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INFLCENCE DES PÈRES GRECS SUR LES PÈRES LATINS

L’Église grecque et l’Église latine ont été longtemps littérairement étrangères l’une à l'autre; unies par la même foi, elles restaient séparées par la différence du langage, et aussi par l’opposition même de leur génie. Au iv* siècle, elles se rapprochent; il n’est pas sans intérêt de rechercher quelle a été sur la doctrine littéraire de l’Église latine l’influence de ce rapprochement avec le génie grec.

Les premiers apologistes dédaignent et condamnent les artifices et le soin de l’éloquence : on connaît, à ce sujet, la répugnance presque orgueilleuse deTertullien pour ce qu’il appelle la littérature du siècle; Cyprien, qui avait professé avec éclat la rhétorique, se défend dans sa lettre à Donat d'en rechercher les ornements ; Lactance, qui avait aussi été un rhéteur brillant, condamne également, bien qu’il n’y échappe pas toujours, les vaines beautés d’un art mensonger. C’est cet éloignement pour la science profane que le vulgaire traduisait en un reproche général d’ignorance adressé aux chrétiens : nous ver-

rons, plus bas, ce qu’il faut penser de ce reproche. Cette proscription de l’art de la rhétorique n’a rien qui doive surprendre, dans le temps où elle était portée par les docteurs chrétiens : il fallait alors rompre de toutes manières avec les souvenirs païens, si puissamment engagés dans la littérature; Mais quand le danger de ces séductions intellectuelles ou morales se fut éloigné; quand l’Église eut, avec la victoire, conquis la paix et l’empire spirituel du monde ; quand elle put croire les souvenirs du paganisme assez bien effacés dans l’esprit des hommes pour n’être plus à craindre, alors elle les amnistia. Elle pensa qu’elle pouvait employer comme orne*inents de son triomphe ces parures de la parole dont elle eut dédaigné de faire des armes pour le combat : ainsi l’Église latine reçut en grâce la rhétorique que jusque-là elle avait repoussée;

L’Église grecque n’avait jamais pris, ni avec la philosophie ni avec l’éloquence, ce parti extrême; sans les chercher, ses regards se tournaient souvent vers les orateurs et les philosophes, et quelquefois même vers les poêles. Au iv e siècle, cet involontaire penchant de l’Église grecque pour la science profane est plus sensible encore. Grégoire et Basile ont été la gloire des écoles d’Athènes; et quoi qu’ils fassent, ils s’en souviennent. Quels éloges Grégoire ne fait-il pas de la science et de la philosophie !

Cette indulgence pour la littérature profane, gagne, au iv' siècle, l’Église latine qui entre alors en des rapports plus intimes et plus fréquents avec l'Église grecque. Jusque-là, en effet, les deux Églises étaient restées, nous l’avons dit, à peu près étrangères l’une à l'autre. 11 semble que le génie latin, soit ressentiment, soit prévoyance, redoute les inconstances et les subtilités de l’esprit grec : il se tient en garde contre luit Mais Chrysostome , mais Basile , mais Grégoire le viennent rassurer. C’est alors qu’ Ambroise et Jérome communiquent avec le génie grec chrétien. Ce rapprochement intellectuel entre l’Église latine et l’Église grecque, n’est nulle part plus sensible que dans saint Ambroise. Saint Ambroise emprunte aux Pères grecs , ses contemporains, en même temps que le titre et la pensée d’ouvrages, des développements nombreux qui souvent sont une imitation libre, plus qu’une invention propre à l’évêque de Milan. Ainsi après Basile, après Grégoire de Nysse, il compose un Hexamtiron; comme eux encore , il se plaît à pénétrer dans les tombeaux, à chercher dans l’égalité des dépouilles humaines des arguments contre l’insolence et la dureté du riche envers le pauvre; enfin, dans l’oraison funèbre, il trahit, à des souvenirs fréquents, l’étude et l imitation des Pères grecs.

Jérôme , lui aussi , a été le disciple et le disciple

ravi de Grégoire de Nazianze. Aussi Jérôme et Ambroise ont-ils, malgré l’austérité latine, un goût de science, une liberté d’imagination qui contraste singulièrement avec la rudesse des anciens docteurs ou apologistes. Les citations profanes leur sont familières; ils les rappellent même quelquefois, Jérôme surtout, avec trop de complaisance , Jérôme enfin songe à la gloire intellectuelle de l’Église; il écrit les premières et brillantes pages de son histoire littéraire, afin que les injustes détracteurs du nom chrétien , qui lui reprochent ce qu’ils appellent sa bassesse et son ignorance, détrompés de leur prévention , reconnaissent eux-mêmes leur erreur. Il donne sur l’art de la traduction d’excellents préceptes, où il est facile de reconnaître le souvenir de ceux qu’avait donnés l’orateur romain ; mais tout en imitant, Jérôme sait être original. Il a des conseils qui , comme toute la rhétorique chrétienne, partent de l’âme plus que de l’esprit. Ce qu’il faut traduire, dit-il, c’est le génie et non les paroles; dans d’autres morceaux, entre autres dans ses Préfaces sur la version de l’Écriture sainte, Jérôme a, en fait de traduction, des vues aussi neuves que justes.

Mais où se marque surtout cette tolérance nouvelle pour l’art païen et son alliance avec la doctrine chrétienne, c’est dans le passage d’une lettre adressée à l’orateur Magnus : « Vous me

demandez pourquoi il m’arrive assez souvent de citer les auteurs profanes? N’est-ce pas, me ditesvous, altérer la pureté de notre morale chrétienne par un alliage indécent avec le paganisme? Je répondrai sommairement à cette question : Si vous lisiez nos livres saints , vous verriez que Moïse et les prophètes avaient quelquefois emprunté aux livres de la gentilité; que Salomon entretenait correspondance avec les savants de Tyr. 11 propose, dès le début de ses Proverbes , de s’appliquer à pénétrer les proverbes et leur sens mystérieux, les paraboles des sages et leurs énigmes ; ce qu’il entend des logiciens et des philosophes. L’apôtre saint Paul cite un vers d’Épiménide dans son épître à Tite , un autre de Ménandre ; dans son discours à l’Aréopage, il s’appuie du témoignage d’Aratus.

Pourquoi donc trouver mauvais que je fasse servir la sagesse du siècle à l’ornement de la vérité ; que j’émancipe l’esclave pour l’introduire dans la famille d’Israël ? »

Saint Augustin , nous l’avons vu , subit cette influence ; en donnant des préceptes de rhétorique , il ne céda pas simplement à un souvenir des études de sa jeunesse ; il céda aussi à l’influence des Pères grecs , et accepta cette amnistie que le temps, l’exemple, et l’absence de périls semblaient réclamer en faveur de l’art de la parole. Augustin n’excuse pas seulement la

rhétorique : il l’adopte et en proclame la légitimité. Il ne se contente pas de ne la point condamner, il la défend contre ceux qui l’accusent ; il prouve que la vérité n’a rien à en redouter : loin de là , elle peut , elle doit s’en aider. « Quoi ! dit-il, une éloquence profane se jouerait impunément de la vérité et du mensonge; elle pourrait plier à son gré les esprits dociles aux impressions fausses qu’elle leur veut donner; et l’éloquence chrétienne, consacrée à la vérité, n’aurait à faire entendre qu’un langage rebutant, obscur, difficile à comprendre! Armée de sophismes, la première exercerait son souverain empire sur les âmes qu’elle pénètre des émotions les plus vives, les remplissant de terreur, de pitié, de joie ou d’ardeur; et l’autre, glacée, languissante , endormie , resterait sans voix dans la cause delà vérité! Puis donc que l’éloquence se prête également au vice et à la vérité, et qu’elle a pour l’un et pour l’autre une grande influence, pourquoi les gens de bien ne travailleraient-ils pas à la faire servir à la défense de la vérité , quand les méchants en abusent pour leurs pernicieux projets? » Toutefois, saint Augustin ne va pas aussi loin que saint Jérôme dans son indulgence pour les lettres profanes : il ne les admet qu’après un sévère examen , et en les épurant à la lumière chrétienne. Si la rhétorique trouve grâce à ses yeux , c’est à condition , nous l’a-

vons vu , qu’elle renoncera à de vains ornements ; que, moins jalouse de plaire que de convaincre , d’émouvoir que d’instruire, elle sera l’organe et l’auxiliaire de la vérité , et non la complice ou l’ouvrière du mensonge. Et en général , on peut le dire : même en subissant de la part de l’Église grecque celte influence que nous venons de montrer, l’Église latine ne fut jamais tout à fait infidèle à son propre génie : elle se tint toujours en une cerlaine défiance de la parole ou de la philosophie profanes.

Cette tolérance nouvelle de l’Église latine ne se borna pas aux lettres profanes ; elle s’étendit même aux arts, proscrits aussi par la sévérité de l'Église primitive. On se rappelle les anathèmes de Tertuliien contre l’idolâtrie et les arts qui, selon lui, en étaient le principe et la consécration. Au iv e siècle , cette frayeur de la matière transformée, idéalisée par l’art ; de son empire sur l'esprit, celle frayeur diminue. De bonne heure l'Église grecque avait traité favorablement les arts : Clément d’Alexandrie nous l’a appris. A son exemple, l’Église latine leur devint moins sévère. Au milieu decette peinture que fait saint Augustin des joies et des splendeurs célestes, il n’oublie pas les magnificences de la création , et nous donne , à la fin de la Cité tle Dieu , des pages remarquables et par elles-mêmes et par le jugement nouveau que la pensée chrétienne semble

porter sur ce qu’elle avait condamné d'abord, l’art et l’industrie. 11 retrace avec un singulier éclat de couleurs la puissance de l’homme sur la matière, les richesses qu’elle lui doit et qu’il eu sait tirer, toutes les merveilles de la création, tributaires de l’industrie et des ai ls. Ce tableau n’est pas seulement précieux à ce litre qu’il réhabilite ce qui jusque-là avait été condamné ; il l’est surtout au point de vue où le présente Augustin. Le saint docteur vient de montrer la déchéance de l’homme par le péché; mais dans sa misère même, misère de grand seigneur, dira Pascal, «et hæc omnia niiserorum sunt damnatorumque solatia , non præniia beatorum , » il a conservé des marques de sa primitive beauté , un reflet de la splendeur éternelle; reflet qui brille dans les arts et dans cette puissance qui a été donnée à l’homme de transformer la nature. On se souvient aussi que dans le traité De la vraie religion , Augustin voyait dans les arts un rayon de la beauté divine.

Toutefois il ne le faut pas oublier : ni l’Église latine, ni même l’Église grecque, alors qu elles montrent pour la littérature profane une indulgence que n’avaient pas eue les premiers siècles, ne la relèvent entièrement de l’arrêt prononcé contre elle. Si elles acceptent la philosophie, c’est comme servante et non comme égale de la science chrétienne : Clémeut d’Alexandrie , Grégoire de Na-

/.ian/.e, Clirysosloine le déclarent formellement.

Il faut même ajouter qne ces faiblesses que nous leur avons vues pour la littérature profane, la poésie , l’éloquence , ils les ont eues surtout dans leur jeunesse ; que longtemps sous le charme de ces premières et douces impressions , ils ont eu peine à le rompre même dans l’âge mûr; mais qu’à la fin de leur carrière, quand la raison a pris le dessus sur l'imagination , ils s’en sont détachés. Grégoire de INazianze, Jérôme, Augustin , à mesure qu’ils sont plus vivement illuminés de la clarté nouvelle, y renoncent et ne les regardent plus que comme des illusions indignes de la sagesse chrétienne. Il est donc inutile de le dire : si les Pères ne condamnent pas entièrement l’étude des lettres profanes, ils la subordonnent complètement à la science divine; ils peuvent la reconnaître comme une préparation et un accessoire brillant, jamais comme une nécessité. On comprendra cette réserve. En effet, bien qu’au iv° siècle les souvenirs et les fictions du pagauisme ne fussent plus aussi à craindre qu’ils l’avaient été dans les temps de lutte, toutefois étaient-ils encore assez présents, assez redoutables pour que les Pères ne les pussent entièrement accepter. Car, après tout, qu’était pour eux auprès de la vérité la beauté de la forme? Les Pères n’ont donc amnistié , et , nous ajou- 11 48

Icrons, ne (levaient amnistier la littérature profane, que sous condition.

De celte défiance légitime, où les Pères de 1 Eglise comme les apologistes et les docteurs se tenaient des lettres profanes, faut-il conclure à ce reproche que , dès les premiers temps , nous avonsentendu faire aux chrétiens d’être ignorants et grossiers ? reproche qui dans les temps modernes s est traduit en cette accusation d’avoir contribué à la décadence des lettres; accusation qu il làut maintenant examiner. Minucius Félix et Arnobe après lui avaient répondu au premier reproche : « Pourquoi, disaient - ils aux païens, persécutez-vous les chrétiens avec tant d’acharnement? Prendriez-vous par hasard pour des gens stupides et grossiers tous ceux qui déjà, par toute la terre se joignent à nous et adoptent ce que vous appelez notre crédulité? Avez-vous donc seuls le privilège de la sagesse et de je ne sais quelle étendue et quelle profondeur d’esprit? N’est-il donné qu’à vous de discerner ce qu’il y a dans les choses de vain ou de solide ? Pour savoir dire avec précision combien il y a de genres de causes, combien d’espèces d’arguments, vous croyez-vous plus aptes et plus habiles que les autres hommes à démêler le vrai du faux , à pénétrer dans les secrets de la nature? » De cette ignorance prétendue au reproche d’avoir contribué à

la décadence des lettres, la conclusion était facile. Examinons donc ce second et plus sérieux reproche. Voyons d’abord quel préjudice a pu causer à l’esprit humain le peu de cas que les chrétiens faisaient des lettres profanes.

I>a décadence des lettres romaines est surtout manifeste à partir de la moitié du 11 e siècle jusqu’à la fin du m*, de Marc Aurèle à Constantin ; dans tout cet intervalle, il n’v a rien qu’un poète médiocre et un médiocre prosateur : Calpurnius et Censorinus. Je ne veux point ici rechercher les causes de cette stérilité ; je dirai seulement qu’alors le christianisme était peu connu et dédaigné des rhéteurs et des philosophes ; que le mépris dont il faisait profession pour les lettres et les arts ne pouvait être contagieux pour les beaux esprits. Avaient-ils plus de puissance sur le peuple , ces anathèmes prononcés contre les souvenirs et l’art païens? Je ne sais. Dans tous les cas, je ne regretterais point qu’en l’arrachant à de honteuses fictions , en le détachant des idoles et l’élevant à l’idée pure de la divinité, on lui eût fait quitter Apulée pour Tertullien ; pour Cyprien , Pétrone. Mais bien loin de causer, de précipiter la décadence des lettres latines, le christianisme les a ranimées. Quand se relèvent- elles, eu effet? Sous Théodose, c’est-à-dire au moment où la religion

nouvelle, déjà placée sur le trône avec Constantin , prend définitivement possession de l’empire. Alors, comme réveillés par un dernier sentiment du péril, les païens retrouvent une vigueur que depuis si longtemps ils avaient oubliée : Ammien Marcellin, Symmaque, Macrobe, se pressent et se succèdent pour la défense du culte, de la philosophie, de la gloire de Home païenne. D’où leur vient cet élan si inattendu? Assurément du choc de la littérature chrétienne. Il en est de même dans la littérature grecque : Plotin, Porphyre, Jamblique, toute l’école néo-platonicienne est née, elle a grandi dans la lutte et sous le coup de l’attaque chrétienne.

Mais je le veux : le christianisme a bien réellement influé sur la décadence des lettres profanes. Iæ malheur après tout serait-il donc si grand? Qu’a-t-il en réalité arrêté ou détruit ? Rien. La pensée romaine, en tout temps peu féconde d’elle-même, était épuisée; l'histoire n’avait plus de forces; l’éloquence, plus de liberté; la philosophie, toujours si pauvre à Home, plus de problèmes à agiter. Ainsi les esprits étaient desséchés et s'en allaient mourant de langueur, quand est venue la pensée chrétienne leur ouvrir de nouveaux horizons, leur apporter l’air et la lumière , et dans le sanctuaire impénétrable de la conscience et un spiritualisme jusque-là inconnu

leur montrer une source nouvelle et inépuisable de sentiments et d'idées.

Dans le silence de la servitude, dans le despotisme de l’empire, l’Église a élevé une tribune, tribune pour l’ univers et non plus pour un seul peuple ; elle a, réalisant l’idéal que Platon rêvait pour l’éloquence, su émouvoir le cœur humain sans s’adresser aux passions ; elle l’a transportée cette éloquence des débats orageux des intérêts passagers dans les calmes et sereines régions de la conscience et du ciel. Ne craignez pas que la liberté lui manque ; cette liberté elle est dans un inviolable asile, proprietas religionis. La liberté de conscience , c’est la charte immortelle et indestructible de l’âme humaine. Nous n’avons pas encore là toute la nouveauté, toute la grandeur de l’éloquence chrétienne, car nous n’en avons pas toute la simplicité ; elle n’est, cette simplicité, que dans l’homélie.

L'homélie est toute chrétienne. Qui , dans l’antiquité, avait songé à instruire , à consoler, à relever le peuple ? à l’entretenir familièrement de ses devoirs et de ses immortelles espérances, de son âme enfin? Nul avant l’Eglise. Or, c’est là proprement le but de l'homélie, de l’instruction populaire. Combien , dès les premiers jours de la parole évangélique, elle a, cette instruction^ coulé vive et abondante, nous le savons : les plus beaux génies de l’Église grecque et de l’Église

latine s'y sont complu ; le génie grec surtout est, sur ce sujet, intarissable : Origène et Basile, Grégoire et Chrysostome, que de richesses nouvelles ne découvrent-ils pas à la pensée et à 1 âme dans leurs familiers entretiens avec la foule !

Le christianisme, et c'est là son trait distinctif, sait et s’élever et s’abaisser, parler au savant comme à l’ignorant, réfuter en même temps qu’enseigner : il instruisait le peuple, il répondait aux hérétiques. Delà, dans l’Église, un genre nouveau d’éloquence , l’éloquence de la controverse. La controverse est la partie la plus obscure, la plus négligée, et pourtant la plus riche, la plus créée , si je puis dire, de la littérature chrétienne. Ce qu’elle a donné de force et de souplesse à notre langue et, par la précision théologique, de ressources à la logique et à la métaphysique, il serait difficile de ne pas le reconnaître. La langue de la polémique ne lui doit pas moins. Tertullien et Augustin nous ont offert le modèle de cette vigueur de raisonnement, de cette incisive ironie, de ces pointes vives et acérées de la dialectique qu’on retrouve, au xvn* siècle, dans des traités fameux de controverse religieuse, et, au xvm*, dans des ouvrages célèbres, soit de politique, soit de discussion philosophique.

Après avoir rappelé les richesses nouvelles données à la pensée par l'éloquence chrétienne,

ii suffit, pour montrer ce que l’histoire lui doit , de rappeler la Cité de Dieu.

Mais l'histoire chrétienne est double, eu quelque sorte, comme l’éloquence elle-même : sublime et simple, profonde et naïve tout à la fois. L’éloquence avait, dans l’homélie, sa simplicité populaire ; l'histoire l’a également dans la légende. La légende est, à proprement parler, nous l’avons dit, la poésie chrétienne.

Cette autre poésie de Grégoire et de Synésius que nous allons euteudre, elle est trop savante, trop mystique pour le peuple : sa vraie poésie à lui, c’est la légende. Cette légende est éternelle et toujours vive comme la foi même du peuple qui l’a faite. Nourrie, ainsi que les affections profondes du cœur humain , par le malheur même, elle subsistera au sein du peuple grec, esclave et pauvre , plu6 longtemps que parmi les populations plus heureuses de l’Orient.

Nous n’avons pas dit encore toute la fécondité et toute la grâce de la pensée chrétienne. Les Pères ont, eu quelque .sorte, révélé à l’homme toute la beauté de la nature sensible. Sans doute avant eux on avait décrit lu nature, mais on n’en avait pas dépeint toute la magnificence : on n’y avait pas surtout montré la Divinité toujours présente; et si la nature sans l’homme est froide et languissante à nos regards , on peut dire que sans la pensée de Dieu, elle est nue et morte, l-es Pères

l’ont peuplée et animée en y plaçant Dieu, et en l’y montrant constamment aux regards de l’homme sous des couleurs si vives et si naturelles tout à la fois qu’elles ne sont point encore effacées ; elles brillent sous la plume des écrivains modernes les plus illustres, de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand.

Mais le spectacle de la nature, si grand et si admirable que nous le présentent les Pères, n’est pas le plus beau qu’ils nous aient peint et révélé ; ils nous ont ouvert un monde intérieur plus riche, plus varié, source de sentiments plus purs et de plus hautes beautés morales et littéraires. Regardez-y bien : si vaste, si magnifique que soit l’univers, la pensée de l’homme peut en un instant le parcourir ; son imagination se le représenter. Laissez là l’univers ; descendez en vousmême; contemplez votre âme, et dites-nous si vous en pouvez sonder les impénétrables abîmes, les joies et les tristesses , les découragements et les espérances; dites-nous s’il n'y a pas là comme un nouveau monde, découvert et décrit par le christianisme , monde plus étendu, plus resplendissant que le premier; là aussi une source inépuisable pour la pensée et pour l’imagination. Combien d’œuvres en sont sorties, depuis les poétiques rêveries île Grégoire de Nazianze et les Confessions d’Augustin, jusqu’aux Elévations de Bossuet !

Ainsi la littérature chrétienne a su peindre avec la même vigueur et la même délicatesse les deux grandeurs de la création : l’homme et la nature , deux mondes également merveilleux dans leurs oppositions et leurs harmonies , et rouvrir à l’âme et à l'imagination, alors que la littérature profane était tarie, des sources aussi vives qu’abondantes de poésie et d’éloquence, sources où pouvaient puiser également l’ignorant et le savant, le pauvre et le riche.

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