brebis ne pouvaient entendre sa voix , et seules , abandonnées , elles ont mis les loups en fuite. O courage des brebis ! 6 beauté de l’épouse! Dans l'absence de son époux, elle a dispersé les prétendants. Comment , chaste épouse, avez-vous éloigné les téméraires? Comment êtes-vous restée fidèle à votre époux? » Cette trêve que ses ennemis laissaient à Chrvsostome fut de courte durée; elle fut suivie d’une dernière et plus violente disgrâce.
Une statue venait d’être érigée en l’honneur de l’impératrice, près de l’église de Sainte- Sophie. On fit, pour l’inaugurer, de grandes réjouissances; on célébra des cérémonies brillantes, mêlées, comme c’était encore la coutume, de superstitions païennes. Le zèle chrétien de Jean s’en plaignit. Ses plaintes furent dénoncées à l’impératrice comme une nouvelle
révolte. La colère ruai apaisée d'Eudoxie se ranima; elle rappela de nouveau à Constantinople des évêques ennemis de Chrysostome ; un nouveau concile , dont Théophile fut l’âme , bien qu’il n’y parût pas, déclara l’archevêque de Constantinople déchu de son siège , incapable d’y être rétabli , indigne même d’être admis à se défendre. L’empereur sanctionna ce nouvel exil , auquel le peuple s’opposa longtemps. Pour s’y rendre, Jean dut se dérober à l’empressement de la foule agitée, comme il eût fait pour échapper à un triomphe. Il s’embarqua en secret, pour passer en Bilbynie, et bientôt il arriva à INicée. Il n’y put jouir longtemps du repos ; des ordres arrivèrent de la cour de le transporter àCucule, misérable bourgade, située à la frontière de la petite Arménie : c’était la retraite qu’avait désignée l’impératrice. Après soixante et dix jours de marché, Jean y parvint, après avoir souffert moins encore de la chaleur et de la fatigue du voyage, que de la brutalité de ses gardes qui le réduisaient à une privation presque continuelle de sommeil.
Cucule ne devait pas être le dernier terme de sa course. La rigueur du climat , les incursions des lsaures, barbares, voisins de l’Arménie, forcèrent l’archevêque à fuir plus loin encore, à chercher un asile dans la forteresse d’Arabelle , bâtie sur le mont Tuurus. lit même, il inquiétait
encore la cour; un nouvel ordre le transporta à Pylioute , lieu désert sur les bords septentrionaux du Pont-Euxin. Ce nouveau voyage dura trois mois. Enfin on arriva à Comane. Ce devait être le terme de ses épreuves et de sa vie. 11 y mourut le 14 septembre 407; il était âgé de soixante-trois ans : il avait été archevêque de Constantinople pendant à peu près dix ans.
Jean est le plus éloquent des Pères de l’Eglise grecque. Grave comme Basile, brillant comme Grégoire, il a plus qu'eux d’éclat, de fécondité , de pathétique. Si parfois on y trouve le luxe un peu asiatique de la diction, si des images trop poétiques se mêlent à ses vives et naturelles inspirations, elles ne peuvent en altérer la naturelle beauté et le mouvement sympathique. Quand l’orateur nous avertit de l’empressement de cette foule qui accourait à ses paroles, on pourrait penser qu’il songe plus à lui-même qu’au troupeau qu’il est chargé d’instruire. Gardez-vous de le croire. Jean n’est pas un rhéteur, mais un évêque, uniquement occupé du salut des âmes; ne se servant de la parole que pour la vérité; oublieux de lui-même et n’ayant souci que de son |>euple. 11 vient d’exciter les applaudissements ; surpris et attristé, il s’arrête un instant, et reprenant : « L’Église, dit-il, n’est pas un théâtre où l’on vienne écouter pour le seul amusement. Que je remporte de ce temple l’as-
surance que mes efforts seront secondés par les vôtres, voilà ce que je veux : ce succès est pour moi plus désirable, plus précieux que tous vos applaudissements. Ce serait en pure perte et bien vainement que vous m’auriez flatté par quelques suffrages passagers , si vous n’aviez recueilli de mes paroles aucun avantage réel. Que me revient-il à moi , de ces bruyantes acclamations et de ces louanges tumultueuses? La louange où j'aspire, c’est que vous manifestiez par vos œuvres la vérité de ce que je vous prêche; je serai véritablement satisfait et heureux, non quand vous m’aurez applaudi , mais quand dociles à ma parole vous y conformerez toute votre conduite. » Et ailleurs, plus vivement encore : a Vous m'interrompe/ pour m’applaudir; j’aimerais bien mieux votre silence que vos acclamations. Des éloges, des applaudissements, si j’en rapportais l’honneur à moi-même, me deviendraient funestes, en m’inspirant une fausse gloire : votre silence me prouverait votre recueillement. Cette observation vous fait peine, je le vois ; mais cette peine vous est utile et salutaire. » Quelle touchante attention ! quelle délicate modestie. J’en pourrais multiplier les exemples. Ceux-ci suffisent pour montrer que Chrysostoine n’a qu’une pensée, la guérison des âmes; mais pour y arriver, il prend mille détours:
de là des répétitions , des longueurs dont il s’ac-
cuse lui-même avec une simplicité charmante :
« Quelques personnes, d’ailleurs bien intentionnées, me reprochent la longueur de mes exordcs; que ce reproche soit fondé ou non , je commence par les en remercier, .le reconnais mon ami, non pas seulement à ses éloges , mais aussi à ses censures. » Puis expliquant ce défaut, un peu vrai, de son éloquence , il ajoute : « Pour juger de la longueur d’un discours, ce n’est pas à sa durée que je le mesure , mais aux dispositions des auditeurs. Vous êtes rassasié , mais votre frère appelle encore l'aliment spirituel. Il n’impose pas à votre faiblesse l’obligation de recevoir plus que vous ne pouvez contenir; ne trouvez point mauvais qu’il prenne, lui , tout ce que sa capacité peut porter. » C’est la manière de Chrvsostome : il s'éloigne volontiers de la route, s arrête en chemin, ou revient sur ses pas : légers défauts, ou plutôt détours ingénieux de sa sollicitude pastorale, qui lui servent à reprendre, à ramener au bercail quelques brebis attardées; saillies inattendues, familiarités charmantes qui réveillent, raniment et relèvent les âmes qui 11e l’auraient pas suivi ou l’auraient abandonné , si la marche eût été plus rapide ou plus régulière. « On nous dit : que gagnez-vous à vos sermons? Ce que je gagne? je fais mou devoir; celui qui doit semer, sème. Qu'une partie de la semence se perde en tombant , soit le long du chemin ,
soit sur la pierre ou sur les épines, une partie du moins a rencontré une bonne terre. C’en est assez; le semeur ne se décourage point. Dût un seul dans cette immense multitude qui m’entoure, profiter, serait-ce donc un si médiocre avantage de sauver une seule brebisdu troupeau? Elle était égarée peut-être! Four courir après elle, le pasteur a laissé toutes les autres. Cet homme, quel qu'il soit, est homme. Ce n’est qu’un pauvre! à Dieu ne plaise que j’aie pour lui de l'indifférence! qu’importe? il a une âme à sauver. »
11 y a deux parties distinctes, du reste, deux époques dans l’éloquence de Jean Chrvsostome: la première, quand, vicaire de Flavien ou luimême évêque d’Antioche, il console, éclaire, enchante son troupeau de sa parole pure , fraîche, abondante, onctueuse, pittoresque; époque brillante et féconde où chaque jour voit croître et grandir le talent de l’orateur ; la seconde moins éclatante, mais vive encore, mais encore éclairée des doux reflets de la première; seulement à une teinte plus triste, on reconnaît l’influence des luttes pénibles que Jean est obligé de soutenir et qui doivent pour lui aboutir à l’exil : Jean , alors , est archevêque de Constantinople. Toutefois, dans l’une comme dans l’autre de ces époques, si Jean Chrysostome s’élève au-dessus de tous les Pères grecs , s’il s’est placé
au rang des plus grands orateurs de la chaire chrétienne, c’est moins par l’originalité des pensées que par l’abondance et l’éclat de l’imagination. Jean n’a point de vues nouvelles; mais il dévelopjie admirablement le texte ancien et toujours saisissant de la fragilité des gloires et des plaisirs du monde; il excelle dans les contrastes dramatiques de la vie et de la mort , de notre orgueil et de notre néant : nul n’a pénétré plus avant dans les mystères de la mort , plus avant dans les enseignements des tombeaux, et n’a d’un autre côté montré avec des traits plus éclatants la grandeur de Dieu dans les magnificences de la nature : également éloquent dans la double peinture du néant et de l’éternité, de la faiblesse de l'homme et de la puissance de Dieu.
Dans Chrysostome finissent la beauté et la grandeur de l’Église grecque. 11 ne sera donc pas inutile, avant de quitter ces trois grandes figures, Grégoire, Basile, Chrysostome, de chercher et de fixer dans la variété de leur génie le trait particulier de l’Eglise grecque, et de marquer en même temps ce qu’ils ont fait pour la constitution de la société, la réforme des mœurs et la discipline chrétienne.
Le trait distinctif des trois grands orateurs que nous venons d’examiner, Grégoire, Basile, Chrysostome, c’est la charité; c’est l’éloquence mise, avec une infatigable activité et un
invincible courage, au service des calamités qui affligent le peuple qui leur est confié. Véritables défenseurs de la cité , ils ne manquent à aucun de ses périls. Nous venons de voir Cbrysostome faire appel par la bouche de Flavien à la miséricorde de Théodose; avant lui, Grégoire dans une circonstance à peu près semblable avait appelé la clémence d’un gouverneur irrité sur une ville moins coupable qu’Antioche , mais révoltée pourtant. Pour une même cause, Basile élevait sa voix éloquente et grave.
A côté de ces malheurs publics et rares, il y avait des malheurs ordinaires , des désastres périodiques ; il y avait surtout l’éternelle et inévitable inégalité du riche et du pauvre. Nous savons avec quelle sagesse et en même temps quelle sympathie Chrysostome, Basile, Grégoire l’expliquent par l’ordre de la Providence, et comment par des appels incessants à la charité ils rétablissent, autant que faire se peut, l’égalité. L’inégalité de la richesse et de la misère n'a pas seulement une cause naturelle et suffisamment justifiée dans les desseins de la Providence; elle en a une autre, pour ainsi dire, morale et personnelle, et qui en fait porter la responsabilité sur le pauvre comme sur le riche : celte cause, ce sont les vices de l’un comme de l’autre. On peut donc, on doit par la réforme des mœurs autant que par la charité réparer l’inégalité sociale. Si le riche a
des devoirs , le pauvre a les siens : devoirs de sobriété pour l’un, de résignation pour l'autre, et qui pour tous deux se résolvent en une même obligation , la réforme des moeurs : c’est le but constant de l’Eglise grecque.
La corruption dans le monde grec n’était pas moindre que dans le monde romain , mais elle avait un caractère différent. A borne, nous l’avons vu, cette corruption avait quelque chose de brutal et de monstrueux : c’était la volupté mélée à la cruauté. Dans le monde hellénique, par l’influence du climat et aussi par celle du caractère particulier à ces molles populations de la Grèce et de l’Asie, la corruption était plus élégante, plus générale, mais moins profonde. Ceci se voit bien dans les spectacles. Les spectacles , à borne , étaient une image de la guerre ; un véritable combat où coulait le sang; plus propres à inspirer la terreur que la volupté. En Grèce, il en était tout autrement. Les spectacles étaient avant tout des émotions douces ; ils parlaient à l'imagination , ils flattaient les sens, ils allaient chercher, ils échauffaient la passion : c’était la grande licence du monde grec. On s’imaginerait difficilement jusqu’où allaient , sous ce rapport, les fantaisies de ce peuple d’une si vive et si libre imagination. Chrysostome nous l’apprend; et les tableaux qu’il en trace, nous ue les saurions reproduire dans la vivacité de
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leurs couleurs : c'était là Ve grand combat des Pères grecs, l'écueil de leur parole, partout ailleurs si forte et si puissante sur les nombreux auditeurs qui se pressaient pour l'entendre.
Chrysostome a peint avec une douleur aussi vive que profonde , un tact aussi délicat que sûr , la contagion de ces spectacles, qui plus que les spectacles romains, portaient le poison et la mort dans l'àme : « Souvent dans l’Agora, la rencontre d’une femme nous trouble; et ici, lorsque assis au théâtre, où le vice s’étale avec tant d’immodestie, de cette place où tu domines la scène , tu vois une femme effrontée se produire avec une molle et voluptueuse attitude , la tête découverte, revêtue d’une robe où l’or étincelle, chantant sur des airs lascifs des paroles enflammées qu’elle jette à tes oreilles, se livrant à mille mouvements passionnés que tu regardes la tête penchée, l'œil attentif, oseras-tu dire que tu ne ressens aucun faible? Non; cette femme, tu l’as regardée avec un mauvais désir; tu as commis le péché dans ton cœur ; et ce n’est pas seulement pendant le spectacle que tu t’es complu dans ta criminelle pensée : les paroles , les regards , la démarche , les gestes , les moindres mouvements de cette femme , son image tout entière en un mot est restée dans ton esprit ; tu la vois , tu l’entends encore , et tu te retires emportant le trait
mortel. » Puis par uw dernier mot où se révèle la connaissance du cœur humain , il ajoute :
« Rentré dans ta maison avec l’image de cette femme étrangère * tu trouves la femme importune; tes enfants, tes serviteurs te sont à charge; le soin de tes affaires et te pèse et t’accable : ta mais0n n’est plus que l’asile de l’ennui. Faut-il s’en étonner? Tu n’y es pas rentré seul; avec toi tu y as amené une courtisane , non pas en personne ; ce serait un moindre mal , car bientôt ta femme l’aurait chassée ; mais tu la portes dans tou imagination et dans tou cœur, où elle allume un feu que tu ne peux éteindre. » Massillon reproduira ces vives peintures du trouble que portent au sein de la vie domestique des grands et des petits ces affections étrangères qui ne laissent au fond des cœurs que le dégoût avec le remords.
Cette mollesse de mœurs entretenue par les spectacles qu’elle provoquait, ne s’y renfermait pas ; elle régnait dans l’intérieur des maisons ; elle ne s’arrêtait même pas au seuil des églises. Nous avons vu dans Clément d’Alexandrie ce laisser aller domestique; les femmes servies, dans leurs caprices de luxe et d’humeur , par des esclaves qui pour elles n’étaient pas des hommes. Ces habitudes de l’Orient, ces mœurs efféminées , Cluysostome nous l’apprend, n'avaient point encore entièrement cédé à la ceusure chrétienne.
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Ici, c’est une femme qui revêtue d’une robe éclatante d’or et de pierreries entre dans l’église, la tête haute, la démarche altière. A ce spectacle de la vanité , Chrysostome s’est écrié : « Partout, ô femme, c’est un mal que d’étaler de l’or sur ses vêtements, mais surtout dans l’église, au milieu de tant de pauvres. Si tu avais envie de leà soulever contre loi , pourrais-tu t’y mieux prendre, qu’en te couvrant de ce masque d’inhumanité ? Songe en effet à travers quelle foule de gens affamés et presque nus tu promènes cette toilette mondaine, cette parure diabolique ! Ah ! combien mieux vaudrait soutenir les vies défaillantes , que de percer le bout de tes oreilles pour y suspendre la substance de tant de misérables! L’église est-elle faite pour ce vain étalage? Non, ce qu’elle attend de toi c’est la richesse spirituelle, et non cette richesse dont tu es si vaine. » Toutefois si la réforme n’était pas entière, la parole des Pères grecs avait cependant obtenu d’heureuses améliorations. Nous voyons, notam ment par les lettres de saint Jean Chrysostome, combien de saintes femmes, triomphant de l’influence du climat et des mœurs de l’Orient, s’étaient soumises à toutes les sévérités de la discipline chrétienne; jamais cependant les Pères grecs n’obtinrent ces grands sacrifices qui ont signalé et honoré la parole de Jérôme : peut-être aussi l’état du monde grec n’y aidait-il pas au-
tant ; moins agité , moins bouleversé que le monde romain, on y sentait moins ces grands coups qui retentissent dans l’àme et la transforment.
Il faut bien aussi le reconnaître : les Pères grecs ont moins que les Pères latins le secret de la discipline chrétienne ; comme eux, ils instruisent l’enfance, prêchent la virginité, mais ils connaissent moins ces salutaires précautions qui seules assurent la pratique des meilleurs préceptes et leur donnent la vie. Ainsi, supérieurs aux Pères latins par la beauté du génie et peut-être même par l’élévation morale, ils leur sont inférieurs par l’austérité de la vie et la prudence chrétienne. Aussi ont-ils été moins puissants; ontils été malheureux. Triste destinée, en effet, de ces beaux génies de l’Église de Constantinople , forcés tous d’abandonner ces chaires épiscopales qu’ils n’avaient point recherchées et sur lesquelles ils ont répandu un impérissable éclat! Église grecque, Église brillante, mais fragile, où le génie comptait trop sur lui-même, qui pourra désormais vous préserver de la colère ou de la protection plus funeste encore des empereurs, quand le génie des Grégoire et des Chrysostome y a été impuissant ?