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POÉSIE ET HELLÉNISME

Descendu du siège de Constantinople et rendu à cette liberté qu’il n’avait cessé de regretter, Grégoire de Nazianze put se livrer à cette double passion de la solitude et de la poésie qui était, avec la religion, le besoin de son imagination et de son âme. « Que n’ai-je, s’était-il souvent écrié, les ailes de la colombe ou de l’hirondelle ! J’irais vivre au fond d’un désert , parmi les bêtes sauvages : elles sont plus fidèles que les hommes. Là, du moins, mes jours s’écouleraient sans chagrins, sans embarras, sans ennuis ; là , mettant à profit cette raison qui m’a été donnée pour connaître la Divinité et m’élever jusque dans le ciel, je sentirais, au sein de la contemplation , les douceurs d’une vie tranquille. » Ce souhait fut exaucé. Dès lors, cette source poétique, si vive et si abondante en lui, coula avec une pure et intarissable variété. La vanité des espérances et des joies humaines, la lutte incessante et terrible de l’âme et du corps, les efforts de l’intelligence pour remonter vers le

séjour éternel d’où l'a fait descendre et l'éloigne sans cesse le poids de la matière qui la ramène et l'attache à la terre, tels sont les sujets inépuisables de la veine poétique de Grégoire. On y reconnaît quelquefois, il le faut bien avouer, cette imagination inquiète, cette sensibilité un peu maladive qui, sur le siège patriarcal, faisaient sa grandeur tout ensemble et ses soucis. Il a dit lui-mème quelque part .• « Je suis tranquille et sans alarmes ; mais que le vent le plus léger vienne à souffler, et me voilà en proie à de violents orages. » C’était, on le voit , une nature de poète ; aussi sa sensibilité rêveuse et craintive s’épanche-t-elle en douces images, en touchantes pensées. Kcoutons-le :

« L’Alphée au cours limpide traverse, dit-on, la mer sans que ses eaux, prodige étonnant, mêlées à l’onde amère, perdent rien de leur douceur. Mais un nuage altère la pureté de l’air, la maladie flétrit le corps, la vertu se ternit au souffle du péché. Plus d une fois j’ai essayé de prendre mon essor; mais bientôt, entraîné par le poids de mes chaînes terrestres, je suis retombé sur la terre. Plus d’une fois j’ai vu briller à mes veux un rayon céleste de la Divinité, lumière bienfaisante que venait bientôt me dérober un nuage importun : sur le point de l’atteindre, il ne me restait plus que le regret de l’avoir perdue. Quelle destinée jalouse me poursuit ! Toujours désirer sans pouvoir être satisfait, est-ce la loi

de l'humanité? Ou bien mieux vaut-il pour mot ne rien pouvoir obtenir, rien conserver, sans de grands efforts? Rien ne dure, en effet, qui n’ait coûté à l'âme. Souvent un esprit de vertige s’élevant en moi confond à mes yeux le bien avec le mal : tel, trompé par les nombreux détours de la proie qu’il poursuit, le chasseur en perd enfin la trace. La chair, le devoir, Dieu, mes passions, le temps et l’éternité se disputent mon âme. Le voyageur, qui traverse des plaines de sable, voit sous ses pieds incertains se dérober le sol mouvant : ainsi, je ne m’élève que pour retomber; et quand enfin, malgré le trouble de mon âme, je parviens à atteindre le sommet , ma chute est aussi prompte qu’avait été pénible mon élévation. »

Cette poésie était nouvelle : elle exprimait des sentiments, des inquiétudes morales, des tristesses spirituelles entièrement inconnues de l'antiquité, et elle les exprimait en un langage plein de pureté et de grâce, avec une heureuse variété de mètres et d’harmonie, sinon toujours avec assez de précision et de sobriété.

Ces aspirations de l’âme , au milieu des misères et des infirmités humaines, ce souvenir et ce besoin du ciel sur la terre sont les préoccupations constantes de Grégoire et le texte préféré de ses poésies; en s’y arrêtant, en y revenant, il satisfaisait tout à la fois et sa piété d’évèque et son imagination de poêle : des défaillances, puis

de sublimes élans, un flux et reflux perpétuelde terreurs profondes et de joies ineffables, c’est dans ces orages et ces espérances que roule, s'élève et s’attriste alternativement l’esprit de Grégoire.

Synésius suivit avec éclat la veine nouvelle de poésie ouverte par Grégoire.

On sait la vie de Synésius : livré d’abord à la philosophie et aux plaisirs du siècle, il fut en quelque sorte porté malgré lui au sacerdoce et à l’épiscopat, qu’il n’accepta qu’en faisant plus d’une réserve. Orateur et écrivain en même temps que poète , on a de lui des discours et des traités de genres divers. Nous ne parlerons ici que du poète.

Les hymnes de Synésius ont plus de feu , d’élan et de vigueur que les poèmes de Grégoire de Nazianze; mais plus savantes que naturelles, plus spirituelles que morales , recherchées quelquefois, elles parlent moins à l’àme et à l’imagination. On y trouve des vestiges manifestes de platonisme ; toutefois on a exagéré les reproches qu’on peut lui faire à cet égard; et c’est avec raison , qu’un docte critique s’élevant contre cette opinion a cité, en preuve de l’orthodoxie poétique de Synésius, ce passage d’une de ses hymnes:

« Fils éternel de la vierge de Solyme , toi qui chantas le serpent terrestre des jardins de ton Père, je célèbre aujourd’hui ton glorieux retour dans les cieux.... Lorsque tu rappelas la vie du fond de l'abîme , ô mon roi , la fouie des mauvais

génies qui peuple les airs trembla devant toi; le chœur immortel des astres fut étonné de ton passage, et l’éther lui-même, père de l’harmonie, souriant à ce nouveau miracle, fit entendre sur sa Ivre à sept cordes un citant de victoire. »

Malgré cette preuve habilement choisie, on peut dire cependant que , si la foi même de Synésius 11e peut être mise en doute , l’expression de celle foi manque assez souvent de précision, dans ses premiers chants surtout. I^e nom même des dieux y parait quelquefois à côté du nom de Christ ; et il est facile de citer une foule de mots : racine, tige, abime, source de vie, qui appartiennent à la langue platonicienne plus qu’à la langue chrétienne. S’il n’est pas irréprochable dans l’expression de son christianisme, Svnésius n’est pas non plus très-austère dans les prières qu’il adresse au ciel. Sans doute il y a en lui de vives aspirations , de nobles élans ; mais plus d une fois aussi on reconnaît à ses vœux l’homme qui 11’a pas entièrement rompu avec la sagesse mondaine. Il demande bien la pureté du cœur ; mais il demande aussi la gloire : il est poète encore, en étant chrétien; il est homme aussi, et l’on voit qu’il redoute les souffrances du corpsautant que les inquiétudes de l’esprit et de l’âme; il veut la sagesse, mais avec la santé; c’était le vœu du poète païen : Menssann in cor pore sano.

Malgré les reproches qu’on peut lui adresser et

pour l’expression quelquefois vague ou inexacte de sa foi; et pour ses souhaits, un peu du momie encore et parfaitement d’accord du reste avec les réserves qu’il avait faites, Synésius est avec Grégoire, quoique à un degré moins élevé et moins pur, une curieuse image du travail qui se faisait au fond des imaginations. Il ne ressent pas comme Grégoire la tristesse chrétienne; il a plutôt l'inquiétude morale; chez, lui aussi il y a lutte , mais la matière y remplace la chair : nuance légère en apparence, et qui pourtant indique toute la différence de la foi un peu néoplatonicienne de Sy nésius^ à la foi profonde et mystique" de Grégoire de i^aztanze.

La poésie grecque chrétienne se développa avec cet éclat et cette pureté, sous les inspirations du génie et de la foi. On peut ici encore voir combien le génie latin diffère du génie grec. La poésie latine chrétienne dans ses aspirations mêmes est encore dogmatique : ses chants sont des préceptes ; ses mouvements des actes de foi; l’Évangile, son texte. Elle ne se laisse point aller aux tristesses maladives de l’àme, aux vagues rêveries de l’imagination; en voici un exemple sensible : nous avons vu Prudence dans sa Psjvhomachie retracer cet éternel combat qui se livre au fond du cœur de l’homme entre le bien et le mal. De ce texte si poétique , que fait Prudence ? Un poème didactique.

On ne sent jamais en lui l’émotion personnelle et profonde. Combien Grégoire de Nazianze retrace autrement ce combat intime et douloureux! Comme, malgré les efforts qu’il fait, on surprend à ses cris étouffés , à son émotion contenue, ses vives souffrances! Voyez-le contre cet ennemi intérieur, invoquant tour à tour la solitude et la prière , et avec le souvenir de sa céleste origine le jugement qui l’attend. Ce sont là des cris de l’âme que l’on ne surprend jamais dans Prudence, ni même dans Paulin.

Cette différence de la poésie grecque et de la ^poésie latine chrétiennejiie tient pas se ulement lau génie particulier de Rome ou~0ë Ta Grèce: telle a d’autres causes. Quand nous voyons Synésius conserver dans sa foi nouvelle et au milieu des devoirs courageusement remplis de l’épiscopat quelques-unes des opinions platoniciennes, il faut bien reconnaître là plus qu’une prédilection particulière : il y faut voir un trait général de l’état des esprits, et comprendre que l’hellénisme, malgré la victoire du christianisme, retenait encore sur les imaginations une grande autorité. Ce fait surprend d’abord. En effet, à cette rapide et merveilleuse conquête du christianisme sous Constantin ; à sa victoire sous Théodose , on pouvait croire qu’il n’avait trouvé au sein du paganisme qu'une faible résistance ; et que si son triomphe n’était pas complet, il était du

moins accepté en silence : il n en fut rien pourtant. Sans parler de celle tentative de restauration païenne faite par Julien avec la puissance d’un empereur et le zèle d’un philosophe, d’autres faits éclatants attestent que le paganisme ne cédait pas sans rendre de combats ; et que , vivant encore daus des superstitions , daus des usages qui même lui survécurent longtemps, il l’était aussi et surtout dans quelques esprits éminents qui s’en portèrent comme les défenseurs autorisés. La philosophie , l’histoire , la poésie même plaident pour lui : Eunape au nom de la philosophie, Zosime au nom de l’histoire protestent contre le christianisme. Ou s’étonne surtout de la hardiesse des attaques de Zosime; car Zosime est un personnage officiel. Comte du fisc à Constantinople, en plaidant contre le christianisme, à la cour d’empereurs chrétiens, il semblerait faire une double opposition , si sa liberté même n’attestait ou la tolérance ou le crédit dont jouissait encore le paganisme. Zosime a la superstition antique. Si Rome est délivrée d’Alaric, c’est que Minerve a combattu pour elle; Minerve, escortée d’Achille, dans le costume où Homère le représente quand il va venger la mort de l’atrocle. Il ne se fait pas faute d’autres merveilles, toutes à l’honneur îles dieux.

Ainsi, même vaincu, même mourant, l’hellénisme se suscitait des défenseurs ; l’histoire pren te

liait sa cause en main , et la philosophie lui opposait, dans les successeurs de Plotin et dé Porphyre, dans Proclus, entre autres, de redoutables adversaires. Mais, plus puissante que la philosophie et l’histoire, l’imagination grecque parlait surtout pour l'hellénisme. Nous avons de cet empire indestructible du polythéisme sur les esprits un remarquable témoignage dans l’ouvrage de Théodoret, dont le titre seul est un enseignement : Moyen de gue'rirfes affections grecques. Quelles sont ces maladies que signale, que décrit l’évèque de Cyr? Celles mêmes (pie, dès le début , avaient eues à combattre les apologistes. On reproche encore aux chrétiens, comme aux premiers temps du christianisme, leur crédulité et l’ignorance des apôtres; on oppose les systèmes cosmogoniques de Platon à la création, telle que l’a racontée Moïse; les oracles aux prophéties; la mythologie enfin, à l’évangile, Ce sont ces erreurs invétérées que Théodoret essaye de guérir. Recommençant donc cette démonstration que depuis longtemps on pouvait croire inutile, il prouve que la cosmogonie mosaïque est bien supérieure à tous les systèmes imaginés par les philosophes sur la création du monde; que le christianisme a connu, mieux que la philosophie, nonseulement l’origine du monde, mais la nature de l’homme; que la loi chrétienne est de beaucoup plus vraie , plus convenable à l’homme que les

législations les plus célèbres; que ces chrétiens dont on accuse la grossièreté et l’ignorance, sont par leurs mœurs bien au-dessus des personnages les plus vantés du paganisme.

Ne sont-ce pas là, avec les réfutations qui en ont été faites tout d’abord, les reproches que dès les premiei-s temps on adressait aux chrétiens ? Ainsi on retrouve, à côté de la propagation chrétienne, si profonde pourtant et si étendue , le vieux levain de paganisme, philosophique tout à la fois et populaire , qui préférait les fables à la vérité, les traditions platoniciennes aux enseignements chrétiens. Il ne s’en faut pas étonner : le paganisme tenait à l’imagination grecque par les plus fortes racines. Il avait pour appui les deux passions du génie grec, la philosophie et la poésie j Platon et Homère, pour les esprits élevés; pour le peuple, les fables et les enchantements qui s’y rattachaient. Cette résistance du paganisme avait trois grands foyers : Antioche, Athènes, Alexandrie. Dans Antioche, c’était la mollesse des mœurs qui conspirait pour le paganisme; dans Athènes, la poésie et les souvenirs littéraires ; la phüoso* phie, dans Alexandrie.

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