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LES DEUX ÉGLISES

I.'œuvre de la parole chrétienne est achevée, il nous reste maintenant à constater quelle a etc dans cette double tâche d’un monde détruit et d’un monde nouveau élevé sur ses ruines, la part du génie grec et celle du génie latin.

(.‘Église grecque entra la première dans la lice : Justin, Tatien, Athénagore, Théophile avaient, dès le second siècle, répondu à toutes les attaques de la philosophie, du judaïsme et du pagauisme. Écrivain habile , d’une érudition consommée , profondément versé dans la philosophie platonicienne, Justin a établi avec justesse et avec force les principes qui ont depuis été comme le fond des apologies chrétiennes. Disciple de Justin, et son ami, Tatien , très-instruit également , bien qu Assyrien , dans la littérature et la philosophie grecques, est en outre un écrivain élégant et facile; son style ne manque pas d’éclat ; il est plus soigné que celui de Justin , quelque peu dédaigneux des artifices de l'éloquence ; mais Tatien n'a point d'ordre et de

proportion dans les développements; il est di(fus et abonde en une érudition profane , souvent indiscrète. Athénagore a beaucoup plus de sagesse et de sobriété; il a aussi plus d’élévation. Théophile a mêlé à des recherches curieuses sur les antiquités philosophiques et religieuses des païens des réflexions morales et allégoriques d'un grand intérêt; le tour de ses pensées est agréable et son style élégant : la beauté du langage non moins que celle des idées trahit en lui l’éloquence.

Viennent ensuite Clément d’Alexandrie, Origène, Eusèbe. Clément d’Alexandrie est, au jugement de saint Jérôme, le plus savant des auteurs chrétiens ; son érudition est , en effet , immense ; est-elle toujours bien digérée? Est-elle soumise et ramenée à un plan régulier, rattachée à une idée générale bien marquée? Je ne le voudrais assurer. Ses ouvrages ne sont guère qu’un répertoire de science profane et de science sacrée, souvent confondues, et où la pensée propre à l’auteur ne se fait pas assez apercevoir. Son style, plus fleuri et plus soigné dans Y Exhortation aux gentils et dans le Pédagogue , est négligé dans les Stroma tes. Origène! qui pourrait louer dignement la science , la pénétration , la force et la subtilité de sou génie ? Mais ce génie, on le sait , eut ses erreurs, erreurs graves. Eusèbe de Césarée se rattache à Clément d'Alexandrie : c’est la même nature d’érndition, mais mise en

œuvre avec plus de suite et plus d’étendue; Eusèbe a le sentiment de la rhétorique, sinon de l’éloquence : écrivain déelamateur quelquefois, mais écrivain.

Ainsi de la moitié du h* siècle à la fin du m", l'Église grecque présentait déjà une liste de noms célèbres. Qu’opposait l'Église latine, africaine ou romaine , à ces grandes renommées ?

Le génie de l’Église latine, on ne s’en étonnera point, parut plus tard que celui de l’Église grecque. Moins attaqué par la philosophie que par les préventions populaires, le christianisme, au sein du monde romain où il fut longtemps confondu avec le judaïsme , eut à répondre aux magistrats plus qu’aux sophistes , et devant le préteur plus souvent que dans les écoles; et quand il répondit, ce ne fut point d’abord dans Rome même ni sur la terre romaine , ce fut des rivages africains et du milieu de Carthage; mais avec quel éclat et quelle force retentit cette première parole! Tertullien nous le rappelle assez. Controversiste invincible, apologiste éloquent, maniant tour à tour et avec la même habileté l’ironie et la pitié, orateur véhément, écrivain irrégulier, mais vigoureux , les vices de son langage, les duretés de son expression n’ont pu effacer la grandeur et la beauté de son génie. Après lui, j’ai peine à nommer cet apologiste

élégant el ingénieux , qui , né sous le même ciel , vient de bonne heure à Home désapprendre la native rudesse de son latin africain , et teindre aux sources de la pureté d’un autre siècle, son style meilleur que celui de son compatriote Fronton : Minucius Félix s’efface , sans disparaître tout entier, dans la gloire de Tertullien.

Tertullien eut un disciple , un disciple qui le proclama le maître par excellence; ce disciple, ce fut Cyprien. Que dire de saint Cyprien, après les éclatants témoignages de Jérôme, d’Augustin , de Fénelon , qui tour à tour ont loué l’éclat, l’élévation, la magnificence de son style? Im critique moderne lui a reproché, il est vrai, quelques traces de rhétorique , des expressions recherchées, des métaphores hasardées, et l’ambition quelquefois de laisser voir l’auteur et le bel esprit dans le docteur de l’Église. Quelques-unes de ces taches, nous le reconnaissons, se rencontrent dans Cyprien; mais combien légères, combien rachetées et couvertes par les plus pures, les plus grandes beautés! Oui, quelquefois Cyprien se souvient qu’il a professé l’éloquence ; il s’en souvient dans sa lettre à Donat : rares vestiges du vieil homme, qui disparaissent et s’effacent entièrement dans un pathétique nouveau et touchant , dans d’admirables mouvements, dans des épanchements

pleins «l'une tendre onction, et dans les tours vifs et heureux que l'âme de l'orateur trouve pour louer et exalter le courage des martyrs chrétiens. Après Tertullien , après Minucius Félix et Cyprien, l’Afrique, féconde encore, quoique moins brillante, donne Arnobe; Arnobe que saint Jérôme a bien jugé, louant en lui l’intention de défendre le christianisme, plus que l’infaillibilité même de son apologie, où trop d’erreurs trahissent l’inexpérience du néophyte. Four la première fois, l’Église latine, proprement dite, nous présente un écrivain, Lactance, après Arnobe; et encore Lactance, l’Afrique le peut-elle , jusqu’à un certain point, revendiquer; cependant son nom se rattache si étroitement à l’avénemenl du christianisme à l’empire dans la personne de Constantin, «pie nous ne l’en séparerons pas.

lactance a été surnommé le Cicéron chrétien ; je ne saurais , je l’avoue, souscrire à cet éloge. Lactance dont l’esprit déjà mùr s’était cependant formé aux écoles célèbres alors des Gaules, y puisa cette élégance artificielle, celte pureté alambiquée que l’on trouve dans les panégyristes de la même époque. 11 n’a point, il est vrai, de ces incorrections, de ces rudesses, de ces néologismes qui ne sont pas rares dans Tertullien ; mais c’est cela même, que je regrette : n’exprimant , sous forme chrétienne, que des idées «le

murale profane, n’entrant dans anomie des grandes et nouvelles questions de la théologie, il n’est pas étonnant que pour exprimer ses pensées, il n’ait point eu besoin d’innover, de créer des termes nouveaux. Son style est transparent et limpide, mais sans profondeur : j’aime mieux la violence de Saint-Hilaire et ses eaux un peu troubles.

Maintenant dans cette première période de la littérature chrétienne, à laquelle des deux Kglises donner la préférence ? A l’Eglise latine, si je ne me trompe. E’Église grecque , il est vrai , offre plus de science, de pureté, de souplesse, d’imagination : (’lément et Origène surtout sont de grands noms ; mais Tertullien est égal à Origène ; et pour la doctrine et l’éloquence, je ne vois point, dans l’Église grecque, de Cvprien.

Voici venir, pour les deux Eglises, le grand siècle , le iv* siècle. Dans l’Église grecque , Atlianase, Grégoire de Nazianze, Basile, Chrysostome ; Hilaire de Poitiers, Ambroise, Jérôme, Augustin dans l’Eglise latine.

Atlianase est, dans l'histoire de l’Église grecque , une date immortelle; il est , dans sa littérature , une physionomie à part : il se distingue des apologistes qui l’ont précédé, des docteurs et des Pères qui le suivent, par un trait qui lui est singulièrement propre , et dont seul entre tons les écrivains grecs chrétiens il est marqué :

la sobriété dans les développements, et la finesse sans subtilité ; s’il n’était quelquefois sec et trop concis, s’il avait plus de chaleur et de mouvement, Athanase serait un grand écrivain : il reste toujours un théologien irréprochable.

Grégoire de Nazianze , lui , pèche par les qualités qui manquent à Athanase ; c'est l’orateur poète : imagination vive et colorée, riches et faciles développements, gracieuses images, mouvements pathétiques , riantes descriptions, il a toutes les magnificences et tous les secrets de l’éloquence. Mais parfois sa pensée est plus brillante que solide; des ornements accessoires la couvrent et la surchargent; elle se développe sans gradation ; elle ne laisse rien à deviner, rien à compléter : grave défaut dans l’écrivain , bien que ce soit un charme souvent et un moyen de persuasion dans l’orateur.

Basile tient le milieu entre Athanase et Grégoire de Nazianze. On sait combien son expression est grave, calme et majestueuse, ses pensées élevées et touchantes, ses mouvements doux et naturels, ses sentiments tendres et pathétiques: orateur de la charité, avec quel art, parlons mieux, avec quelle âme il la provoque et la fait aimer ! Que de noblesse tout ensemble et de simplicité dans son génie , quand expliquant aux ouvriers d’Antioche les mystères de la création il s’élève sans effort aux questions les plus hautes de la

science on redescend à ses principes les plus familiers ! écrivain austère et en qui jamais le Grec amoureux de la parole ne fait oublier l’orateur chrétien.

Cet orateur chrétien , déjà si brillamment annoncé dans Basile, dans Grégoire de Nazianze , va se montrer tout entier dans saint Jean Chrysostome. Quel homme fut plus véritablement éloquent, si l’éloquence consiste dans la richesse de l’expression , l’abondance et l’éclat des pensées , la soudaineté des mouvements, les continuelles et inépuisables ressources de l’esprit, de l’âme et de l'imagination; dans l’art, car il y en a dans Chrysostome, dans l’art, dis-je, de varier, de féconder, d’animer un sujet, de le présenter sous toutes ses faces et de lui faire donner tout ce qu’il contient : voilà les qualités éminentes de Chrysostome ; voici quelquesuns de ses défauts : de la diffusion , des métaphores trop brillantes , des images trop pressées ou incohérentes , des amplifications de rhétorique, des caprices d’imagination singuliers, lf luxe du style asiatique, en un mot.

Malgré ces taches légères que nous avons relevées dans ces quatre Pères ou docteurs de l’Église grecque, Athanase, Basile, Chrysostome, Grégoire de Nazianze sont des génies à part, des natures vigoureuses, des hommes éloquents et souvent d’admirables écrivains. Que leur oppose

l'F.glise latine? De grands noms aussi . Hilaire de Poitiers, Ambroise, Jérôme, Augustin.

Hilaire de Poitiers, dont le nom s'associe dans la lutte contre l’arianisme et contre Constance à celui d’Atbanase, n’a point la vivacité d’esprit, la pénétration et la finesse du patriarche d’Alexandrie : imagination latine, il a du génie latin le sens profond et juste; et si, dans ses traités de théologie, respectant, un peu par impuissance, par sagesse aussi, la pauvreté de la langue latine, il résout par des autorités plutôt que par des discussions les points équivoques, il fait preuve dans cette réserve même de force et de profondeur ; retrouvant d’ailleurs dans ses invectives contre Constance les foudres de celte éloquence que Cicéron avait lancées contre Antoine.

Ambroise, outre des qualités éminentes, a un cachet qui lui est propre : il est le premier représentant du rapprochement qui se fait, à la fin du iv* siècle , entre le génie de l’Orient et le génie de l’Occident, entre la philosophie et le christianisme qui jusque-là, dans l’Église latine du moins, s’en était tenu éloigné. Ambroise, on le reconnaît à des traces nombreuses , a étudié Platon; il a étudié aussi et imité Cicéron; il s’est doublement pénétré du génie de la Grèce et dans les auteurs profanes et dans les Pères mêmes de l’F.glise qui l’ont précédé; il les traduit souvent et presque littéralement. Ces étu-

des et ces imitations ne lui laissent pas , il est vrai, beaucoup d'origiualité, et nous savons le reproche que lui adressait saint Jérôme. H a cependant sa couleur particulière : une onction gracieuse, une parole suave et forte en même temps, et au besoin, quand il raconte les luttes soutenues pour sa basilique, de la véhémence el de la rapidité : orateur touchant aussi et élevé dans l'oraison funèbre, à laquelle il a donné un intérêt historique nouveau.

Saint Jérome, lui, est une imagination tout orientale, sous le ciel de l'Italie. Bien qu’il ait été quelque temps auditeur de Grégoire de Nazianze, et que ses traductions de quelques traités d’Origène prouvent qu’il avait de la langue grecque une connaissance assez profonde, ce ne fut pas cependant l’influence de cette littérature mais son génie naturel qui lui donna ce tour pittoresque de style et d’imagination, qui lui est propre. Ami de la littérature profane , qu’il cite trop souvent en des sujets chrétiens, il a retiré de la fréquentation des grands modèles une pureté, inégale, il est vrai , et un éclat fardé quelquefois, mais en somme une beauté incomparable de style et qui en fait le premier écrivain entre les Pères latins. Éloquent dans ses lettres, orateur sans avoir fait de discours, il a porté dans l’oraison funèbre une éloquence nouvelle, familière tout ensemble et sublime , sachant se

passer des grands contrastes de la puissance et du néant, et ne puisant ses émotions qu’aux sources vives et abondantes des affections humaines , trompées ou frappées dans ce qu’elles ont de plus intime, la famille. Moraliste profond , peintre et directeur habile des âmes dont il connaît, censure et analyse toutes les faiblesses avec un tact aussi délicat que sûr, un de ces génies à part qui gouvernent le monde et l’avenir en s’en séparant et agissent fortement par leurs qualités et leurs défauts, souvent extrêmes.

Augustin n’a rien de Jérôme, et pourtant c’est aussi une vive et brillante imagination; mais imagination qui une fois dégoûtée du monde et gagnée au christianisme a su se contenir et se régler; àme qui a demandé à l’intelligence ses croyances et est arrivée à la religion par la scietice, à Dieu par la raison; esprit pénétrant et profond, autant que ferme et arrêté; sagesse tendre et calme dans ses agitations mêmes, et qui frappée toute sa vie et reconnaissante du coup de la grâce qui l’a tirée de l’abîme n'oublie pas non plus cette philosophie platonicienne qui l’a préparée à cette lumière plus pure que lui avait fait entrevoir la parole d’Ambroise; homme de toutes sciences, répondant avec la même solidité et la même tolérance à toutes les hérésies et à toutes les préventions, soit qu’il s’adresse à un philosophe encore sous le charme

de la sagesse païenne; soit qu’il réponde aux manichéens, aux donalistes, à Pélage; ou que, prenant en main la défense même du christianisme accusé des malheurs de l’empire, il fasse pour une dernière fois justice de toutes les vaines plaintes du paganisme ; soit enfin que prophète de l’ordre nouveau de la société , de cette hiérarchie du moyen âge où l’Eglise domine et gouverne le monde, il trace dans la distinction sublime des deux cités, c’est-à-dire des bons et des méchants , la loi future du progrès moral et politique, et annonce le règne de l’esprit sur la matière, de la liberté sur la fatalité: vaste génie à qui rien n’a échappé de ce qui pouvait constituer et fortifier la société chrétienne, discipline , dogme, éducation, gouvernement de l’esprit et de l’âme, règle de la vie monastique et de la vie civile, réfutation anticipée des hérésies; pensée étendue et profonde qui , après avoir été l’oracle et le guide de l’Église pendant quatorze siècles , en est encore la plus vive et plus pure lumière, et n’a d’égal que bossuet.

Irréprochable comme docteur et Père de l'Eglise, Augustin l’est-il aussi comme écrivain? Non, assurément; son style est assez souvent prétentieux, sa pensée subtile; son argumentation compliquée annonce les divisions et subdivisions plus méthodiques que claires de la scolastique; sa concision touche à l’obscurité, el

ses images sont vagues et peu saisissantes; il a de l'imagination dans l’esprit et non dans le style; et quelle que soit la souplesse de sa dialectique, il s’égare quelquefois dans la profondeur de ces questions mystérieuses où, comme pour avertir l’homme de son impuissance et larrêter sur la juste limite , l’expression manque à sa pensée. « Tant que l’œil voit , il distingue, » a dit Tertullien : il en est de même des veux de l’intelligence et des expressions, vêtements de la pensée; où elles résistent et refusent de nous suivre, il n’y a plus que confusion : exprimer, c’est distinguer. Mais si l'on réfléchit à ce qu’offrait de difficultés au langage théologique et philosophique si souvent employé par saint Augustin, la pauvreté rebelle de l’idiome latin dont Tertullien n’avait triomphé qu’en le brisant et en forgeant de ces débris des mots nouveaux et quelquefois barbares, on admirera la fécondité et la souplesse de saint Augustin qui, sans la corrompre , sans lui faire violence, a su donner à la langue romaine des termes nombreux, faciles, précis, pour des idées que jusque-là elle avait eu tant de peine à rendre.

Tel est le iv* siècle de l’Église latine et grecque, siècle d’une immortelle et pure gloire.

Maintenant que nous avons suivi et examiné successivement les trois âges principaux de l’éloquence chrétienne , il faut les rapprocher, les

uns des autres; placer face à face non plus un écrivain grec el un écrivain latin , mais mettre tous les docteurs ou apologistes grecs en regard des apologistes ou des docteurs latins, et rechercher à laquelle des deux Églises pourrait appartenir la palme de l’éloquence, ou plutôt quels sont, dans la diversité de leur génie, les mérites généraux et caractéristiques des deux Églises.

Au premier aspect , l’Église latine parait inférieure à l’Église grecque. Son style incorrect, rude , barbare quelquefois , pâlit auprès de cette vive et pure lumière qui, par un privilège du génie grec , se soutient égale et brillante dans la littérature chrétienne comme dans la littérature profane, aux époques les plus fâcheuses pour le génie latin; comparés à Grégoire de Nazianze, à Basile , à saint Jean Chrysostome , Tertullien , Cyprien, Augustin même, semblent faibles et languissants; la forme éclatante de ces beaux génies d’Antioche et de Constantinople illumine leurs pensées d’une splendeur qui rend auprès d’eux tout sombre et décoloré; laissons-leur donc cette beauté de la forme : le génie latin a de quoi la racheter. La forme en lui est incorrecte, pénible, sans grâce et sans délicatesse, je le veux; mais, dans le fond, que de force et d’originalité ! Les Pères de l’Église grecque ont conservé plus élégante et plus pure la diction, par le don n 20

particulier, nous l’avons dit, du génie grec, ajoutons par la nature même des idées qu’ils ont exprimées. Ces idées sont grandes, belles, élevées, touchantes ; elles ne sont pas, je le crois du moins, neuves, profondes, créées; l’Église grecque, nous le montrerons tout à l’heure, n’a rien mis au monde de nouveau dans l’ordre politique et civil ; aussi a-t-elle eu peu d’influence sur l’avenir. Voyez au contraire ce qu’a fait le génie des Pères latins. Jusqu’à eux la langue latine avait été tributaire de la langue grecque; pour les arts , pour les sciences , pour la philosophie, il fallait qu’elle lui empruntât des expressions et des tours: et, pauvre encore malgré ces emprunts , sa native indigence l’obligeait à laisser souvent de côté tout un ordre d’idées métaphysiques. L’Église l’affranchit de celte sujétion. Par Tertullien , par saint Augustin , se développa dans le monde chrétien et dans l’Occident une manière de penser originale , un dictionnaire nouveau et riche qui transmit aux peuples modernes les germes de l’ancienne philosophie. C’est ainsi que le fond du style des Pères latins, bien que plus recherché et plus laborieux , est presque partout supérieur, surtout dans les premiers siècles, au style des Pères de l’Église grecque.

Mais la littérature grecque et la littérature latine chrétiennes pèchent toutes deux par des défauts semblables , l’amplification et l'exagéra-

tion : par l’exagération , les Latins ; les Grecs , par l’amplification. Sortis pour la plupart, les écrivains grecs , de l’école des sophistes , les écrivains latins, de l’enceinte du barreau, ils ont, les uns et les autres, retenu cette double origine; les premiers sont souvent des rhéteurs, les seconds des argumeritateurs : ceux-ci forcent l’expression, ceux-là le développement. Ainsi les Pères grecs , je parle des plus brillants , Grégoire de Nazian/.e, Chrysostome, Basile, ne sont pas assez sobres de ces lieux communs de morale qui faisaient le fonds des écoles des sophistes, aussi bien que des chaires chrétiennes ; les docteurs latins , Tertullien surtout, Arnobe, Cyprien et saint Ambroise , semblent au contraire se souvenir des habitudes hyperboliques du barreau ; et les Africains ajoutent à ce défaut l’exagération qui est ordinaire aux écrivains de ce climat. L’excès de recherche du sublime, des digressions et des répétitions innombrables énervent leur pensée même la plus forte. Comment , dira-t-on peutêtre, la foi ardente, la nalurevigoureu.se et la vive imagination de ces hommes si puissamment inspirés par leurs convictions et les vérités nouvelles qui en sortaient, n’ont-elles pu triompher de ces vices de la sophistique et de la rhétorique païennes? C'est d’abord que le goût se réforme peut-être moins facilement que l’àme; ensuite , si forte et si profonde que soit une ré-

volulion morale et intellectuelle , elle rencontre néanmoins des obstacles qu’elle ne peut entièrement, ou qu’elle ne doit pas vaincre. 11 y a toujours, dans le monde des esprits, deux courants : le courant des idées anciennes et le courant des idées nouvelles; le dernier, sans doute, emporte le premier , mais il en reçoit quelque peu l’action. Ainsi les auteurs chrétiens roulent avec eux une partie des idées sur lesquelles avait vécu, sur lesquelles vivait encore l’ancien monde; ils sont de leur temps par le goût, de l’avenir par leur foi. Mais si par quelques défauts ils subissent la contagion de leur époque, par combien de qualités supérieures ne s’élèvent-ils pas au-dessus des auteurs païens leurs contemporains! lis ont pour eux la force, la sublimité dans les pensées, la fraîcheur et la sensibilité dans l’expression. Avouons-le cependant : il leur manque quelquefois l’étendue de l'horizon , une ferme et nette vue de l’ensemble des choses; il leur manque surtout la suprême beauté des proportions.

Laissons ces considérations de la forme, et nous élevant à un point de vue historique plus important, cherchons quelle a été la marche particulière et l’influence générale des deux Églises dans la constitution politique et la fortune ultérieure du christianisme.

Les deux Églises, grecque et latine, ont con-

serve, quoique unies par la même foi, les différences originelles du génie latin et du génie grec : l’une , dès les premiers temps , se déclare amie de la philosophie : Justin, Théophile, Clément d’Alexandrie empruntent et acceptent de la sagesse païenne tout ce qui leur parait conforme à la vérité évangélique; ils en forment un éclectisme chrétien , et Ensèbe confirmant leurs recherches y voit une préparation à la foi ; Grégoire de Nazianze, Chrysostome, se font houneur, eux aussi, de ce titre de philosophes. Mais cette adoption de la sagesse des gentils, de la philosophie platonicienne principalement , ne fut pas sans danger pour l’Eglise grecque; en se mêlant trop souvent et de trop près à la science profane, elle y altéra quelquefois sa pureté théologique; de l’éclectisme à l’hérésie, la route est facile et glissante : plusieurs y sont tombés. Qui ne voit qu’Origène, par exemple, et son disciple Arius, sont fils, dans leurs erreurs, de la philosophie alexandrine? Il en est de même de tontes les hérésies nées au sein de l’Église grecque : leur source est dans les écoles des philosophes.

Ce n’est pas tout. L’Église grecque, amie de la philosophie , en a quelquefois les réserves orgueilleuses. Elle établit des degrés et comme des privilèges dans la révélation. Elle a son enseignement public et secret. Clément d’Alexandrie, Origène , Ensèbe , admettent une doctrine

supérieure et occulte , transmise par les apôtres aux parfaits, et qu’il n’est point nécessaire de communiquer aux simples fidèles : ils ont leur gnose.

L’Église latine, elle, ne connaît qu’un Évangile et une seule doctrine, le même pour tous. Elle ne fait acception de personne; elle place l’égalité dans l'àrae ; l’Église grecque la plaçait dans l’in* telligence , c’est-à-dire qu elle en faisait un privilège. Voici cette distinction bien manifeste : « 11 est absurde de traiter nos mystères de doctrine secrète ; que sur certains points nous ne les communiquions pas indifféremment à tous, ce n’est pas là quelque chose de particulier aux chrétiens, toutes les sectes de philosophie en font autant. Pourquoi les chrétiens n’auraient-ils pas ce privilège? » Ainsis’exprimeOrigène.Tertullien au contraire : « Jésus-Christ parlait en public, et il n’a jamais demandé qu’on tînt secret aucun article de sa doctrine. 11 disait au contraire à ses disciples : Ce que vous entendez en particulier et dans les ténèbres, prèchez-le au grand jour et sur les toits. »

Si l’Église grecque était indulgente à la philosophie, elle était plus sensible encore à l’éloquence. Nous savons avec quelle énergie Grégoire de Nazianze protestait contre l’arrêt de Julien , qui interdisait aux chrétiens d’apprendre et d’enseigner les lettres. Assurément l’éloquence

était beaucoup moins périlleuse que la philosophie; qui peut dire cependant que le goût si vif des Pères grecs pour la parole ait été tout à fait sans danger? qu’il ne les ait pas quelquefois emportés trop loin ? Bossuet leur reproche « de manquer de brièveté dans les détails. » La sobriété, c’est en effet là ce qu’il est impossible de ne pas souvent regretter en eux : « Ils mêlent à tous ces dogmes je ne sais quelle métaphysique téméraire qui étouffe la simplicité évangélique. Voulant être à la fois philosophes et chrétiens, ils ne sont ni l’un ni l’autre; ils mêlent à l’Evangile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l'Orient. »

Autre est le génie de l’Église latine. Rome chrétienne semble avoir retenu de la Rome païenne sou superbe mépris pour la philosophie et les sciences; elle répudie surtout la première, et ne veut avoir avec elle rien de commun. Ce divorce fit sa puissance et l’intégrité de sa foi. L’Église latine a bien aussi ses hérésies; mais elles sont plus morales que théologiques ; elles sont un excès d’austérité, et non une atteinte au dogme; ou si quelques-unes touchent à la foi, il est facile d’en reconnaître, malgré leurs transformations, la source première, et de remonter, en suivant leurs cours, à la Grèce ou à l’Orient qu’elles ont traversés pour venir se perdre dans les sables de l’Afrique ; car, de Rome même, elles n’osent

guère approcher. Que si cependant l’Église latine se sent atteinte par elles , si elle est obligée de les repousser, combien sa position est meilleure et sa tâche plus facile! Forte de son droit et de son unité, elle invocpie contre elles la prescription ; elle les somme de produire leurs litres, et les condamne par leur seule nouveauté. L'éloignement où elle s’est tenue de toute discussion pbilosopbic[ue lui a laissé son jugement entier et sa pleine liberté ; elle ne s’est point compromise dans des transactions délicates , d’où il est difficile que la foi sorte intacte. Aussi voyez avec quel sens profond et en même temps quelle sagacité l’Église latine devine et confond toutes les hérésies; comment, en toute chose, elle choisit le point précis de la question, et comment, en même temps qu’elle préserve le dogme de toute atteinte, elle se trouve encore aux yeux même de la raison, seule logique et conséquente !

Mais laissons les paroles et voyous les faits. l,e christianisme, nous l’avons dit, ne détruisait pas seulement, il fondait : comment l’Église grecque, comment l’Église latine a-t-elle contribué à élever l’édifice nouveau?

Le vice principal de la société ancienne , c’était la dégradation de la femme et l’esclavage. L’Église grecque , disons-le de suite , n’a pas moins courageusement que 1’F.glise latine fait entendre sa voix en faveur de l’esclave.

L’épître de saint Paul à PliUémon, cette première charte d’affranchissement de l’esclave, a été éloquemment commentée par Grégoire de Nazianze et par Chrysostome. Elle n’a point non plus négligé l'éducation et la réhabilitation de la femme. Clément d’Alexandrie dans son Péilugogue; Chrysostome dans plusieurs de ses homélies , s’en occupent avec une délicate sollicitude. Mais dans ses conseils, l’Eglise latine a été, je le crois, plus sage que l’Eglise grecque. Voyez saint Jérôme , quand il enseigne à une mère comment elle doit élever son enfant, une petite fille : la seule science qu’il lui recommande, c’est celle de l’Evangile. Les Pères grecs n’ont pas, il est vrai, négligé l’éducation de l’enfance : saint Basile nous l’a assez montré; mais leur éducation, sans être moins pure, est moins austère, moins chrétienne, si je l’osais dire : la science profane s’y mêle, tempérée il est vrai et corrigée par la religion , mais elle s’y mêle.

Si la femme doit être, dans le christianisme, la base de la famille, et par la famille la rénovatrice de la société , le prêtre doit en être le modèle et le guide. Quelle idée se fait du prêtre l’Église grecque; quelle, l’Église latine? Nous l’avons vu : pour celle-ci, le ministre des autels, grave, solitaire, discret, doit surtout édifier son peuple par la vertu; si l’éloquence s’y joint, l'Église latine ne la repoussera pas , mais elle ne l’exige point ;

l’Eglise grecque sans doute, n’exclut pas la vertu ; mais comme condition première de sacerdoce , ce qu elle demande, c’est l’éloqâènce. Là se voit toute la différence du génie grec et du génie latin.

Nous avons montré que les préceptes de l’Église grecque étaient pour la femme et pour le prêtre moins sûrs que ceux de l’Église latine; sa conduite est aussi moins habile, moins pratique, et là même où elle déploie avec une admirable éloquence une merveilleuse vertu , dans la charité.

Réclamer pour le pauvre les trésors du riche, c’est la sollicitude constante de l’Église grecque; c’est le texte inépuisable de ses plus belles homélies. La famine, la peste, la grêle, un désastre quelconque a-t-il aggravé la misère du pauvre, aussitôt s’élève la voix de l’évêque grec ; elle fait appel à la pitié du riche ; elle le * somme, au nom du ciel, d’ouvrir ses greniers à.l'indigence et d’épancher à grands flots sur elle ces biens dont le ciel ne lui a confié que le dépôt. L’Église latine prêche moins éloquemment peut-être la charité ; mais elle l’a, sinon mieux pratiquée, mieux organisée du moins.

Telle est sur les questions en quelque sorte sociales du monde ancien, la femme, l’enfant, l’esclave et le pauvre, la conduite différente de l’Église grecque et de l’Église latine; considé-

rons-les maintenant à un autre point de vue : dans les rapports , si je puis ainsi parler, du spirituel à l’égard du temporel , de l’évêque avec les princes.

Avouons-le tout d’abord l’Église grecque eut un désavantage immense : voisine du trône impérial, elle en fut écrasée. Dès le iv* siècle, commencent dans Constantinople entre l’arclievèque et le prince ces luttes religieuses et politiques où deux puissances, qui devraient être distinctes, se heurtent et se confondent perpétuellement. On peut dire que les prétentions des empereurs à ressaisir, comme chefs de la religion , les prérogatives qu’ ils exerçaient comme pontifes, n’ont jamais été entièrement abandonnées. Aussi l’arianisme, si souvent condamné, continua-t-il de jouer à Constantinople un rôle important; les empereurs, bien qu’ils ne le reconnaissent pas hautement, sentent qu’ils ont en lui un allié complaisant : c’est l’arianisme qui exile de leur siège patriarcal Grégoire de Naziance et Jean Chrysostome, secondé qu’il est par les empereurs dont il sert les jalouses défiances. Ainsi succombent, malgré leur génie, les archevêques de Constantinople sous les doubles attaques de l'arianisme et de la politique réunis. Il était difficile qu’ils pussent résister ; et je ne sais si la ferme et calme sagesse , la profonde longanimité des pontifes romains eux-

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